‹ De tribord à bâbord [microforme]Chapitre 32 sur 53 · PETER CAROLL, ALEXANDRE GAVIN · texte numérisé non relu

PETER CAROLL, ALEXANDRE GAVIN

(x) Maison à vendre aux enchères

Le soussigné mettra aux enchères, vendredi le 27me jour de Juin prochain, à 11 heures, a. m., la maison qu'il habite maintenant rue Saint-André.

Immédiatement après la vente, l'acquéreur devra faire enlever la maison.

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Voilà ce qui s'appelle être expéditif en affaires. Ce terrain plaît : il est avantageux, mais le logement ne convient pas au propriétaire qui se réserve l’emplacement, met la maison aux enchères, et l’acquéreur a vingt-quatre heures pour transporter son nouveau château en Espagne.

Ne prévoyant pas que nous trouverions autant de curieuses choses semées sur notre route, nous n’avions pas laissé d'ordre à la baleinière, et comme ventre affamé n’a plus d’oreilles, d’un commun accord nous nous décidâmes à prendre congé de nos nouveau amis et à dîner au premier hôtel que nous présenterait le hasard. © terrible hasard ! après avoir passé dix minutes à nous orienter, et cinq minutes à hésiter entre le choix de deux restaurants, nous nous retrouvâmes, un quart-d’heure après,nez à nez avec letambour-major jersiais et le docteur néo-écossais, qui mangeaïent à la table d’hôte choisie par Agénor Gravel. Ils nous sautèrent au cou comme si des siècless’étaient écoulés depuis notre séparation, et puisqu’en ce pays la loi du dimanche ne défend pas de dire des inepties et de les discuter, force nous fut d’écouter jusqu’au bout, et d’avaler de travers le peu que nous avions à nous mettre sous la dent. Agénor serrait sa fourchette d’un air farouche : des pensées de suicide semblaient passer dans ses yeux, mais son muet désespoir n’empêchait pas nos terribles voisins de vider consciencieusement chaque plat, de les épicer de leurs plaisanteries graveleuses et d’écraser la moindre tentative de verve sous le poids de leur gros sel,

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222 DE TRIBORD A BABOKD

Qui le croirait ? ce repas eutunefin. Inutile d’avouer que nous n’y vimes pas même ces huîtres de Pictou que enys décrit comme étant monstrueuses, ‘* plus grandes qu'un soulier, à peu près de même figure, fort pleines et de bon goût.” Le tambour-major des îles de la Manche nous repassa alors de nouveaux panafelas, puis recommença à nous promener au milieu des charmes de son érudition locale, tant et si bien que profitant d’un moment d= répit nous finîmes par nous échapper sur le coup de minuit, et par nous promener à la belle étoile, frappant aux hôtels de Pictou sans pouvoir noùs faire entendre, et finissant par trouver un gîte dans un caboulot borgne où Cocardasse et Passepoille auraient hésité à frapper.

Là, nous attendait le plus fantastique des sommeils entre deux matelots qui, bien que portant eux aussi des baär:bes-rousses, eurent la complaisance de nous informer en entrant qu'ils n’étaient pas de Pictou. Je ne sais si les ronflements de ces nochers contribuèrent à notre hullucination, mais nous rêvâmes que nous étions couchés au beau milieu du fameux tableau de Géricault, le radeau de /a Méduse. La vérité est qu’au lieu de flotter sur la mer embrasée de l’océan indien, nous étions étendus sur les planches d’une couchette qui, se disjoignant peu à peu, finit par nous lancer dans le vide, et que loin d’être tirés au sort pour servir de déjefiner à nos compagnons d’infortune, nous finîmes bel et bien par être distribués en ration à tout un corps de débarquement de poux, de

puces et de punaises. Ils se détachaient du gris perle de nos oreillers, s’avançaient en colonnes serrées de sous-

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avaient plongés les suites d’un dimanche presbytérien, accouraient se refaire l'estomac sur une chair toute fraîche et bien ravivée par les brises de la mer. Hélas ! que dire ? Ce supplice de Prométhée ne se termina qu’à six heures du matin, et ce fut la tête en désordre, l’œil rougi par l’insommie et les ongles aiguisés par les terribles luttes de la nuit, que nous nous installâmes dans la poste-au-choux et que nous regagnâmes le bord, en compagnie du maître-d’hôtel et de trois saumons (1).

Il est vrai qu’un bain nous remit promptement des suites de ces cruelles heures que nous passâmes à être exposés ainsi aux bêtes du Colysée, et comme le lendemain Pictou avait inventé une nouvelle torture, en faisant accompagner chacun de nos pas par un petit vent sournois qui nous lançait dans les yeux des colonnes de poussière fine et cuisante, nous nous décidâmes à secouer ce qui s'était attaché à la semelle de nos souliers, et nous prîmes le train-omnibus pour Halifax.

Notre guignon venait de monter en croupe et gallopaitavec nous. À peine dépassions-nous la petite station de Hopevwell, quand le conducteur vint nous prévenir que notre locomotive ne pouvait pas aller plus loin. Gravel était un tant soit peu mécanicien et voulut se rendre compte du retard. Une des roues était brisée, et comme le conducteur du train télégraphiait pour avoir une seconde locomotive, que le soleil était chaud et qu’il faisait soif, Agénor se décida à prendre une

(1) On nomme ainsi dans la marine française le canot qui fait le service des provisions,

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limonade. Or le limonadier demeurait à trois milles en avant ; mais comme le gosier de Gravel n’admettait pasréplique,notre camarade se dirigeantsur Glengarry, prit un chemin de traverse et se mit à arpenter le pays comme s’il eût fait partie de son jardin. Trois quarts d'heure après ce départ qui nous avait tous laissés inquiets, la nouvelle locomotive arrivait à notre rescousse et bientôt nous stoppions à la gare du petit bourg de Glengarry, où Agénor Gravel, altéré plus que jamais, tout crotté et sentant le marécage à cinq lieues à la ronde, n'avait réussi à trouver qu’un peu d’eau et de vinaigre pour appaiser sa soif. Sa mauvaise humeur ne tomba tout-à-fait qu’à la vue d’une pyramide de citrons, d’oranges, de bananes et de goyaves, pompeusement étalée dans la gare de Richmond, et comme nous devions quitter ici le chemin de fer pour prendre un cab, ce fut entouré de l’attirail d’un marchand de fruit que nous nous acheminâmes vers Halifax.

J'avais glissé dans ma poche un joli volume de la collection Dentu, où il est question de la Nouvelle- Ecosse. Pendant qu’Agénor mordait dans une orange, j’ouvris le livre au hasard et je tombai sur les lignes suivantes :

—‘< Si l’on interroge un dictionnaire de géographie à l’article ÆZa/fax — on y verra qu'il s’agit d’une ville capitale de la Nouvelle-Ecosse, ayant tout à la fois un beau port, un commerce actif, une citadelle, un arsenal et deux évêques, l’un catholique, l’autre protestant. L’anglais que l’on questionnera sur cette même ville sera plus explicite ; elle sera pour lui la

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DE TRIBOIHD A BABORD 225

clef des possessions britanniques de l’Amérique du Nord. Pour l’habitant des provinces voisines, Halifax sera avant tout la ville du mariage, a place famous for pichking up wives ; le militaire y verra par excellence le pays loyal et dévoué à la croix de Saint-George, et le marin n’en parlera que comme du paradis de sa longue campagne.”’

Ces choses sont bien dites ; elles sont vraies, et pour ma part je n’oublierai pas l'impression que me fit de prime-abord cette ville propre, bien aérée et jetée en amphithéâtre sur le versant d’une colline assez élevée.

Halifax est bâtie sur le côté ouest de l’ancienne baie française de Chibouctou. Fondée en 1748, sur la demande des habitants du Massachusetts qui voulaient en faire une barrière contre l’élément français, cette

ville ne vit arriver ses premiers colons que l’année suivante, sous les ordres du colonel lord Cornwallis (1). Quarante deux ans plus tard, Halifax —ainsi nommée, en l’honneur du comte Halifax qui était alors président du bureau de commerce, — comptait 700 maisons où logeaient 4000 habitants, et ce

(1) M. G. A. White, dans un essai historique intitulé ‘ Zaïfax and its business ” publié en 1876, donne de curieux détails sur les commencements de cette ville :

“ During the first five months of the ie existence it required eighteen licensed taverns to supply the thirsty inhabitants with liquors !

‘We get another curious glimpse into the orale of those early times, when Englishmen strode the boggy streets in cocked hat, wig, kneebreeches and big buckled shoes; Englishwomen walke sturdily inside a veritable 4rog (one hoop, and not the so-called hoops of out on Men and women while alive A do sounething to help themselves; but the dead what could they do but lie still where they died! And so they lay on, and living friends and neighbours cared not to pay the last sad rites. The government had to impose penalties to compel those in the vicinity of the deceased’s last place of abode to see to the burial.”?

226 DE TRIBORD A BASORD

nombre, lors du dernier recensement, se voyait porter à 29,582. Divisée primitivement en trois sections distinctes, les villes irlandaises, allemandes et anglaises, Halifax à vu ces dénominations disparaître. Ces différentes nationalités se sont fondues en un seul type, le néo-écossais--le #/ve nose--et cet esprit d'union fait aujourd’hui de leur cité une ville riche et prospère, si l’on peut en juger par les magasins somptueux, les quais magnifiques et les résidences princières de ses habitants. La nature aadmirablement aidé à la capitale de la Nouvelle-Ecosse. Son port est libre de glace,même quand ceux de Boston, de New-York, et de Baltimore subissent les conséquences d’un hiver rigoureux, et au nord de la ville se trouve le bassin de Bedford, que de hautes montagnes protègent contre tous les vents, et dans les eaux duquel pourrait ancrer la plus grande flotte du monde.

Pendant que nous discourions ainsi sur la capitale néo-écossaise, notre cocher ouvrit la portière et nous indiqua de la main l’entrée du Æa/fax House, un des bons hôtels de la puissance du Canada. Les trois milles qui séparent Richmond de Halifax venaient d’être franchis, et un quart d’heure après, un ami de Québec nous serrait la main et s’offrait à nous servir de cicerone.

Sur celui qui n’a pas vu la citadelle de Québec, celle de Halifax doit laisser un souvenir ineffaçable. J'étais curieux d'établir une comparaison. Notre première visite fut faite de ce côté, et le paysage qui se déroule du haut des remparts est vraiment

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remue et qui s’agite, pendant qu’un peu plus loin s'étend le port où dorment mille etun navires, depuis le yacht de plaisance jusqu’au vaisseau amiral. Darthmouth est en face, estompé par le soleil. Au nord bruissent les flots du bassin, pendant qu’au sud l’Atlantique soupire dans ses solitudes, et qu’en arrière du spectateur, la brise passant sur les hautes futaies du Cimetière et sur les plantes embaumées des jardins publics, court faire onduler les gazons de ces intermindbles prairies qui vont se perdre vers le ‘‘ Zead of the Arm.'' Ce spectable est sublime, je l’avoue, et s’oublie difficilement pour celui qui n’a pas eu la bonne fortune de voir un lever de soleil du haut de la forteresse de Québec.

