‹ De tribord à bâbord [microforme]Chapitre 22 sur 53 · SES · texte numérisé non relu

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revanche, les Américains, qui sont à l’affût de tout, commencent à les connaître : ils se sont aperçus de plus que les œufs du margaux étaient d’excellent débit. A l’époque de la couvaison leurs équipages descendent dans les îles où se réfugient ces oiseaux, cassent les œufs qu'ils trouvent dans les nids pour forcer les femelles à en pondre de nouveaux et en obtenir de plus frais, puis quand le truc a réussi, ils chargent leurs goëlettes, mettent le cap sur Boston et vendent leur cargaison 25 à 30 cents la douzaine.

C’est surti vut au milieu des îles qui bordent la côte du Labrador que cette désastreuse industrie s'exerce, et M. l’abbé Perron, qui a été longtemps missionnaire à Nastashqouan, écrivait à ce sujet :

‘ De peur que leur larcin soit découvert, les américains enfouissent dans le sable les quarts d’œufs qu'ils ont ramassés, ou les descendent au fond de l’eau, jusqu’à ce qu’ils en aient assez pour former une cargaison. Lorsque ceux qui ont échappé à leurs perquisitions ont été couvés et sont éclos, ils viennent de nouveau parcourir nos îles, tuent le gibier, enlèvent

sa plume, et abandonnent, par monceaux, sa chair à la corruption.”

Trois jours après notre départ, le Rocher-aux- Oiseaux fu: saccagé par ces écumeurs de nid! Ne serait-il pas temps de défendre sévèrement ces excu:sions périodiques qui tendent à exterminer le gibier ? car ces messieurs ne sont pas difficiles sur les œufs, et empilent à fond de cale tous ceux qui leur tombent sous la main,

Les palmipèdes ne sont pas les seuls êtres ailés qui aient élu domicile sur le Rocher-aux-Oiseaux. Deux gr'ves y ont passé un été. Une autre année, un couple d’émérillons est venue semer la terreur et le deuil au milieu des plus paisibles ménages de l’île, et en 1875 je retrouvai la maison du gardien pleine de fauvettes et de moucherolles, qui entraient par les fenêtres entr'ouvertes et sautillaient en becquetant sur le buffets et les modestes meubles du seul abri que présente cette solitude (1).

Le phare du Rocher-aux-Oiseaux est une tour blanche hexagone, qui fut allumée pour la première fois en 1870. Elle est à 140 pieds au-dessus de la haute marée et donne un feu blanc, fixe, dioptrique, de second ordre qui s'aperçoit à vingt et un milles en mer.

Chaque dimanche soir, pendant l'hiver, le phare du Rocher-aux-Oiseaux rallume ses feux depuis sept heures jusqu’à neuf heures. Si la lumière reste visible pendant ce temps, c’est un signe que tout va bien sur le Rocher, mais si elle se masque trois fois pendant l’espace de ces deux heures, alerte sur la côte de Brion ou de la Madelaine ! Un accident est arrivé aux habitants de l’île. Comme le phare est construit sur un point très-exposé, le ministre de la marine M. Mitchell crut devoir donner l’ordre en

(i) M. F. X. Bélanger, le savant conservateur du musée zoologique, de l'Université Laval a eu la complaisance de déterminer la classification de quelques-uns des pétits oiseaux que nous vimes sur le rocher. Ils appartiennent au genre Miotilta varia Île Vieillot, ainsi qu’au genre Dendroica aestira et Dendroica castenea, de Baird, et font partie de la nombreuse famille des Sylvicolidae, oiseaux qui vivent exclusivement d'insectes et habitent ordinai-

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1873, d'ajouter des étais à la tour afin de mieux l’assujettir au roc.

L'habitation du gardien se trouve située à 200 pieds de la lumière. C’est une maisonnette petite, puante et mal tenue, mais l'impression qu’elle m'avait laissée lors de mon premier voyage s’est effacé depuis : en 1875 elle avait changé de main, et sous la direction de M. Whelan était devenue beaucoup plus confortable. En y entrant, on nous montre un puits creusé dans le roc; il contient 3,000 gallons d’eau de pluie, la seule qu’on puisse se procurer sur l’île: cette fontaine improvisée ne demande pas mieux que d’être remplacée par une bonne machine à distiller l’eau de mer. Une passerelle court de l’habitation à la lumière; elle sert de lien de communication avec la tour, et les jours de vent ses solides gardefous en fer empêchent le gardien et ses aides d’être emportés par les terribles rafales qui balayent alors tout ce qui ne se trouve pas cloué à ce rocher, où pousse à peine une herbe languissante et étiolée. A quelques pas du corps de logis se dresse une croix, plantée entre de gros morceaux de tuf et protégée par une balustrade en bois, qui est déjà branlante et toute disjointe. En attendant que cet endroit devienne un cimetière, c’est le lieu où, quand le temps est propice, on vient s’agenouiller pour faire la prière du soir et admirer les plus beaux couchers de soleil au monde. Un peu plus loin, se dresse la poudrière et l’abri où se cache le canon chargé d'annoncer d’heure en heure l’approche du récif aux navires surpris par la neige ou par la brume. Un petit

