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escalade. Mais qu'est-ce que tous ces dangers au prix des plaisirs que va leur donner la chasse qui les attend? Les loup marins ne sont-ils pas là, derrière cette muraille glacée, qui se prélassent en famille? et comme une trombe les Acadiens arrivent sur les malheureux phoques qui nese doutent de rien. Le massacre commence au milieu des cris et des gémissements ; puis quand chacun a sa part de butin, les chasseurs reprennent la route du village, traînant leur proie derrière eux, et ils sont prêts à recommencer leur course tant que durent le jour et la bonne chance.
Né sur les hords de la mer, habitué à ses caprices, à ses caresses et à ses colères, le peuple Acadien voit en elle son véritable domaine. Eté comme hiver, il ne cesse de se confier à elle, et la mer, fidèle à cette longue amitié, ne cesse à son tour de les combler de ses inépuisables générosités.
Nous venions de ravitailler l’Anse-à-la-Cabane, et comme la nuit était survenue, il nous y fallut attendre le jour pour débarquer plus commodément les provisions destinées au phare de l’Entrée. Au soleil levant nous étions déjà embossés par le travers de cet île, dont les pics escarpés ont cette couleur rougeâtre particulière au groupe de la Madelaine, et bientôt les uns étaient à même de fouler ces gazons plantureux où ruminait une magnifique race de moutons, pendant que ceux qui étaient restés à bord s’'amusaient à contempler le paysage. Sur notre avant se dessinait le petit village d’Ambherst, groupé autour de son église ; à tribord on apercevait le Havre-aux-Maisons, et tout autour de
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nous croisait une flotte de quatre cents goëlettes qui couraient le maquereau, toutes voiles dehors. Certes, Gudin n’aurait pu demander une marine plus pittoresque pour la fixer sur une de ses toiles immortelles.
De l’île d’Entrée nous devions nous rendre à l’île de la Pierre Meulière (1). Nous profitâmes de ce point d'arrêt pour nous faire débarquer au petit quai de la maison Leslie qui tient là un magasin d’approvisionment assez considérable. La foule encombrait ce comptoir, et rien d’amusant comme d’entendre ses colloques avec les commis de M. Leslie. C'était à qui se montrerait le plus normand en affaire. Les femmes brillait surtout dans cette lutte pacifique, et tout en suivant de près leurs petites transactions, elles ne perdaient pas une maille du tricot qu’elles traînent ici partout où elles vont. Modestes, intelligentes, pieuses et dévouées, les acadiennes sont vraiment dignes du nom de femmes, et n’appartiennent guère à cette catégorie du sexe qui faisait dire à Buchamore— un type réussi de vieux grognard inventé par Alfred Assollant :
—‘{ Te n'aime pas ces demoiselles qui ne savent rien faire que se peigner tout le jour, se regarder dans une glace, essayer des robes, faire des grimaces, mettre des gants et parler du bout des lèvres comme si l’on n’était pas digne de les entendre, ou d’une voix tantôt plus flutée que celle des serins et tantôt plus aigre que celle des piesgriéches. Ça, c'est des bécasses, comme
(r) Les Anglais la nomment Grindstone Island.
disait mon vieux curé. Ça nesait pastravailler, ça ne sait pas s'occuper, ça ne sait pas penser, ça ne sait que faire de ses dix doigts: quand c’est riche, ça ennuie son mari et ses enfants; quand ça n’a pas d'argent, ça ne trouve pas de mari, ou si ça en trouve ça grogne, ça se fâche, ça ennuie tout le monde, et tout le monde s’en va.”