De la citadelle nous nous fimes mener au “Spring flower garden," beau jardin rempli de lacs artificiels et de fontaines pittoresques. Dans ses larges allées sablées le public vient se reposer du travail quotidien et y chercher une heure de délassement. La musique du 6oème carabinier anglais y jouait ; mais nous ne pûmes juger de la fashion de la ville, car le temps s'étant mis à la pluie, nous rentrâmes à l’hôtel pour préparer le programme du lendemain, qui fut employé à visiter les environs de la ville.

Nous étions accompagnés du vice-consul d’Espagne, don Antonio de Zréa, joyeux et spirituel garçon, dont la verve ne tarissait pas. Hissés dans une monumentale voiture qui semblait avoir été fraîchement découpée de cette estampe d’Epinal qui représente Ravaillac

plongeant son poignard à travers la portière du carosse de Henri IV, nous fimes le tour de la Pointe, et nous parcourûmes le ÆZead of the Arm, ainsi que le labyrinthe du chemin militaire, une des plus jolies promenades de la Nouvelle-Ecosse. Comme il faisait plaisir de se sentir entraînés rapidement sous un ciel pur et balsamique, par une journée ni trop tiède ni trop fraîche, et de humer à loisir la brise de mer, pendant que sous nos yeux défilait le plus joli panorama possible. Là, devant nous, se trouvaient semés à plaisir, forêts sombres et hautes futaies, horizons sans bornes, chaumières et fermes confortables, villas enchanteresses, où les rois du commerce néo-écossais pouvaient se payer le luxe d’une saison des eaux, à deux pas de la Bourse, de leurs bureaux d’affaires, de leurs entrepôts et de leurs navires.

Rien ne manquait ici pour le bonheur de l’homme, pas même une geôle, et le premier édifice que nous eûmes l'occasion de visiter en route, fut le pénitenciaire, où nous fûmes reçus par le gouverneur de la prison. Il nous fit les honneurs du bagne, et Agénor lia de suite conversation avec un second de navire qui, dans un moment de mauvaise humeur avait assommé son capitaine à coups de barre d’anspect, puis l’avait jeté à la mer. Quant au consul d’Espagne il se prit d'intérêt pour un lascar de l’Inde. Ce petit homme, à l’air douceureux,n’était condamné que pour viol accompagné d’une tentative de meurtre. Pendant les longues heures de la prison le repentir était venu frapper à la porte de ce cœur endurci ; il n’espérait plus qu’en

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la vie future, et se plongeait sans cesse dans les innombrables réflexions que peuvent faire naître les 999 incarnations de Vichou, y apportant tout le soin que sait mettre un fakir de son pays, quand il passe des jours entiers abimé dans la pieuse contemplation de son nombril. Au milieu de cette loterie du crime, le hasard m'avait donné en partage un respectable vieillard, au front large et ombragé par des cheveux blancs, à la figure ouverte, qui m'avait offert ses bibelots avec un grand air de bonhomie. Il fabriquait à ses moments de récréation et vendait aux visiteurs des manches de plume, des coupe-papier, mille et un riens fouillés dans les os que lui abandonnait le cuisinier. Je fis discrètement mon choix, tout en m’apitoyant sur le sort de ce patriarche, dont la tête n'aurait pas déparé les épaules d’un ermite de la Thébaïde, et ce ne fut qu’à la porte que j’appris le principal épisode de sa biographie. Ce vénérable septuagénaire avait eu la faiblesse d’assommer son frère au milieu de lanuit. Fiez-vous donc maintenant aux apparences.

En rentrant en ville, nous allâmes visiter la cathédrale catholique, petite, jolie, un peu mignarde dans son architecture ogivale (1), et nous parcourûmes l'hôpital militaire de la rue Gottingen qui a couté $150,000 au gouvernement, ainsi que l'hôpital provincial, pour lequel on a dépensé $260,000. Ce dernier n'était pas encoreterminé. Quant au parlement provincial, nous fimes de vaines tentatives pour y arriver, en visiteurs, bien entendu. Le conservateur de la bibliothé-

(1) La liberté du culte catholique fut autorisée à la Nouvelle-Ecosse, en 1783, par un acte du parlement provincial.

230 DE TRIBORD A BABORD | ee eu 4 que faisait de la villégiature, et sa permission était cha 4 indispensable pour parvenir jusqu’au sanctuaire des tes, libertés néo-écossaises. qui Ce qu’'Halifax avait de plus curieux à nous montrer d'en était à peu près épuisé. Nous avions trouvé la ville traie propre, hospitalière et portant à ravir ce cachet Le d'originalité qu’ont presque tous les grands centres trasti maritimes. La liste des édifices publics avait été cons- n’éta ciencieusement énuisée. Nous avions parcouru ses de jc parcs et ses jardins, flâné dans Æo//is Street, la rue jadis fashionable de la capitale, visité ses magasins et étaier ts fumé dans les clubs mis à la mode par les officiers et ler :| anglais. Nous n'avions pas même oublié les cime- sous | tières, où une touchante coutume populaire nous avait mond k frappés. Elle consiste à entasser des conques marines nez ç

au pied des épitaphes : puis, à certains jours on vient ardent s'agenouiller, et l’oreille appliquée aux lèvres de la Æ éculée funèbre coquille, on écoute pieusement la grande voix Æ flétris, des morts qui murmure et se plaint de l’oubli des Æ d’un

vivants. vert, d Néanmoins, je ne pouvais quitter Halifax sans D de cha

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chandôât les peaux repassées, les mocassins, les raquettes, les paniers et les petits objets de fantaisie qui composent leur fond de commerce. Quelques-uns d’entre eux parlaient encore le français et s’en montraient très-fiers ; la plupart étaient catholiques (1).

La gaieté bruyante du second groupe faisait contraste avec l’immobilité du premier. Partout ce n'étaient que lazzis, éclats de rires et démonstrations de joies enfantines. Nègres, négresses et négrillons, jadis tous princes et princesses du sang en leurs pays, étaient entassés pêle-mêle, criant à tue-tête leurs fruits et leurs denrées! Le marché d’Halifax est unique sous ce rapport, et je ne crois pas qu’il existe au monde un endroit où l’on puisse rencontrer autant de nez camus, de dents blanches, de yeux noirs et ardents, de lèvres épaisses de trois pouces, de bottes éculées, d’habits noirs rapés, d’uniformes et de livrées flétris, de cravates blanches, rouges ou bleues longues d’un pied, de robes jaunes surmontées d’un fichu vert, de cachemires en loques, de pantalons à jour et de chapeaux de castor fantastiques. Sur ce petit coin de terre la déesse de la folie a laissé rouler quelques-

uns de ses grelots, et certes l’homme qui, à cette

(rx) D’après les statistiques officielles du Canada, la tribu des Micmacs occupe la Nouvelle-Ecosse, l’île du Prince-Eduuard, la partie est du Nouveau-Brunswick et les comtés de Bonaventure, Gaspé et Rimouski dans la Province de Québec. En 1871, ils étaient 1745 âmes. Du temps de Diéreville en 1706, les Micmacs habitaient les environs de Port-Royal et le long de la rivière Saint-Jean. Les anglais firent à cette tribu ainsi qu'à.celle des Abénaquis, une guerre sans merci. Dès la fondation d'Halifax, un scalp indien était officiellement coté à dix louis sterling. En 1750, le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse offrait une prime de cinquante louis sterling pour chaque chevelure de peau-rouge, et six ans plus tard, une nouvelle proclamation offrait trente louis pour chaque indien pris vivant, vingt-cinq louis pour son scalp, e. vingt-cinq louis pour chaque femme ou enfant.

heure, aurait pu enrégimenter dans une troupe de ménestrels tous ces rois et toutes ces reines d'Afrique, aurait pris du même coup la fortune dans ses filets (1).

acadiens composent le troisième groupe, qui nous réservait un curieux incident. Près d’une voiture attelée à un petit cheval blanc et chargée de bluets — la mirtille de France —se tenait debout un homme de taille au-dessus de la moyenne, vêtu d’un veston bleu, d’un pantälon d’étoffe grise et coiffé d’un large

| | | | | | | | Les écossais, les irlandais, les anglais et quelques

chapeau de feutre. Sa figure osseuse et énergique | traachait assez sur les types rubiconds qui l’entouraient, pour faire dire à Agénor Gravel : une d À R x F à Napol — Tiens, je parie que voilà un Français. en ? + .

Et s’avançant vers lui: moi, 1 — Vous êtes Acadien ? Hailly — Oui, monsieur.

— Marié à une Acadienne ? a k 4 ne — Mais pourquoi pas ? fit l’autre d’un air étonné. pag 1 | PA ARE culier — Où habitez-vous, lui dis-je à mon tour ? d M ; AN e gra — Je demeure à vingt-deux milles d’ici, à Chetzett- | 8 Û À ouses cook, pour vous servir monsieur. ; À de boi:

— Merci: quel est votre nom ? de \ R ur le — Antoine Faucher ; et le vôtre ? : :

RE sou sur] — Faucher aussi, répondis-je en serrant la main du la 1 Ne 3 ; squa brave homme qui croyait à une mystification. 4 paniers (x) En 1797 l'esclavage régnait encore à Halifax, et M. White cite à l’appu colonie de cet avancé, l'annonce suivante parue dans le journal du temps. encore For sALe. A lively, stout negro girl, aged 18 years, good natured, found 4 of children, and accoustomed to both town and country work. For parti- ————— eulars apply at the Uld Parsonnage, Dutch Town, Halifax. (1) Can

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Nous étions de la même famille ; l’un appartenait à la branche d’Acadie, l’autre à celle du Canada, et nous descendions tous deux de cet humble soldat du Limousin qui, débarqué à Québec le 19 octobre 1669, était venu faire souche en la Nouvelle-France, et y avait vu Dieu bénir ses efforts, puisque jusqu’à ce jour il a permis à ses enfants de conserver la langue et la religion de leur père. Emus l’un et l’autre, nous n’osions plus nous quitter, et ce n’est qu'après lui avoir promis d'aller le voir à Chetzettcook que nous nous séparâmes.

Le lendemain—qui peut répondre du lendemain ?— une dépêche télégraphique nous rappelait à bord du Napoléon ZJJZ, et je fus forcé de laisser derrière moi cet intéressant village acadien que, plus heureux que moi, un officier de la marine française, M. L. du Hailly, a si bien décrit dans les pages suivantes : (1)

‘6 — Dès le matin nous étions en voiture. La campagne que traversait la route avait ce caractère particulier à tous les paysages de la Nouvelle-Ecosse: rien de grandiose ou d’abrupte, mais une succession de pelouses ondulées et de côteaux gracieusement couronnés de bois ; de distance en distance, un lac transparent, sur lequel glissait sans bruit quelque pirogue d'indiens,

| et sur la rive, la hutte conique en écorce de bouleau, où

la squaw, sa compagne, passe la journée à tresser des paniers. Plus loin, le pays était occupé par une petite colonie de nègres fugitifs des Etats-Unis. Plus loin encore, la mer reparaissait à l’horizon élargi; des

(1) Campagnes ct stations sur les côtes de l'A mérique du Nord, par L. du Hailly, Paris,

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barques de pêcheurs étaient halées sur la grève, une centaine de maisons se montraient éparpillées sans ordre le long du chemin; c’était le village de Chetzettcook, groupé autour de sa modeste église de bois. A l'entrée, quelques marmots déguenillés jouaient dans un fossé. Combien résonna doucement à notre oreille leur patois enfantin, émaillé de j’'a//ons et de j’éfions ! De même, à la ferme où nous allâmes demander l'hospitalité tout était français, tout avait été religieusement conservé, le costume aussi bien que le langage. Çà et là quelque locution vieillie rappelait depuis combien de temps ces pauvres exilés vivaient loin de la mère-patrie, qu’ils désignaient toujours sous le nom de vieux fays. On eût pu se croire transporté dans un village normand d'il y a deuxsiècles. Ici demeuraient les Bellefontaine ; ce pêcheur qui déchargeait son poisson était un Monette; ce laboureur qui revenait des champs un Lapierre. Pas un nom qui ne nous fût familier. Le sentiment que nous éprouvions ne peut être compris que des Français. Pour l’Anglais et pour l'Espagnol qui ont couvert le monde de leurs émigrations, rencontrer au loin un compatriote n’a rien que

d'ordinaire ; * st autrement pour nous, dont, sauf de rares e* s, toutes les colonies sont passées en des mair ngères, et ce n’est jamais sans émotion

que nous retrouvons au-delà des mers, les vestiges de l’empire que nous n’avons passu conserver. L’émotion était plus vive enseore ici, où depui: si longtemps ces débris étaient enfouis dans un coin perdu de la Nouvelle-Ecosse. Il me semblait à Chezettcook, relire l’une après l’autre les premières pages d’Ævangeline.

