‹ De tribord à bâbord [microforme]Chapitre 33 sur 53 · CA ET PE CON · texte numérisé non relu

CA ET PE CON

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triste fin du précédent gardien du phare qui, après avoir perdu deux de ses fils dans le golfe, avait fini par s’y noyer lui-même :

— Chose étrange ! aïoutait le conteur. En draguant pour retrouver le corps du père, je retirai de l’eau celui d’un de ses garçons qui avait disparu depuis près de six mois.

— Il était dans son élément celui-là, reprit sentencieusement un voisin. Il y a deux ans, étant à bord d’une goëlette de Halifax, j'ai recueilli ce même homme, à cinquante milles au large du cap Traverse. Figurez-vous que ce pauvre Gabriel s'était mis en tête d'aller à l’île du Prince-Edouard voir un de ses parents. Accompagné d’un ami, ils avaient déjà fait une distance de quarante milles, à partir de Shédiac, dans l'espoir de rencontrer une embarcation, mais n’en trouvant pas, ils se construisirent un radeau et prirent la mer. Dès leur premier jour de navigation une petite banquise vint les heurter, et quand nous les rencontrâmes ils s’en allaient à la dérive sur un glaçon.

Ce dernier conteur était de Shédiäc, et j'en profitai pour le faire causer sur son pays.

La petite ville de ce nom se trouve à quelques milles de la pointe Cassie. (C'était l’ancienne Gédaïque des français, et lorsque les mauvaises heures sonnèrent pour la famille acadienne, une minime portion de ces malheureux proscrits purent venir se réfugier ici, et continuer pendant quelques années à guerroyer contre l’anglais. L’abbé de la Loutre y fut

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pris par ces derniers, et expia pendant six ans, dans les cachots de l’île de Jersey sa fidélité à ses ouailles et à son roi. Aujourd’hui, Shédiac compte une population de 5756 personnes, dont 3980 Acadiens.

La ville est traversée par le chemin de fer ‘ Æwropean and North American,'' et c’est là que se publie le seul organe français des provinces maritimes, le Moniteur Acadien, courageux défenseur des droits et des aspirations d’une race qui, n’a qu'à pratiquer l'esprit d'union pour voir revenir les jours de puissance et de richesses de jadis.

Non loin de l’endroit où nous étions gît Cocagne, nom qui me fait rêver au roi d’Yvetot et qui faisait dire à Denys, dans sa description géographique et historiqne des côtes de l’ Amérique Septentrionale :

—‘Ici l’on mouille l’ancre devant une grande prairie qui fait une anse d’une raisonnable étendue, où l’on se met à l’abri. J'ai nommé cette rivière ‘‘ la rivière de Cocagne,’” parce que j'y trouvai tant de quoi y faire bonne chère pendant huit jours, que le mauvais temps m'obligea d’y demeurer, et tout mon monde était tellement rassassié de gibier et de poisson qu'ils n’en voulaient plus, soit d’outardes, canards, sarcelles, pluviers, beccasses, beccassines, tourtes, lapins, perdrix, perdreaux, saumons, truites, maquereaux, éperlans, huîtres, et autres sortes. Tout ce que je vous en puis dire, c’est que nos chiens se couchaient contre la viande et le poisson, tant ils en étaient rassassiés. Quant au pays il est aussi agréable que la bonne chère.””

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Les exigences du voyage firent que nous passämes à distance respectueuse de ce pays véritablement béni de Dieu; car, à peine le phare de la pointe Cassie et la petite grotte qu’il y a auprès commencèrent-ils à s’effacer derrière notre chaloupe, qu’un banc de brume vint nous dérober le Vapoléon III. Nous ramâmes à l’aventure, faisant en zig-zag une distance de huit milles avant de retrouver le steamer, et comme le temps pressait, une fois le pied sur le pont nous fimes force vapeur pour gagner Richibouctou, où quelques heures après, l'aile ouverte comme un goëland notre baleinière talonnait sur le sable et nous déposait sur le rivage.

Dès 1672, il y avait sur les bords du bassin de la rivière Richibouctou — l’ancien fleuve des Barques, de Jacques-Cartier — ‘‘ un fort fait de pieux, avec deux formes de bastion.’’ Là, entouré de ses sauvages, demeurait le capitaine Denis, indien redoutable et pernicieux qui, au dire des historiens du temps, était appréhendé de fort loin. Cet original frappa par ses excentricités son homonyme Denys qui voyageait souvent sur ces côtes, et cet esprit normand disait en parlant de ce chef :

— “Il a fait mettre une grande pièce de bois droit au bout d’un arbre avec de grandes chevilles qui passent au travers à la manière d’une estrapade. Elles servent d’échelons pour monter en haut, et il y envoye de temps en temps un sauvage pour voir s’il ne verra rien le long des côtes. De là, l’on découvre de fort loin à la mer ; si l’on aperçoit quelques bâtiments ou

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canots, il fait mettre tout son monde en armes, avec leurs arcs et flèches, et leurs fusils ; met une sentinelle à l'avenue pour demander quelles gens ce sont, et puis, selon sa fantaisie, il les fait attendre, ou les fait venir sur le champ. Avant que d’entrer il faut qu’ils fassent une décharge de leurs fusils pour salut, et quelquefois deux, puis ce chef entre et sa suite après. Il ne sort jamais de sa cabane pour recevoir ceux qui le viennent visiter : il est toujours là planté sur son derrière — j'adoucis le mot de Denys—comme un singe, la pipe à la bouche, s’il a du tabac.

‘Il ne parle pas le premier, attend qu’on lui fasse compliment, et quelque temps après répond avec une gravité magistrale. S’il va chez quelque sauvage, en arrivant il fait tirer un coup de fusil pour avertir tous les autres sauvages qui sortent de leurs cabanes et vont au devant de lui avec leurs armes. Pour lors il descend de sa chaloupe ; mettant pied à terre, tous les sauvages qui sont là tirent leurs fusils, puis l’accompagnent jusqu’à leurs cabanes, et lorsqu'il entre dedans tirent encore chacun un coup. Voilà la manière dont il se fait recevoir, plus par crainte que par amitié. Ils souhaitent tous sa mort et n’est aimé de pas un. S’ils manquaient à leur devoir, il les battrait, non pas étant en nombre, car en ce cas il ne le ferait pas impunément, mais quand il les attrape seuls il les fait souvenir de leur devoir. Si les sauvages font la débauche il n’est jamais de la partie ; il se cache, car en l’ivro: gnerie ils sont aussi grands capitaines que lui, et s’il leur disait quelque chose qui les fâchait ils l’assomme.

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raient. Aussi, en ces temps là, il est sage, et ne parle jamais de sa grandeur.” (1)

Depuis longtemps le petit patentat qui faisait trembler toute cette côte, est mort et enterré. Sa race est dispersée, son fort rasé, et ce jour-là au lieu d’avoir à subir tout le cérémonial que décrit Denys avec tant d'humour, nous n’eûmes qu’à serrer la main à M. Richard qui nous attendait sur une grève couverte de carapaces et de débris de homards. Ancien élève du collége de Memramcook, ce jeune acadien s'était affreusement mutilé un bras en se le faisant prendre dans un moulin à battre. Il nous souhaita cordialement la bienvenue, et comme la maison de son père était située auprès du phare—qui est une lumière de quatrième ordre—il insista pour nous y conduire.

Propre, bien ventilée, meublée avec goût mais sans luxe, l’habitation n’était occupée en ce moment que par des femmes qui filaient ou tricotaient, tout en ne perdant pas l’occasion de deviser entre elles. A notre

(x) De tout temps les indiens ont été friands du bruit et de la parade. C’est à propos des sauvages de cette côte que le P, Chrestien LeClercq écrivait à la princesse d’Epinoy :

‘6 — Ils aiment l’honneur et sont bien aise d’en recevoir lorsqu'ils viennent en traite aux habitations françaises ; et c’est aussi pour les contenter qu’on tire quelquefois les fusils et même du canon à leur arrivée. Le chef alors assemble tous les canots auprès du sien et les range dans un bel ordre, avant que de descendre à terre, pour attendre le salut qu’on lui fait, et que tous les sauvages rendent aux français par la décharge de leurs fusils On admet quelque fois à table les chefs et les capitaines, pour montrer à tous les sauvages de la nation qu’on les aime et qu’on les honore. On leur donne même assez souvent quelque bel habit pour les distinguer du commun, et dont ils font une estime particulière, principalement s’il a été à l’usage du comman: dant des Français. Ce fut peut-être pour cette raison, qu’un bon vieillard qui m’aimait tendrement ne voulait jamais paraître en aucune cérémonie, soit publique, soit particulière, qu'avec une calotte, une paire de gants brochés et un chapelet que je lui avais donné.”

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approche elles se levèrent pour nous souhaiter la bienvenue, et l’une d’elle passant dans un autre appartement en revint avec une jatte bleue, remplie d’un lait mousseux et frais qu’elle présenta à Gravel. Pendant qu’Agénor y puisait à longs traits, mes regards étaient tombés sur un malheureux homard qui, malgré ses soubresauts et ses coups de queue, cuisait à gros bouillons dans une chaudière.

—Pauvre bête ! m’écriai-je, pourquoi ne pas lui casser la tête avant de la plonger ainsi dans l’eau bouillante ?

Une des jeunes acadiennes me regarda avec ses yeux noirs et me dit tranquillement :

—(Ça n'étions pas la coutume d'ici. Le homard quand je le prenions, ajouta-t-elle, étions malin. Je me défions de ses mordants qui serrions fort. Si voulions le manger, je mettions un petit d’eau sur le feu, y glissions la bête qui, du moment qu’elle touchions le chaudron, éprouvions un choc qui l’y rougissions : puis y bouillions tranquillement jusqu’à ce que, si je le voulions, un autre le remplacions.

Ce langage, malgré ses excentricités, est prononcé d’un ton si musical et si rhythmé, qu’il charme volontiers, surtout une oreille habituée à la prononciation monotone que nous avons au Canada. Si les femmes accentuent plus que les hommes, elles sont plus françaises, et en écoutant ces derniers, une observation me frappa douloureusement ; la plaie de l’angiicisme commence à corrompre la langue, et si l’acadien

n’y veille mieux, dans un avenir peut-être assez rapproché, l’idiome étranger finira par supplanter le langage des aïeux. J'ai pu constater ici, comme au cap Tourmentin, que nos compatriotes passent leur temps à discuter et à ferrailler pour un parti ou pour un autre. Ces querelles habilement fomentées par les ( éléments hétérogènes qui les entourent, ne profitent qu’à leurs fauteurs. Ils arrivent ainsi sans bruit aux ] charges et au pouvoir, et une fois là, oublient volon- € tiers ceux qui ont été les instruments de leur fortune 6 politique. q A u

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Deux ans après, je devais avoir le plaisir de reprenli dre pour quelques instants ma place au foyer hospitalier : de l’excellente famille Richard. Mais il n’est pas | donné à l’homme de tout retrouver sous un aspect riant. La loi commune s'était appesantie sur cette maison : le deuil y était entré, et la gentille acadienne, que je revois encore présentant en souriant une jatte de lait à Gravel, puis me racontant dans son langage pittoresque l’agonie du homard, a été emportée par la consomption, entraînant avec elle la joie et l’espérance de cette chaumière qui n'est plus habitée que

par la résignation.

