EN COUTE
sont timbrées d'un croissant de laine rouge; sur son poitrail sautillent et tintent des amulettes de métal. Drapée d'écarlate et très suffisamment rembourrée, sa selle a un petit dossier et, devant, un énorme bourrelet sur lequel on s'accoude pendant les fatigues de la route, sur lequel on écrit, sur lequel on dessine aussi commodément que sur le pupitre d'un cabinet. De courtes étrivières soutiennent de larges étriers dans lesquels le pied s'emboîte... Et, sans lassitude, sans préoccupation, on chevauche là-dessus comme on se balancerait dans un fauteuil berceur.
Le burnous dont la blancheur doit repousser les rayons du soleil Hotte sur nos épaules, mais à cet accessoire si utile se réduit noire travestissement indigène.
— Se couvrir tient frais, disent les Arabes qui s'emmitouflent en été mieux que nous en hiver.
Faites un peu comme eux quand vous irez en Afrique. Habillezvous de flanelle et prenez le burnous; ne portez que du linge non empesé ; remplacez la cravate par un cordon de soie ; ayez la barbe et les cheveux très courts [Sali' lia ct-lali fifa, être rase donne la santé, affirme un adage tunisien) ; coilïez-vous d'un casque à large couvre-nuque; protégez vos yeux avec des lunettes
la r R i e r. E .
qui, foncées et garnies de toile métallique, vous défendront contre la poussière et la lumière et vous donneront, en même temps, une agréable illusion d'ombre et de fraîcheur; armezvous enfin d'un parasol. Et, ainsi équipé, vous pourrez, sans crainte, affronter les espaces les plus embrasés, braver les soleils les plus ardents...
Un beau militaire européen passe au grand trot, escorté de deux cavaliers indigènes qui caracolent, le fusil au travers de la selle. (Test un simple préposé des douanes franco-beyliekales !... Il lait un détour pour aller inspecter la cote.
Et par les jardins où de charmantes petites villas mauresques entr'ouvrent leurs fenêtres vertes, par les campagnes où des bosquets de palmiers balancent leur éventail sur de blanches maisonnettes, le long des marabouts que gardent des cactus menaçants, nous trottons toujours.
Nous nous enfonçons, maintenant, dans les oliviers qui font à Medhia une ceinture large de quatre à cinq kilomètres. Hommes et femmes, des gueux en haillons errent déjà parmi les troncs rugueux. Ils semblent se livrer à des occupations champêtres... Mais, nulle part, aucune trace de leur travail !
Les arbres alternent avec des champs arides, avec des terrains sablonneux où bleuit le romarin, où frissonne l'alfa, où, en larges hémisphères aplatis, les jujubiers buissonneux étalent leurs épines et leur verdure tendre. Jamais, en labourant, l'Arabe ne se donne la peine d'arracher ces arbrisseaux parasites! Sa charrue les tourne. Convaincus du crime de receler des reptiles venimeux, quelques-uns de ceux-ci ont, pourtant, été condamnés aux flammes. Et, sous le fouillis charbonné de leurs brindilles mortes, le sol noir se jonche d'escargots que la calcination a blanchis et qui, plus que jamais, méritent leur nom conchyliologique d'Iielix candidissima.. .
— Ach namallah! entonne Hassan dune voix chevrotante, Ach namallah ! Galbi achag!.. Ld-a-assmar! Ach namallah ! N'dih lessoulah, Rabbi'dla ! Tant pisl Mon cœur aime sa belle figure brune. Tant pis !.. Que les marabouts me pardonnent et ipie Dieu me le ramène!..
Et rien ne peut traduire le charme langoureux, rien ne peut rendre la grâce sauvage de ces rapsodies entendues dans le pays qui les a créées. Ce sont comme les berceuses des vieilles grand'mères; ce sont comme les ballades sans air bien défini et que, peut-être par atavisme, les très anciens matelots de Provence chantent quelquefois dans leurs barques, par le calme sonore de leurs beaux soirs d'été ; ce sont, en même temps, des chansons d'enfants et des chansons de vieillards. Elles symbolisent ainsi les hommes qui les disent. Le peuple arabe, — le Vrai, non celui des villes, niais celui qui \il sous la tente, —
n'est-il pas un peuple très vieux et, par bien des cotés, demeuré tout enfant? N'est-il pas, si on veut, retombé dans l'enfance des peuples ? Nous avons progressé, nous avons tout bouleversé autour de nous, nous ne sommes plus l'humanité d'il y a mille ans, nous sommes des hommes nouveaux, nous sommes jeunes... Lui a vécu sans changer, il a vieilli dans sa foi, dans ses mœurs, dans son costume. Sa civilisation a, un instant, il est vrai, éclairé et ébloui le monde mais l'éclat s'en est bien vite éteint. Et il est retombé dans ses habitudes premières, il est revenu à la simplicité des antiques patriarches, à la touchante naïveté des premiers âges...