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DE TRIBORD A BABORD 235 La nature qui m’entourait avait bien le charme voilé, l'attrait mélancolique et pénétrant des campagnes décrites par Longfellow ; les femmes avaient le même costume, la même quenouille chargée de chanvre; le village et les maisons étaient tels qu’il les a dépeints. La joie de ces pauvres gens était grande de recevoir des visiteurs qu'ils considéraient comme des compatriotes, et force fut d'accepter une hospitalité qu’on ne nous permit de reconnaître que par des remerciements. Le maître d’école demandait les livres français dont nous pourrions disposer pour les besoins de ses élèves, et une de leurs premières préoccupations, en apprenant que des bâtiments de guerre du zéeux pays se trouvaient à Halifax, fut de savoir si ces navires avaient un prêtre et s’il voudrait venir prêcher en français, chez eux. En effet, par une regrettable anomalie, qui est plutôt le fait des circonstances que d'aucun mauvais vouloir, le curé chargé de desservir cette modeste paroisse est le plus souvent un irlandais qui s’y considère comme en exil, et qui ne sait pas un mot de notre langue. La population de Chezettcook, peut être de 2,000 âmes environ (1); originairement foimée d’un petit nombre de familles qui ne se sont alliées qu’entre elles, elle s’est accrue et muitipliée peu à peu, sans que nul mélange étranger vint s’y glisser, comme la goutte d'huile qui s'étend à la surface de l’eau sans s’y mêler. Serait-il vrai que l’attachement au sol natal se conserve d’autant plus vivace que la position sociale est moins élevée? Au

(1) Le recensement de 1870 donne à Chezettcook 1334 âmes.

lieu des humbles paysans dont nous parlons, supposons quelques opulentes familles françaises ayant échappé par hasard à la dispersion de leur race, et ayant depuis lors continué às’enrichir ; croit-on qu’elles ne seraient pas devenues aujourd’hui Anglaises de mœurs, d'idées et de langage? Respectons la pauvreté laborieuse ; l’acadien lui doit ie entiment de sa nationalité, pendant que la France ignore aujourd’hui jusqu’au nom de ces enfants perdus qui n’en conservent pas moins religieusement son souvenir (1).’?

De l’autre côté de Halifax se trouve la petite ville de Dartmouth ; elle est à la capitale néo-écossaise ce que peut être Lévis à Québec. Les points de vue que l’on découvre du haut de ses collines sont splendides,

(x) À ces curieux détails que M. du Hailly donne sur Chezettcook, j’ajouterai une citation d’Haliburton, traduite par M. Rameau. Elle complètera l’idée que l'étranger peut se faire sur la manière de vivre des Acadiens. Ii s’agit de ces malheureux qui, dirigés sur Boston, furent rapatriés plus tard dans le comté de Clare ‘‘ partie de la côte néo-écossaise qui était alors non-seulement inhabitée, mais fort éloignée de tout établissement anglais et accessible seulement par mer : ”

— “ Aujourd’hui la route d'Halifax à Shelbourne passe à travers leurs établissements qui s'étendent pendant plusieurs milles sur le rivage, et ressemblent à un gros village. A l’entrée du voyageur dans Clare, les maisons, les ustensiles de ménage, le langage étranger et l’habillement uniforme, mais particulier des habitants, excitent sa surprise ; car aucun canton de la Nouvelle-Ecosse ne possède un caractère plus distinctif. Les Acadiens sont fort en arrière de leurs voisins pour le système de culture; ils montrent une grande répulsion à pénétrer dans {a contrée boisée, et au lieu de s'étendre dans les terres hautes, ils subdivisent leurs terres le long de la mer et maintiennent leurs enfants autour d'eux. Ils conservent leur langage et leurs habitudes avec un attachementparticulier, et bien que le commerce les met naturellement en rapport avec les Anglais, jamais ils ne contractent mariage avec eux, n’adoptent leurs manières ou ne vont habiter leurs villages. Cetteconduite ne tient pas à une disposition malveillante envers le gouvernement anglais; il faut l’attribuer plutôt aux usages, au caractère national et à leur système d'éducation. Mais s'ils sont inférieurs aux colons anglais dans ces arts qui fortifiert et font progresser la société, ils peuvent fièrement :outenir la comparaison dans les vertus sociales et domestiques. Sans ambition, vivant avec frugalité, ils basent leur existence sur leurs moyens; dévoués à leur ancien culte, ils ne sont divisés par aucune discorde religieuse ; enfin, contents de leur sort et moraux dans leurs habitudes, ils jouissent peut-être de tout !: bonheur que comporte la fragilité de la nature humaine.”

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et sur l'une d'elle, qui porte le nom consolant de montagne de l’Espérance -- Mount Hope — est sis le plus bel hôpital d’aliénés qu’il soit possible de voir. Néanmoins les autorités s’y distinguent par une excentricité qui, certes, ne se trouve pas déparée au milieu des cas d’aliénation les plus fantastiques confiés à leurs soins. (Chaque dimanche le service religieux diffère de celui de la semaine précédente, et cette anomalie faisait dire à un écrivain français :

—‘{ Les ministres des diverses sectes poursuivent jusque dans ce refuge les âmes absentes de ces infortunés, et se sont, pour éviter toute discussion, réglé une sorte de tour de service, de manière à avoir successivement un dimanche anglican, un autre baptiste, un autre presbytérien, et ainsi de suite. Malgré mon respect pour le prosélytisme religieux, je ne puis m’empêcher de le trouver ici singulièrement fourvoyé.”’

Dartmouth, je viens de l’écrire, est jolie au possible. Les fous, s'ils n’y sont pas trop renseignés sur ce que leur réserve la vie future, sont admirablement logés pour cette vallée de larmes. Tout autour de la ville la nature a prodigué ses plus beaux paysages, mais hélas ! pourquoi y avoir fait naître, braire et pulluler tant d’ânes montés et gourmandés par tant de nègres ?

Un petit yatch à vapeur nous arracha à cette cacophonie désespérante, et pendant quelques heures nous eûmes le plaisir de croiser dans la baie, Rien de gentil comme ces bateaux de plaisance, où pour quelques dollars, on peut se reposer et rêver à sa guise, pendant que sous les yeux défilent les merveilles d’une création large et puissante.

Nous allâmes ainsi de Bedford à l’île de McNab, puis nous remontâmes jusqu’au Bras, pour revenir par la même route. Mais pendant que nos camarades s’extasiaient su: les beautés qu’ils voyaient, ces paysages perdaient pour moi leurs teintes ensoleillées, et ne m'apparaissaient plus que comme des cimetières mornes et oubliés, où dormaient des milliers de mes compatriotes. C'était ici, au milieu de cette incomparable marine, qu'était venu se fondre et s'éteindre la fameuse escadre que M. de Maure pas avait envoyée en 1746, au secours de l’Acadie. Commandée par un marin consommé, M. le c'ic d’Anville, elle se composait de onze vaisseaux de :igne et de trente transports sur lesquels étaient montés trois mille hommes de débarquement, placés sous les ordres d’un maréchal de camp, M. de Pommeril. La traversé avait été longue et ennuyeuse, car au lieu de mettre six semaines à franchir l’Atlantique, cent jours et plus s’étaient écoulés avant de pouvoir signaler terre, et les vivres diminuaient sans cesse. Enfin, on parvint à relever Chibouctou—aujourd’hui Halifax—et comme c'était le lieu du ralliement, la joie commençait à illuminer toutes ces rudes figures de marins, lorsqu'une tempête terrible fondit sur la flotte et l’éparpilla devant elle, pourchassant certains vaisseaux jusqu'aux Antilles, et en écrasant quelques-uns sur l’île du Sable (x). Pendant ce temps l’amiral français capeyait et dix jours après le cyclone, parvenait à relever de nouveau Chibouctou, en compagnie de quelques-uns

(r) Vide Pièces justificatives. —L'ILE DU SABLE.

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de ses navires. Mais hélas! chacun de ses vaisseaux portait dans ses flancs un ennemi encore plus terrible que l'ouragan. L’encombrement des entreponts avait amené une épidemie à bord, et bientôt officiers, sous-officiers et matelots moururent par centaine. ‘‘ Peut-on imaginer rien de plus lugubre que cette flotte enchaînée à la plage par la peste? que ces soldats et ces équipages encombrant d'immenses baraques érigées à la hâte sur des côtes incultes, inhabitées et silencieuses comme des tombeaux, en face de l'immense océan qui gémissait à leurs pieds et qui les séparait de leur patrie, vers laquelle ils tournaient en vain leurs regards expirants? Un sombre désespoir s'était emparé de tout le monde. Ce fléau remplisait d’effroi les ennemis euxmêmes qui, se tinrent au loin, dans un moment où ils auraient pu anéantir sans effort l’expédition française, et l'amiral Townshend regardait avec terreur du Cap- Breton, où il était avec son escadre, les ravages qui désolaient ses malheureux adversaires.’ (1) Brisé par cette série de catastrophes et d'émotions, l'amiral fran

çais ne put y tenir. Un matin on le trouva mort, et la dépouille du duc d’Anville, de l’illustre maison des de La Rochefoucault, enfouie modestement entre deux de ses matelots, alla grossir le nombre des morts illustres et obscurs qui se sont dévoués aux destinées de l’Acadie et de la Nouvelle-France. Quelques jours après son successeur, M. d’Estournelle, était frappé par la terrible maladie, et dans un accès de fièvre se

[r] Vide, Garneau histoire du Canada, première édition.

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trouait la poitrine d’un coup d'épée. Onze cents hommes moururent en quarante-deux jours, ce qui faisait un total de 2,400 depuis le départ de France, et comme il y aurait eu folie de lutter plus longtemps contre la peste, le marquis de la Jonquière, à qui il ne restait plus que quatre vaisseaux, donna l’ordre du rembarquement et se décida, malgré ces terribles épreuves, à mettre le siége devant Port-Royal. Mais la tempête se remit de la partie, et force fut de regagner l’Europe, laissant sur cette côte inhospitalière la fine fleur de la noblesse, de l'esprit et du courage de la marine française.

