‹ De Tripoli à TunisChapitre 12 sur 41 · LES K E T. K E N \ A H : IN PECHEUR · texte numérisé non relu

LES K E T. K E N \ A H : IN PECHEUR

caban à capuchon ou dans leur chemise de drap noir galonnée de blanc, des loudes et des balancelles remorquent des chapelets de barques. Elles pèchent... Et, du haut de leur tillac, les patrons inquiets surveillent le large d'où, pour fondre sur eux, accourent trop souvent, comme des oiseaux de proie, les Grecs et les Siciliens qui les pillent à coups de fusil.

Près de la côte, des lignes noirâtres décrivent, à fleur d'eau, des sinuosités arrondies ou anguleuses. Ce sont des canards et des hasors.

Très usités en Provence, les canards sont, disposés en rond,

,lls DE TKII'OLl A TUNIS.

des filets flottants sur lesquels tombent et se prennent les mulets (|iii bondissent pour franchir le cercle infernal dans lequel on les a enfermés.

Les luisitrs sont des claies de palmes fichées dans les hauts fonds et disposées en cher/ias, — en palissades compliquées, — dans lesquelles on pousse les poissons comme dans les madragues.

Ainsi que les Djerbiens, les Kerkenniens s'enrichissaient jadis en recueillant dans leurs récifs les murex dont on tirait la pourpre... La chimie et les révolutions ont, depuis longtemps, ruiné celle industrie royale.

Ni eau, ni terre, le sol plat de ces îles, qui servirent de refuge a Annibal et a Marins, est ymc vaste mosaïque de petites oasi>. d'étangs aux bords dénudes et changeants, de sbakhr' marécageuses, de plaines miroitantes de sel, de landes incultes ou se promènent les hérons, de lambeaux de terrain ou poussent péniblement des caroubiers, des oliviers et des vignes.

Sous l'autorité d'un cheik qui relève du khalifa de Sfax quatre mille Berbères aquatiques peuplent les Kerkennah et y vivent dans les bordjs de Mou-Amlah, d'El-Attaya, d'El-Abessya...

Le jour parait... Cette haute tour qui surgit, là-bas. dans les brumes argentées du matin, c'est Lella-Khadidja. Elle domine u\\ cap, — le ras Capoudiah, — qui sépare le golfe d'Hamamel de la Petite-Syrie... A sept heures, nous sommes en vue île Mehdia.

Encore une ville blanche ! Un dirait un immense goéland qui, étendanl des ailes verdâtres, arriverait à nous en rasant la surface radieuse des Ilots...

Des barques démâtées dorment sur le sable; crêtée d'un vieux mur, une petite l'alaise soutient la roule qui longe la plage; méditatifs comme des sphinx de bronze, des Arabes s'accroupissent sur des pans de ruines ci regardent le large; d'autres entrent dans les vagues et \ l'ont leurs ablutions, le visage vers la Mecque.

Mehdia qui, au xe siècle, lut fondée sur les restes d'une ville

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romaine et qu'habitenl aujourd'hui dix mille âmes tranquillement mécréantes, laisse la terre ferme aux jardins, aux palmiers, aux oliviers dont elle vil et se presse sur une presqu'île dont elle occupe la base... Ce n'est qu'un grand village arabe : ruelles sans pavé; maisons réduites au strict nécessaire el dont la porte unique est souvent doublée, a l'extérieur, d'une gracieuse portière en filet ; boutiques où se vendent des poteries bizarres et aux poulies desquelles i queue de thon se suspend

en amulette; marchands de couffes et de dattes qui abritent leurs misérables étalages sons des lentes lacérées; cafés dont la voûte hémisphérique se perce en pomme d'arrosoir, dont le sol est jonché de l'algue sèche qu'y a poussée le vent de mer.

Sous des arceaux enfumés, dans des taudis en coin h ce s cl 'outres, d'alcarazas, de pastèques pléthoriques, de melons anémiés, se terrent des tisserands... Habitués à être assis par terre et forcés de l'être comme nous, ils oui tourné la difficulté en creusant dans lé sol un trou dans lequel ils se blotissent. Ils on! ainsi à la portée de la main tous les objets épais autour d'eux. Et, avec des navettes d'os qui semblent dater de l'âge de la pierre, sur un métier dont les montants sont des troncs de palmier, dont les traverses grossières sont reliées par des lanières de peau, ils lissent les burnous épais, les manteaux bruns des femmes, les longues ceintures jaunes et rouges que ter-mine une cordelière. Près d'eux, un aide enroule les (ils el la laine sur des dévidoirs en roseaux ; un autre tresse des cordons de soie dont il a attaché le bout au gros orteil de son pied nu.

