‹ De tribord à bâbord [microforme]Chapitre 21 sur 53 · TRE EPL TE RL OP A VE DST D · texte numérisé non relu

TRE EPL TE RL OP A VE DST D

Le Rocher-aux-Oiseaux est un des nombreux endroits du golfe Saint-Laurent où il s’agit de ne pas trop flaner. Il n’est permis aux navigateurs de s’en approcher que lorsque les vents dorment, et sous pareille circonstance pas n’est besoin de dire que nos chaloupes- n’avaient pas mis grand temps à quitter leurs porte-manteaux. Bientôt nous mettions le pied sur une étroite lisière de grêve, composée par une série de blocs erratiques que la mer, dans ses jours de fureur, a roulé au pied des falaises roussâtres de l’île, et comme malgré le calme plat qui nous entourait, un assez fort ressac s’y faisait sentir, l'épaule herculéenne du lieutenant LeBlanc nous prêta son appui, et nous sautâmes au bas des échelles que nous devions escalader.

— Bon voyage, messieurs, nous cria-t-il en nous voyant nous engager sur le premier échelon ; ayez le pied ferme, et surtout prenez garde à ces maudits margaux. Un seul suffit pour excharogner toute une marine !

Ce volatile était le seul ennemi que nous connaissions à LeBlanc qui, un jour, passant près d’un nid et craignant de faire mal à la mère, l’avait doucement reculé de la main. En récompense de cette attention délicate, il s'était fait saisir à la joue par une paire de tenaille aussi maternelle que terrible, et au mépris de tout décorum, le lieutenant, vigoureusement éperonné dans sa course insensée par l’implacable oiseau qui restait suspendu à dix lignes de son œil gauche, avait été forcé de galoper dans cet équi-

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page devant ses matelots ébahis, et de faire ainsi deux fois le tour de l’île.

Ce fut en riant aux éclats du récit de cet engagement corps à corps que nous montâmes à l'escalade.

Agénor Gravel battait la marche ; nous grimpions à sa suite et j'étais serre-file. Déjà une partie de l'ascension se terminait ; nous avions derrière nous cinquante pieds d’abime et la première échelle était dépassée. Il fallait maintenant se rendre à la seconde, séparée de nous par une corniche longue de cinq pas, large de dix-huit pouces et courant sur une pente inclinée (1).

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fredonnai je gaiement sur l’air des Canards, et fermement je posai le pied sur l’étroite lisière. En ce moment un caillou roule sous mon talon ferré : la terre et le tuf s’égrennent sous moi; je les sens qui cèdent et les entends qui tombent à pic dans l’'abime. Mais avec un sabot de mule on passe partout, me disais-je, et m’aidant wmgwibus et rostro, les reins souples comme une lame d’acier, j’appuis légèrement sur le sol qui cherche à se dérober, et saute sur le dernier barreau de la seconde échelle. Celle-ci avait une longueur de quarante pieds, et tout en nage, les yeux fixés s.. le sommet qui surplombe, les mains fermement posées sur les barres, je gravissæis lentement l’espace, pendant que je traînais sur mon dos

(1) Une petite plate-forme entourée d’une balustrade en fer, sépare

maintenant le point d’intersection des échelles, et rend l'ascension plus commode.

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cet étrange frisson que donne le vide. Dix échelons restaient encore, puis tout était fini. Mais, horreur ! mes jambes se roidissent, et je viens de sentir distinctement l'échelle osciller dans ses crampons de fer et se détacher du rocher! Une sueur froide couvre mon front, mes yeux se ferment involontairement, le vertige bourdonne dans mes oreilles ; il veut s’emparer de mon cerveau, et déjà je suis envahi par cette attraction mystérieuse qu’exerce toujours l’abîime sur les proies qu’il veut se donner. Le vide m'’attirait : j'allais lâcher prise pour tomber dans l’horrible spirale, lorsqu'un reste de volonté se prend à refluer vers mon cœur ; ma droite et ma gauche se font tenailles, arrachent le corps à sa dangereuse immobilité, soulèvent les jambes qui sont devenues lourdes comme des masses de plomb, et par un dernier effort me déposent sur la crête dentelée du gouffre.