De Richibouctou nous devions nous rendre à Escuminac, — autrefois le Cap d'Orléans (1).— C’est ce que nous tâchâmes de faire au milieu de la brume et

(x) La xs typographie française suivie dans cet ouvrage est celle

* observée par . M. A. Genest dans sa ‘‘carte de la Nouvelle France, qu pour servir à l’histoire du Canada, depuis sa découverte jusqu’en 1760.” Ce b travail consciencieux fait le plus grand honneur à son auteur, et cette belle eI

compilation est indispensable à ceux qui étudient les origines et les annales du Canada.

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d'une pluie fine et serrée quise termina par un coup de vent. Perdus au milieu des rafales et de l'obscurité, nous envoyâmes de temps à autre quelques fusées pourattirer l'attention d’un pilote, mais la nuit était trop mauvaise pour qu'il vint, et comme il y avait impossibilité de franchir sans lui la barre du Miramichi, nous prîmes le parti de mettre en panne jusqu’au petit jour. L'aube nous montra enfin le phare d’Escuminac entouré de vapeurs blafardes, et qui, vû ainsi de la dunette, rappelait ce cavalier fantastique de la ballade qu’Ossian fait chevaucher sur les nuages du Morven. A trois cents pieds à l’ouest de la lumière se trouve un sifflet d'alarme à vapeur qui, dans les gros temps, se fait entendre dix secondes par minute, avec intervalle de cinquante secondes entre chaque coup. Le livre bleu de la marine assure que dans les temps calmes ou avec un vent favorable, le son de cet appareil franchit de neuf à onze milles, tandis que les jours de vent contraire il n’est perceptible que de trois à six milles. J'aime toujours à croire sur parole les livres bleus, mais la tourmente emporta sur son aile, cette nuit-là, les cris d'alarme chargés de prévenir ceux qui s'étaient égarés au large, et ne leur laissa que le bruit des lamentations du vent dans les cordages.

Le temps s'était remis au beau, bien que la mer fût grosse, et pendant que les chaloupes glissaient sur leurs palans et prenaient la direction de terre, je m’amusais à regarder une nuée de mauves et de goëlands qui planaient au-dessus de nous, puis se laissant tomber comme une masse, plongeaient sous la houle, en retiraient un poisson tout frétillant, et reprenaient

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leur vol pour aller recommencer leur pêche un peu plus loin. La présence de ces oiseaux annonçait le passage d’un banc de harengs. Ils nageaient par millions dans nos eaux, et en route un homme nous hêla pour nous annoncer qu’il venait d’en prendre vingt-cinq quarts d’un seul coup de filet. Tout autour de nous cent quarante petits navires couverts de toile faisaient la chasse à ce poisson, et on nous assura qu’en pareille circonstance, on avait vu jusqu’à trois cents goëlettes courir ainsi, entre Escuminac et l'entrée de la baie.

Une fois sur la grève rocailleuse d’Escuminac le vent nous fit défaut, et bientôt nous eûmes à lutter contre un tourbillon de moustiques qui failiit nous manger sur place. Nous avions beau les abattre par milliers, allumer nos pipes, nous couvrir le visage de nos mouchoirs, mettre nos mains endolories dans nos poches, puis les retirer pour nous donner des coups de poings, ils arrivaient sans cesse en colonnes serrées, trompettes en tête et montaient à l’escalade. Les uns se précipitaient dans nos yeux, d’autres sur notre nez et nos oreilles, quelques-uns descendaient dans nos bottes, quelques autres se cachaïent dans nos cheveux, beaucoup enfin, d'humeur plus facile n'avaient aucune préférence et prenaient leur butin où ils le pouvaient. Au milieu de cette mêlée, Agénor Gravel voulut ouvrir la bouche pour nous prier de faire ses adieux à sa famille et nous dire combien il regrettait de partir sans avoir signé son testament. Mais ce bon mouvement n’eut pour effet que de lui faire avaler un bataillon entier de moustiques qui,

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d’ailleurs, fut tout aussitôt remplacé par des troupes fraîches. Il n’y avait pas à s’y méprendre: c’était la plaie des mouches d'Egypte qui venait de s’abattre sur le Nouveau-Brunswick. Nos yeux gonflés et fiévreux nous les faisaient paraître grosses comme dex guêpes, et mis en déroute, esquintés, n’osant plus pousser une plainte, nous retraitâmes de notre mieux vers la chaloupe, emportant dans nos poches et dans nos habits quelques centaines d’ennerais qui, repus et satisfaits d’avoir fait aussi rude besogne, prenaient clandestinement la route du bord pour recommencer la curée dans nos cabines.

—Toi qui es fort en histoire naturelle — dis-je à Gravel, dès que certain nombre de coups de rames nous eurent mis à distance respectueuse du rivage — peux-tu nous renseigner sur le compte des moustiques ?

— Ils appartiennent au genre des diptères, et avant d’être ailés et de se livrer ainsi à la chasse à l’homme, ils ont été poisson.

Tout le monde de la chaloupe se regarda en hochant la tête, et chacun crut qu’Agénor n'était guère sorti sain, sinon sauf de la bataille.

Mais lui, sans y prendre garde, continua :

— Lorsque, par un jour d'été, tu vois un moustique qui vient se reposer sur l’eau d’une petite mare, n'hésite pas à reconnaître L. suite une femelle qui fait la ponte de ses œufs. Elle en dépose ainsi des

centaines, enveloppés dans un mucus imperceptible,

Au bout de quarante-huit heures d’exposition aux rayons du soleil, il en naît une quantité de larves aquatiques qui respirent par la queue et emportent dans leurs poils lisses et microscopiques une petite bulle d’air qui prévient l’asphyxie lorsqu’elles plongent. Ces larves passent ainsi une quinzaine de jours, jusqu’au moment où elles deviennent nymphes. C'est alors l’époque d’une autre métamorphose, pendant laquelle l’animal devient plus fort, se revêt d’un second tube respiratoire qui rétablit son équilibre et lui permet de ramener sa tête sur l’eau, puis au bout d’une huitaine la peau se sèche et lui fait comme une petite nacel!: d’où bientôt, si le temps est serein, l’air calme et le soleil chaud, le nouveau moustique prend son essor, s’élance hors du marais et court faire les dégats que tu vois.

Agénor me montra alors un de ses yeux à demifermé, puis s’efforça de regarder avec celui qui restait valide le bout de son nez qui grossissait sensiblement, mais n’y pouvant arriver, il reprit sa dissertation entomologique en disant :

— Les moustiques se rencontrent sous toutes es zônes, et ils ont dû te poursuivre au milieu des Cordillières pendant que le fameux voyageur Rae en classifiait trois nouvelles espèces, dans les régions artiques. Un médecin a même prétendu que ces insectes féroces accomplissaient ici-bas une mission philantropique, et que le liquide qu’ils injectent sous la peau contient le principe de la quinine, antidote puissant contre la fièvre. Il faut donc en conclure que,—

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surtout dans les pays marécageux,—le moustique nous a été donné comme remède par une nature aussi délicate que prévoyante. D'ailleurs, à part ses vertus pharmaceutiques, c’est un insecte patient. Il a des instincts musicaux, sait choisir le moment ainsi que les bons MOTCEAUX, ne perd jamais son temps, et les anglais, qui se connaissent en affaires, lui trouvent un air FA like, qu’ils ont dû sans doute être à même de constater plus d'une fois dans leurs excursions de pêche. Tiens

en voici un qui s’est décidé à faire le voyage die nous ; regarde quelle activité il déploie.

Et Agénor, levant la main avec précaution, indiqua un moustique qui, les deux pattes de derrière tendues, la trompe fermement appliquée sur le dos de son gant, essayait d’en percer le tissu our a jusqu’à la peau. Fe id

—Tu oublies aussi que cet insecte est vif et effronté celer et audax, ajoutai-je en riant aux éclats di maître soufflet que ce pauvre Gravel venait de s’appliquer, pendant que le maringouin sonnant A du cor, retournait à tire d'ailes vers le rivage raconter l'aventure à ses camarades.

Ce combat à outrance ne nous avait guère mis en état de nous remontrer en pays civilisé. Nous étions tellement bosselés et endoloris, que nous nous faision pitié les uns aux autres. (C'était le temps En à notre rescousse la gaieté gauloise, et nos matelots nous ramenèrent à bord au chant d’une vieille ballade française.

Chacun faisait refrain.

La lune silencieuse —si/enfia lunae— nous suivait dans le sillage, et quelques heures après le cabestan qui tournait lentement nous annonçait que nous reprenions le large pour franchir dès l’aurore cette barre dangereuse qui, pendant une nuit de tempête, nous avait empêc is de remonter les bords enchanteurs du Miramichi.

DE TRIBORD A BABORD 287 taie us suivait cabestan ous repre- VIL.

barre |

eue Le Miramichi et le golfe Saint Lunaire, — Feu dans les bois.— pête, nous Un joyeux shérif .— Newcastle, — Où il est question de maanteurs du tières explosibles, — Chatam.— Heures charmantes. — La

vie d'hôtel. — Les chevaliers de la nuit, — Nos voisins du Nouveau-Brunswick.— Un amateur de pendules. — Bombardement — Pouah !— Sous notre étrave. — Le tour des autres, — Une nouvelle carte de visite, — Adieu, — Du pain et des armes!— Les Indiens porte-croix, — Où l’auteur remonte au déluge.— L’anguille du Manitou.— Les quatre saisons, — Découverte astronomique. — L’épouse du roi de cœur. — Un voyage au pays des âmes. — Le géant. — Une partie d’écarté.—Les femmes sont-elles curieuses ?—Néguac. — Tracadie, — La fille aînée de la mort.— Ce que portait l’Zndienne. — Le lazaret de Sheldrake.— Un enfer. — La lèpre. — Shippegan. — Le gougou.— Tel qui tient peut être tenu. — Miscou. — La véritable gloire. — Curieuse découverte. — Le banc des Orphelins.— Cum gemitu.— Caraquette, — Les huîtres du golfe Saint-Laurent. — À l'ancre, — Nipissiguit, — Un vieux seigneur acadien, sa vie, ses pla:sirs, ses déboires, sa cuisine, ses pèches et ses chasses. — La Baie-des-Chaleurs.— Dalhousie, — Une parente de la femme de Loth.—Le Ristigouche.—Feuilles d’automne.—A propos d’un boulet. — Des fous sublimes. — Où le roi de la ruelle s'éveille, — Le combat naval du Ristigouche — La saintebarbe du Bienfaisant. — Sac de la Petite-Rochelle. — Témoins muets. — Les souffrances et les joies d’un missionnaire, —A l’hotellerie de la Lune.—Ægo nominor leo.—Le conseil délibère, — Apparition du Paf/iache. — J'ai dit. — Serment. —Sursis d’un an. — La parole du prêtre. — Sursum corda.