Près. du rivage s'élève un grand bâtiment blanc, ('.'est le bordj, — la forteresse, — qui avait, autrefois, la prétention de défendre Mehdia et qui ne sert plus guère aujourd'hui que de lieu de détention.

t'n passage voûté la traverse de part en part. Un cafetier occupe, selon l'usage, les niches creusées dans les parois de ce tunnel et les humeurs de cale y écoulent avec un sourire complaisant les hâbleries d'un tirailleur, enfant du pays qui,

devenu à peu près soldat français, leur raconte, avec les allures gouailleuses et débraillées d'un caporal faubourien, les péripéties de la campagne merveilleuse qu'il a faite en imagination.

La vieille et lourde porte de la prison met, sur ce corridor, son seuil formé d'une colonne antique que les passants usent du frottement de leurs sandales. Des fonctionnaires du bey feuillettent sous ses arceaux un gros livre d'écrou qui est, en même temps, un grand livre de comptes. Des gardes s'y tiennent qui ne diffèrent de leurs captifs ni par le costume, ni parla mine.

Dentelées de créneaux délabrés, quatre murailles entourent le petit préau qui forme le cœur de ce monument rébarbatif; des cellules donnent sur cette cour ; une citerne y ouvre la bouche au ras du sol; des décombres s'y entassent dans les coins; de vieux boulets de pierre y roulent, tombés on ne sait d'où, peutêtre lancés, il y a trois cents ans, par les basilics et par les couleuvrines de don Garcia de Toledo et de don Juan de Véga.

Et les prisonniers errent comme des âmes qui n'auraient pas une obole pour passer le Styx... Les uns s'abandonnent et gisent sur les gravats; les autres s'accroupissent sur des pierres, laissent, sur leurs genoux, pendre leurs mains tatouées de croissants emmanchés d'une croix et fixent devant eux des regards que ternit un morne découragement.

— Maktoub Rabbi! Dieu l'avait écrit! soupirent les plus résignes.

Et, tristement accotés aux murailles, ils tricotent des calottes blanches.

— Un prince! se disent-ils tous à votre vue. Et ils s'agitent, ils accourent, ils vous entourent, ils réclament, ils prient, ils supplient, ils implorent la liberté... Pauvres gens! Ils devaient payer au gouvernement, les uns le Kanoun, qui est une taxe sur les arbres, les autres 1' tchour\ qui est une dîme sur les céréales, ceux-ci la Mechia, qui est un droit sur les charrues, ceux-là la Médjba, qui est une impôt de capitation ou la M'radjas qui grève les jardins maraîchers. .. Le simoun a soufflé, les sauterelles sont venues, ils n'ont pul s'acquitter de leur dette

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et, coupables de pauvreté, ils demeureront ici jusqu'à ce que,

pour eux, leurs parents aient satisfait aux exigences du fisc.

Leur misère vous touche-t-elle ? Voulez-vous voir la reconnaissance se manifester de la façon la plus bruyante et la plus expansive? Vous avez à la poche la clef d'argent <pii ouvrira leur cachot. Vingt-cinq francs pour le plus criminel et les portes s'élargiront devant lui... 11 tombera alors à vos pieds, il baisera les pans de votre habit, puis il se lèvera, il secouera son burnous, il s'envolera comme un oiseau dont on a oublié de fermer la (âge et, à lire-d'ailes, il fuira vers ses campagnes lointaines, il fuira tant que, derrière lui, blanchiront les murs de la citadelle maudite.

Au fond du préau, derrière trois arcades isolées, — seul reste d'une galerie dont le plafond a disparu, — des hommes nous regardent à travers des judas grillés... C'est la cage des bêtes féroces! Ceux-là ont commis de véritables crimes. Ils attendent leur départ pour le bagne de Tunis ou la liberté définitive que, par la main du bourreau, leur donnera la mort, la grande libéral i iec.

