P B M M E ARABE
— N'aie pas peur! dit Hassan. Elli kteb Ihou Rabbi tslatsin, ma imoutchi fi achrin! Celui que Dieu a écrit pour qu'il vive cent uns, ne mourra pas à vingt.
C'est possible, mais mieux vaut encore la piste de chacun que ces raccourcis périlleux !
Voici un bois, un véritable bois de cactus arborescents. Des Arabes ont accroché des loques aux branches verruqueuses de ces arbres fantasques et, à leur ombre problématique, se vautrent des enfants et des femmes. Ça et là s'éparpillent des chameaux. Déjà écrasés de chaleur, des moutons se serrent en masses haletantes, cachent leur tête et semblent se concerter comme des conspirateurs qui se chuchoteraient de graves confidences. Une chèvre gît la gorge horriblement ouverte, et le boucher qui vient de la tuer essuie son couteau sanglant au tronc crevassé d'un figuier barbare. Nous sommes au marabout de Sidi-Alïmed.
Encadré de troncs de palmiers abattus, un r'dir d'eau verdàtre croupit tout près de là. Une famille en voyage s'y est arrêtée et, comme dans l'Arad, les bêtes y boivent, les hommes s'y lavent, les femmes y puisent l'eau nécessaire à leur ménage errant. Tatoués de bleu, des enfants nous poursuivent avec des perdreaux en vie et se battent pour les kanoubes données en échange de ces heureux volatiles auxquels, plus loin, nous rendons la liberté... faute d'un cuisinier et de sa broche.
Ici passe la route, route tunisienne, il est vrai, mais encore préférable aux républiques souterraines de la gent trotte-menu et aux fondrières sournoises.
Et, au pas, dans les cailloux et dans le sable, nous la suivons. Notre passage effarouche les huppes et les alouettes casquées; il trouble les moutons, les vaches et les chèvres qui errent dans ce pays vague; il stupéfie une fille des tribus qui, très brune sous m, n gros turban noir, nous regarde longtemps du haut de son dromadaire.
— Es salamou! répond Hassan au salut amical des cavaliers qui passent, armés jusqu'aux dents.
Et ces rencontres éveillent une sorte d'inquiétude qui ne manque pas de charme.
Le pays s'accidente et s'anime. De loin en loin, le long d'un sentier s'en vont, lourdes et lentes, de petites caravanes harrassées : ânes et chevaux, femmes et chameaux, toutes les bêtes de somme ensemble. Et les hommes suivent, les mains sur le bâton mis comme un joug au travers de la nuque.
Au loin s'estompent des montagnes légères; quelques tentes qui fument dentellent l'horizon; un berger pousse devant lui un troupeau blanchâtre qui se meut lentement, pareil à un morceau de terrain qui se mettrait en marche.
Quelques oueds, quelques torrents desséchés, sillonnent notre route et, là-bas, dans le creux d'un ravin, s'épanouit, chaud et vivant, le sourire des lauriers-roses.
Mieux que l'épi grisâtre de l'alfa et que. le pâle calice du cactus, mieux que le régime poudreux du dattier et que le gigantesque lampadaire de l'agave, la fleur aux tendres carnations de cet arbuste poétique est la fleur symbolique du Maghreb. Comme les sons, les odeurs ont souvent le pouvoir d'évoquer, avec la netteté d'une vision, certains souvenirs du passé. Et, lorsque les lauriersroses s'épanouissent et répandent leurs arômes pénétrants dans les vallons de cette Ligurie qu'un cataclysme semble, aux époques sans histoire, avoir violemment séparée de l'Afrique, nous ne pouvons les respirer sans revoir les pays d'Islam, leur ciel en feu, leurs marabouts étincelants, leurs torrents de sable, sans retrouver l'émouvante et sublime tristesse des paysages africains, la fraîcheur des oasis, le charme des villes algériennes... Et, dans l'éloquence de son langage muet, une fleur bien connue raconte tant de choses à la mémoire de qui l'interroge et l'écoute !
Nous devions, prétendait Hassan, arriver à sept heures. 11 en est dix et nous marchons encore. Qu'importe ? On est si bien en route et, sur le sol moelleux, l'allure languissante de nos bêles berce si doucement les longues rêveries!