A quatre-vingt pieds en l'air, je venais d’éprouver ce mouvement de tangage que ressentent quelquefois sur terre les personnes qui arrivent de la mer, et je ne sais s’il me fallait passer en cette minute par toutes les agonies du vertige pour en être guéri mais depuis, j'ai refait cinq ou six fois cette route aérienne, et j’ai grimpé souvent dans les mâtures les plus hautes sans jamais éprouver la moindre faiblesse ni la moindre crainte.

Le spectacle qui nous attendait sur l’île était encore plus extraordinaire que celui que nous avions contemplé du pont du vapeur. Pendant que nous nous reposions sur le maigre gazon du rocher, des myriades

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de godets, de margaux, de perroquets de mer et de marmettes étaient là, couvant et jacassant à une longueur de bâton (1). Divisés en cantons, comme du temps de Cartier et de Champlain, leurs nids abondaient et surgissaient de partout. Ici c'était celui du margaux, petit creux entouré de branchage et de terre, où reposait un œuf blanc de la grosseur de celui d’une oiïe; là-bas, les macareux du nord dormaient dans les anfractuosités du rocher, ou entraient, puis ressortaient flegmatiquement des terriers qu'ils s’étaient creusé à même la falaise. Serrés en rang le long des corniches de l’île, ceux-ci, graves et hautains, faisaient l’effet d’une chambre de pairs qui se seraient composée de pingouins, de guillemots et de macareux, pendant qu’à leurs pieds se battaient ou discutaient à grands cris les fous de Bazan, qui personnifiaient à s’y méprendre les communes démocratiques. Je n'ai pas besoin d’ajouter qu’une odeur fortéèment inconstitutionnelle s'élevait de ce champ de liberté. Mais, hélas ! pendant que ces assemblées délibérantes s’occupaient de la gestion des affaires de leur république, la mort et l’émeute grandaient à leur porte, et déjà les journées de juin s'étaient levées

(x) Les marins canadiens ont conservé à deux de ces core d'oiseaux les noms que leur donna Cartier, celui du #arganx et du gode. Seulement, par abréviation ils disent go4 en parlant de ce dernier. Champlain avait nommé le #argaux le tangueux et en fait une excellente description ; néanmoins il montre un peu trop de bonne volonté envers ce volatile lorsqu'il écrit que ‘“ les petits margos sont aussi bon que pigeonneaux.”

— Ils sont gros comme des oies, dit-il, ont le bec fort dangereux, sont tous blancs hormis le bout des ailes qui est noir, et sont de bons pêcheurs pour le poisson qu’ils prennent et portent sur leurs îles, pour manger.

Le margaux est le fou de Bazan, la marmette le guillemot, le perroquet de

mer le grand macareux du nord et le pingouin du golfe l’alque à bec en razoir,

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pour elles. Bientôt des pierres pleuvent de toutes parts sur les malheureux habitants du rocher ; des coups de fusils se font entendre, et les bandes insurgés s’avancent, guidées par Agénor Gravel qui sifflotte entre ses dents :

Margot! Margot!

Lève ton sabot, La dance commence.

Nos matelots, excités par ce chant bachique que Massé ne se serait guère attendu à voir métamorphosé un jour en hymne révolutionnaire, roulaient dans l’espace des quartiers de roche à rendre Sysiphe poitrinaire, tout en cntinuant à tue-tête sur l’air que

vous connaissez.

A chaque reprise de ce chœur des Voces de Jeannette, les pierres et les coups de fusil partaient drus comme grêle, et il fallait voir les malheureux volatiles dégringoler par grappe dans l’onde qui, ce jour-là, n’était pas aussi amère que leur existence. Franchement, pareille tuerie devenait dégoûtante: c'était avoir des dispositions au meurtre que de taper ainsi sur ces animaux stupides, et comme nos gens y prenaient goût, ce ne fut qu’à force d'instance que nous parvinmes à faire cesser cet inutile massacre.

Les plumes du fou de Bazan sont soyeuses, trèsfourrées, très-blanches, mais donnent une forte odeur de musc. Bicn préparées, elles acquéreraient une certaine valeur dans le commerce, et je suis étonné que quelques-uns de nos industriels n’aient pas encore songé à exploiter cette source de facile revenu, En

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