‹ De tribus impostoribus, M.D.IICChapitre 4 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

Opinions de quelques critiques modernes au sujet du Liber de tribus Impostoribus.

Un des écrivains qui ont manié avec le plus de bonheur les ressources de la langue française, un bibliophile fervent, Ch. Nodier, a, dans ses Questions de littérature légale (1828), résumé judicieusement ce au'on sait, ou plutôt ce qu'on ne sait pas à l'é^aru du fameux et introuvable traité qui fait l'objet de nos recherches :

« Le titre seul avait existé durant des siècles ; un mot d'un prince célèbre en avait pu fournir l'idée , mais aucune plume ne dut en hasarder l'exécution à une époque où pareille liberté aurait été par trop dangereuse. Sur le bruit aui s'en était répandu dans une classe de gens de lettres, on lui prêta une réalité impossible ; on alla jusqu'à nommer les imprimeurs qui l'avaient publié et qui donnèrent quelque lieu à cette accusation comme incrédules et comme gens habiles, les Wechel entre autres ; mais ce fut sans étayer cette opinion d'aucune autorité suffisante. Que penser alors des exemplaires de ce traité qui sont actuellement connus et dont la date se rapporte assez bien à l'époque où il a dû paraître, suivant toutes les hypothèses? Cette découverte ne détruit-elle pas les raisonnements les plus spécieux, et reste-tfl quelque chose à dire contre l'existence d'un livre qui se reproduit dans plusieurs catalogues de suite ?

*< Ce problème exige une solution double. Oui, il existe un traité De tribus Impostoribus^ dont les exemplaires sont extrêmement rares; non, le traité De tribus Impostoribus, qui a occupé les bibliolo§ues du dix-septieme siècle, n existe pas. »

Nodier ajoute qu'il a possédé dans son enfance

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un exemplaire de ce livre entièrement conforme à la description qu'on donne de ceux qui ont passé dans les ventes : c'était un petit in-8° de 46 pages et deux pour le frontispice, imprimé en saint-augustin romain sur un papier de très-peu de consistance, vieux, brun et peut-être un peu bistré ; il portait sans autre indication la date de 1598, que certains bibliographes ont regardée, à cause de l'apparence moderne de l'impression, comme figurant celle de 1698. 11 n'est peut-être pas plus de cette dernière que de l'autre, quoiqu'il y ait bien quelque raison pour que la supposition en ait lieu à cette époque. La reine Christine de Suède avait offert, quelques années auparavant, trente mille livres à quiconque pourrait lui en

f>rocurer un exemplaire, et c'était un motif d'émuation très-capable d'exciter l'industrie des éditeurs. Ensuite , la liberté d'esprit, et en certains

Eays celle de la presse, étaient alors à leur comle. La Hollande et l'Allemagne regorgeaient de hardis réfugiés pour qui ce travail aurait été un jeu, et l'impression de ce livre n'aurait pas alors offert beaucoup plus d'obstacles que celle des audacieuses théories de Hobbes et de Spinosa.

Il est bien certain cependant que le traité De tribus Impostorïbus ne fut jamais livré à la reine Christine, et il est malaisé de croire que s'il eût été imprimé dès lors au plus petit nombre possible d'exemplaires, il n'en fût pas parvenu quelque chose à La Monnoye, dont la dissertation n'a dû paraître que quelques années après.

Commentaussi expliquer que ce livre ait échappé aux recherches des savants et laborieux bibliographes du dix-huitième siècle, des Prosper Marchand, des Sallengre, des David Clément, des Bauer, des Vogt, des De Bure, et de tant d'autres, et qu'il ne se soit rencontré dans aucune de ces immenses et curieuses bibliothèques dont nous avons les catalogues ?

Il passe pour certain en Allemagne, il a été affirme dans divers ouvrages (la Bibliotheca histo-

riœ litterarke selecta de Jugler, t. III, p. U>65) que le volume de 46 pages ayant la date de mdiic a été imprimé en 1753 aux frais et par les soins d'un libraire de Vienne, Straub; il en vendit quelques exemplaires au prix de 20 pièces d'or et plus, et il fut pour ce fait jeté et longtemps détenu dans les prisons de Brunswick.

Si l'édition supposée du seizième siècle était, réelle, et qu'on pût l'attribuer à Dolet, à Henri Estienne, et même à Postel, elle joindrait alors au mérite d'une rareté extraordinaire quelques autres avantages, particulièrement celui de nous conserver les sentiments d'un écrivain distingué, et celui de résoudre une question de bibliographie très -célèbre.