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174 DE TRIBORD A BABORD tram-way en bois court du dépôt de provision à la maison de la tour, et du côté nord-ouest de l’île, trois ouvriers intelligents, MM. Jobin, Blanchet et Roza, ont accompli un véritable tour de force en taillant dans le roc une tranchée perpendiculaire, haute de 127 pieds et large de 29 qui permet à une grue de faire mouvoir une boîte suspendue à un cable en fil de fer, et dans laquelle on dépose les effets destinés au phare, lorsque la mer ne brise pas trop de ce côté. Lors de notre passage au Rocher, en 1873, la population de l’île se composait de quatre hommes et d’une petite fille, qui éprouvaient à leur dépens la terrible loi que l’écriture résume par ces deux mots : Væ soli ! L'’isolement avait réagi sur le cerveau de l’un de ces malheureux ; le découragement et la maladie l’avaient surpris au milieu du terrible hiver qu’il lui avait fallu passer là, et dans un accès de délire, il avait été jusqu’à proférer des menaces de mort contre un de ses camarades. Celui-ci s’appelait Mathew O’Meara ; c'était un vieil instituteur irlandais, agé de 71 ans, et nouveau Simon stylite, dans un jour de guignon il était venu grimper sur cette colonne pour y manger dans de perpétuelles alarmes la pension de cinq louis et deux shillings que le gouvernement lui accordait, en retour de cinquante années dévouées au professorat. Ne naît pas Irlandais qui veut. Celui-ci avait toute la prudence et la patience d’un homme de Tipperary, et dès les premières menaces le vieux calligraphe se mit à l’œuvre, écrivant chaque jour toutes les angoisses qu'il éprouvait ; puis, le soir, à la sourdine il allait déposer dans un creux du

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rocher un journal adressé #r47 ef orbi, où il racontait les horreurs imaginaires auxquelles il était soumis ! Heureusement que rancune humaine ne dure pas toujours ; la santé du malade en s’améliorant, lui avait donné des idées plus douces ; le printemps était venu et Mathew O’Meara, qui ne craignait plus que la mort naturelle, s’éprit soudain d’un amour insensé pour son rocher et remplaça le terrible récit de son meurtre par les pastorales les plus fleuries. Dans ses rêves, il voyait le Rocher-aux-Oiseaux supplanter Cacouna, la Rivièredu-Loup et la Malbaie comme place de bain. Tout radieux de causer de ces choses avec un étranger, il m'avait prié de livrer cette idée à la publicité, et pour m'acquitter de cette promesse faite un peu à la légère, je donne ici la fin d’une correspondance qu’il destinait à la presse anglaise du pays.

# During the summer months the great Bird Rock is ‘“ one of the most delightful places of the golf Saint- ‘ Lawrence. There is a splendid promenade all around ‘the rock, and nothing to impede your footsteps, from ‘the time you leave until you terminate at the place ‘ you set off from ; but every one must be careful to ‘keep a respectful distance from the verge of the “ cliff, which projects 50, that the base of it cannot be “seen by looking over. Should invalids, instead of ‘ resorting to Cacouna, Ha! Ha! bay, or Gaspé Basin, ‘ come to the great Bird Rock, they would soon find ‘the benefit of the purity of the atmosphere and be ‘“ cured of their sufferings, such as Rheumatism, “ Gout, Neuralgia, Head and Toothach and all other

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‘“ deseases that human flesh is labouring under. ‘ There is a schoolmaster, a blacksmith, miners, ‘ mechanics here, and there is nothing lacking ‘on the great Rock but a minister to constitute ‘a parish.”?

Remplacer Etretat ou le Tréport par le Rocheraux-Oiseaux, certes jamais rêve plus folichon n'a traversé cervelle humaine, et je plains le touriste qui serait assez naïf pour se laisser prendre aux phrases de Mathew O’M£ara, et viendrait passer la belle saison sur ce pilier isolé ! Une fois hissé là-haut, il ne lui resterait pour unique distraction qu’une vue superbe, l’éternel cri des oiseaux et cette promenade hygiénique que le prudent instituteur ne recommande de faire qu’à une distance respectueuse de la falaise. Encore lui faudraitil avoir la précaution d’avoir toujours son baromètre : la main, car le moindre vent frais pourrait l’envrver piquer une tête au fond de la mer, qui gronde À . quatorze pieds sous lui.

Tout ce qui méritait d’être vue ou étudié sur le Rocher-aux-Oiseaux, l'avait été par nous. Il ne nous restait plus qu’à refaire le précipice, où nous nous engageâmes allégrement, escortés en route par quelques morceaux de coke anglais provenant d’un quarts arrêté dans son ascension par une anfractuosité du rocher, et que maître LeBlanc attaché au bout d’une forte corde, s’en était allé défoncer à grand coup de hache. Au milieu de ce bombardement d’un nouveau genre, nous descendions le plus tôt possible, qui ayant des chapelets d'œufs enroulés autour du cou, qui des

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peaux d’oiseaux suspendues derrière lui par des bouts de ficelles, chacun évitant les projectiles qui lui passaient le long des oreilles, et tous arrivant tant bien que mal au pied du rocher, où notre équipage nous attendait, en défendant les flancs de la baleinière contre les morsures de la falaise.

