L'ORDRE DU BON TEMPS
Lescarbot avait été avocat au Parlement de Paris. Il naquit à Vervins et sa famille, qui était de noblesse de robe mais très. pauvre, lui fit donner de l'instruction. D’humeur gaie et facile, Lescarbot tournait assez gentiment le vers, et se montrait partout plein de zèle et de bons sens, joignant à des vues larges une conversation enjouée et spirituelle. Les historiens qui ont écrit sur les commencements de la Nouvelle-France font grand cas de ses ouvrages, et Garneau disait que ‘* cet homme très-instruit fut le premier à indiquer les vrais moyens de donner à un établissement de ce genre une base durable. 11 représenta que la culture de la terre était la seule garantie du succès ; qu’il fallait s’y attacher particulièrement, et donna lui-même l’exemple aux colons.” ‘ I] animait les uns, dit à son tour Charlevoix, piquait les autres d'honneur, se faisait aimer de tous et ne s’épargnait lui-même en rien. Il inventait tous les jours quelque chose de nouveau pour l'utilité publique, et jamais l’on ne comprit mieux de quelle ressource peut être dans un nouvel établissement un esprit cultivé par l’étude, que le zèle de l'Etat engage à se servir de ses connaissances et de ses réflexions. (est à lui que nous sommes redevables des meilleurs mémoires que nous ayons de ce qui s’est passé sous ses yeux, et d’une histoire de la Floride française. L'on y voit un auteur exact et jndicieux, un homme qui a des vues et qui eût été aussi capable d'établir une colonie que d’en écrire l'histoire.” Nature originale et pieuse toute à la fois, Lescarbot disait de l’œuvre de Poutrincourt qu’il n'avait pas comparé ses perils à ceux d'Ulysse et d’Enée, de peur de souiller une sainte entreprise au contact du paganisme. Les ouvrages de Lescarbot
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ont eu de la vogue dans le temps, et furent traduits en allemand et en anglais. Cet esprit fin et pratique tout à la fois, raconte ainsi comment se passait le temps au fond des bois de l’Acadie.
‘Je dirai que pour nous tenir joyeusement et nettement, quant aux vivres, fut établi un Ordre en la Table du dit Sieur de Poutrincourt, qui fut nommé l'Ordre de Bon-Temps, mis premièrement en avant par Champlain, suivant le quel ceux d’icelle table étaient Maîtres-d’hotel chacun à son tour, qui était en quinze jours qu’une fois. Or, avait-il le soin de faire que nous fussions bien et honorablement traités. Ce qui fut si bien observé que, quoique les gourmans de deça nous disent souvent que À nous n'avions point la rue aux Ours de Paris, nous y avons fait ordinairement aussi bonne chère que nous saurions faire en cette rue aux Ours, et à moins de frais. Car il n’y avait que celui qui deux jours devant que son tour vint ne fut soigneux d’aHer à la chasse, ou à la pécherie, et n’apportât quelque chose de rare, outre ce qui était de notre ordinaire. Si bien que jamais au déjeuner nous n'avons manqué de saucepiquets de chair ou de poisson ; et au repas du midi et du soir encore moins ; car c'était le grand festin, là où l’Architriclin, ou Maitre-d’hôtel, ayant fait préparer toutes choses au cuisinier, marchait la serviette sur l'épaule, le bâton d'office en main, le collier de l'Ordre au cou, et tous ceux d’icelui Ordre après lui portant chacun son plat. Le même était au dessert, non toutefois avec tant de suite, Et au soir avant rendre Grâce à Dieu, il resignait le collier de l'Ordre, avec un verre du vin à son successeur en la charge, et buvaient l’un à l’autre.” Lescarbot, Livre vi, ch. XVI.