f M. le marquis du Roure, Analecta biblion, t . I, p. 422, analyse l'écrit daté de 1598, d'après une copie faite par un laborieux bibliographe, l'abbé Mercier de Saint-Léger, copie qu'il possédait. 11 pense que La Monnoye, après avoir réfuté sans peine ce qu'avançait Arpe, sur l'autorité d'une anecdote puérile, est allé trop loin en niant l'existence d'un traité De tribus Impostoribus antérieur à 1716. « Quelle que « fût l'animosité de Frédéric II contre la puisce sance pontificale, il est ridicule de prêter à « cet empereur, ainsi qu'à son chancelier, un a ouvrage qu'aucune tête humaine n'aurait pu u concevoir en 1230, ouvrage où d'ailleurs la tou- « che moderne se trahit à chaque phrase. Cepen- « dant il faut bien accorder qu'un pareil livre a « pu exister vers 1553, comme rassurent Guilu laume Postel et le jésuite Richeomme sous le « nom de Florimond de Rémond. Comment, le »< monde érudit se fût-il mépris à ce point de cher- « cher partout l'auteur d'un livre qui n'eût pas «< existé, de l'attribuer tour à tour à Boccace, à « Servet, au Pogge, à l'Arétin et à tant d'autres ? « Quoi, tant de bruit pour rien ! tant de fumée « sans feu ! cela n'est pas possible. »

M. Renouard, possesseur d'un exemplaire dont

nous parlerons dans le paragraphe suivant, consacre, dans le Catalogue de la bibliothèque d'un amateur (1818, 1. 1, p. 119), une longue note à ce traité. Après avoir réfuté le récit trop légèrement admis dans le Dictionnaire des anonymes, et d'après lequel l'abbé Mercier de Saint- Léger aurait fabriqué ce livre, il ajoute : « Il est très-probable que ce livre a été imprimé ou à sa date de 1598, ou» ce que je croirais assez, dans le cours du siècle suivant. Au reste, ce tant précieux joyau, ce pamphlet de vingt louis n'est à considérer que comme rareté bibliographique. C'est une longue argumen- K tation en assez mauvais latin dans laquelle on veut prouver que Moïse et Mahomet, le premier surtout, étaient d'insignes imposteurs, que les livres des Juifs ne sont pas d'inspiration divine, même au témoignage de saint Paul, dont on rapporte plusieurs passages. Quant à Jésus-Christ, qui évidemment est le troisième que désigne l'intitulé du livre, on n'en dit cependant que peu de chose ; il semble que l'auteur n'ait pas osé. Une phrase reproche de pieuses fraudes à ceux qui ont établi la religion chrétienne sur les ruines du judaïsme, et cette phrase même parait entortillée à dessein D'un autre côté, on témoigne un grand respect pour l'Evangile. Enfin, c'est l'ouvrage d'un homme que sans doute on eût brûlé s'il avait avoué son livre, mais qui professe le déisme ^ et qui n'est ni plus ni moins impie aue beaucoup de gens de nos jours qui se croient les personnes les plus irréprochables en matière de religion. »

11 est à regretter que, limité sans doute par les exigences du cadre où il se renfermait, l'oracle de la bibliographie, l'auteur du Manuel du Libraire, n'ait consacré au traité en question qu'un court article où il réfute l'anecdote déjà combattue par M. Renouard, mais sans aborder aucunement les questions qui se présentent. Espérons que dans la cinquième éditiQn du Manuel, août la publication se poursuit en ce moment. M, J.-Ch. Brunet consacrera deux ou trois colonnes à la dis-

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cussiou d'un point obscur de la science des livres; nul ne peut mieux que lui y porter la lumière.

Ouvrages existant aujourd'hui et intitulés : Des

Trois Imposteurs.

f° Ouvrages en latin.

Une édition datée de mdiic (1598), petit in-8° de 46 pages, est Indiquée au Manuel du Libraire, 1er quel ajoute qu'on n'en çonnait avec certitude que trois exemplaires : celui porté au catalogue d'un célèbre amateur hollandais, Crevenna, dont la bibliothèque fut vendue en 1790 (1); celui qui, en 1784, à la vente du duc de La Vallière, fut payé 474 livres (2) (somme énorme à cette époque, où les livres rares étaient loin d'avoir la valeur qu'ils ont acquise depuis) ; enlin l'exemplaire de M. Renouard; ce dernier est indiqué, au Catalogue de la bibliothèque de cet amateur (18 18, 4 vol. in-8°), 1. 1, p. 118, comme ayant été acheté e i 1812, à la vente des liyresdu professeur Allamand, qui avait écrit en tète que ce volume lui avait été donné à Rotterdam en 1762 (3).

(1) Il paraît que cet exemplaire ne fut pas vendu , soit qu'il n'ait point paru aux enchères, soit qu'il ait été retiré. On ignore ce qu'il est devenu.

(2) Cet exemplaire, acheté par la Ribliothèque du roi, y est encore aujourd'hui, et nous donnons ici son texte même, rectifié au moyen de quelques variantes de l'édition deLeip zig que nous mettons entre crochets. L'exemplaire présente 21 lignes à la page et est exactement conforme à la description de ce volume faite par Nodier. V. p. 23 de la présente notice.

(3) En 1854, à la vente des livres de M. Renouard, le volume en question fût adjugé à 1U0 fr. (n° 186 du catalogue). M. le marquis Du Koure (bibliographe parfois peu exact) avance à tort que l'cxerapjaire La Vallière est cefui quj avait passé dans le cabinet Renouard,

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