N'avais-je pas raison de dire que ces rives ensoleillées, où depuis cent ans et plus dorment des milliers de de mes compatriotes, ne m’apparaissaient aujourd’hui que comme des cimetières mornes et oubliés ?

Le train de Halifax partait à huit heures le lendemain matin; nous le primes, et après avoir cheminé quelque temps sur une voie parsemée de lacs, de prairies et de rivières, nous descendions à Truro, villette bâtie sur un terrain plat, divisée en deux par un ruisseau, et dont les rues larges et la place publique ne dépareraient pas un gros bourg espagnol.

Truro est située à un mille de la baie de Cobequid, et nous nous trouvions ainsi en plein cœur de !’ancienne Acadie.

Monté sur une éminence près de la ville, je ne pouvais me rassasier de regarder cette baie, ces rivières, ces prairies, ces gras pâturages, ce pays splendide qui avait été habité et cultivé par les gens d’une race

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dont les descendants n’avaient pas eu la permission de mourir sur la terre défrichée par les aïeux. Assis sur ce gazon qui avait bu leur sang et leurs sueurs, je me reportais vers l’an 1604, et je revoyais de Mons, débarquant au petit port de Liverpool et y saisissant le navire du capitaine Rossignol qui, je ne sais trop pourquoi, a trouvé le moyen de léguer son nom à un lac du comté de Queen, tandisque tant de français illustres sont aujourd’hui oubliés par la Nouvelle- Ecosse. Puis j’assistais à la fondation du Port-Royal, — aujourd’hui Annapolis, — et bientôt un fort s:rmonté des triples écussons du Roy, de Mons et de Poutrincourt, “‘couronnés de lauriers,” indiquait au monde que la France avait pris terre là. Tout autour, au dedans comme au dehors, ce n’était qu’espérance, vie et activité On défrichait, on évangélisait : Champlain monté sur une petite chaloupe explorait la baie Française et relevait la côte du Maine; l’avocat Lescarbot ‘€ la serviette sur l'épaule, le bâton d’office à la main, le collier au cou,’’continuait les joviales traditions de l’ordre du Bon Temps, et chacun accomplissait sa mission dans l’humble mesure de ses moyens (1).

Mais bientôt apparaissait le scorbut, et la série des lourdes épreuves et des mauvais jours s’allongeait. Sir Samuel Argyll, gouverneur de la Virginie, tombait sur Pentagoët, où la vaillance du frére jésuite Gabriel du Thet, tué d’un coup d’arquebuse, l’arrêtait un instant, puis s’emparait de Sainte-Croix et détruisait Port-Royal. Les zizanies éclataient alors parmi les

(1) Vide Pièces justificatives : L'ORDRE pu Bon Temps.

français, et leurs seigneurs commencaient à se faire une lutte qui ressemble à ces guerres de châteaux qui ensanglantèrent une partie du moyen-âge. N'est-ce pas le même dégré d’animosité, le même esprit d’irtrigue et d’ambition ? Voici Denys, ‘‘ propriétaire de toutes les terres et isles qui sont depuis le cap de Campseaux jusques au cap des Roziers,’? persécuté par Le Borgne et de la Giraudière qui brûlent ses vaisseaux et mettent le feu à sa chapelle. Voila le comte de Stirling à qui Jacques I d'Angleterre vient de faire cadeau de toute l’Acadie, qui la passe sous le nom de la Nouvelle-Ecosse à un rénégat français, sir Claude de la Tour. Ce dernier a un fils qui commande ici, au nom du roi de France. Promesses d'avancement, titres, ordre de la Jarretière, richesses, protection royale, tout est mis en œuvre par le malheureux père pour engager son enfant à trahir; mais celui-ci ne répond à ces propositions que par des arquebusades, et les anglais repoussés à coup de canons abandonnent Sir Claude à la générosité de son fils. Voilà encore d’Aulnay de Charnisay, nommé au commandement de l’Acadie, rendue en 1632 par Charles I à Louis XIII. De Charnisay voit son autorité méconnue par ce même de la Tour. A quelque temps de là il subit un échec, apprend que son ennemi est absent pour quelques jours du fort de la rivière Saint- Jean, accourt y mettre le siége, s’en rend maître par la trahison d’un suisse, et, malgré sa promesse de faire quartier, ne gracie que le soldat qui consent à être le bourreau de ses camarades, et force madame de la Tour, qui s’est bravement battue à la tête de ses

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DE TRIBORD A BABORD 243 troupes, d’assister, la corde au cou, à l'exécution de toute sa garnison. Enfin voici une dernière fois de la Tour qui, abandonnant les idées moyenne-âge pour se rallier au positivisme moderne, se venge plus tard de cet affront en épousant la veuve de Charnisay et en recueillant l’héritage de son ennemi.

Au milieu de toutes ces divisions intestinesla grande

épopée de l’Acadie est là qui déroule lentement ses sanglantes péripéties.

Deux ans après la reddition du pays par Charles I, les Anglais viennent encore ravager cette contrée, qu’en 1667, le traité de Bréda remet de nouveau entre les mains de la France. Vingt ans d’une tranquillité relative s'étendent alors sur l’Acadie. Elle en profite pour coloniser et faire fructifier ses terres, mais la paix n’était pas faite pour ce pays si merveilleusement doué par la nature. Sir William Phipps vient attaquer M. de Manneval à Port-Royal, et force Chedabouctou à capituler. Port-Royal abandonné, ouvert de tous les côtés, est visité à diverses reprises par des pirates; ils le pillent, et dans un moment de joyeuseté pendent quelques-uns de ses habitants. Pourtant la tranquillité semble renaître sous M. de Villebond qui reprend le fort français ainsi que Pesequid — aujourd’hui Windsor—mais en 1696, Church envahit l’Acadie à son tour et ravage toute la contrée. Pendant ces luttes, les malheureux Acadiens, harassés sans cesse par un ennemi implacable, n’ont cessé de se défendre et de rester loyaux à la mère-patrie : aussi le traité de Ryswick fut-il la récompense de leur fidé-

lité. Il remettait l’ Acadie ä la France ; malheureusement en le signant les diplomates oublièrent de bien définir les frontières qui devaient séparer les deux peuples, et pendant la guerre de onze ans, ce pays demeure toujours exposé aux horreurs de l'invasion. Une flotte anglaise envoyée contre Port-Royal, en 1707, est repoussée deux fois de suite par de Subercase et de Saint-Castin, mais trois ans plus tard, ce fort finit par tomber au pouvoir du colonel Nicholson. Cet échec ne décourage pas les Acadiens ; ils luttent tout de même, remportent un avantage sur les Anglais au Pont-au-Massacre, et bientôt arrive la paix d’Utrecht qui, oublieuse de cette fidélité à toute épreuve, déclare à son tour que l’Acadie est une possession anglaise.

Dès lors, il n’est plus de tranquillité possible. Chacun guette l’occasion de se servir de son fusil. Un prêtre, M. de la Loutre, curé de Beaubassin, court à la tête de trois cents indiens mettre le siége devant Annapolis, et pendant quatre semaines tient ce fort dans des transes continuelles. Quatre cent soixantedix soldats anglais enfermés dans la Grande-Prée,— aujourd’hui Horton,—sont forcés de mettre bas les armes, et cet état de chose se continue jusqu’au traité d’Aix-la-Chapelle qui, en 1748, vient, il est vrai, sauver pour quelques instants le Cap Breton, mais finit aussi par arracher définitivement l’Acadie des bras de la France. Ne sachant plus que faire, réduite à l’état de neutre, cette brave population ne peut encore se résoudre à prendre son parti. Elle vit largement du produit de sa pêche, et ses prairies artificielles lui promettent d’inépuisables moissons ; mais que sont ces choses au

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près de la France qui ne peut être oubliée? Le chevalier de Lacorne est sur la Baie Verte qui commande un petit fort, où flottent encore fièrement les fleurs de lys. C’est là que ces exilés volontaires veulent aller. En vain le major Lawrence cherche-t-il à s’opposer à ce dessein ? Le curé de la Loutre met lui-même le feu à son église,ses paroissiens incendient leurs chaumières, leurs granges, leurs barques, et tous, l’œil sec, le cœur ferme, tournant le dos à leur village et au cimetière où dorment les ancêtres, courent rejoindre le commandant français. Cette protestation décide Lawrence à bâtir le fort qui a porté son nom. Une garnison anglaise y est jetée,avec consigne d’observer Beauséjour,et ce dernier boulevard de l'autonomie acadienne finit par tomber entre les mains de l'officier anglais qui, pour y parvenir, n'a qu’à faire éclater une bombe au milieu d'un des magasins du fort! Il est vrai qu’en ces temps-là, Beauséjour était confié à ce de Vergor de si triste mémoire qui plus tard,commandant l’avant-poste du Cap-Rouge, la veille de la bataille des Plaines d'Abraham, se laissa surprendre de nouveau, et permit ainsi à Wolfe de couronner les hauteurs et d’écraser du même coup les

troupes de Montcalm et la domination française au Canada (x).

(1). Il est bon de rappeler ici un curieux incident qui eut lieu à propos de la chute de Québec. Le 4 Décembre 1759, le second parlement de la Nouvelle. Ecosse se réunissait, et le discours du trône en faisant allusion à la capitulation de Ramsay disait de Québec: ‘ #zat barbarous metropolis from whence his good subjects of this province and the King's other American Dominions have groaned under such continual and impardonable wrongs.”

L'Assemblée Législative pour ne pas reste. en politesse avec l'autorité répondait à son tour, en présentant sa réponse à l'adresse :

—“ Canada is the mother and nurse of the most cruel savage ennemies to these His Maïesty's American Colonies."

À partir de la capitulation de Beauséjour, l’ Acadie fatiguée et exténuée ne semble plus chercher une consolation à ses malheurs que dans les jouissances de l’agriculture. Les fermes se relèvent, les champs s’ensemencent, les pâturages regorgent de troupeaux, les barques, parties dès la pointe du jour pour aller pêcher sur les fonds, reviennent au coucher du soleil déposer leur cargaison sur la grève, et à la veillée on cause tout bas de la France, et peut-être encore plus bas de cette tête chaude de Jean-Louis—un des gars de la chaumière —qui,lui,n’a pas voulu se soumettre et fait encore dans les bois—du coté de Shédiac—la guerre à l’Anglais. Et le lendemain recommençait cette vie calme et heureuse, où tout en jetant un regret aux bons coups d’estoc d'autrefois, on ne permettait guère à la charrue, à la bèche, à la faucille et aux filets de se reposer.

De son côté l'anglais semblait avoir assoupli sa morgue et oublié les rancunes de jadis, lorsque le cinq septembre 1755 chaque village acadien fut éveillé par les roulements du tambour qui convoquait la population à venir à l’église ou sur la place publique, pour prendre connaissance des ordres du roi d'Angleterre. Presque tous s’y rendirent en habit du dimanche, pour apprendre ‘qu’ils étaient prisonniers de guerre, que tous leurs biens meubles et immeubles étaient saisis au nom du roi, sauf l’argent et leurs effets personnels, et que le dix septembre ils seraient tous embarqués pour être dirigés sur les colonies anglaises (1).”

(1) Vide Rameau, La France aux Colonies p. 43.— Ainsi que l’article de M Ney, publié dans la Revue des Deux-Mondes, 1831.