— Ed-Djein! La Ruine! s'écrie cependant notre guide qui nous a devancé et qui se retourne, le bras étendu vers l'ouest.
Erri! Notre mulet trotte, gravit une dernière éminence et, avec la soudaineté d'un changement à vue, nous apparaît, — colossal sur la plaine qu'il écrase, immense sur le fond blanchissant du ciel dont il semble remplir l'espace, — ■ un fantôme de pierres grises, étonnant, effrayant dans l'imposante majesté de sa masse éternellement immobile... Les siècles se sont amoncelés sur son front sourcilleux ; comme des fleuves évanouis, les générations ont coule à ses pieds; tout s'est éteint, tout s'est effacé autour de lui et, seul, il demeure, monument d'un passé grandiose et terrible, témoin impénétrable des âges disparus. Contemporain des Antonins, selon les uns, bâti, d'après les autres, par Gordien le Vieux, au m' siècle de notre ère, seul il marque encore la place où s'éleva Thysdrus, la grande et opulente cité dont l'histoire a à peine gardé un souvenir incertain.
Dans la vaste plaine jaune, des détails qu'on n'avait pas vus d'abord, — tant est puissante et exclusive l'impression de cette résurrection des temps antiques, — se dessinent bientôt en avant de l'amphithéâtre dont ils cachent la base : des oliviers, des palmiers, des cactus qui font comme une oasis clairsemée, une petite mosquée, un misérable village de misérables masures, des maisonnettes effondrées, des taudis en terre.
On nous a vus. Des Arabes accourent, en guenilles; ils parlent tous à la fois, ils crient, ils se poussent, ils se battent. L'arrivée d'un voyageur, d'un curieux qu'ils vont guider est pour eux une si rare aubaine!
Des ruines plus ou moins récentes, des clôtures et des portes délabrées, des pans de murailles construites avec des pierres arrachées au colosse en encombrent les abords semés de débris de poteries et de fragments de briques.
Haut encore de trente-cinq mètres, ce qui reste de cet amphithéâtre, — le plus grand «lu inonde, après celui de Pouzzole et après le Colisée, — a environ un demi-kilomètre de tour et occupe, par conséquent, une superficie beaucoup plus étendue que celle du Panthéon.
l'ail d'énormes blocs d'un grès liés friable et qui, sous un autre
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climat, n'eût peut-être pas eu une durée aussi longue, il est divisé en trois étages que ceignent des rangées de colonnes entre lesquelles s'ouvrent les cent-quatre-vingt-douze arcades qui donnent dans les galeries. Les colonnes du premier et du troisième étage sont d'ordre composite ; celles de l'étage intermédiaire sont d'ordre corinthien, comme devaient l'être celles du quatrième qui a complètement disparu. Les moellons qui formaient cette dernière assise ont, dit-on, servi de munitions de guerre à la Berbère Damiab.-el-Kab.ina, — Damiah la prétresse.
En 689, en effet, lorsque l'Ifrikia fut envahie par les musulmans, ses habitants, — aujourd'hui disciples de Mahomet et presque totalement assimilés à la race conquérante dont les sépare cependant encore une inimitié sourde, — résistèrent à leurs prédications et à leurs armes. Une femme, — une sorte de Velléda enflammée de patriotisme, — s'était mise à leur tête et, enfermée avec ses compagnons dans l'amphithéâtre, elle se défendit en faisant pleuvoir sur ses assaillants les pierres de sa forteresse. Sa résistance fut même si longue que les soldats des Khalifes supposèrent qu'elle recevait des vivres et des renforts par une voie mystérieuse. Les Arabes montrent même encore l'ouverture du souterrain par lequel, disent-ils, elle communiquait avec Mehdia. Bouché aujourd'hui à quelques pas de son entrée, ce corridor n'était probablement qu'un canal. Les jours de naumachies, il devait conduire dans l'arène l'eau de quelque montagne aujourd'hui desséchée.