L'opération du ravitaillement était finie ; mais pour y arriver que de courage et de mépris de la fatigue il avait fallu à nos pauvres matelots. Dans l’eau jusqu’au cou, les uns empêchent les chaloupes de frapper avec le ressac, les autres aident à débarquer et à rouler sur deux madriers mal assujettis les quarts de poudre, de pétrole et de provisions destinés à l’îie, les troisièmes travaillent à la grue ou dégagent les objets qui se mêlent et ne peuvent arriver à destination. C’est ainsi que chaque escouade se hâte de faire sa besogne,

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l'exemple et ne s’épargnent guère. Les lieutenants LeBlanc, Savard et Couillard-Després sont là payant de leur personne, et je ne crois pas qu’on puisse rencon-

| trer des gens plus dévoués et de meilleure humeur.

Puis, quand la rude besogne est terminée, quand après douze heures de ce travail les baleinières reviennent à bord, ces hommes trempés et rompus qui devraient être sur les dents, gagnent leur carré en chantant, et trouvent encore le moyen d'exploiter la vieille gaieté gauloise, en riant aux éclats et en faisant des lazzis sur les aventures de la journée.

Si pareil service est apte à former de bons matelots et à les aguerrir, il me semble ne pas convenir à un

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steamer de la valeur du Vapoléon ZZZ, et bien que ce livre doive se borner aux modestes proportions d’un récit de voyage, je me permettrai de faire une suggestion que je tiens à voir prise en bonne part par qui que ce soit. Si le ministère de la marine nolisait une goëlette, exclusivement chargée, par contrat, de porter au cap Raye et au Rocher-des-Oiseaux une provision de charbon et de bois de corde suffisante pour deux ans, ne réaliserait-il pas une économie, tout en abrégeant un service difficile ? Combien de longues heures se sont passées à rester ancré dans les criques de Brion, avant de pouvoir obtenir le temps favorable qu’exige le ravitaillement du Rocher? Le Zady Head ne fut-il pas obligé de croiser onze jours en ces parages ? Or, chacun sait quelles énormes dépenses entraînent pendant ces jours de cap la combustion du charbon, surtout quandils’agit d’un steamer comme le Vapo/éon 7/1 qui, on me l’assure, en absorbe quotidiennement pour une valeur de cinquante louis. D’ailleurs les pénibles corvées imposées à ce vapeur ne sont-elles pas déjà suffisantes, et Belle-Isle, le cap Norman, le cap Whittle, la Pointe-Rich:, le cap Raye, le Rocheraux-Oiseaux et cinquante autres phares ne sont-ils pas des endroits assez éloignés et assez dangereux pour que le temps soit venu de laisser le Vapo/éon ZII à son rôle de transport ? Puisse-t-il ne plus être employé à ce pénible service de charbonnier qui consiste à reprendre à Québec du coke déjà transporté à grands frais de Pictou à Québec, puis à flâner dans le golfe, autour du Rocher-aux-Oiseaux pour y attendre un temps favorable qui permette à son équipage de jeter

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à la hâte et de hisser sur l’île dix-huit quarts de charbon et dix cordes de bois. Cette besogne appartient à une goëlette fine voilière ; elle la ferait tout aussi sûrement qu’un steamer et à bien meilleur marché.

Par sa position exceptionnelle au milieu du golfe Saint-Laurent, le Rocher-aux-Oiseaux est placé sur la route du neuf-dixième des steamers et de la moitié des navires à voile qui vont à Québec ou à Montréal. Aussi est-il appelé à rendre, comme observatoire télégraphique, les services les plus signalés. Cette pensée avait déjà frappé M. le commandant Fortin, —un homme qui a dévoué sa vie aux intérêts de la Gaspésie, —et en 1875, lorsque le monde entier était sous l'impression que six de nos plus beaux steamers et vingt de nos plus rapides voiliers s'étaient perdus corps et bien dans les glaces, tandis que la flotte égarée dans la banquise avait été constamment en vue du phare des Oiseaux, le commandant se mit à étudier la possibilité de prevenir le retour de pareilles heures d’angoisses. Quelques jours après, il communiquait son plan au public, et jamais idée plus philantropique ne fut acceuillie avec plus d’enthousiasme. La presse la commenta; la chambre de Commerce la discuta et se chargea d’en recommander .l’adoption au Parlement. Ici,il y eut un point d’arrêt. Après avoir discuté longuement la chose devant une commission qui recommanda fortement le projet, on trouva qu'une somme de $150,000 — coût probable ce cette indispensable innovation — méritait de plus amples considérations, et les Communes passèrent outre, en remettant le projet à un temps plus opportun,

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