Large de quatorze milles à son embouchure, le Miramichi est d’accès difficile, mais le gouvernement canadien n’a rien négligé pour diminuer les obstacles qui se présentent à son entrée. Des amarques ont été placées partout où il peut y avoir du danger. Un

phare flottant est ancré sur le Fer à Cheval, entre les îles du Portage et du Renard — qui sous les Français portait le nom d’île du Pendu—et deux balises-lumiéres placées sur ce dernier endroit guident à travers le chenal de Swashway, route ordinairement suivie par les navires qui veulent remonter ce fleuve. (1) Le Napoléon IITs'y engagea, et passait bientôt par-dessus cette barre redoutée qui court pendant six milles dans la direction sud-est quart sud, et dont—à marée basse —la plus grande profondeur ne dépasse guère dix-sept pieds, pendant qu’en certains endroits on ne trouve plus que de un à deux pieds d’eau. Jusqu’à trente-cinq milles de son point d’intersection avec le golfe Saiïnt- Laurent, le Miramichi mérite sans conteste le nom de fleuve, mais à cette distance son cours perd de sa largeur. Ilse sépare en deux branches, celle du nord-ouest et du sud-ouest: ces dernières se subdivisent à leur tour en une foule de tributaires, et le pays qu’ils arrosent ainsi est couvert d’un réseau de petites rivières. Ce fut le deux juillet 1534, que le Miramichi vit pour la première fois, un navire voguer sur ses eaux: ce jour-là Jacques-Cartier venait y jeter l’ancre et donner à cet endroit le nom de golfe de Saint-Lunaire (2). L'aspect du pays d’alentour l’enchanta, s'il faut (1) Bellin, ingénieur de la marine, donne à ce chenal le nom de passage à

Fumeau, dans sa carte de 1744.

(2) En étudiant l'édition originale du voyage de Jacques-Cartier M. M. les abbés Laverdière et Cassegrain sont arrivés à la conclusion que la baie de Saint-Lunaire qui, au dire du capitaine Malouin, avait ‘vingt lieues de parfont et autant de traversée ” ne serait autre que le détroit de Northumberland. Jacques-Cartier supposait que ce bras de mer était fermé et n’eut pas le temps d’en faire l'exploration. Ce qui paraît confirmer l’opinion de MM. Laverdière et Cassegrain, c’est que Cartier, quelques lignes plus bas, parle d’une ‘‘ autre baie en manière de triangle qui était moulte parfonde ”? et dont la configuration correspond à celle de l'embouchure du Miramichi.

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en croire sa relation de voyage. Elle nous assure ‘que les arbres y étaient très-beaux et de grande odeur, … les terres où il n’y a point de bois, très belles, toutes pleines de pois, de raisin blanc et rouge, ayant la fleur blanche dessus, de fraises, mures, froment sauvar” omme saigle qui semble y avoir été semé et

“our$; que la température y était meilleure et que l'or voyait ici infinité de grives, ramiers et autres oi 1x.’”’ r

Lepuis, la civilisation a passé par ici. Ces forêts de ‘ grande odeur ’”’ sont mortes à son contact : les fleurs de pois et les raisins blancs ont fait place aux bleds et aux jardins potagers: grives et ramiers ne chantent plus au milieu de leurs vignes disparues, et à mesure que le Vapoléon IIZ avançait, le Miramichi nous révêlait sous d’autres aspects ces paysages qui avaient enthousiasmé le rude capitaine Malouin. Autour de nous se détachaient des moulins, des scieries, de jolies maisons, des églises, des bosquets et des champs couverts de moissons, pendant que le longs du bord passaient des barques de pêcheurs occupés à relever leurs rets à saumon qui, cette année-là, donnait d’une façon extraordinaire. (1)

Tout en remontant ainsi le fil de l’eau, nous finîmes par laisser Chatam à bâbord, Douglasstown à tribord, et à quelques milles de là—dans un des replis du fleuve — nos lunettes nous montrèrent Newcastle. Enveloppée d'un rayon de soleil et assise sur la rive droite du

(x) Le saumon du Miramichi est plus petit que le nôtre ; il ne pèse guère

plus que de dix à douze livres et se vend ici de trois à quatre shillings la pièce.

Miramichi, elle faisait songer ainsi à ces petites villes allemandes qui passent leur temps à rêver et à se mirer dans le Khin.

Le Miramichi n'avait pas toujours eû cet aspect enchanteur, et ses rives ont souvent été dévastées par le feu des bois. En 1825, l'incendie ravagea une superficie de quatre millions d’acres. Cent quatre-vingt personnes perdirent la vie dans cette conflagration, et les documents du temps nous disent que 875 têtes de bétail, 595 maisons et soixante mille louis de propriétés—appartenant à de pauvres gens—disparurent dans ce désastre. Cent quarante-cinq ans auparavant, pareille catastrophe avait eu lieu et le P. Chrestien LeClercq écrivait dans sa relation de la Gaspésie :

‘Je vous dirai que le ciel étant un jour en feu, plein d’orage et de tonnerres qui grondaient, la foudre tomba dans un temps où la sécheresse était extraordinaire, et embrasa non seulement tout ce qu’il y avait de bois et de forêt entre Miramichi et Nipissiguit— aujourd’hui Bathurst—mais encore brûla et consuma plus de deux cent cinquante lieues de pais; en sorte qu'on n’y voit plus que des troncs d'arbres fort hauts et tous noircis, qui portent dans leur affreuse stérilité des marques d’un incendie général et tout-à-fait surprenant. En un mot ce feu fut si furieux et si violent que les flammes s’élançaient et s’embrassaient même, pour ainsi dire, d’un bord de la rivière à l’autre ; d’où vient que les oiseaux et les castors n’y ont paru que longtemps après ce funeste accident.”?

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Malgré ces désastres répétés, les essences forestières du pays ne semblent guère appauvries, et en remontant le fleuve, nous nous amusâmes à compter treize moulins à scie entre Chatam et Newcastle.

A bord les connaissances se font vite. La mer use les angles de la bêtise humaine, et sur les paquebots transatlantiques, que de fois n’ai-je pas vu un 506 ou un soi-disant #//0or4 condescendre à adresser la parole à autrui, sans avoir au préalable passé par les minuties de la présentation. En quittant Pictou, notre personnel s'était augmenté d’un nouveau compagnon, M. James Mitchell, inspecteur de phares, et joignant à cette charge la dignité de shérif de la ville de Newcastle. Figure sympathique, causeur charmant, esprit vif et enjoué, gentleman accompli, M. Mitchell, dès ses premières paroles, ne comptait plus que des amis sur le Napoléon III, et en souvenir de tout le plaisir que nous a rapporté son amitié, je tiens à consigner ici ce que chacun pensait de lui à bord. Que d’heures charmantes et de joyeuses causeries n’avons-nous pas éparpillées ensemble sur la dunette du vapeur pendant le cours de ces trois croisières, car la nature de ses devoirs officiels avait voulu que chaque fois il fût notre compagnon de route.

Nul mieux que M. Mitchell connaissait le pays où nous venions de nous arrêter, et à peine sur le quai de Newcastle, nous avions déjà, par son entremise, serré la main de presque toute la foule et nous étions au mieux avec les notabilités de la ville et de ses alentours. Les ‘députés du parlement local et des Communes avaient choqué leurs verres avec les nôtres ; Agenor

Gravel fumait un cigarre qui lui venait du consul des Etats-Unis, et le capitaine acceptait en notre nom une invitation à passer la soirée chez le sénateur de ces parages. Une demi-heure avait suffi pour nous rendre familières ces nouvelles figures, et après une large poignée de main et des politesses réciproques, nous réussimes à nous installer dans une voiture légère conduite par deux chevaux, puis fouette cocher à travers la ville.

Newcastle compte une population de 3,579 âmes, et n’a de remarquable que son site. Elle renferme des moulins, des quais, des buvettes, une banque, une cour de justice, des cimetières, une geôle, tout ce que la civilisation la plus raffinée a inventé pour que l'homme puisse à son aise vivre, plaider, financer, aller au violon et mourir. D’ordinaire, ces curiosités ne prennent pas grand temps à être étudiées, et notre promenade nous ramena bientôt chez le consul américain qui nous proposa d’aller à Chatam.

Le consulat se trouvait sur le quai, et par la fenêtre entr’ouverte nous voyions le Vew Æra qui chauffait et se disposait à partir pour cet endroit. Cinq minutes après, nous étions à bord ; le petit vapeur poussait au large, et comme il ne nous était plus permis de revenir sur notre décision, nous primes le parti d'examiner et de surveiller la machine de ce bateau-mouche qui nous fit l'effet d’être une des merveilles de la science explosible. Cinq milles séparent Chatam de Newcastle. Nous fimes un temps d’arrêt à Douglasstown, petit bourg assez joli, et tout le reste du trajet fut employé à causer des propriétés du fulmi-coton, du picrate de

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potasse, de la nitro-glycerine et de plusieurs autres compositions infernales qu’Agénor Gravel connaissait à fond, et qui vinrent fort à propos lui fournir l’occasion de nous donner un cours de chimie effrayante.

De temps à autre le professeur était interrompu par un sinistre miaulement échappé à la machine.

—Nous y sommes ! disions-nous en chœur.

Mais le Vew Era n’en continuait pas moins sa route, et ce fut en crachant, toussant et hurlant ainsi qu’il vint cahin-caha nous déposer sains et saufs sur un des quais de Chatam.

