II] LE DÉSASTRE DE L'AMIRAL HOLBOURNE
La relation de ce désastre est rarissime : elle fait partie de la belle bibliothèque américaine de M. Arthur Dansereau ; ce dernier a bien voulu me permettre de publier ce document,
RELATION du désastre arrivé à la flotte anglaise commandée par l'amiral Holbourne, avss le détail des vaisseaux démâtés et coulés à fond, et du nombre considérable d'officiers, soldats et matelots qui ont péri par la furieuse tempête arrivée le 24 septembre 1757.
— De Londres, le 6 Novembre 1757. —
La ville de Londres, déjà abattue par les pertes qu’elle fait de tous côtés, vient d’être plongée dans une grande consternation par
la nouvelle du désastre affreux arrivé à l’escadre commandée par l'amiral Holbourne qui croisait dans les mers de l'Amérique Septentrionale, et qui avait ordre de faire une descente à Louisbourg.
Le chevalier Charles Hardy et le chef d’escadre Holmes sont arrivés à Plymouth avec l’Invincible de 74 pièces de canons, le Grafton de 70, le Devonshire de 66, le Capitaine de 64, le Sunderland, le Wingtsor et l’ Aigle de 60. La vue de ces vaisseaux battus par la tempête, désamparés de leurs mâts et de leurs canons, attristait les spectateurs ; le port de Plymouth était rempli de personnes affligées, que la crainte d’avoir perdu le reste de la flotte, sur laquelle étaient leurs parents et leurs amis, remplissait de trouble et d’agitation.
L'on à appris par ces vaisseaux que l'amiral Holbourne croisant le 24 septembre dernier à la hauteur de Louisbourg dans le dessein d’y tenter une descente, y envoya une chaloupe de guerre pour la reconnaître. Cette chaloupe rapporta qu’il y avait dans le port dix-sept vaisseaux de ligne et plusieurs frégates. L’escadre anglaise attendait les ordres de l'amiral ; quand, le lendemain, 25, il s’éleva une affreuse tempête qui poussa la flotte à une demi-lieue des rochers de Louisbourg ; elle aurait été totalement submergée, si le vent, qui était au sud-est, n'eut tourné tout à coup au sudouest. Dans ce furieux ouragan, les vaisseaux, élevés jusqu'aux nuées par la fureur des vagues, retombaient au même instant avec violence, et faisaient craindre à leurs équipages éperdus d’être pour jamais ensevelis dans les abîmes de la mer. Déjà les matelots, désespérant de leur salut, abandonnaient la manœuvre ; le désordre était général et semblait annoncer une mort prochaine. Les pilotes, alarmés des coups de talon de leurs vaisseaux, attendaient le fatal instant de les voir s’entr’ouvrir sous leurs pieds ; obligés d'abandonner leurs gouvernails qui leur devenaient inutiles, ils flottaient entre la crainte d’être brisés sur les rochers ou par le choc de quelques autres vaisseaux de la flotte. La plupart furent obligés de couper leurs mâts et de jeter leurs canons à la mer pour soulager leur navire. Mais ce fut en vain que le vaisseau de guerre le Nassau voulut lutter contre la fureur des eaux et des
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vents mutiz.és ; mâts, canons, provisions de guerre, tout avait été jeté à la mer pour soulager ce vaisseau. L'eau y entrait de tous côtés ; les pompes deviennent sans effet ; on voyait les officiers, soldats et matelots à genoux sur le tillac, les cheveux hérissés par la terreur d’un danger si éminent, qui tendaient les mains au ciel, et demandaient en même temps du secours aux autres vaisseaux dont ils étaient entourés ; mais ceux-ci, tourmentés par la même tempête, virent périr à leurs yeux leurs amis et leurs porents sans pouvoir leur envoyer aucun secours ; tout à coup le vaisseau s'enfonça et disparut pour toujours.
La tempête a battu l’escadre anglaise pendant onze jours et l’a dispersée. On est dans l'inquiétude de plusieurs vaisseaux dont on n’a pas encore de nouvelles. On appréhende encore la rencontre des vaisseaux français, qui ne manqueraient pas de profiter de l’occasior. que la fortune leur présenterait.
Permis d'imprimer, à la charge d’enrégistrement à la chambre syndicale, ce 22 Novembre 1757.