‹ De tribord à bâbord [microforme]Chapitre 24 sur 53 · IS · texte numérisé non relu

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de virer de bord. Notre capitaine venait d’avoir la première attaque de cette terrible maladie—un ramollissement cérébral — qui devait l’emporter deux ans après. Sous les premières étreintes de ce mal étrange, cette tête intelligente avait senti sa mémoire vaciller ; cet excellent marin s’était trompé dans ses calculs, et au lieu du groupe de la Madelaine nous avions devant nous les côtes montagneuses de Terreneuve que pivelaient de larges taches de neige. Mis en présence de cette barrière inattendue, le Vapo/éon IIT fit volteface, et bientôt nous eûmes sous notre beaupré les falaises escarpées de l’île Saint-Paul, et nous apercevions l’un de ses phares fièrement campé sur un mamelon gris.

Cette île, qui a trois milles de longueur sur une largeur d’à-peu-près un mille, est jetée à l'entrée du golfe Saint-Laurent, entre les extrémités sud-ouest de Terreneuve et nord du Cap Breton. Elle se compose de deux îlots, séparés l’un de l’autre par un bras de mer si étroit que, vus du pont d’un navire, ces deux fragments semblent ne faire qu’un tout compacte. La plus grandgshauteur de Saint-Paul est de quatre cents cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer. Le sol est composé de rochers appartenant aux formations primaires, et comme l’île est coupée à pic, à peine présente-t-elle aux bateaux-pêcheurs deux abris passables, les anses de la Trinité et de l'Atlantique ; encore faut-il que le vent se lève de terre. Bien des naufrages terribles ont eu lieu sur cette île ‘‘escarpée et sans bord,” où vivottent à peine quelques épinettes rabougries sous lesquelles se cachent une demi-douzaine de

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renards arrivés sur l'île, ‘‘ on n’a jamais su comment.’ Néanmoins depuis quelques années Saint-Paul a perdu de sa sauvage réputation. Le gouvernement y a fait construire deux tours blanches, octogones, dont

l’une, bâtie sur le rocher vis-à-vis la pointe nord-.

est de Saint-Paul, donne une lumière blanche et fixe, masquée entre nord quart-est quart-est et est nordest, tandisque l’autre, érigée sur la pointe sud-ouest de l’île, donne un éclat blanc toutes les minutes. Le ministère de la marine a complété cette œuvre philantropique en faisant construire un sifflet d’alarme sur le côté sud-ouest de l’anse de l’Atlantique, à un demimille à peu près de l’établissement de secours. Pendant les temps couverts et les tempêtes, ce sifflet se fait entendre toutes les minutes (1).

La journée était ravissante ;. une petite brise venait agiter mollement la tente que nous avions fait tendre sur le gaillard d’arrière, et enveloppé dans son panache de fumée, le Vapo/éon ZIT insoucieux rasait impunément la côte de fer de Saint-Paul. Petit à petit ces îlots déserts s’enfuirent derrière nous pour finir par se plonger dans un bain de lumière, et bientôt nous vimes surgir en proue les flancs verts-sombres du Cap-Nord, —une des extrémités de l’île du Cap- Breton (2) — qui se détachait vigoureusement sur les

(x) Voir dans les pièces justificatives la description de la terrible trombe qui s’abattit sur cet île, le 16 aout 1876.

(2) Jacques-Cartier 1vait baptisé ce promontoire du nom de cap de Lorraine et donna à l'île, que Varrazzani avait nommé île du Cape, cèlui d'ile Saint- Laurent, Plus tard, elle prit le nom d’ile Royale pour garder définitivement celui de cap Breton. Drake dans ses “ Vooks a corners of New-England

‘tons glauques de laimer. J'étais alors appuyé sur le bastingage de bâbord, et tout en m’occupant à

. fumer un cigare, mon œil distrait s'était rivé à cette

ligne de rocs sauvages, derrière lesquels l’imagination me montrait le vieux Louisbourg qui avait une ceinture de cinquante acres de fortification, et ‘‘ dont les tours, au dire de Garneau, s’élevaient au-dessus des mers du Nord comme des géants menaçants.”” Ce n'était plus cet endroit triste et oublié que heurte aujourd’hui, sans le savoir, le pied du marchand de poisson ou du spéculateur de charbon de terre. Non; ce que le temps et la rage des hommes avaient démantelé et fini par niveler, reprenait une forfne sous le coup de baguette de la pensée, et la ville royale surgissait de nouveau hors des mornes qui la recouvrent, pour m’apparaître avec sa cathédrale, son théâtre, sa brasserie, ses chapelles, ses hopitaux, ses couvents et ses riches demeures. La brise du golfe m'apportait alors des bruits de clairon et des roulements de tambours. De fortes patrouilles parcouraient en cadence ces remparts disparus qui miraient de nouveau leurs massives assises dans l’eau dormante de leurs fossés. Le lourd pont-levis qui protégeait la ville, du coté de la campagne, se levait au commandement d’un officier supérieur et allait se boucler à de gigantesques supports; la batterie tournante qui le F ‘ coast" prétend à la page 21 que le cap Breton avait sa place sur la carte long:

temps avant la découverte de Cartier. Un vieux portulan du temps de Henri II mentionne ce nom, assure-t-il.