Il est dans la nature de l’Ecossais d’être loyal et hospitalier, et la réception cordiale que nous avions eue à Newcastle nous attendait encore ici. À peine débarqués, M. le sénateur Muirhead voulut nous faire les honneurs de la ville, et nous visitâmes ensemble l'église catholique, le palais de l’évêque, son beau collége, les chantiers de construction, les banques, les moulins--dont un, celui de M. Snowball, coûte #66,000 —les principaux édifices et les magnifiques points de vue de Chatam. Malgré sa population de 4,203 âmes et son commerce florissant, cette ville peut diffcilement tenir tête à Newcastle. Cette dernière est devenue le chef-lieu du comté, et je ne sais si l’esprit

d'entreprise semble y être plus énergique et plus vivace, mais chacun s’accorde ici pour avouer que Newcastle a plus d’avenir que sa rivale.

Ces promenades et ces visites nous avaient mis en appétit, mais lorsque nous voulûmes prendre congé, le sénateur n’entendait plus de cette oreille, Il fallut

rompre chez lui le pain de l’hospitalité, et minuit

294 DE TRIBORD À BABORD nous trouva ’nstallés dans son fumoir, dégustant à

petites doses un vieux whiskey écossais —dont le sou-

venir me suit encore—et causant de commerce et de

politique. Par la porte entr’ouverte du salon nous

arrivaient les dernières note; d’une ballade anglaise,

jouée et chantée à ravir par les filles de ce million-

naire qui avaient autour d’elles ce qu’il fallait pour faire comme tant d’autres, poser en gr: vures de mode et en blasées. Au milieu de ces tentations ellesavaient eu le tact de choisir le meilleur lot, et elles étaient restées simples et affables comme les filles d’un honnête artisan.

Pendant que s’écoulaient ces heures charmantes, le New Era s'en était retourné, et comme il ne fallait plus songer à reprendre la route de Newcastle, nous passâmes la nuit à la Maison Bowser. Je ne suis pas grand admirateur de la vie d'hôtel, et n'aime guère ces caravansérails où chacun circule le chapeau sur la tête, sifflote un air entre ses dents comme s’il parcourait un chenil, ou passe son temps à faire courir les garçons et : tirer sur les sonnettes sc us prétexte de se donner plus de confort, de prestige et de bon temps. L'observateur qui vit dans un pareil tohu-bohu ne saurait y recueillir que de fausses impressions. C'est au milieu de ces palais du cigare et du &randy and water, en face d’une horizon de semelles de bottes allignées à la hauteur de l’œil du voisin, que se ramassent la plupart de ces notes et de ces impressions mensougères qui, chaque année, vont grossir la bibliothèque des voyages. Cette règle compte peu d’exceptions, et certes, il ne fallait pas s'amuser à les chercher

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ici ce soir là, car l’étranger qui serait venu partager ce gîte et aurait entendu les conversations qui s’y tenaient, n'aurait emporté qu’une piètre idée de nos cousins du Nouveau-Brunswick. Dans une atmosphère de pipes, où dominait l’odeur de l’huile de pétrole et du tabac à chiquer se tenait une foule de soumissionnaires, de 7obbers et de manipulateurs de toutes sortes. Chacun parlait de l’argent qu’il avait fait ou qu’il se proposait de faire, et pour eux le commerce était un dieu vers lequel tout devait converger, surtout ce que nous sommes convenus d’appeler chez nous la politique.

Il fallait entendre causer entre eux ces gentlemen. L'un devait infailliblement réussir à faire passer l’Intercolonial le long de ses terres. L'autre venait de mettre la main sur une dizaine d’ilots sis dans le golfe Saint-Laurent, et préparait un mémoire pour démontrer au ministère de la marine toute l'utilité que pourrait avoir pour la navigation un système de phares et de sémaphores érigés sur ces récifs, qu’il était prêt à céder pour une somme de tant. Un troisième avait ses poches pleines de sous-contrats. Tous sans exception aspiraient ardemment vers l’époque des élections ; celui-ci pour faire valoir ses droits au suffrage populaire, celui-là pour écraser du poids de son influence tel député qui n’avait pas bien saisi l'importance d’un certain marché, où il y aurait eu quelques milliers de dollars à diviser. Et pendant que ces confidences allaient leur train, cock-tarl, gtn, brandy-smash, hot-scotch de se succéder sans interruption. Alors il y avait crescendo. Chacun s’essuyait

ee

| la moustache : puis on recommençait à se pousser, à | 1 taper sur le ventre de son ami, à gesticuler comme | une ombre chinoise et à parler tous ensemble.

Je le répète, celni qui aurait jugé nos voisins par | cette heure d'observation n'aurait guère écrit de choses agréables sur leur compte. Heureusement que la plupart de ces chevaliers de la nuit étaient des agioteurs attirés en ces parages par les travaux du

| chemin de fer, par les éventualités de la spéculation f | ou par l’approche des élections. Ils ne pouvaient . | personnifier pour nous le type général de l’habitant “4 du Nouveau-Brunswick qui est loyal, actif, entrepre- le nant, entendu en affaires et porté, —mais dans une al juste mesure—vers les choses du commerce. En leur je qualité de colons anglais et écossais, la devise “ Zzme bc

is money'’ est en grand honneur chez eux ; maïs ils

mettent beaucoup de décorum à la pratiquer, et tout en soignant de près ce qui les concerne, ils savent no faire toute chose en grands seigneurs. un Le lendemain matin, nous venions de refaire gaie- o

ment la route de Chatam à Newcastle. Notre baleinière accostait, et nous mettions pied à terre, lorsqu'un matelot tout débraillé, la figure déchirée et ccuverte de boue, fit son apparition sur le quai. Ce

neveu de Neptune tenait triomphalement une bouteille de rhum à la main.

—Hourrah ! vive le glorieux quatre de juillet ! hurla-t-il en anglais, tout en titubant et en déposant Æ se son précieux flacon au pied du mât du pavillon du

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consul des Etats-Unis, qui faisa't flotter son drapeau en l’honneur de l’anniversaire de la proclamation de l'indépendance de son pays.

Puis avisant Agénor, il lui mit la main sur l'épaule en lui disant :

—Capitaine, vus êtes Prussien et vous allez trinquer avec un compatriote.

C'était la première fois de sa vie qu’Agénor se faisait prendre pour un amateur de pendules, et peu sensible à cet honneur, il passa outre en haussant les épaules. Nous avions quelques emplettes à faire ; le temps pressait pour retourner à bord, et l’aventure allait être oubliée, car cinq minutes aprés nous poussions au large, lorsque nous entendîimes quelqu'un crier du quai :

—Garde à vous !

Un bruit mat se fit entendre et Raymond, un de nos matelots, tomba sur son banc de rame frappé par un bout de madrier que venait de lancer l’allemand en goguette.

Il faut l'avouer, Raymond n'était pas la patience même. Il brandissait déjà son aviron et, suivant son expression, se disposait à ramer le dos de son adversaire, lorsque nous parvîinmes à le calmer. Mais à peine obtenions-nous ce semblant de paix. qu’un second projectile fit son entrée dans la baleinierc, et ma casquette disparut, aplatie sous la pression du talon de la botte droite du Teuton, pendant que la botte gauche allait s’enfoncer dans le Miramichi. Restait Agénor Gravel, cause de tout ce ‘apage, puisqu'il n’avait pas voulu

s’annexer à ce Prussien en bonne humeur. La main sur la barre du gouvernail, il nous représenta comme il serait ridicule de s’entreprendre avec un pochard et termina son allocution en disant à nos gens :

— Allons, mes enfants, ne faites pas attention'et nagez ferme !

Mais horreur! un parfum de gendarme incompris se répandit soudain dans l’embarcation, et chacun d'abandonner la nage pour se prendre le nez. En désespoir de cause et n’ayant plus de munitions, le Prussien s'était mis pieds nuds et avait jeté ses chaussettes sur la tête du malheureux Agénor qui, au milieu de son asphyxie, trouva le courage de nous dire d’une voix éteinte :

— Pouah ! elles sentent véritablement plus fort encore que tout ce qui sort de la tabatière du roi de Prusse.

Asphyxié à son tour par cet excès de propreté, le Poméranien était déjà dans la rivière, nageant comme un poisson et se blanchissant à vue d’œil, ce qui ne l’empêcha pas de reprendre bientôt sa couleur ordinaire.

Le lendemain Agénor appuyé sur le bastingage rêvait sans doute’ au triste dénouement de la veille, lorsqu'il m’appela. Une petite chaloupe passait sous l’étrave du Vapoléon ZIZ, et Gravel m'indiqua du doigt le fond de l’embarcation, J’y aperçus un paquet ficelé avec autant de soin que s’il sortait de la pharmacie, mais tout déchiré, trempé d’eau de mer et maculé de sang. C'était le Prussien, et pendant que la chaloupe qui le portait filait à toutes voiles, nous

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vimes son capitaine—espèce d’Hercule du Farnèse— se pencher sur l’ennemi d’Agénor, et examiner attentivement les progrès rapides que faisaient sur les yeux de son matelot deux énormes coups de poings qu'il venait de lui décocher.

—Tant ilest vrai, me dit alors Agénor Gravel, en me prenant le bras et en commençant sa promenade habituelle sur le pont, que ce ne peut être sans cesse le tour de la Prusse.

Nous devions reprendre la mer le lendemain, et nous ne voulions pas quitter Newcastle et Chatam sans rendre les visites que nous avions reçues ; mais en voyage il se fait bien des lacunes dans une malle, Nous n'avions plus de cartes. Un matelot fut dépèché à terre avec consigne de s’en procurer. Ilfit vainement le tour des boutiques de ces deux villes. A chaque instant notre homme se heurtait contre un horizon de bibles, de pots plus ou moins étrusques, de bijouteries et de morues sèches, mais de cartes de visite, point! Un marchand de tabac, plus avisé que les autres et voyant'son embarras, lui offrit de découper en morceaux de la grandeur voulue, une carte où s’étalaient de gros bracelets en verroterie. Mais notre marin avait des notions d’étiquette ; il hésita, finit par trouver le carton trop épais, s’en fit donner un échantillon et revint à bord demander notre avis. Nous ne pouvions prendre sur nous d’être excentriques à ce point, aussi fimes-nous tant bien que mal nos adieux sans la précieuse carte, et prenant congé de tous ces amis d’un jour, nous redescendions bientôt le Miramichi sur le Napoléon ZI, laissant derrière nous Newcastle que

300 DE TRIBORD A BAJORD

l’ombre du crépusrale envahissait déjà, pendant que Chatam était encore toute éclairée par le soleil couchant. Bientôt ces deux villes disparurent elles aussi, ne laissant dans notre mémoire que le souvenir des douces heures passées à rire, à faire de la musique et à causer avec des femmes gracieuses et des gens aimables qui une fois rencontris en chemin, ne sauraient plus s’oublier.