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Qu’ajouter à ces épouvantables conclusions ? La foudre ne frappe pas plus rapidement que ces malheureux ne furent écrasés par l’infâme proclamation de Lawrence. D'ailleurs on n’avait pas d'armes.

Cinq jours après, la population de l’Acadie était parquée à coup de crosse de fusil et attendait morne et résignée, sur la plage, l'heure de l’embarquement. Six officiers et quatre-vingts soldats montaient chaque navire, pendant qu’à terre un fort cordon de troupes cernait les proscrits. Deux cent soixante jeunes gens reçoivent l’ordre d’entrer les premiers dans les chaloupes ; mais ils refusent fermement de le faire à moins d’être accompagnés par leurs familles. L’officier commande une charge à la bayonnette ; ils sont refoulés jusque dans la mer, et les blessés jetés pêle mêle au fond des embarcations. Alors, eut lieu une scène indescriptible où l’honneur anglais joua le rôle de bourreau. Les troupes se divisèrent par pelotons et eurent la consigne de séparer les femmes de leurs maris, les pères de leurs enfants et de les faire monter sur des navires différents. À mesure que ces familles se disjoignaient et se quittaient pour ne plus se réunir, les mains des vieillards se levaient pour bénir, les époux s’étreignaient dans de longs embrassements, les enfants sanglotaient et la soldatesque continuait son implacable besogne. Puis, quand tout fut fini, quand le funèbre convoi eut pris la haute mer et se fut dispersé sous l’horizon, on promena la torche dans les villages abandonnés, on pourchassa les bestiaux, et on se paya le prix de cette journée de travail

en faisant le partage des richesses et des propriétés du peuple exilé (1).’°

La convoitise des biens et des fameux aéboiteaux de l’Acachien, autant que son inviolable attachement à la France avait été le mobile de cette lâcheté, que pas un historien anglais n’a eu le courage d’excuser ou d’expliquer jusqu’à présent. Les Acadiens avaient réussi à endiguer et à cultiver d'immenses prairies artificielles que la mer venait fertiliser à certaines époques de l’année. Là, dans ces grandes prées on cultivait le foin, le lin et le chanvre : un système d’écluse permettait de les inonder à volonté, et au village d’Horton—les Mines—on avait réussi à conquérir par ce moyen 2,100 acres de terre sur l'Océan. Après le départ de leurs légitimes propriétaires, ces abboiteaux vieillirent ; la mer finit par les ronger, et comme en disant adieu à la patrie les Acadiens avaient emporté avec eux le secret de la construction de ces digues, les envahisseurs ne purent jamais leur donner le degré de solidité qu’elles avaient eu jadis. Néanmoins, en 1851, ils y avait encore à la Grande Prée 6988 acres de prairies qui, presque toutes, avaient été endiguées par les Français, une centaine d'années auparavant, et qui de nos jours étaient estimés à dix-sept louis l’acre (2).

[x]. M. Rameau dit que le nombre des prisonniers enlevés dans le district des Mines fut de 4,000 hommes. On y brûla 400 maisons, 500 étables, et on y prit 2,000 bœufs, 3,000 vaches, 5,000 veaux, 600 chevaux, 12,000 moutons et 800 chevaux.

[2] Diéreville qui a écrit de curieuses choses sur l’Acadie, fait ainsi la description de ces abboïiteaux dans sa ‘“ Relation du voyage du Port-Royal” publiée à Amsterdam en 1710 :

‘ On n'arrête pas le cours de la mer aisément ; cependant les Acadiens en viennent à bout par de puissantes digues qu’ils appellent des Aéofeaux, et voici comment ils font. Ils plantent cinq ou six rangs de gros arbres, tous entiers, aux endroits par où la mer pénètre dans le marais, et entre chaque rang

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Qu’advint-il aux malheureux proscrits, et comment ces verdoyantes campagnes,d’où ma pensée se reporte aujourd’hui vers eux, ont-elles si tôt perdu leur souvenir? Ils furent jetés au hazard ‘‘la mère ici, là le père, les enfants partout, pendant que dans leur patrie tout changeait de nom, la terre et l’eau.” (1) Quinze cents d’entre eux dirigés sur la Virginie furent renvoyés en Angleterre, où on les interna à Liverpool, à Southampton, à Pennyn et à Bristol ; 1,200 abordèrent au Maryland et parvinrent à obtenir du travail. Le convoi destiné à la Pensylvanie fit naufrage, et les quatre cent cinquante survivants parvinrent à Philadelphie,où on voulut les vendre comme esclaves : mille allèrent à Boston, d’où plus tard ils eurent la permission de revenir en Acadie et de s’établir dans le comté de Clare, du côté opposé à leurs anciennes concessions ; enfin, 2,000 dirigés sur la Caroline se virent refuser l'accès des côtes, remirent le cap sur la Virginie, où on leur défendit d’aborder, et finirent par s'emparer de leur navire et par retourner à la Baie de

Fondy, où ils s’armèrent en corsaires et sans merci ni

trève commencèrent à courir sus à l’Anglais (2). Les autres furent éparpillés à la Louisiane, à la Marti-

ils couchent d’autres arbres les uns sur les autres, et garnissent tous les vides si bien avec de la terre glaise bien battue que l'eau n’y saurait plus passer. Ils ajustent au milieu de ces ouvrages un Esseau, de manière qu’il permet à la marée basse, à l’eau des marais de s’écouler par son impulsion, et défend à celle de la mer d’y entrer. Un travail de cette nature, qu'on ne fait qu’en certains temps que la mer ne monte pas si haute, coûte beaucoup à à faire, et demande bien des journées ; mais, la moisson abondante qu’on en retire dès la seconde année, après que l’eau du ciel a lavé ces terres dédomm: ige des

frais qu’on a faits.

[x] Essai historique sur Montcalm, par M. de Bonnechose.

[2] Un de ces corsaires était commandé par le capitaine Bronard-Beausoleil,

nique, à St. Pierre et Miquelon, à la Guyane, en France dans le département de la Vienne,à Belle-Isle en mer, en Corse, à Cayenne et à Saint-Domingue, où derniérement encore un voyageur français, M. Achintre, retrouvait la colonie acadienne de Bombardopolis. D’autres enfin se réfugièrent à Shédiac et à Miramichi, ou se cachèrent au fond des bois,et M. Rameau assure d’après M. Haliburton, que jadis il y avait au sud de la Grande Prée, ‘un petit noyau d’Acadiens qui n'avaient pas mangé de pain depuis le jour de la dispersion de leur race, et qui vivaient dans les bois, de légumes, de poissons et du peu de bétail qu’ils avaient sauvé, n’osant plus retourner sur leurs terres, crainte d’éprouver le sort de leurs compatriotes.”?

L'histoire a pourtant ses sévères enseignements,et en reportant ses regards vers le passé, l’Acadien aurait dû se douter que la tranquillité dont semblait vouloir l’entourer l'Anglais, ne pouvait être que factice. N'était-ce pas Nicholson qui en 1771 avait déporté 252 habitants de Port-Royal à la Rochelle? L’Angleterre n’avait-elle pas, lors du siége de Louisbourg en 1774, embarqué toute la population de cette ville sur ses transports, et n’avait-elle pas été la jeter sur la côte de Brest ? puis en 1757 n’y était-elle pas retournée reprendre à bord de ses navires 1700 autres habitants de Louisbourg, pour les diriger sur Larochelle? Plus tard, après l’infamie du ro septembre1755, n’était-ce pas encore l’ Angleterre qui, en 1761, apprenant l’arrivée à Terreneuve d’une petite escadre française, ordonnait la déportation de cent trente paysans acadiens au Massa-

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DE TRIBORD A BABORD 251 chusetts (1)? Enfin, n’était-ce pas le cabinet anglais qui, poursuivant tou, urs sa politique machiavélique, enlevait d’un seul coup les sept mille acadiens de l’île du Prince-Edouard et les forçait à leur tour, à prendre le chemin de l’exil? A cette époque la marine anglaise faisait un triste métier. Elle passait son temps à convoyer sur l’océan un peuple arraché violemment à ses foyers; ses matelots, ses soldats d’infanterie et ses canonniers s’escrimaient à qui mieux mieux pour effrayer des femmes et des enfants laissés, par calcul, sans défense, et les colonies américaines, donnant à cœur joie dans ce système de politique féroce, trouvaient très drôle de refuser l’hospitalité à ces malheureux qui, une fois en vue des côtes, étaient impitoyablement repoussés vers la haute mer.

Quand je songe maintenant à toutes ces choses, je comprends pourquoi personne n’a eu chez eux le courage d’écrire tout au long et de commenter cette page d’infamie nationale.

Pendant que je me livrais à ces réflexions, mes ye-:x attristés se promenaient sur les paysages d'alentour. Tout ce qui m’environnait avait jadis appartenu aux Acadiens ; à eux ce canton de Truro avec ses 50,000 acres de terres défrichées ; à eux ce canton d’Onslow avec sa ville de Londonderry, dont la population française devait être assez forte, assure Haïiburton, si l’on

[1] The province was thrown into consternation by the arrival at Newfoundland of a French fleet.... As further secnrity for the protection of the colony, 130 of the Acadians were transported *- Massachusetts, but on account of the burthen imposed on that colony by those formely sent, thev were not received, and were brought back to Nova-Scotia.—Wez B9 unsauick

suit} a brief outline of Nova-Scotia, by Alexandre Monroe, p. 273

252 DE TRIBORD A BATORD

en juge par sa vieille église qui mesure cent pieds de longueur sur quarante de largeur. Puis à droite et à gauche, là par derrière l'horizon, ce qui est aujourd’hui Cumberland, Colchester, Hants, Lunenbourg, Queen, Annapolis, Shelbourne, Varmouth et Digby, tout cela c'était encore une partie de la vieille Acadie, peuplée aujourd’hui par les descendants de ces soldats qui, sous les ordres de Lawrence, s'étaient distingués dans la journée du ro septembre 1755 ; peuplée par des irlandais qui, sans le vouloir, étaient venus trouver sur des terres confisqués à d’honnêtes paysans cette liberté et ce Aome rule qu’on leur refuse chez eux ; peuplée enfin par des loyalistes, descendants de ces gens du Connecticut, du Massachusetts et de la Pensylvanie qui, placés en face d’un malheur sans exemple, n’avaient trouvé rien de mieux à faire que de fermer leur porte à ces infortunés, et d’envoyer le fils de la maison prendre possession des terrains expropriés.

Puis, de fil en aiguille, mon imagination allait se reposer sur les pages du poëme mélancolique de Longfellow, et revenait me chuchotter cette question :

Combien de lecteurs américains pleurent tous les jours sur les malheurs d’Ævangeline, et comptent dans leurs familles des gens qui ont refusé un morceau de pain au vieux notaire LeBlanc, mort de chagrin à Philadelphie, après avoir erré pendant des années à la recherche de ses douze enfants ?

Une fois la folle du logis partie, nul ne sait où elle peut s'arrêter, et j'étais là, sur ce tertre, à rêver à

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ces choses et à bien d’autres encore, lorsqu'une voix toute essuufflée me héla :

— Je te retrouve enfin ! que diantre fais-tu là perché ainsi sur ce mamelon et te prélassant au soleil, pendant que le convoi file sur Pictou ? Heureusement qu’un train-omnibus doit passer dans deux heures, et si tu m'en crois, profitons de ce répit pour aller au buffet nous mettre un morceau sous la dent et boireun doigt de Xérès.