Et, lentement, nos mulets, déjà paresseux, gravissent une pente douce dont le sol argileux et sec résonne sous leurs pas. La nappe encore sombre de la mer et la kasbah de Medhia, — près de laquelle, vers le nord, blanchit la nappe de sel de la Sebkhra M'ta-Moknine, — apparaissent derrière les arbres qui s'éloignent. Devant nous, monotone, s'étend l'immense plaine jaunâtre que nous allons traverser dans la direction du sudouest...
Les constellations palissent et s'éteignent; tout se teinte de rose; notre ombre se forme tout à coup et s'allonge sur notre droite ; une haleine chaude caresse notre visage. A l'horizon, comme dans une poussière de cendres rousses, monte un gros disque de fer rougi. C'est le soleil.
Hassan met pied à terre, et, sur son burnous étendu, se tourne vers l'orient :
— Le hamdoullaï eurbeu el alamina, maliki lioum (Uni iaka, naboudou aaLlioum al dallim hamdoullaïn. imin!
Et, ce disant, il se tient debout, les mains à la hauteur des épaules et ouvertes vers la Mecque; il baisse la tète, joint les doigts et laisse retomber ses liras; il s'agenouille, assis sur ses talons; il se prosterne et touche la terre d'un front qui s'humilie; il se lève enfin et se passe les mains sur la ligure... Amin! Sa prière est dite et il se remet en selle.
Cette piété des musulmans nous étonne, mais moins que notre indifférence religieuse ne les étonne eux-mêmes. Elle fait plus
que les étonner, elle diminue la confiance qu'ils pourraient avoir en nous.
Un négociant arabe cherchait, un jour, un employé qui lui servît d'interprète :
— Qu'es-tu? demanda-t-il à celui qui se présenta.
— Chrétien.
— Et tu vas à la messe?
— Oh! non, dit, en riant, le Français qui crut lui faire plaisir.
— C'est bien... Je ne veux pas de toi.
Les sons traversent la limpidité de l'atmosphère aussi nettement que la lumière traverse un bloc de cristal et, parcourant la solitude sans y rencontrer aucun obstacle, des bruits lointains, des chants d'oiseaux, des bêlements de brebis invisibles nous arrivent en vibrations d'une précision, d'une netteté saisissantes. Autour de nous, toute ronde comme la plaine mer, s'étend maintenant l'immensité plate, la lande africaine tigrée de jujubiers, verdàtre d'alfa, blanchâtre d'efflorescences salines... C'est le steppe, à peine animé, de loin en loin, par les battements d'ailes d'une alouette, par le passage de quelques Arabes qui, !-omnolents, s'en vont, la gargoulette obligatoire attachée au flanc ravagé de leur chameau.
Hassan prétend raccourcir le chemin. Il dédaigne les sentiers battus et, par le calme majestueux des espaces enflammés, dans le large repos des solitudes silencieuses, nous marchons après lui, baigné, pénétré de chaleur et de lumière, ces deux principes de toute vie.
Rien! Et on s'identifie à cette nature embrasée; on sent son âme se dilater dans ce vide qu'aucune barrière n'enserre et qui semble sans fin ; on est envahi jusqu'au fond de l'être par l'imposante et mâle poésie de ces paysages effrayants dans leur nudité sublime... On ne sait plus où on est, ni d'où on vient, ni où on va. On écoute, distrait, la grande harmonie du désert silencieux. L'esprit flotte dans un indéterminé, dans un vague voluptueux semblable à celui <lu premier sommeil. C'est
une trêve aux banalités de la vie ; c'est un rêve qui, pour un instant, vous affranchit de toutes les conventions sociales, de toutes les mesquineries de l'existence. El, involontairement, on s'attache à ces pays grandioses, patrie entrevue dans l'élargissement fugitif d'un songe de grandeur et de liberté. Vus une fois, on veut les revoir encore, on veut y revenir comme le fumeur d'opium, comme le mangeur de haschich reviennent à leur ivresse. Et, si on savait les traverser pour jamais, on en quitterait les solitudes émouvantes avec plus de regrets au cœur, avec plus de larmes aux paupières qu'on ne quitterait la ville la plus animée et la plus luxueuse de l'Europe...
— Ouallah! Ou Rabbi ! Bellah el ad'him ! crie Hassan qui, malgré sa piété, jure comme un païen.
Et, nous réveillant en sursaut, brusquement il saisit et secoue notre mulet par la bride. Le pauvre animal que nous laissions marcher à l'aventure a voulu gravir l'un de ces mamelons qui bossuent le sol, empanachés de jujubiers, et son pied
s'est enfoncé dans le vide. Il a marché sur une ville de rats! C'est avec les défilais du terrain qu'ils ont fouillé pour y creuser leur demeure que ces rongeurs ont élevé ces boursouflures. Quelquesunes d'entre elles se sont éboulées en partie et leur tranche ressemble à celle d'un tronc d'arbre qu'auraient percé et évidé en tous sens des termites gigantesques.
Plaies saignantes de la terre qui se fend et qui s'entrouvre sous les feux du ciel, la plaine se ravine ensuite de larges et profondes crevasses. Rougeàtres, taillées comme à l'emportepièce, elles s'entre-croisent ainsi que les mailles d'un filet ensanglanté. Et, à chaque pas, notre monture pointe les oreilles. s'arrête et hésite au bord d'une de ces fissures.