Nous étions au mois de juillet, la nuit était calme, toute éclairée par la lune, et rafraichie par une légère brise qui nous apportait les odeurs des foins et des moissons. Il faisait bon de respirer et de causer par un temps pareil, et nous passâmes la veillée à nous promener sur le pont du Vapoléon IJZ, et à converser comme d'habitude sur les faits historiques qui s’étaient passés dans les pays que nous parcourions. Cesbois silencieux, ces rives endormies par le murmure du fleuve sur lequel nous glissions, avaient jadis entendu les plaintes des Acadiens, de cette poignée de 3500 hommes qui avait réussi à passer à travers les lignes anglaises, et s'était réfugiée ici, protestant de son inaltérable dévouement à la France, et ne demandant que ‘‘ du pain et des armes ”” pour recommencer la guerre contre les bourreaux de l’Acadie, Hélas! ‘‘la patrie qui leur avait coûté si cher ne put leur donner que des lambeaux de morue salée ; ils expirèrent de misère sur une terre française,”” et il en est déjà mort trois cents ‘‘ écrivait Doreil au ministre le 26 février 1758.’ (1)

(x) Montcalm et le Canada Français, œuvre magistrale que M. de Bon: nechose vient de publier à la librairie Hachette, de Paris. ;

Vide à propos de la colonie Acadienne du Miramichi, les pièces justificatives intitulées. *Zettre des habitants du Port-Royal” et ‘ Placet des Acadiens à M. de Vaudreuil.”

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Tout en causant ainsi des choses du passé, nous nous reportions vers les temps de la découverte de ce pays, et le mystérieux énigme qui avait fait rêver jadis plus d’un missionnaire, revenait se poser devant nous. C'éait ici qu'avait vécu cette tribu indienne des Porte- Croix qui fait involontairament songer à ce Dieu inconnu qu’adoraient les Athéniers, du temps de Saint-Paul. La légende acceptée par les sauvages du Miramichi et de la Gaspésie, rapportait qu’un jour—dans un moment où la peste ravageait toute la contrée—un homme resplendissant de lumière et de douceur était apparu aux anciens et leur avait donné une croix, en leur disant que tani :.* ce signe serait en honneur parmi eux, il serait un gage de salut et de bonheur. Depuis lors, la croix avait remplacé le #o/em des tribus du Miramichi (1). Avant d'allumer les jeux, on la plantait dans le ouigouam du conseil ; les ambassadeurs se la mettaient sur la poitrine lorsqu'ils allaient à l'étranger porter les vœux et les ordres de la nation, et les tombes de leurs morts étaient encore protégées par ce signe consolateur qui, pendant la vie les avait suivi partout, les urs dans la forêt, lorsque chaussés de légères raquettes 1l donnaient la chasse à l'orignal ou au caribou, les autres sur leurs canots d'écorce, lorsqu’en poussant leurs cris de guerre ils voyageaient vers ces côtes désolées du Labrador où vivait leur enne:ni héréditaire, le petit Esquimau.

(1) Le P. Charlevoix traite cette croyr. de ‘‘ fausse tradition ” dans son histoire de la Nouvelle-France. Néanmor.. 4 ajoute aussi que ‘* Monseigneur de Saint-Valier, évêque de Québec, dans une lettre publiée au retour d’un premier DS mr qu’il fit dans son diocèse, parle de ce culte comme d'un fait avéré,

‘ Je donne ici ces légendes à titre de renseignements sur l’histoire du golfe!

A cette légende de la croix s’en joignaient d’autres qui se rapprochaient de la tradition biblique. Que penser de ces récits de la création et du déluge, qu'on se racontait le soir autour des feux du ouigouam, et qui étonnèrent si étrangement les missionnaires de ces tribus P

—‘ Dieu, disait un de ces enfants de la forêt, au P. Chrestien LeClercq, créa tout ce grand univers (1). Il divisa promptement la terre en plusieurs parties séparées les unes des autres par de grands lacs, et dans chacune il fit naître un homme et une femme qui multiplièrent et vécurent fort longtemps. Mais étant devenus méchants avec leurs enfants qui se tuaient les uns les autres, le soleil en pleura de douleur. La pluie tomba alors du ciel en si grande abondance que les eaux montèrent jusques à la cime des rochers et des montagnes les plus hautes et les plus élevées. Cette inondation fut générale par toute la terre, et les obligea de s’embarquer sur leurs canots d’écorce pour se sauver du gouffre furieux. Ce fut en vain. Il périrent; un

(x) M. Henry Harrisse dans son excellent ouvrage intitulé “ Notes pour servir à l’histoire, à la bibliographie et à la cartographie de la Nouvelle- France et des pays adjacents (1545-1700) ”” donne les détails suivants sur ce père récollet :

‘ Chrétien LeClercq est né dans la province d'Artois et entra de bonne heure chez les Récollets. Ces religieux ayant enfin obtenu en 1669, par les instances de M. Talon, un édit qui leur permettait de revenir dans la Nouvelle-France, ils y envoyèrent le 15 juillet suivant quatre d’entre eux qui par suite d’un naufrage sur les côtes du Portugal, ne purent reprendre leur voyage qu’au mois de Mai de l’année suivante: mais ce ne fut qu’en 1675 que le P. LeClercq, alors jeun novice, partit pourle Canada. Ilresta cinq ans dans la Gaspésie, dont il nous a laissé une description. Après un voyage en France il fut envoyé à Montréal en 1682 pour y diriger une mission et y étabiir une église. En 1690 le P. LeClerca revint en France, où il reinplit jusqu’à sa mort les fonctions de gardien du couvent de Lens, ou de Supérieur de son ordre. Paquet dit dansses Mémoires qu’il mourut en 1695, mais Hennepin dans la préface de son ‘* Nouveau Voyage,” publié en 1699, le nomme ‘‘ Définiteur actuel des Récollets d'Artois. ”?

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vent impétueux les culbuta et les ensevelit dans cet horrible abîme, à la réserve cependant de quelques hommes et de quelques femmes qui avaient été les plus vertueux et les meilleurs des sauvages. Dieu vint alors les consoler de la mort de leurs parents et de leurs amis, puis les laissa vivre sur la terre dans une grande et heureuse tranquillité, leur donnant avec cela toute l'adresse et l’industrie nécessaire pour prendre des castors et des orignaux, autant qu’ils en avaient besoin pour subsistance.”?

Portés à la poésie par la nature même de leurs traditions, il ne faut pas s’étonner si les peuplades du Miramichi et de la Gaspésie touchaient hardiment aux choses qui parlaient à l’imagination. Le père récollet LeClercq se plaisait à écrire que leur langue “ne sortait pas de l’estomac comme celle de Hurons,des Suisses et qu’elle était très imagée.”’ Un de ces sauvages voulant un jour expliquer à M. Ferland comment il se faisait que la rivière Nipissiguit était aussi sinueuse, lui raconta l’histoire suivante :

—Le grand esprit faisait chaudière sur le cap. Il venait de prendre une grosse anguille et s’apprêtait à l’'écorcher, lorsqu'elle glissa entre ses doigts, tomba dans le bassin, et en s’enfuyant vers la mer, creusa dans le limon le chenal étroit et tortueux qui cause tant d’ennui aux pilotes.

En parlant des saisons, le Gaspésien disait que le printemps était venu ‘‘ lorsque les feuilles commencent à pousser, que les outardes paraissent, que les faons d’orignaux sont d’une certaine grandeur dans le ventre de leur mère, et que les loups-marins font leurs petits,”!

on a di 2 LE

S'il voulait parler de l'été, il désignait cette époque en disant que c'était celle où ‘‘ les saumons remontent les rivières et que les outardes quittent leurs plumes :”? l’automne était ‘la saison où le gibier retourne du nord au midi” et l’hiver celle ‘‘ où les oursse retirent dans le creux des arbres.”?

Un jour, un de leur chef, après avoir admiré le travail d’une colonie de castors, finit néanmoins par leur tirer r.1 coup de fusil :

—-Les castors ont de l’esprit, disait-il, en ramassant son gibier ; ils sont une nation à part et je cesserais de leur faire la guerre s’ils parlaient un tant soit peu pour m'apprendre s’ils sont véritablement mes amis ou mes ennemis.

Dans leur langue, la grande et la petite Ourse portaient le même nom que leur donne chez nous l’astronomie ; mais ils ajoutaient que ‘les trois gardes de l'Etoile du Nord sont trois sauvages qui s’embarquèrent un jour dans un canot pour surprendre ces ours du firmament, et que par malheur ils n’ont pu, jusqu’à ce jour, les rejoindre.

Seule la tradition de la croix distinguait les peuplades du Miramichi des autres tribus de l'Amérique ; car il faut l'avouer, leurs mœurs étaient semblables à celles des nations voisines. Comme la plupart d’entre elles, les Porte-Croix étaient volages, malpropres, dissimulés, moqueurs, portés au suicide par la moindre contrariété, un tant soit peu ingrats, très-hospitaliers, doux et paisibles pendant la paix, cruels à l'extrême durant la guerre, et superstitieux en tout temps. Une

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de leurs sauvagesses qui avait été baptisée, vécut fort longtemps, menant dans les bois une vie de recluse et mourut à l’âge de 114 ans, laissant derrière elle une grande réputation d’ascétisme. Quand on ouvrit son ouigouam et qu’on voulut voir les objets de sa dévotion, on n’y trouva qu’un roi de cœur, le pied d’un verre et uné médaille qu’elle adorait avec tant de respect, dit un père récollet, ‘qu’elle se prosternait devant ces bagatelles comme devant ses Divinités.”

Les idées des Porte-Croix sur la vie future étaient de ces plus curieuses. Ecoutez plutôt ce véritable conte bleu que nous entendimes dans le petit salon du Vapoléon III. Inutile d'ajouter qu'Agénor Gravel avait la parole.

—Il est bon de vous dire, mes amis, nous assura-til gravement, qu'en ces temps, le grand chef des Porte-Croix venait de perdre son fils unique. La chasse au castor, la pêche au loup-marin, les expéditions où se levaient les chevelures, tout avait été essayé pour chasser sa douleur, mais en vain : rien ne pouvait distraire ce guerrier de son noir chagrin. Nuit et jour une idée fixe l’obsédait : revoir son fils. Or le pays des âmes n’était séparé du sien ‘‘ que par le trajet d’un étang de quarante à cinquante lieues qu’on traversait facilement à gué.”” Il se décida donc à y aller, et voici le fidèle récit qu’une des chroniques du temps nous fit de ce mémorable voyage.