C'était maître Agénor Gravel que j'avais complètement perdu pendant toute cette excursion dans le passé, et qui se chargeait de me rappeler à la réalité. Toujours en mouvement, il avait fini par se faire un ami à Truro et s'était renseigné sur une foule de choses.

— Je parie, me dit-il, en me prenant par le bras et en m’entraînant du côté de la gare, que tu n’as jamais entendu parler des marées de la baie de Fundy ?

—Si; j'ai oui dire qu’elles étaient énormes.

— Enorme n’est pas le mot mon ami ; dis plustôt phénoménale. Ce sont les plus cnnsidérables du globe. La grande marée du printemps atteint à Annapolis une hauteur de cent vingt pieds! C’est sir John Herschell qui l’assure dans ses * Ouitlines of Astronomy,’ et le docteur Traill corrobore cet avancé dans la septième édition de son ‘* Æncyclopedia Britannia.”’

— Bah ! pas possible ! où as-tu lu cela ?

— Dans la bibliothèque d’un officier anglais dont je viens de faire la connaissance. Il est vrai qu’il possède aussi l'encyclopédie de géographie de Hugh

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Murray. Celui-ci est plus modeste que le docteur et sir John, puisqu’à son tour il nous apprend que les marées d’Annapolis n’ont que quarante-cinq à cinquante pieds.

— Mais c’est encore fort joli; et lequel croire, Agénor ?

—Attends, mon ami,cen’est pastout. À côté dulivre de Murray, il y avait aussi le dictionnaire des sciences de M. Brande. Ce travail donne aux mêmes marées une hauteur de cent pieds, pendant qu’un peu plus loin la géographie physique de M. Hughes, principal de l’école royale navale de l'hôpital de Greenwich, assurait gravement à son tour... Mais, comme ce principal est le plus gascon de la bande, j’ai copié pour toi cet extrait de son livre :

Et Agénor lut d’une voix grave :

— ‘“ Les marées de la baie de Fundy sont extraordinaires : on aperçoit à une distance de trente milles une vague énorme qui court avec un bruit éclatant, et atteint quelque fois dans la baie une hauteur de cent et même cent vingt pieds (x).

— Eh ! bien, que dis-tu de cela ?

— Mais alors c’est le déluge qui recommence.

Nous ne sommes plus en sureté dans ce coquin de pays qui, d’après tes auteurs, mérite doublement le

[x] ‘In the Bay of Fundy there are extraordinary high tides ; a vast wave is seen for thirty miles off, approching with a prodigious noise, sometimes rising in the Bay to the height of one hundred and even one hundred and twenty feet; on some occasions, the rapidit y of the waters is 50 great as to overtake the animals feedin g on the shores !” Ouélines of physical geography

1842, page 60, by M. Hughes, head master of the Royal naval school, Greenwich hospital.

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nom de province maritime. Quelle moyenne dois-je prendre au milieu de ces chiffres contradictoires ?

— M. de la Poër Beresford, le propriétaire de la petite bibliothèque qui renferme les ouvrages de ces savants en gribouille, va te renseigner lui-même ; car il a fait une étude particulière sur les marées de l’ancienne Baie Française.

Et Agénor me présenta un officier anglais qui nous donna les informations suivantes, en nous assurant qu'elles étaient exactes.

À Annapolis la marée monte à une hauteur de trente pieds, et se maintient au même niveau à la rivière aux Pommes, tandisqu’au bassin des Mines et dans la baie de Chignectou elle atteint soixante pieds. Au cap d’Or elle n’a plus que cinquante pieds, et au cap Split cinquante-cinq. Mais au cap Blowmedon elle monte de nouveau à soixante pieds, pour atteindre soixante-onze pieds à la tête de la baie de Cumberland ; puis, elle retombe à cinquante-cinq pieds à l’île aux Perdrix, pour remonter à l’énorme chiffre de soixante-quinze pieds à la rivière Shubenacadie, et retomber encore aux chiffres de soixante pieds à Truro, et de soixante pieds à Windsor.

M. de la Poër Beresford était un capitaine d’infanterie anglaise, parfait gentleman, sans morgue ni prétentions, qui donnait sa science et ses renseignements à qui voulait l'écouter. Il causait parfaitement le français et l'espagnol, avait passé l'hiver précédent au Brézil et au Paraguay, où il avait été envoyé en

mission, et s’en allait en ce moment faire une excursion de chasse dans le Ristigouche. Cet officier devait prendre, comme nous, le train de Pictou, et nous n’eûmes qu'à nous louer de son érudition et de ses bonnes manières pendant notre trop court trajet.

En route, nous avions projeté d'arrêter à New- Glascow et de visiter ces fameuses mines de charbon de terre qui sont une si grande source de richesses pour la Nouvelle-Ecosse. Malheureusement c’était jour de travail ; on défendait aux étrangers de circuler alors dans les puits et les galeries, et comme mon lecteur curieux peut se mettre en tête qu’il a le droit de se faire conter des choses que je n’ai pas vues, je ne saurais mieux faire qu'emprunter à un de nos écrivains canadiens, M. Genand, la description qu’il fait de la mine Albion dans ses notes de voyage sur le golfe et dans les provinces maritimes :

— ‘“ La mine se trouve à une profondeur de 920 pieds. On y arrive au moyen d’un appareil que fait mouvoir un engin de la force de 200 chevaux et qui sert à monter le charbon. Pour y descendre, il ne faut pas être en toilette de bal ni dépourvu d’un certain courage, Comme nous avions pris nos précautions d’avance, il ne nous en coûta nullement de tenter l’excursion dans l’intérieur de la terre.

‘ Munis de bonnes lampes, et nous tenant: les uns aux autres, nous nous plaçimes sur la plateforme, et le signal du départ fut donné. Fichtre! quelle sensation ! ça vous prend au cœur et vous parcourt tout le corps ; mais à peine le s4a@ff a-t-l fait

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quelques dégrés que vous reprenez bientôt votre assurance. La première émotion passée, un accès de folle gaieté s’empara de nous, et d’une voix tohnante nous fimes retentirles entrailles de la terre du chant de Vive la Canadienne : nos guides étaient tout ravis, quoique ne comprenant pas un mot de ce que nous disions. Ceux des nôtres qui étaient restés là-haut, nous ont dit ensuite qu’ils avaient eu le vertige, en nous voyant disparaitre aussi brusquement dans ce trou béant, dont, à la surface, il était impossible de voir un quart même de la profondeur. Quant à nous, nous étions parfaitement à l’aise, les dispositions particulières du caveau nous permettant de respirer à pleins poumons, tout comme si nous eussions encore été sur la surface de la terre. Au reste, la descent: ne fut pas longue: en une minute, nous avions parcouru les 920 pieds et arrivions à destination.

‘ Quelle chose étonnante que ces mines et quel courage il faut pour y rester, je ne dirai pas des jours et des mois entiers, mais même quelques heures! Cependant il y a des mortels qui y passent toute leur vie.

‘€ Vous vous imaginez bien qu’il ne fait pas précisément très-clair, là-dedans ; aucune ouverture n’y laisse pénétrer le jour, et celle par laquelle vous êtes descendu s’est depuis iongtemps effacée dans l’espace. On n’y voit qu’à la faveur de petites lampes suspendues ça et là, et de lampions que chaque travaiieur porte avec lui.

‘ La mine comprend quatre oucinq grandes galeries ou tranchées qui courent dans différentes directions et

viennent aboutir au-dessous de l’ouverture ; chacune

d'elles est haute de six ou sept pieds et large de huit

ou neuf ; elles sont sillonnées par des lisses de fer sur lesquelles roulent de petits chars à charbon traînés par chevaux. Car, il faut vous dire que là, comme sur la ] terre, 1l y a toute une organisation économique ; on ( nous a montré une étable dans laquelle se trouvent € une quarantaine de chevaux qui, n’ont pas vu la C luinière du soleil depuis sept ans, et les pauvres t bêtes paraissent comprendre toute l’horreur de leur n situation. Imaginez un peu ce que cela doit être pour u

les malheureux mineurs qui sont des semaines entières d sans sortir de ces cavernes et qui s’y trouvent, parait- Æ ti il, aussi bien que dans leur propre demeure. m

‘ Quand vous êtes là-dedans, il vous passe par la SO

tête toutes sortes d’idées. La pensée d’un tremblement de terre et plus encore celle d’une explosion vous saisit tout à coup, et vous avez hâte d’être sorti de cet antre infernal ; cependant, il vous en coûte de laisser échapper cette occasion unique, peut-être, de vous rendre compte des merveilles que Dieu a semées dans les profondeurs de laterre. Aussi prenez-vous la peine de tout bien examiner ; mais ce n’est pas sans pousser un immense soupir de soulagement que vous revoyez ensuite le monde extérieur.”” Bien que connues de l'univers entier, les richesses D oo minérales de la Nouvelle-Ecosse sont loin d’être * 41 exploitées comme elles le méritent. Lors de l’occuun pation française, les coureurs de bois et les petits sei- : gneurs de l’Acadie avaient déjà signalé des gisements Ë il : ue charbon, de fer, de cuivre, d’or, de gypse et

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d'argent. Plus tard, on devait découvrir del’huile et de la manganèse ; mais à quoi pouvait servir ces précieux produits, dans un temps où la pêche, la guerre, et la traite primaient toute autre occupation? De la part des Français, —bien qu’en 1670 un arrêt du conseil d'état ‘‘ permît aux habitants du Canada d’apporter en France des morues de la pêche du dit pays et du charbon de terre ”” —la première tentative d’exploitation n’eut lieu qu’en 1720, époque où l’on envoya des mineurs travailler le charbon de la baie de Morienne —aujourd’hui Cow-Bay—Ils devaient approvisionner de combustibles les gens chargés d’ériger les fortifications de Louisbourg,et lorsque ces dernières furent terminées la mine fut abandonnée et fermée. Ce ne fut que sous la domination anglaise que l’industrie minière put prendre son essor, et encore eut-elle à lutter contre les exigences du pouvoir. Pendant longtemps l’Angleterre ne voulut se servir de ces richesses que pour l'usage de ses garnisons. Cette restriction était si sévère, qu’elle allait jusqu’à défendre aux habitants de la Nouvelle-Ecosse d’emporter le charbon que l’action du temps ou de la mer détachait des falaises de la côte, et en 1764, le gouvernement refusa péremptoirement à Lord Howe la permission d’explorer la région minière et d'y faire travailler. Néanmoins l’autorité finit par abandonner peu à peu ce monopole égoïste ; mais ce ne fut que pour le remplacer par le plus onéreux des impôts. En 1826, toutes les mines et les minéraux qui n'étaient pas expressément concédés avec les terres, furent donnés par charte royale au frère du roi, le duc d'YVork. Il avait le prévilége de

les exploiter pendant soixante ans, et Monroe dans son étude sur la Nouvelle-Ecosse dit que la rente réservée t ainsi se montait à la somme annuelle de £3000 I sterling, avec une somme additionnelle de un shilling sterling par chaque tonneau de 2640 livres, et de

quatre pences par chaque “neau de minerais tra- d

vaillé Le duc d’York : »ressa de concéder ses

droits à une compagnie de capitalistes, incorporée ni

sous le nom de ‘* General mining association of EE n k London’ (1). Elle commença par exploiter les M M é mines de Pictou, et bientôt celles de Sydney, de gr ! Bridgeport et du Bras d’Or au Cap Breton, ainsi que la Hoi celles de South Joggins, dans le comté de Cumber- CI à land, furent ouvertes au commerce.