Au milieu de la cohue qui encombrait la maison Leslie se trouvait un vieillard, né à Saint-Roch de
Québec et qui habitait l’île de la Pierre Meulière depuis soixante-sept ans. Il s'appelait M. Thorn, et PÈRES avait laissé au pays un frère, dont il était sans nou- Se velles depuis fort longtemps. Pendant que nous A causions ainsi des absents, notre ingénieur M. ques Barbour vint nous prévenir qu'il allait visiter le d’un phare du Grand Etang du Nord. Je devais l’accom- qui, p | pagner, mais nous ne pûmes trouver de voitures, et train Ë je regrette encore aujourd’hui la perte de la seule Chac | occasion qu’il m’ait été donné de pouvoir étudier et lle] observer les mœurs de ces campagnes, où vit, travaille sans d | et meurt une des populations les plus honnêtes de la doléa 4 terre.
| On m'apprit ici que l'archipel de la Madelaine se Le aie composait d’écueils, et qu’à part de Brion et du oo | Rocher-aux-Oiseaux, elle compte six îles qui se nom- te | ment le Corps-Mort, Amherst ou l’île Aubert, la LR | Pierre-Meulière, l’île d’'Entrée, Allright et la Grosse ue Les Ile. Ces groupes présentent ensemble une superficie nee | d’à-peu-près 55,400 acres qui, suivant le recensement 2) De e
de 1871, est habitée par une population de 3,172, Bayfietd
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dont 2,833 acadiens. Les récifs les plus à craindre étaient—au dire des pêcheurs qui m'’entouraient— ceux de la Pierre du gros Cap, de la Perle, d’Allright, du Cheval Blanc, les bancs de Columbine et l’écueil de Doyle qui n’a que trois encablures de long sur une demie de largeur, et sur lequel des navires courant sous la brise avaient soudainement disparus aux yeux de plusieurs de mes interlocuteurs (1). Quant aux courants, ils sont tellement irréguliers qu’on me fit la même réponse donnée jadis à l’amiral Bayfeld, et que personne ne put me renseigner précisement sur leur vitesse et leur direction (2).
À cesrenseignements géographiques et hydrographiques venaient se mêler les plaintes et les confidences
d’un chacun. Tous regrettaient le déboisement des îles
qui, privées de bois de construction,sont maintenant en train de voir disparaitre leur maigre bois de chauffage. Chacun avouait queson voisin se tirait d'affaire comme il le pouvait, faisant feu de tout et détruisant la forêt sans discernement ; quelques-uns même finissaient leurs doléances en prophétisant que dans vingt ans il n’y
(1) A part de la lumière de l'ile d'Entrée et celle du Rocher-aux-Olseaux, les autres phares des îles de la Madelaine sont celui de l'ile Amherst, tour blanche, hexagone qui donne une lumière rcige et blanche toutes les trente secondes, et celui du grand Etang du Nord, tour blanche et carrée, bâtie sur le coté ouest de l’île de la Pierre Meulière. Ce dernier donne une lumière blanehe. On y a ajouté un sifflet d'alarme à vapeur. Par les gros temps, les brumes et 10s tempêtes de neige, ce sifflet résonne ‘‘ de huit secondes par chaque minute, avec intervalle de vingt-deux secondes entre chaque coup. Le livre bleu de la marine, dit que par les temps calmes et avec vent arrière, ce sifflet se fait entendre à huit ou douze milles, tandisque par les temps d'orage avec vent devant, il n’est perceptible qu’à une distance de trois à six nilles, selon l’état de l’atmosphère.
(2) Depuis la visite de Desbarres en 1778,des lagunes se sont comblées sur
l'archipel de la Madelaine, et d’autres se sont formées. ÂVofes de l'amiral Bayfield.
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aurait plusune seule broussaille sur l’archipel,et qu'alors on serait obligé de faire venir à grands frais du charbon de terre de la Nouvelle-Ecosse et du Cap Breton. Puis,la grande question du chauffage épuisée, arrivaient les observations générales. Celui-ci désirerait voir inaugurer une meilleure tenure de terre dans les îles ; celui-là aurait aimé que le propriétaire protégeût plus efficacement son locataire : un troisième se plaignait amèrement d'être sans nouvelles depuis le mois de novembre jusqu'au quinze mai, et plus longtemps encore.
— Si au moins, disait il en secouant tristement sa pipe, nous avions des communications télégraphiques avec la terre ferme ?