Agénor Gravel plongea alors la main dans ce fameux sac où était déjà le récit des tribulations de l’amiral Walker et bien d’autres choses encore, puis en tira la relation de la Gaspésie par le P. Chrétien Leclercq, et

nous lut le passage suivant, en ayant soin de s’arrêter de temps à autre pour le commenter et y mettre l’action du dialogue.

—“‘ Le chef des Porte-Croix n’eut pas beaucoup de peine à persuader ce voyage à des gens qui ne demandaient pas mieux que de l’entreprendre, et ils se trouvèrent bientôt en état de partir et de commencer cette course périlleuse qui fait encore aujourd’hui l’étonnement de toute la nation Gaspésienne. Ces voyageurs s'étant munis de tous les vivres qui leur étaient nécessaires, et armés de leurs arcs, flèches, carquois, cassetêtes, ainsi que de plusieurs perches de neuf à dix pieds de hauteur, se mirent à l’eau, et marchèrent à grandes journées, avec beaucoup de peines et de fatigues. Le soir étant venu, ils piquèrent dans le sable quelques-unes de leurs perches, pour en former une espèce de cabane, afin de s’y reposer durant la nuit ; ce qu’ils observèrent toujours dans la continuation de ce pénible voyage, jusqu’à ce que plusieurs d’entre eux étant morts de fatigues, les cinq ou six autres qui restaient en vie, arrivèrent heureusement au pays des âmes. Nos voyageurs furent surpris et consolés d'y voir en entrant, une infinité d’c prits d’orignaux, de castors, de raquettes qui voltigeaient agréablement devant leurs yeux, et qui, par je ne sais quel langage inconnu, finirent par leur faire comprendre qu'ils étaient au service de leurs pères. Mais au moment où ils s’extasiaient le plus durant ces merveilles, ils pensèrent mourir de frayeur ; s'étant approchés d’une cabane semblable à celles qu’ils avaient dans leur pays,

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ucoup de 1e demanils se trouncer cette i l’étonnevoyageurs jent nécesuois, CAsseneuf à dix archèrent à s et de fatians le sable former une ant la nuit ; inuation de aurs d’entre x autres qui au pays des onsolés d'y brignaux, de préablement quel langage bndre qu'ils moment où Iles, ils penbchés d’une ins leur pays

ils aperçurent un homme ou plutôt un géant armé d’une grosse massue, d’un arc, de flèches et d’un carquois.

—Qui que vous soyez, leur cria-t-il en les regardant avec des yeux étincelants de colère, diposez-vous à mourir, puisque vous avez eu la témérité de venir tout

vivant dans le pays des morts. Je suis le gouverneur des âmes.

‘6 Et il se disposait à les assommer, lorsque le pauvre chef songeant à son fils unique, le conjura plutôt par ses larmes et par ses soupirs que par ses paroles.

—‘ A la vérité, disait-il au géant, mon entreprise mérite les châtiments de ta juste colère, mais adoucis tes rigueurs en considération d’un père qui a eu trop de tendresse et d’inclination pour son enfant. Décoche contre lui toutes les flèches de ton carquois, accable-le par la pesanteur de ta massue, puisque tu es le maître absolu de la vie et de la mort ; mais s’ilte reste encore quelque sentiment de compassion pour les mortels, daigne accepter les présents que nous avons apportés

du pays des vivants et reçois nous au nombre detes amis.

‘ Les paroles soumises de ce père affligé touchèrent le cœur du gouverneur des âmes.

—Je te pardonne pour cette fois l'attentat que tu viens de commettre, dit-il au chef, et pour te marquer combien je suis sensible à ta douleur, je te donnerai avant ton départ l’âme de ton fils. Mais en attendant cette faveur extraordinaire, nous allons nous divertir et jouer ensemble une partie de Ledelstaganne. |

—AÀ ce qu’il paraît que c’est l’écarté de ces pays-là, interrompit Agénor, en regardant par-dessus son vieux bouquin pour voir si personne dormait.

—‘ Rassuré sur les intentions du géant, nos voyageurs mirent au jeu tout ce qu’ils avaient apporté de plus considérable de la Gaspésie ; à son tour le gouverneur, pour ne pas être en reste de politesse, joua ce qui servait de nourriture aux âmes, le blé-d’inde, le pétun et quelques fruits. La partie dura ainsi depuis le matin jusqu’au soir, mais les voyageurs demeurèrent ea victorieux. Ils gagnèrent ainsi ce qu’il y avait de plus + précieux dans le pays des âmes, la nourriture des morts, et résolurent de planter dans la Gaspésie le pétun et le blé-d’inde qui étaient devenus leur propriété, Pendant qu’ils jouaient ainsi, l’âme du fils du chef était invisiblement entré dans la Cabane. Sur le commandement du gouverneur, elle prit la forme d’une noix; celui-ci la roula alors dans ses mains, la serra Br étroitement dans un petit sac et la donna au chef Porte- Croix, en lui disant :

in sa

—‘* Retourne maintenant dans ton pays, et immédiatement après ton arrivée, étend le corps de ton fils dans une cabane faite exprès ; remets-lui alors son âme, et prends garde qu’il n’y ait aucune ouverture, car elle reviendrait en ce pays, qu’elle ne quitte qu'’avec une extrême répugnance.

‘ Le père reçut ce sac animé avec ”: plus grande joie, prit congé du gouverneur des âmes après avoir vu et examiné tout ce qu’il y avait de plus considérable dans ses domaines, et retourna joyeusement dans son

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En

DE TRIBORD A BABORD 309 pays, où il fit à la nation Gaspésienne un ample récit des merveilles qu’il avait vues. On ne saurait exprimer quels furent l’étonnement et la joie de ce peuple quand il apprit que l’âme du fils du chef avait été rapportée dans ce sac et que bientôt elle les instruirait elle-même de toutes ces choses, dès qu’elle serait remise en possession de son corps. L’impatience extrême où étaient les Gaspésiens d'apprendre des nouvelles de l’autre monde, les obligea de faire promptement une cabane pour y déposer le corps du fils. Leurs espérances cependant furent vaines ; car le chef ayant confié le sac aux soins d’une sauvagesse — afin d’assister et de danser plus librement aux festins publics qui se faisaient pour son heureux retour—cette femme eut la curiosité de l'ouvrir. L'âme en sortit aussitôt et retourna d’où elle était venue, emportant avec elle son secret.””

Ce récit nous avait ramenés vers les temps où peletonnés sur les genoux de nos grand’mères nous écoutions attentivement les histoires de la Zampe mervetlleuse et de Simbad le marin, entremèlées de ces doux contes de Perrault qui nous faisaient tant pâmer de

| joie on de frayeur. Autour de nous la brise berçait

le golfe assoupi, pendant que

Par les cieux endormis, comme de blanches voiles Qu'un souffle frais du vent gonfle et mène sans bruit, A leur poupe blafarde allumant des étoiles,

Les nuages pressés voyageaient dans la nuit (1).

(1) Louis de Laincel.—Poësie.

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De temps à autre la lune perçait à travers les nuées floconneuses. Elle inondait alors le steamer de sa lumière, et cette veillée se prêtait si admirablement au merveilleux, que nous aurions voulu entendre Gravel lire ainsi jusqu'au matin, mais le Vapoléon III venait de stopper. Une embarcation avait été mise à l’eau. Nous étions par le travers de Néguac. Il y avait là deux petites lumières à ravitailler et comme elles étaient sans intérêt pour nous, d’un commun accord nous nous décidâmes à quitter le pays des âmes pour celui des rêves, et nous allâmes attendre tranquillement dans nos cadres le moment où nous ferions escale à Tracadie.

Ce ne fut qu'après le déjeuner que nous vinmes jeter l’ancre en face de ce dernier endroit. Une grève sablonneuse s’étendait devant nous, et un côteau boisé courait tout le long de la berge, laissant échapper ça et là l’église, le lazaret et les maisons de Tracadie. Sur une petite presqu'ile était bâti le phare, tour blanche et carrée qui en ligne droite se trouve située à trois milles du village.

Une réputation sinistre s’attachait au lieu où nous venions de débarquer. Ici vivaient, souffraient et mouraient des malheureux attaqués par cette terrible maladie que l'écriture sainte a désignée sous le nom de la fille aînée de la mort; ici, la lèpre régnait en despote, et que de tristes plaintes, de sanglots incompris et d’agonies épouvantables ces rivages si sombres eux-mêmes, n’ont-ils pas entendus et n’ont-ils pas discrétement ensevelis sous leurs sables depuis bientôt trente ans !

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C'était dans le Miramichi que l’horrible fléau avait pris naissance. Par une nuit de tempête, il y a centdix-neuf ans, un vaisseau français, l’/naienne, parti de Morlaix, était venu se briser dans la Baie des Vents et bientôt les vagues rejetèrent sur le rivage des colis de marchandises et des coffres d’habillements qui avaient appartenu à l’équipage. On était alors dans les tristes temps de 1758 ; les transports envoyés au secours de l'Acadie venaient d’être capturés par les Anglais, à la hauteur de Louisbourg, et comme chacun manquait du nécessaire, on s’empressa de recueillir ces précieuses épaves, de se les distribuer et de s’en servir. Or, ce navire avait fait le commerce des échelles du Levant, et l'on appris plus tard qu’il avait séjourné à Smyrne. La contagion venait-elle de ces lointains parages et l'Orient envoyait-elle à l'occident le plus terrible de ses fléaux ? Nul ne peut répondre. Tout ce que l’on a appris, c’est que les symptômes de la lèpre commencèrent à se manifester quelques temps après le naufrage de l’Zndienne et qu’elle s’attaqua d’abord à ceux qui avaient porté les habits de l’équipage du navire perdu. Cette peste mystérieuse se propagea dès lors avec une telle rapidité qu’elle emporta bientôt une partie de la petite population de Beaubère abattue déjà par la famine et M. de Bellefeuille rapporte qu’en ces temps huit cents personnes périrent sous la doubie étreinte de la faim et de la lèpre (1}. La contagion finit par attendre M. de Beaubère, et aujourd’hui ces pestiférés

ue Vide l'excellent travail intitulé “‘Zes /épreux de l'Acadie” publié par

ne I. E. Lefebvre de Bellefeuille dans la Revue Canadienne du mois d’'Août

gisent à quelques milles de Newcastle, enterrés sous les gazons de la petite île à laquelle l’habitant anglais de ces paragesa laissé le nom du gentilhomme lépreux.