Grossièrement taillée en gradins, une maçonnerie accolée à un mur conduit de la cour à la caserne qui la flanque, entassement irrégulier de salles dont les portes et les fenêtres s'ouvrent à tous les vents, de casemates que des meurtrières éclairent à travers des murailles épaisses, de corridors étroits. d'escaliers dont les marches sont des débris sculptés arrachés à des monuments d'autrefois. L'édifice est couronné de terrasses branlantes que couvre unf épaissi' couche de poussière. La luise râle avec de petits sifflements aigus sur les jusquiames et sur les belladones qui s'y dessèchent dans les crevasses; des boulets inutiles y traînent au pied des parapets disjoints; des canons en retrait d'emploi y gisent sur le liane, comme des cadavres de bronze ; des lézards gris s'y étirent au soleil... Et, l'âme ;illi ■istée de la vétusté, Aw deuil de toutes ces choses, de l'abandon désolé dans lequel elles finissent, on laisse son regard se perdre, songeur, sur les terrasses voisines où errent des femmes drapées comme des spectres; sur la ville qui se déroule mollement,

S FAX ET MEHDIA I-JH

blanche et mélancolique comme un champ de neige; sur des campagnes inconnues; sur l'immensité bleue de la mer qui sommeille...

Cette forteresse fut, — toujours en i SS i , — le siège el le prétexte de batailles tragi-comiques entre les Arabes des tribus qui accouraient pour défendre ceux de Mehdia et les Arabes de Mendia qui ne voulaient pas être défendus, (les derniers avaient eu gain de cause lorsque, disent les gens du pays que ce souvenir amuse encore, apparut notre Hotte. Compagnies de fusiliers, obusiers de montagnes, chaloupes armées en guerre, tout était prêt pour le débarquement... Un bateau se détachail cependant de la côte et voguait vers l'amiral. Il portail un Européen.

— Oh ! du canot! lit le factionnaire de la coupée. Le canot ne répondit pas. On le laissa venir.

Parlementaire ? demanda-t-on au brave ho ni me qui le montait. - Moi'.' Pas plus! répondit-il. Eh! je suis de -Marseille!... Seulement il y a quarante ans que je fais ici les peaux et éponges et je n'ai jamais vu de cuirassé. Alors...

— Oh! du canot! hélait encore la sentinelle. Une nouvelle barque arrivait à force de rames.

— Votre patente.' cria d'en lias son passager. Je suis le raïs, le capitaine de la Santé.

I "n coi h m créa nt! Un agent sanitaire !... Cela ne poux ait se passer ainsi! Et, tout de même, on envoya a terre les matelots qui devaient prendre possession des forts. Les Mehdiotes les attendaient sur la plage... avec des poulets, du couscous et des dalles. Ils axaient peur, les pauvres! Ils voulaient attendrir nos hommes. Il n'en Faut pas tant pour toucher le cœur de Mathurin ! '. . . Et, dans ce combat de comédie, les éclats de rire remplacèrent ceux de la fusillade.

Si la marine était en gaieté, l'armée éprouvait, en même temps, une déception aussi réjouissante. Elle marchait sur Kaïrouan, le foyer de l'insurrection, le sanctuaire inviolé de l'Islam tunisien !... On allait moissonner des lauriers!... ( >n ne moissonna que des lauriers-roses.

Vingt mille hommes, commandés par six généraux et par

quatre mille caporaux ou brigadiers, arrivaient, tambour battant... On ne pouvait cependant canonner une ville sainte sans lui avoir fait au moins les sommations qu'on ne refuse pas à de simples grévistes. Un officier fut envoyé en avant.

Personne! Rien qu'un gros turban qui se montrait timidement dans une embrasure et qui, à son approche, plongea comme le chapeau de Polichinelle derrière la rampe de son théâtre.

— Cordon, s'il vous plaît! cria le cavalier en frappant du pommeau de sa cravache la porte qui s'ouvrit aussitôt.

— Cebah el-keir, y a sidi cajitain! Bonjour, monsieur le capitaine! dit un Arabe qui se présenta, la main sur le cœur, le sourire sur les lèvres. Ou Allah ikemmel mouradek ! Et que Dieu accomplisse tes souhaits!... que demandes-tu?

— ■ Les clefs de la ville.

— Ou rass habakl Par la tête de ton père!... Nous allions justement te les offrir.

Et, derrière ce concierge d'une politesse ineffable, apparut le gouverneur suivi de son escorte. Il venait au-devant de nos bataillons; ils n'eurent qu'à le suivre... Et Kaïrouan peut encore se vanter de n'avoir jamais subi le siège des chrétiens.

Voilà, cependant, comme on écrit l'histoire, àMehdia!

Le chemin qui suit la plage traverse bientôt la place de Tunis, vaste carré de sable où se prélassent des dromadaires, où se rangent une petite mosquée à la porte largement ourlée d'émail vert et bleu, un minaret mal d'aplomb, des masures disloquées, des cafés dans des cabanes. Il sort ensuite de la ville et nous conduit vers l'extrémité du cap qui se renfle, là-bas, en un monticule couvert de tombes et de débris, couronné par une kasbah el par le marabout de Sidi-Djabeur.