;: Le charbon de Pictou, nous disait M. Beresford est ji “An bitumineux et propre à la confection du gaz,aux travaux d’i h de fonderie et aux usages domestiques. Il en est de même

| de presque toutes les houilles de la Nouvelle-Ecosse qui

| sont tellement riches, que la veine principale de

l’Albion à une épaisseur de trente-six pieds et six

é pouces ! Trente mines sont en opération maintenant,

CERN et représentent un capital de douze millions de dollars.

| Leurs gisements semblent inépuisables ; ils peuvent

alimenter pendant des siècles bien des marines, et la

te statistique assure qu’il y a ici 18,000 milles carrés de no] | charbon, ou un tiers de plus qu’en Angleterre (2).

le A (x) Outre ce droit de royalty il revenait au duc d'York, un quart sur les k I He LE | profits faits par cette compagnie. moi l2] Les forêts de la Nouvelle-Ecosse semblent être aussi riches que ses

mines,et en 1851, on a pu en tirer une flotte de 58,000 tonneaux, pendant que

cette année là, dit M. du Hailly, le tonnage total des navires construits dans

les îles Britanniques fut de 149,137 tonneaux, ce qui fait une proportion de 7] ]

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— Il est vrai qu’on ne doit pas se croire plus riche pour tout cela, ajoutait malicieusement l'officier anglais. Le Canada possède le plus beau fer et peut produire le meilleur acier du monde, ce qui ne l'empêche pas d’avoir acheté en trois ans pour plus de treize millions de piastres de ces produits aux Etats-Unis.

Tout en causant et en devisant ainsi, la locomotive nous avait amenés sur la jetée de Pictou. Nous devions nous séparer ici: une bonne poignée de main remercia M. de la Poëer Beresford de ces précieux renseignements, et une heure après, le Vapo/éon Z77 prenant la route de l’île du Prince-Edouard se dirigeait vers Charlotte-town, où nous arrivions au soleil levant.

L'île du Prince-Edouard qui, en 1797, fut nommée ainsi en l’honneur du duc de Kent, portait le nom d’île Saint-Jean sous la domination française, et fut accordée par lettres patentes du mois d’août 1719 à la compagnie de ce nom (2). Elle a 134 milles de longueur,et la dentelure de ses baies fait varier sa largeur de cinq à trente-quatre milles. L'île du Prince- Edouard fut séparée de la Nouvelle-Ecosse en 1770. Denys qui l’explora en 1672, et Bayfeld qui, en 1860, la décrit dans ses études hydrographiques sur le Saint- Laurent, s'accordent tous deux pour lui trouver la forme d’un croissant. Dans sa plus grande éléva...n, elle ne dépasse guère quatre à cinq cents pieds.

Lors du recensement de 1871, sa population se montait à 94,021 âmes. Elle s'occupe de la pêche,

(2] Vide Pièces justificatives. Condition que la compagnie de l’isle Saint- Jean accordera à ceux qui voudront s’ établir dans sa colonie.

de l’agriculture et de la construction navale, seules véritables richesses de l’île jusqu’à présent, bien que le professeur Dawson ait affirmé dans une conférence donnée à Ottawa, que d’après des observations géologiques sur lesquelles on ne peut se tromper, l’île du Prince-Edouard est assise sur un vaste lit de formation houillière.

Les conditions météorologiques de l’île sont de ces meilleures. Elle n’a jamais été visitée par le choléra asiatique ; ses étés sont moins chauds que ceux de Québec et ses hivers moins froids. Néanmoins, l'amiral Bgyfield assure que le printemps est retardé par les vents du nord qui viennent du Golfe,et ce marin expérimenté a constaté que les vents de sud-ouest qui, en juin, juillet et août couvrent d’un épais brouillard la baie de Fundy, deviennent une brise tiède et délicieuse en passant par le détroit de Northumberland et sur l’île, puis reprennent leur haleine humide et brumeuse, à mesure qu’ils gagnent le large et courent vers le

Labrador.

Jadis, l’île du Prince-Edouard comptait une population de sept mille Acadiens. Ces bonnes gens vivaient du produit de leurs terres, se livraient avec succès à l’élevage, et moissonnaient en assez grande quantité pour que plusieurs d’entre eux pussent exporter jusqu’à douze cents minots de blé sur le marché de Québec. Mais le malheur qui semblait en ce temps s'attacher aux pas de la race acadienne, vint les relancer jusqu ici Leurs vainqueurs affriandés par la vue des belles exploitations agricoles qui les entouraient, eurent recours de nouveau à leur marine, et déportèrent toute la population. A

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peine cent cinquante familles purent-elles échapper à ce terrible acte d’arbitraire en gagnant les bois et les fourrées, où en se réfugian à bord de leurs bérges, et en se cachant au jour le jour dans les criques et les petites anses de l’île. Puis, quand cette chasse humaine fut terminée, quant ces nouveaux Hébreux eurent à leurs tour pris le chemin du désert, le gouvernement sonna l’hallali, et la curée officielle commença. Les terres de ces proscrits furent divisées en soixante-sept lots de vingt mille acres chacun (1). Leur total se montant à un million trois cent soixante mille acres fut mis en loterie et tiré au sort par les officiers et les personnes qui—à tort ou à raison—c'est Alexandre Monro qui le dit, prétendaient avoir bien mérité de la couronne anglaise. Ces propriétaires improvisés par le hasard étaient obligés, en acceptant leurs titres, de prendre l'engagement de s'établir dans l’île ou d'y envoyer dans l’espace de dix ans un certain nombre de colons. Quelques-uns remplirent leurs conditions, mais beaucoup oublièrent leurs promesses. Peu importait maintenant, on avait atteint le but, puisque l’Acadien était chassé de l’île !

Les concessions passèrent entre d’autres mains, et la plaie des baux à longues a nnées s’abattit sur la con. trée. Ils comprenaient une période de vingt-un à neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ans, et voici comment on procédait. Lorsqu'un colon signait un bail de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ans il ne payait rien les deux premières années, donnait une redevance

{1} Un mémoire de l'Evêque de Québec, en date du 30 octobre 1757, dit que vers ce temps il y avait six mille Acadiens, à l'ile Saint-Jean,

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de trois pences l’acre pour les trois suivantes, était tenue de verser six pences pour la cinquième et la sixième, se voyait porté à neuf pences pour la septième et la huitième, et payait un scheling de l’acre, plus les impôts, pendant le reste de la durée du bail. On peut facilement se rendre compte des embarras de ces stème qui, r’a cessé d’être discuté devant le parlement de l’île depuis sa création en 1773. Néanmoins, le gouvernement local a réussi dernièrement à faire une entente avec les détenteurs de ces immenses lots. Il rachète à un prix convenu, et revend à mesure aux colons qui demeurent alors véritablement propriétaires.

Le soleil se levait comme nous pénétrions à toute vapeur dans le vieux port français de la Joye, au fond duquel est bâtie la capitale de l’île. Charlotte-town possède une rade magnifique. Ses quais ne sont pas très-commodes, mais les rues de la ville sont larges, ombragées par des arbres, et passent devant quelques résidences particulières qui sont vraiment belles. Chacun ici tient à orner sa demeure, et presqu’à chaque pas le touriste admire de frais parterres plantés de fleurs, d’où s’élancent des fontaines faites agrestement avec quelques pierres, des coquilles et ü: la mousse. Partout semble régner l’aisance, et chose remarquable, Charlotte-town est la seule ville d'Amérique où je n’ai pas -encontré de mendiants.

Une foule active et polie encombrait le débarcauëre ; on s’informa de ce qu’il y avait à voir, et comme nous avions six heures devant nous, chacun suivit sa fantaisie. Ce fut ainsi que nous finim:; à par arriver au marché de fruits e* de légumes, véri-|

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table bazar où de jolies revendeuses, accortes et bien mises, fort l’article, et renouvellent avec la même science et les mêmes agaceries, ce vieux truc de la pomme mis à la mode par grand'mère Eve, il y a cinq mille ans et plus. Non loin de cette fabrique de mariages se trouve le bureau de poste, puis à quelques pas de là, le Parlement, où nous visitâmes les chambres de l’assemblée et du conseil législatifs. Ces deux enceintes n’ont guère l’aj narence grave qu’on s'attend à trouver en pareil lieu, et nous en sortimes avec l'impression que nous venions de visiter deux petits théâtres de société. La bibliothèque parlementaire de l’île ne contient guère autre chose qu’une çollection de statuts, et pour y parvenir il faut grimper un escalier, le long duquel sont installés dans leurs vitrines des hiboux empaillés. Ces nocturnes ont l’air de se prendre au sérieux et de croire qu'eux aussi, ils ont fait partie d’une députation dans les temps anciens. La toiture du palais législatif est la seule chose remarquable de cette construction, dont

les gens de l’île se montrent fiers à bon droit, —surtout si l’on compare son architectuie à celle du parleïnent de Québec—et l'étranger qui a la patience de monter aussi haut est récompensé par le beau paysage qui se déroule sous ses yeux. De cet observatoire, il aperçoit toute la ville, les faubourgs, ainsi qu’une partie de la baie, pendant qu'à ses pieds sont les principaux édifices de Charlotte-town, parmi lesquels l’église catholique. Celle-ci est petite, sans cachet èt fait contraste avec le palais épiscopal, bâti en face, et qui est très-beau,

Nous savions que M. Bayfield résidait dans les environs de Charlotte-town, et c'était à qui s’empresserait d’aller présenter ses hommages à ce savant aussi modeste que distingué. Le contre-amiral n’était pas chez lui, et nous dûmes quitter l’île sans avoir pu causer quelques instants avec ce grand hydrographe qui a rendu tant de service aux navires du monde entier, en continuant les importants travaux du pilote Jean-Alphonse de Saintonge, de Champlain, de Nicolas Denys, de Franquelin, de Jolliet et de Belin. L’amiral Bayfield a passé une partie de sa carrière à relever avec soin les sondages du golfe, du fleuve Saint-Laurent et d’une partie des grands lacs du Haut-Canada, et longtemps les cartes qui sont le résultats d ses recherches seront la gloire de son nom et l’orgueil de l’amirauté de son pays.

En sortant de chez l’amiral, nous gagnâmes les environs de Charlotte-town qui méritent la peine d’être vus, mais à moins d’être l’héritier de Rostchild, il vaut mieux s’aventuter à pied sur ces routes poussièreuses. Nous les parcourûmes dans un mauvais char-à-banc que notre trésorier Agénor Gravel eut à payer cinq dollars de l’heure, lorsque le quart auquel Rabelais donna scn nom vint à sonner. Si les voitures sont dispendieuses ici, en revanche les places de chemin de fer se donnent à très bon marché, et pour quelques piastres le voyageur peut aller d’un bout à l’autre de l'île visiter les plus beaux endroits qu’il soit possible d'imaginer pour passer une saison de bain. Cette voie ferrée, construite au frais du gouvernement fédéral passe à travers plusieurs centres français,

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parmi lesquels se trouve Rustico, gros bourg situé sur le côté de l’île qui fait face au golfe Saint-Laurent. Il est confié au ministère de M. l'abbé Trudel, dont le nom et la charité sont connus au loin, et qui a su faire aimer et respecter ici le nom Acadien. En effet, nous prenions plaisir à interroger les Anglais de cette petite province sur leurs voisins Français, et tous s’accordaient à reconnaître que l’Acadien était indus-

trieux, frugal, honnête et faisait le meilleur compagnon du monde.