Après avoir exercé d'aussi rapides ravages la maladie sembla s'arrêter et tendre à disparaître. A peine mentionne-t-on par ci par là un cas isolé, mais en 1817 l'esprit public endormi commença à se remettre sur ses gardes, eten 1844 le mal avait repris de telles proportions, qu'un bureau médical nommé pour étudier les moyens de le prévenir en arriva à la conclusion. de séquestrer le fléau autant que possible, et ordonna la construction du lazaret de Sheldrake. On ne pouvait guère choisir un endroit moins convenable ; car c'était une île du Miramichi, basse, marécigeuse, et qui l’été était infestée par les moustiques. Une fois l'hôpital construit en cet endroit on se mit à la recherche des lépreux. Jadis, lorsqu’un cas de lèpre était constaté, l'église faisait venir le malheureux et au moment où on le séparait de ses concitoyens, elle prononçait sur lui les prières usitées pour le service des défunts, disait des messes pour le repos de son âme et pour compléter l'illusion jetait sur son corps une pelletée de terre (2). Sous Louis VII, des échafauds étaient en permanence à la porte des éprosies, et un valet du bourreau s’y tenait constamment, prêt à mettre à mort le lépreux assez imprudent pour franchir le seuil de cet endroit maudit. Il est vrai que les idées modernes ont réagi contre ces cruautés : le système de

(2) M. de Bellefeuille,

Trés sous nt anglais e lépreux.

la maladie Jeine menis en 1817 ttre SUT S€5 les proporétudier les clusion: de ordonna la ne pouvait ; car c'était et qui l’été ois l'hôpital herche des ait constaté, moment où pnonçait sur es défunts, me et pour ne pelletée uds étaient es, et un prêt à mettre chir le seuil e les idées e système de

DE TRIBORD A BAPORD 313

rigueur a disparu, mais la position de ces pauvres gens n’en resta pas moins terrible. ‘ Quel. 1’un étaitil atteint de la maladie, écrit un des gouverneurs du Nouveau-Brunswick, l'honorable M. Gordon, il lui fallait de gré ou de force s’arracher à sa famille; l'époux était enlevé à sa femme, la mère à ses enfants, les enfants à leurs parents, quels qu’ils fussent, aussitôt qu’on reconnaissait en eux les symptômes de la lèpre. On les forçait de dire adieu à tout ce qui leur était cher pour aller se confiner dans cette prison. Il est arrivé plusieurs fois que certains lépreux refusant de se rendre au lazaret, on les y trainait avec des cordes, comme des animaux, car personne ne voulait mettre la main sur EUX et même on les frappait à coups de bâton jusqu’à ce qu'ils entrassent.”” (1)

Ces terribles scènes de l’internement se renouvelèrent-elles, lorsqu’en 1847 on se décida à transporter le lieu du lazaret de Sheldrake à Tracadie ? La tradition est restée muette là-dessus, mais un homme qui a consacré les plus belles années de sa vie à donner les soins de son ministère à ces abandonnés, M. l’abbé Ferdinand Gauvreau, fait une triste peinture de la position des lépreux. ‘‘ Ce n’était pour eux que malpropreté à faire bondir le cœur, discorde, insubordination envers les autorités bienveillantes du gouvernement, divisions et querelles continuelles entre eux révoltes contre le chapelain ; la loi du plus Matin était en pleine force, et souvent l'oreille était blessée

(1) Wilderness journeys in New-Brunswick in nt A PA fs Eapieney . de Bellefeuille.

the Honorable Arthur Hamilton Gordon, traduction de

par d’horribles blasphêmes ; en un mot l’hôpital était devenu comme une caverne de voleurs et de bandits que le démon tenait enchaînés par toutes sortes de crimes, excepté le meurtre.” Repoussés de tous, n'ayant pour les contrôler qu’un prêtre dont ils blasphémaient l'autorité et des gardiens auxquels ils inspiraient de la répulsion, ces malheureux menaient une vie infernale, lorsque les portes de cet antre du crime et de la pourriture s’ouvrirent, pour laisser passer six courageuses filles de l’Hôtel-Dieu de Montréal. Ces religieuses avaient obtenu la permission de se cons: :rer aux soins du lazaret de Tracadie, et impressionnés par leur douceur, leur abnégation et leur dévouement, les lépreux comprirent alors que l’espérance et la paix venaient d’entrer chez eux, à la suite de ces saintes filles du cloître. Soumis par leur modestie, ils se résignèrent mieux à leur triste sort ; la concorde, les pratiques religieuses, la patience et l’abandon à la volonté de Dieu vinrent habiter le lazaret de Tracadie, et aujourd’hui le lépreux accomplit sans se plaindre la pénible mission qui lui est imposée ici-bas, l’apostolat de la souffrance. $

Que dire maintenant de cette épouvantable maladie? Gordon n'hésite pas à retrouver en elle l’éléphantiasis des Grecs, la véritable lèpre d'Orient. Capricieuse dans sa marche, chez les uns elle n’est pas héréditaire, chez d’autres elle se transmet par le simple contact. Hideuse, implacable dans son étreinte, la lèpre travaille longuement ceux chez qui elle inocule

son horrible virus. Elle corrompt leurs chairs, détruit

Re e ital était » bandits sortes de de tous, t ils blasels ils insnaient une antre du ur laisser | de Montmission de die, et imtion et leur que l’espéx, à la suite jar leur moste sort ; la patience et t habiter le eux accomqui lui est

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leurs facultés mentales, annihile leur sensibilité nerveuse, et quand elle les a torturés ainsi pendant d’interminables années, elle finit par les étouffer dans ses bras ulcéreux et court ailleurs se choisir d’autres victimes (1).

Il était temps de quitter ces parages maudits, et ce fut avec une satisfaction véritable que nous vimes le Napoléon III mettre le cap sur Shippegan, île inculte, longue d’à peu près vingt milles, et qui renferme un village de 1610 pêch:urs et un excellent havre près duquel le gouvernement a placé un phare. En route nous avions relevé la position de l’île de Pokemouche : le ministère de la marine désirait y ériger une lumière, et pendant que l'inspecteur était descendu à terre pour déterminer l’endroit où elle serait construite, nous fûmes hêlé par le capitaine Degrâce de l’Ave, vieil Acadien qui navigue en ces endroits depuis tantôt quarante ans, et qui nous assura que ce phare serait beaucoup plus utile s’il était mis à Poqueshoodie au lieu d’être placé sur la petite île mentionnée plus haut (2). Sur ces entrefaites, le vent s’était accentué de plus en plus, la mer grossissait, et comme la grève de Shippegan forme une barre qui court assez loin au large, nous eûmes quelques difficultés à regagner le vapeur. Par deux fois nous frappâmes à plat sur un

(1). Wide la piêce justificative intitulée : ‘* LA MALADIE DE TRACADIE.””

L'horrible fléau tend à disparaître; néanmoins la sœur Saint Jean de Goto la supérieure de l’Hôtel-Dieu de Saint-Joseph de Tracadie—c’est le nom du lazaret—m'écrivait dernièrement :

“—Nous n'avons en ce moment que quatorze lépreux au lazaret, sept hommes etsept femmes. Mais il y en a quelques cas au dehors.”

(2). Je donne ici l'opinion de ce vieux marin à titre Ge renseignement et pour ce qu'elle vaut.

sable dur comme pierre, mais notre quille était solide ; la vague, après nous avoir fait talonner violemment pendant quelques secondes, nous remettait en eau profonde, et ce ne fut pas sans danger que nous dîmes adieu à Shippegan pour courir sur Miscou.

Je ne voudrais pas paraître puéril et sembler faire de ce travail un livre de contes, mais en voyage on cueille avidement tout ce qu’on peut apprendre sur les pays que l’on parcourt. Que mes lecteurs n’aillent donc pas se mettre à rire sous cape lorsqu'ils sauront que l’île de Miscou était jadis hantée par un monstre épouvantable, à qui les sauvages de la côte avaient donné le nom de Gougou. Ces grands enfants de la nature faisaient des us et coutumes de ce fils de l’enfer un tableau si effrayant, que Champlain jugea à propos de noter dans ses Voyages, ce que les Indiens lui en avaient rapporté :

‘Il y a, disait-il, une chose étrange, digne de réciter, que plusieurs sauvages m’ont accusé être vraie; c’est que proche de la Baie des Chaleurs, tirant au Sud, est une île où fait résidence un monstre qui avait la forme d’une femme mais fort effroyable, et d’une telle grandeur qu’ils me disaient que le bout des mâts de notre vaisseau ne lui fût pas venu jusqu’à la ceinture, Ils le peignent grand: il a dévoré et dévore beaucoup de sauvages, lesquels il met dedans une grande poche, quand il peut les attrapper, puis les mange, et disaient ceux qui avaient évité le péril de cette malheureuse bête que sa poche était tellement grande qu’il y eût pu mettre notre vaisseau Ce monstre fait des

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bruits horribles devant cette île, que les sauvages appellent le Gougou et quand ils en parlent ce n’est qu'avec une peur si étrange qu’il ne se peut dire de plus et m'ont assuré plusieurs l’avoir vu. Même le sieur Prévert de Saint-Malo, en allant à la découverte des mines, m'a dit avoir passé si proche de la demeure de cette effroyable bête que lui et tous ceux de son vaisseau entendaient les sifflements étranges des bruits qu’elle faisait, et que les sauvages qu’il avait avec lui, lui dirent que c'était la même bête et avaient une telle peur qu’ils se cachaiïent de toute part, craignant qu’elle fût venue à eux pour les emporter.”?

—Je tiens, disait Champlain, en terminant cette description du Gougou par cette réflexion pleine de logique, que l’île soit la résidence de quelque diable qui les tourmente de cette façon.

Le Gougou ne fut pas longtemps maître de ces parages. Quelques Français qui avaient plutôt l'esprit tourné au positif qu’au merveilleux, étant un jour passés par là, s'apercurent que Miscou était admirablement située pour la pêche de la morue. M. de la . Ralde, plus tard général de la flotte du Canada, vint y habiter, exploita ses eaux, y fit la traite et y entretenait des pinasses qui donnaient la chasse aux Basques. Ces derniers, gens de peu de foi, couraient la côte, et ‘tout en achetant des fourrures semaient parmi les sauvages une foule de préjugés contre les Français.”’ Mais les Basques ne sont pas hommes à s’intimider facilement. Un jour, le capitaine Gallois, parti avec

la consigne de faire observer ici les ordres du roi, fit

D rm en

rencontre du capitaine DuMay qui avait une mission semblable. Un navire basque était à l'ancre devant Miscou. L'occasion parut trop belle pour la manquer : on l’accosta. Tout l'équipage était à terre, à l’excep. tion d’un petit mousse et du capitaine Joannès Arnandel, de Saint Jean de-la-Luz. Avec pareille infériorité numérique il ne fallait pas songer à se défendre ; le pavillon fut amené. A quelques heures de là on entendit un bruit de rames ; c'était l’équipage de la prise qui revenait à bord. DuMay était prudent : il monta sur un des bastingages, annonça aux nouveaux arrivants la prise de leur capitaine et se préparait à leur servir un petit discours où il leur expliquerait tout le respect qu’ils devaient aux ordres du roi, lorsqu’un des Basques l’interrompit :

—Basta! pas tant de phrases. Notre capitaine est un pas grand chose que nous remplacerons par le petit mousse du bord.