Et ce ne sont, en route, que fragments de maçonnerie énormes, restes du vieux port d'Africa définitivement démantelé par Charles- Quint; ce ne sont que pans de bâtisses alignés sur la plage, que blocs de béton, que murailles fendues, que hautes portes ne s'ouvrant plus que sur le \ ii I <■, que décombres dans lesquels gisent des fûts de marbre et des chapiteaux sculptés qui déjà

SFAX ET MEHDIA

étaient des ruines à l'époque où les chevaliers de Malle les employèrent comme de vulgaires matériaux de construction.

En un coin du rivage dort, à demi comblée par les moellons de ses jetées détruites, une petite darse à laquelle aboutit encore le chenal qui, taillé dans le roc-, y conduisait jadis les galions et les galères. De puissantes chaînes dont on retrouve les traces la fermaient en temps de guerre; des tours dont la mer sape les derniers vestiges la défendaient contre les navires ennemis.

Sec et blanc, le terrain de la colline dénudée cpii fait au cap comme une tète de crocodile est. dirait un géologue, un conglo-

llllll'll : INIi ENTRÉE DE MOSQUÉE.

mérat de pierres, de coquillages, d'ossements humains et de fossiles, débris de la vie préhistorique confondus avec les débris des générations qui vivaient hier et qui, déjà, sont aussi loin dans la nuit du passé que les bélemnites et les ammonites auxquelles se mêlent leurs cendres... 11 n'y a plus de temps pour les êtres entrés dans cette éternité qui ne connaît pas de mesure, dans cet infini où ne sont plus ni veille ni lendemain. Ce monticule n'est qu'un vaste ossuaire sur lequel plane la solitude du néant... Pas une couronne sur ces tombes! Pas une Heur qui y exhale le triste parfum du souvenir! Sur elles est retombé le linceul de cet oubli qui est comme une seconde mort...

Un grain se prépare. Frangés d'argent, de gros nuages aux teintes funéraires ont monté dans le ciel obscurci; la mer qui clapote aux souffles d'une brise soudaine s'est assombrie comme

une nier de Bretagne et ces promesses fallacieuses d'une pluie qui ne tombera pas jettent un voile de deuil sur ce paysage funèbre... Le vent pleure sur les touffes jaunâtres des herbes qui meurent entre de gros cailloux polis comme des crânes, entre des fémurs et des humérus rongés parles bêtes; il gémit sur les pierres dressées, sur les stèles en turban qui fontautour de nous comme un peuple de nains difformes, comme une légion de pyginées pétrifiés; il se plaint a l'angle des ruines mélancoliques... Et, le cœur oppressé, on entend la voix lointaine de ceux qui ne sont plus mais dont la mémoire est partout, de ceux qu'on a aimes et qui, les premiers, sont partis pour le pays de tous les morts.

Au bout de la presqu'île blanchissent, au niveau du sol. des voûtes qui résonnent sous les pas. Des ouvertures carrées en percent le dos arrondi et les pierres que nous y poussons du pied tombent lentement pour aller réveiller, en dessous, des clapotis sinistres, des bruits qui, longtemps, roulent dans le vide. Si l'œil plonge dans ces antres, s'il s'habitue à leur obscurité, vaguement il y aperçoit des murailles souterraines que traversent de glandes portes donnant sur d'autres ténèbres, vaguement il y découvre des soupiraux qui, béants, donnent sur d'autres profondeurs.

Ce sont, creusées par les Phéniciens, les citernes à deux étages d'Africa, de Turris Annibalis, de la grande ville qui existait ici cl que le temps a effacée du monde... Toujours l'image de la destruction et de la mort !

Et. tout a coup, comme pour nous rappeler à la vie. éclate le rire de cristal de deux écoliers qui. — donnant la main à une toute jeune sieur en robe mi-partie comme celle des orphelines d'Amsterdam, — nous suivent a travers les tombes et s'amusent de notre costume d'Europe.

Des rochers, de nouveaux morceaux de murailles bordent le rivage septentrional (\n cap ; des femmes en bleu y lavent dans les vagues qui, le grain passé, ont retrouvé leur azur...

Des chameliers crient derrière leurs bêtes; des gamins multicolores, — de petits Mustapha et de petites Aicba, de petites Fatma, et de petits M'bammed. courent par les ruelles en vols de perruches babillardes... Nous sommes rentrés en ville.

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