Le cap Breton à 110 milles de long sur 90 de derec, et comprend à peu près 2,000,000 d’acres de terre. Il est séparé de la Nouvelle-Ecosse par le détroit

de Canseau qui, dans certains endroits n’a pas plus de 3 de milles de largeur, à

tandis que dans d’autres, il y en a le double.

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défendait se mettait à tonner, comme aux jours de parade de jadis, et du côté de la mer des corsaires taillés pour la course sortaient du port qui leur servait de nid, et se couvrant de toiles allaient courir sus à l'Anglais. Puis les mauvais jours arrivaient à tired’aile. Bigot qui devait débuter par la flotte du duc d’Anville, pour finir par être si fatale à la Nouvelle- France tout entière, était là qui enveloppait le malheureux Louisbourg dans les effluves diaboliques de son mauvais-œil. Commissaire-ordonnateur de la colonie du Cap-Breton, il apportait déjà au règlement de la solde des hommes ce manque de régularité qui plus tard devait le faire embastiller. La garnison se révoltait; les suisses qui ne meurent bien que lorsqu'ils sont ‘ payés, déposaient leurs officiers et s’emparaient des casernes ainsi que des magasins du roi, et l’ennemi profitant de ces divisions intestines prêchait la guerre sainte, et faisant inscrire sur ses drapeaux les mots Nil desperandum Christo duce,'' venait mettre le siége devant la redoutable forteresse. Une lutte terrible s’engageait alors ; lutte étrange où ces révoltés de la veille s’obstinaient à se battre et à mourir au nom de la France, tandis qu’à leur tour les officiers, ces chevaliers de Saint-Louis dont pas un n'’eût rougi d'émotion à la pensée de tomber au champ d'honneur, — s’obstinaient par une fatale erreur à se méfier de leurs soldats. Et, conséquence fatale ! Louisbourg la vierge, Louisbourg l’imprenable, tom- ‘ bait entre les mains d’une armée de paysans, commandée par William Pepperell, petit marchand dont l'enseigne se trouvait à Kittery Point, un des bourgs

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ignorés de la Nouvelle Angleterre. Puis, pendant que de graves ‘déplomates s’occupaient à rendre le Cap

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la Bourdonnaye, l’orgueil du vieux sang gaulois me montait à la figure, en songeant que nous n’avions pas toujours été les vaincus de ces parages — et que longtemps avant la chute de Louisbourg, longtemps avant le traité d’Aix-la-Chapelle, un capitaine du port de Dieppe avait, avec une poignée de matelots, forcé lord James Stuart de se rendre prisonnier et de remettre entre les mains du capitaine Claude le fort du Port-aux-Baleines, où cet aventureux seigneur Ecossais était venu planter l’étendard du roi d’Angleterre (1).

A mesure que ces rêves de jadis passaient devant moi et allaient se perdre au milieu des spirales bleuitres de la fumée de mon cigare, ces fanfares de guerre, ces bruits de combat devenaient de moins en moins distincts. Bientôt ils s’évanouirent, et seul je n’entendis plus que la grande voix de la mer qui, à son tour, venaient me raconter les mystérieux épisodes qui s'étaient déroulés au pied des falaises du Cap- Breton. Devant mes yeux épouvantés passait alors comme l'éclair, un navire démâté et pourchassé par un ouragan de sud-est. Sur'’son tillac je distinguais les mâles figures des jésuites Lallemand, Noyrot et de Vieuxpont, et j'entendais l’équipage consterné chanter d’une voix tremblante le Sa/ve Regina, pendant que le vaisseau affolé courait toujours sur

(x) Stuart fut amené en France au muis de Décembre 1629 et remis entre les mains de Richelieu.

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l'aile de la tourmente. Tout-à-coup un craquement terrible se faisait entendre ; ces malheureux—à l’exception de dix qui furent sauvés—venaient de s’abimer sur les îles Canso, et bientôt mon oreille navrée n’était plus frappée que par la voix forte du P. Noyrot qui, entraîné par un énorme paquet de mer, psalmodiait fermement :

—În manus tuas Domine, commendo spiritum meum.

Puis la vague suivante me montrait, à la hauteur de Louisbourg, le Chameau, ‘‘ grande et belle flûte du roi, commandée par M. de Voutron,’”’ qui naguère était partie joyeuse des côtes de France, et se trouvait maintenant en pleine perdition (1). Des ecclésiastiques, de brillants officiers, des dames, un gouverneur des Trois-Rivières M. de Louvigny, un intendant habile, M. de Chazel, qui venait remplacer M. Bégon, des soldats, des marins, des paysans se trouvaient à bord. Mais que sont le rang, la puissance, la jeunesse, la beauté, l’habileté, la science, la force et le courage devant le moindre des sauvages caprices de l’océan ? Un simple soulèvement de sa vaste poitrine venait de suffir pour précipiter corps et biens la frégate du roi au fond de l’abîme.

Chaque flot qui passait ainsi devant moi, avait sa lugubre histoire. L’un engloutissait la frégate anglaise, le Vassau, puis démâtait et dispersait la flotte de l’amiral Holburn (2). L'autre roulait des cadavres inconnus, des épaves oubliées et des navires sans nom. Un

(x) Charlevoix, Journal historique. Ed. r, p. 60.

(2) Vide à la fin de ce volume la pièce justificative intitulée ‘‘le désastre de l’amiral Holborne.”

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