—Vous avez tort de parler si désavantageusement de votre supérieur, se hâta de reprendre DuMay qui voyait dans ce commencement de phrase une magni-

. fique transition pour arriver au respect dû aux ordres

royaux.

Les Basques ont la tête près du bonnet ; c’est Cham-

plain qui nous l’assure, et ceux-ci ennuyés par ces belles phrases, montent à l’abordage ‘‘ gagnent le bas du navire, se saisissent de quelques piques et mousquets qui n'avaient pas été trouvés par DuMay et Gallois et avec ces armes se défendent et attaquent si courageusement, ’” que les envahisseurs sont contraints de sauter dans leurs chaloupes. Mais une fois échauffés, ces

Le mission re devant manquer :

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DE TRIBORD A BABORD 319 gens-là ne s'arrêtent plus, et déjà ils s'étaient mis à la poursuite de DuMay, lorsque celui-ci craignant pour sa vie, fit monter Arnandel sur le pont, en le conjurant de calmer ses hommes. Ce dernier s’avança vers eux, leva les deux mains ensemble comme s’il voulait prendre la position d’un suppliant, et terminant son geste par une plonge splendide au fond de la mer, se mit à tailler une coupe dans la direction de son navire qui, vingt minutes après, était sous voile et courait canonner DuMay, le menaçant de le couler à fond s’il ne lui renvoyait ‘‘non-seulement toutes les armes et munitions qu'il lui avait prises, mais encore celles de son propre vaisseau. ’?

On ne se serait guère attendu à pareille tournure, et pourtant c’est ainsi, ajoute philosophiquement Champlain en commentant cet épisode, que ‘‘ tel se trouve pris par celui qu’il venait de prendre.”’

Jadis, l’île où nous étions jouissait d’une grande importance et donnait son nom au district de Miscou qui comprenait toutes les tribus de la Gaspésie, du Miramichi et du Nipissiguit. De la Ralde y avait commandé ainsi que Desdames, et Denys y tenait une habitation où il avait fait planter ‘‘ force pêches ou autres fruits à noyaux qui y vinrent à merveille, ainsi que la vigne qui réussit admirablement,’” mais les dissentions des petits seigneurs de l’ Acadie se frayèrent un chemin jusqu'ici, et une journée suffit à d’Aulnay de Charnisay pour saccager toutes ces bonnes choses, que ‘‘ le gouverneur lieutenant général pour le roi sur ces costes ”” décrit si complaisamment dans son livre.

Le travail et la pêche avaient fait alors de Miscou un endroit que tout le monde connaissait dans la colonie. Pendant la belle saison un navire—l’ Ange Gardien—faisait un service régulier entre cet île et Québec. L'été se passait à pêcher et à faire la traite ; puis à l’automne les équipages regagnaient les côtes de France, emportant avec eux ces cargaisons de morue qui revenaient l’année suivante pour être mangées à Québec, car disent les relations du temps, ‘‘ nous n'avons pas encore assez d'hommes en cette ville pour descendre à cette pêche.” L'hiver, Miscou reprenait son aspect triste et solitaire ; elle n’était plus habitée que par une poignée d'hommes qui veillaient à la garde des bâtisses, et souvent, pendant les longues nuits de décembre, ces malheureux eûrent à lutter contre un ennemi encore plus à craindre que l’ennui. Champlain nous a conservé le souvenir du terrible hiver de 1627, où de novembre jusqu’à la fin d'avril, il tomba sur Miscou huit pieds de neige. Cette année là, M. de la Ralde avait laissé quelques Français hiverner dans l’île pour traiter un reste de marchandises qu’il ne voulut pas rapporter en France, mais les gardiens faillirent tous mourir du mal de terre. L'année suivante ne fut guère plus heureuse pour l'établissement de Miscou.Un matin, la Vicaille, commandée par le capitaine David Kertk qui montait faire le siége de Québec, vint s’embosser par le travers de l’île, et se saisir de la ‘ Maison et de toutes les chaloupes et pinasses de cette côte.” Remise aux Français en même temps que Québec, Miscou revit ses jours de prospérité revenir avec la compagnie des ‘‘ Cent Associés ”” dont la flotte faisait la traite et

> Miscou - dans la —|l’ Ange cet île et la traite ; les côtes de morue nangées à s, ‘‘ nous ville pour 1 reprenait lus habitée t à la garde > nuits de contre un Champlain er de 1627, tomba sur à, M. de la er dans l’île il ne voulut hillirent tous ne fut guère u.Un matin, David Kertk s’embosser aison et de '’ Remise bec, Miscou h compagnie it la traite et

DE TRIBORD A BABORD 321 pêchait le poisson de Sainte Anne du Cap Breton jusqu’à Tadoussac. Ce commerce et ce mouvement avaient engagé les Jésuites à fonder en 1635 la résidence de Saint Charles, en l’île Saint Louis de Miscou. Grand nombre de sauvages venaient ici chaque année porter leurs pelleteries, et c'était de là que leurs flottilles de canots partaient pour faire la guerre à la nation des Bersimis sur la côte nord ; c’était encore là qu’ils accouraient se réfugier lorsque la peur de l’Iroquois s'emparait d’eux. Une abondante moisson d’âmes pouvait se faire au milieu de tous ces rassemblements, et les courageux missionnaires se mirent aussitôt à l’œuvre. Les pères Charles Turgis et Charles du Marché y furent envoyés pour administrer les sacrements à vingt-trois Français qui devaient jeter les fondements de l'habitation, mais ‘‘les souffrances furent quasi l'unique occupation de tous ces pauvres gens, raconte la relation de 1647. La maladie les terrassa et la mort en enleva une grande partie. Le P. du Marché fut contraint de repasser en France ; le P. Turgis résista quelque temps, consolant les uns, écoutant les confessions, fortifiant les autres par l’Eucharistie et l’Extrème- Onction, enterrant les morts. Mais enfin le travail et le mauvais air qu’il prenait auprès de ces pauvres languissants le jetta par terre aussi bien que les autres ; si fallait-il combattre jusqu’au dernier soupir. Ilse fait porter contre les malades et auprès des mourants, les anime et les fortifie, les encourage et après avoir enterré le capitaine, le commis et le chirurgien,

en un mot tous les officiers et huit ou neuf autres personnes de travail, il y mourut lui-même, ne laissant

plus qu’un malade à la mort, qu’il disposa saintement à ce passage devant que de rendre l’esprit.”? (1)

C’est ainsi que vivent, luttent et meurent les soldats du Christ. Ils passent sur la terre en ne semant que la paix et le dévouement, et plus d’un grand de ce monde pourrait venir demander à la tombe du saint missionnaire de Miscou le secret de la véritable gloire.

Dès que la nouvelle de cette mort parvint à Québec, |

les PP. Jacques de la Place et Nicholas Gondoin furent é

envoyés pour continuer l’œuvre du P. Turgis. Ils n

4 trouvèrent ‘‘ l'habitation toute désolée, les sauvages si touchés de compassion tiraient les morts de leurs lits p

pour leur donner sépulture, les Français n’ayant pas m

la force de le faire. D’autres plus méchants et bar- se

bares, voyant tout le monde abattu, voulaient piller à

le magasin ; mais l’effort et l’adresse des réchappés LE qui avaient plus de mine, comme on dit, que de jeu, en les en empêchèrent.”” D’après les relations des Jésuites, DER la mission de Miscou était des plus pénibles. ‘Le au à ie | Père Gondoin, assurent-elles, fut contraint de la de nu quitter ; le P. Claude Quentin y perdit la santé, après qu avoir enseveli un jeune garçon qui l’assistait: le P. Jean Dolbeau y devint perclus de tous ses membres, et comme on le reportait en France pour trouver un air plus doux, il rencontra en chemin le paradis, et le feu s'étant pris dans les poudres du vaisseau, l’envoya dans le ciel.”’ Il n’y eut que le P. André Richard et le vas

étai

P. de Lyonne qui purent résister au climat ‘‘et y jeter LE

(x) Vide. Relation des Jésuites de 1637.

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es soldats nt que la ce monde t missionire.

à Québec, loin furent urgis. Ils s sauvages le leurs lits n'ayant pas ants et baraient piller s réchappés que de jeu, des Jésuites, bles. ‘‘Le aint de la santé, après stait: le P.

membres, et buver un air dis, et le feu Au, l’envoya Richard et le t'‘‘ety jeter

les fondements d’une petite église’? qui fut assez

longtemps prospère, mais finit par disparaître lors de l'abandon de l’île.

Aujourd’hui Miscou compte à peine une dizaine de familles qui vivottent pauvrement du produit de leur pêche et s'occupent à récolter le foin sauvage qui abonde sur ses grèves. L'île a sept lieues de tour et garde toujours l’aspect triste et désolé qu'elle avait du temps des Jésuites. ‘Le sol n’en est pas bon, écrivait un de ces derniers à son supérieur: les eaux n’y sont pas saines, les bois n’y sont ni si grands ni si beaux qu’en la terre ferme, mais elle abonde en perdrix et en lièvres, et il y avait autrefois des élans, mais on les a tous exterminés ” (1). Remarquable par ses immenses prairies que les eaux du golfe couvrent à leur montant, Miscou est un endroit célèbre par ses chasses. Ce ne sont, au dire de Denys, ‘‘ que des marécages tous pleins de brandes : quand on marche là-dessus, on fait tout trembler à plus de cinquante pas autour de soi, et c’est là que l’on trouve des grues, des oies blanches et des grives comme en France et que les outardes vont faire leurs petits et se déplumer pendant le printemps.’”’ En explorant cette côte, Denys y fit une curieuse découverte. ‘A quelques deux cents pas de la grève il sort du fond de la mer un bouillon d’eau douce gros comme les deux poings

[1] A peu près vers l'époque où ce Jésuite écrivait, Miscou avait été ravagé par un incendie, ce qui explique la pauvteté de ses bois. Cet accident était arrivé, au dire de Denys, ‘‘ par le hasard d’un canonnier qui faisant sécher ses poudres a Miscou y mit le feu en prenant du tabac, et ce feu ayant mis en cendres une bonne partie du bois de l’île fit que l’année suivente il n’y avait point de morue a la côte, en sorte que les pêcheurs furent obligés d’aller chercher du poisson ailleurs.”

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