La capitale de l’île du Prince-Edouard a une rivale commerciale placée sur les bords du détroit de Northumberland. Elle porte le poétique nom de Summerside. Le chemin de fer traverse cette petite ville, fameuse par ses huîtres, que les gourmets du Canada préfèrent à toutes celles du golfe Saint- Laurent. Elles sont un peu grosses, il est vraie, mais leur chair blanche, grasse et toute parfumée par le salin et par l’iode de la mer en font un bivalve des

plus recherchés, qui se vend sur place deux dollars le quart.

Il faisait une forte houle lorsque nous sortîmes du port de Charlotte-town, et comme le vent était mauvais pour traverser le détroit, nous fimes route vers la Pointe Ouest de l’île du Prince Edouard, où nous avions à débarquer l’appareil complet d’un nouveau phare, ce qui n’était pas chose facile. Mouillés à quatre milles au large, il nous fallait transborder de grosses pièces en fer dans nos chaloupes: pendant tout ce travail la brise restait carabinée, et durant

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le va-et-vient qui s'établit entre la terre et le steamer chacun finit par prendre un bain de lame, et par revenir trempé jusqu'aux os.

La grève de la Pointe Ouest où nous devions aborder est formée de sable rouge, et on y descend par un petit quai jeté en avant d’un hangard, où s’emmagasine le homard en conserve que la maison Matheson et Brown vend ici pour cinq dollars la caisse. Chacune de ces caisses contient quatre douzaines de boîtes en ferblanc, fabriquées à raison de dix piastres le millier, et au dire du principal employé de l’établissement, l'exportation annuelle varie de 30,000 à 40,000 boites, ce qui pourraît être plus considérable, si l’on en juge par l'énorme quantité de homards qui fréquentent cet endroit. A quelques arpents de ce magasin se trouve le village de la Pointe Ouest. Les habitants semblent partager leur temps entre la pêche, la culture des pommes de terres et la construction navale.

Notre pénible besogne terminée, il fallait rebrousser chemin et refaire une partie de ce détroit de Northumberland, qu’une sage politique s’efforce de rendre navigable pendant les mois d’hiver. Nous devions ravitailler le cap Tourmentin, et déjà nous apercevions son phare qui domine la partie la plus retrécie du bras de mer jeté entre le Nouveau-Brunswick et l’île du Prince-Edouard— la distance à franchir n'étant que d'environ neuf milles—Ilorsque le mauvais temps nous prit au large, et nous passâmes la nuit à courir des bordées pour nous retrouver à la pointe du jour en face de la Baie Verte,

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C'était ici, sur les bords de cette baie, que jadis le chevalier de la Corne était débarqué pour aller jeter à cinq lieues de là les fondations de ce fort de Beauséjour —aujourd’hui Cumberland—où de Vergor devait s’illustrer par son fameux srége de velours (1). Là, du côté de Gasparaux—un petit ruisseau qui se décharge dans la mer — M. de Villeray avait commandé un fortin dont toute la défense consistait ‘en pieux debout, fort mauvais, flanqués de quatre blockhouses de bois moitié pourri, sans glacis ni fossés, éloigné de quatre toises seulement d’un grand bois, et enfermé des deux côtés par de grosses souches et des fredoches qui pouvaient aisément favoriser l'approche de l'ennemi (2).” Tout-à-coup une garnison composée de vingt hommes chargés de défendre ‘‘ vingt-cinq toises de terrain par chaque face ’” se voyait investie par trois cents soldats anglais, et ce paysage sombre qui se détachait devant nous avait vu ces braves gens forcés de mettre bas les armes. C'était sur cet isthme étroit que se trouvait ce Pont-au-Massacre, où les troupes du colonel Dixon avaient été écrasées et mises en pièces par les Micmacs. C'était jusqu'ici, et encore plus loin peutêtre, que ce farouche béarnais, le baron de Saint-Castin,

[1] Vide mémoires sur les affaires du Canada, depuis 1749 jusqu’à 1760, page TOI.

En ces temps là, pendant que nous étions abandonnés de tous et que nous nous préparions quand même à représenter tête haute la patrie française humiliée, l’intendant du Canada, Bigot, ourdissant les infamies qui devait amener l'heure de la conquête, écrivait à ce mignon :

20 Août 1724.

‘ Profitez, mon cher Vergor, de votre place; taillez, rognez, vous avez ‘tout pouvoir, afin que vous puissiez bientôt venir me joindre en France, et ‘acheter un bien à portée de moi.”

(2) Vide mêmes mémoires p, 101 et 102,

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accourait de Pentagoët, sur la côte du Maine, et venait donner de formidables coups d’estoc, pendant que ses Abénaquis semaient partout la terreur et la mort.

Aujourd’hui, le temps de ces terribles luttes est passé. La forêt a reconquis son domaine: de gros arbres prennent leur sève dans les caves et les ruines acadiennes de Missisquash, pendant que la mer dans ses jours de fureur, met à nu les tombes de la grève, où dorment pêle-mêle, oublieux de leurs combats et de leur haine, Français, Anglais et Micmacs. Le nom de la baie Verte, retranché pour longtemps des dépêches militaires et des bulletins de guerre,n’est plus maintenant mentionné que dans les discussions et les rapports parlementaires. Eloignée à peine de cinq lieues de la baie de Fundy, il a été question depuis 1822, d’y creuser un canal de la plus haute utilité économique. D’après M. Monro la distance maritime qui existe entre l’extrémité ouest de la Nouvelle- Ecosse et le point le plus rapproché des fonds de pêche du golfe Saint-Laurent est de quatre à cinq cents milles par le détroit de Canso, et de six cents milles par le Cap Breton. Or cette distance est réduite à cent cinquante milles par l’exécution de ce projet de cenalisation. M. Robert Marshall de Saint-Jean, N. B. a calculé de son côté qu’en doublant le cap Nord, 1239 milles séparent Montréal de la capitale du Nouveau- Brunswick; qu’il n’y a plus que 1179 milles en franchis. sant le détroit de Canso, et que ces chiffres sont réduits à 690 milles en coupant par le canal projeté. Séparant la Nouvelle-Ecosse du Nouveau-Brunswick, et

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jeté en face de l’île du Prince-Edouard, le canal de la baie Verte est le transit naturel des produits de ces trois provinces. Les goëlettes de pêche et les petits navires peuvent franchir en peu de temps les quinze milles qui séparent cette baie de la baie de Fundy, tandis qu'aujourd'hui pour faire ce même trajet ils sont exposés à toutes les éventualités d’une navigation de quinze jours. De plus, des gens de l’art sont arrivés à la conclusion que l’ouverture de cette voie aurait pour résultat de faciliter le dessèchement de 3000 acres de marais qui, livrées à l’exploitation agricole, acquérerait une valeur de Z 30,000. Malheureusement l’alimentation de ce canal rencontre des obstacles ; les différentes commissions chargées d'examiner ce projet n’ont pu conclure, et cette grande idée que l’on agite depuis 1822 est encore à l’état d’embryt

Le vent était tombé sur ces entrefaites, et la lumière du cap Tourmentin,—qui, je ne sais trop pourquoi, porte aussi le nom de cap Jourimain—avait été ravitaillée par le Vapoléon Z1Z. Ce phare est octogone, porte un feu blanc, visible du sud-est quart de nord à ouest, et se trouve à cheval sur la frontière du Nouveau- Brunswick.

Depuis la cession jusqu’en 1784 — époque où il fut séparé de la Nouvelle-Ecosse — le Nouveau-Brunswick portait le nom de comté de Sunbury. Cette province contient une population de 285,594 âmes, disséminée sur 32,000 milles carrés et compte plus de 545 milles de côtes maritimes (1). Elle renferme plusieurs cours d’eau,

(1) La Nouvelle-Ecosse compte 1170 milles de côtes maritimes,

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mais le plus considérable est la rivière Saint-Jean que de gros navires peuvent remonter à soixante milles, | pendant que ceux qui jaugent au-dessous de cent

tonneaux peuvent aller jusqu à cent milles de son embouchure. Découverts en 1604, le jour de la Saint- 8 Jean-Baptiste, par de Mons qui croyait avoir trouvé pa ainsi la route la plus courte pour arriver à la baie des pa Chaleurs et à Tador ac, les bords si tranquilles et si lu

| pittoresques de la rivière Saint-Jean ont été ensan- | glantés plus ‘’une fois par les luttes des guerres éle acadiennes, et plus d’un coup de mousquet s’y est fait en 1 entendre depuis le temps des de la Tour jusqu’à ne | l’époque de la cession définitive de la Nouvelle- leu France. Il en a été de même de la rivière Sainte- pau Croix, dont les rives longtemps contestées servent un: | aujourd’hui de frontière entre l’état du Maine et le po: | Nouveau-Brunswick. De jolis villages s'étendent le qui long de ses bords ; partout florissent les arts de la | : paix, et, les échos ne sont plus éveillés que par le J à sifflet de la locomotive qui court maintenant à toute Se De vapeur au milieu de ces champs fertiles, où jadis de de à Mons et de Champlain sont venus à la tête d’une poi- de : | gnée d’hommes prendre possession de la solitude et is ; y faire flotter les couleurs de France. Fa à A | La capitale du Nouveau-Brunswick est Frédéricton F a | qui, se trouve à quatre-vingt-quatre milles de la baie de du . . Fandy. Elle a pour rivale Saint-Jean, bâtie sur les Poi le ; bords de la rivière de ce nom, et au dire des touristes app De Saint-Jean qui fut érigée en ville par une charte dev pe royale en date de 1785, est la plus agréable et la plus che les !

jolie résidence des provinces maritimes,

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En quittant Tourmentin, nous avions pris notre course vers Cassie qui se trouve près de Shédiac. Quelques heures après nous étions à prendre le frais sur la grève de cette pointe, et nous causions avec le vardien du phare, M. LeBlanc. Marié à une compatriote, mademoiselle Bourgeois, cet acadien nous parla longuement du comté de Kent, où se trouvait la lumière de la pointe Cassie.

—Les trois quarts de la population de cette division électorale se composent d’Acadiens, nous disait-il, entr'autres choses ; et malgré leur nombre, nos gens ne peuvent réussir à se faire représenter par un des leurs au parlement. Les zizanies et les querelles de partis en sont cause : les étrangers nous aigrissent les uns contre les autres, puis profitent de nos divisions pour arriver et s'emparer des positions et de l’influence qui nous appartiennent.

Que n’aurai-je pas donner ce soir-là, pour que la voix de cet humble gardien de phare pénétra dans chaque chaumière acadienne et canadiennefrançaise ? Le pieux regret de LeBlanc n’a-t-il pas raison de se renouveller un peu partout, où se retrouvent les traces de la France en Amérique ?

Pendant que nous devisions ainsi, quelques Acadiens du village de la Grande Digue, situé près de la Pointe-Cassie, avaient fait cercle autour de nous et approuvaient du bonnet.

devint générale.

Bientôt la conversation Comme il arrive presque toujours chez les pêcheurs et les gens de grève, la mer en fit les frais, et l’un de mes interlocuteurs nous décrivit la

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