— Bah! des moulins à farine et des moulins à étoffes sont encore plus nécessaires que ton télégraphe, repliquait dans un coin un pêcheur plus positif que ce rêveur. À ta place, je m’en contenterais.
— La belle affaire que tes moulins! pour les construire il faudrait peut-être se faire taxer, et je m’en tiens à ce que me font payer les commissaires d'écoles, un par cent et quelquefois un et demi.
— Encore si le propriétaire nous montrait l'exemple et payait comme nous, répliquait le pêcheur positif.
— Pas si bête, Evé. Il se tient au courant des nouvelles et lit ses journaux dans son hôtel de Londres, pendant que pour rencontrer notre taxe municipale nous donnons nos deux jours de travail sur les chemins publics, ou que nous payons quatre-vingt cents par jour pour chaque chef de famille.
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Une fois parties sur la taxe, les conversations menacaient d’aller loin, lorsque l'ingénieur, M. Barbour, fit son apparition au milieu du groupe. L'heure était venue de regagner notre embarcation. Nous sortimes du magasin Leslie, pendant que tout le monde se découvrait sur notre passage, et une chaude poignée de main nous sépara pour la vie de ces braves gens.
Le Vapoléon IIZ était déjà sous vapeur, et comme le temps était splendide et que la besogne avait été promptement expédiée, le capitaine, mis en belle humeur par ces bonnes choses, voulut nous permettre d'aller reconnaître le fameux rocher du Corps Mort, qu'au mois de septembre 1804, Moore a chanté dans ses plus beaux vers. Nous prîimes donc par la passe de Sandy Hook, et en contournant l’île d’Amherst, nous ne pûmes nous empêcher d'admirer la beauté des paysages qui défilaient sous nos yeux, et de nous demander pourquoi ces ravissants endroits n’étaient pas plus fréquentés par les touristes. (Comme place d’eau, si les îles de la Madelaine n'avaient pas à lutter contre celle du Prince-Edouard, elles seraient sans rivales dans le golfe Saint-Laurent. Les points de vues y sont superbes, le gibier y abonde, et elles réservent à l'amateur, en quête de poissons, d’'inépuisables éditions de la pêche miraculeuse, qu’il peut renouveller à loisir dans des baies et des havres admirablement disposés pour les courses de yacht et le sport maritime.
Pendant que nous causions de toutes ces merveilles ignorées, le Corps Mort se dessina par le travers de
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notre hanche de tribord. Vraiment, le langage populaire lui avait bien donné le seul nom qu’il pût porter ; car, vu de cette distance, il ressemblait à s'y méprendre au cadavre d’un matelot flottant au gré des vagues, et involontairement je me rappelai l’Z/e des Morts, ces belles strophes qu’un poëte, M. James Donelly, avait imitées de Thomas Moore : |
Ami, vois-tu là-bas, sous ce nuage sombre,
Cet étrange vaisseau qui s’avance dans l'ombre,
Et qu’un souffle inconnu fait bondir sur les eaux ? D'un vent mystérieux ses voiles semblent pleines !.... Et pourtant les zéphirs retiennent leurs haleines :
[PR | Dans un calme profond au loin dorment les flots. Q + Vaiss Qu’a-t-il donc à son bord ce vaisseau des ténèbres ? du (
Il porte du tombeau tous les signes funèbres ; Son ! Un silence de mort sur les ondes le suit. :
ANR ses y
Seul un glas triste et lent parfois s’y fait entendre, lei]
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Avec le battement des voiles que fait pendre L’humide pesanteur des brumes de la nuit.
Au milieu des roches de la stérile plage Gisent des os blanchis, jetés par le naufrage, Sous les brouillards épais du sombre Labrador. La lune, en éclairant ces lieux impitoyables, Découvre avec horreurs ces restes?lamentables, Que les flots irrités se disputent encor.
C'est là que cette barque en sa course nocturne Va cueillir en passant la troupe taciturne
Qui semble maintenant à son bord se mouvoir.
Une flamme bleuâtre à demi les éclaire,
Et jamais la rosée, au morne cimetière, Ne tomba sur des fronts plus livides à voir.