Déjà découronné ainsi, l'amphithéâtre reçut mille ans plus tard, une large blessure qui emporta un grand tiers de son enceinte. Plus barbare, plus destructrice que le temps, la main de l'homme s'attaquait à l'œuvre de l'homme. Des Arabes révoltés avaient, en effet, trouvé un refuge à Ed-Djem et, — pour les en chasser, pour les empêcher de s'en faire désormais une citadelle, — Mohammed-bey y lit pratiquer l'immense brèche par laquelle nous entrons.
C'est tout un pénible voyage que l'ascension de ces pierres croulantes!... Les gradins intérieurs n'existent plus et, sans les herbes sèches auxquelles on se cramponne, sans l'aide des Arabes
(|iii grimpent en avant, agiles comme des chats el qui nous tendent une main secourable, sans ceux qui nous poussent, qui nous lussent vers les hauteurs, il nous serait presque impossible de gravir ces amas de moellons, ces éboulis de cailloux, de plâtras et de gravats.
Des voûtes grondent et semblent prêtes à s'effondrer sous notre poids; des pans de planchers que rien ne paraît soutenir s'avancent en étagères sur des villes menaçants; des crevasses, des trous tantôt sombres comme la nuit, tantôt lumineux à donner le vertige s'ouvrent devant nous; des blocs oscillent sous nos pieds... Vont-ils nous entraîner avec eux dans les bonds désordonnés, dans la poussière, dans l'écroulement d'une catastrophe?... Ni vipères heureusement, ni scorpions à la piqûre mortelle! Les ruines écartent ces animaux, disent les Arabes; elles leur font peur. Et, lorsqu'un habitant d'Ed-Djem s'éloigne des génies qui protègent ces murailles, il ne manque jamais, en guise de talisman, de coudre dans un coin de son burnous un fragment de pierre ramasse dans les débris.
Voici enfin le faite! Le soleil se concentre dans l'arène, et elle flambe là-bas comme un cratère de flammes livides. Les décombres entassés en ont exhaussé le sol et on devine plutôt qu'on ne voit autour d'elle les murs du podium, les soupiraux des fosses souterraines, les bouches des vomitoires. Des herbes l'ont envahie, des orties colossales y verdissent dans les angles.
Lugubres, le silence et la mort planent sur les cavées où quatrevingt-dix mille spectateurs acclamaient autrefois le rétiaire victorieux, sur les précinctions, d'où, le pouce retourné, ils vouaient au trépas le myrmidon vaincu... Là-bas où rugissaient les lions, où miaulaient les panthères, errent maintenant des chameaux inoffensifs, courent des lézards, rampent des reptiles. Déshonoré, l'amphithéâtre où si souvent ruissela le sang humain porte comme la peine des crimes odieux dont jadis fut souillée son enceinte.
Si le. premier sentiment qu'on éprouve à sa vue est un sentiment d'étonnement, d'admiration involontaire, le second est un sentiment de compassion et de pitié profonde pour ceux qui
y sont morts aux applaudissements féroces d'une foule plus barbare que ceux qu'elle flétrissait de ce nom... Le piédestal de la grandeur romaine n'est qu'un hideux entassement de trésors ravis à main armée, d'hommes écrasés pendant qu'ils défendaient leurs autels, leurs enfants et leur patrie. A Rome, à Nîmes, à Pouzzoles ce que disent surtout les géants de pierre qui, — comme celui-ci, — ouvrent encore au ciel leur gueule monstrueuse, c'est l'infamie de ce peuple-roi pour lequel nous professons un culte irraisonné, une vénération stupidement classique. Son caractère, en effet, n'était plus, sous les empereurs, que le détestable alliage d'un égoïsme impitoyable, d'une basse et cruelle envie, d'un orgueil colossal, d'une paresse criminelle que n'arrivait pas à servir le reste du monde réduit en esclavage. Ses conquêtes n'avaient môme pas, — comme l'eurent, plus tard, celles des Arabes, — l'excuse du fanatisme religieux. 11 n'imposait ses dieux à personne ; il adoptait, au contraire, les divinités conquises et il leur élevait des temples ... Ce qu'il lui fallait, ce qu'il demandait à ses armes, c'étaient des vivres et des fêtes... Panem! Et, des champs de la Gaule, des plaines de la Lybie arrivaient l'or que les princes distribuaient à la multitude avilie et corrompue par une oisiveté vicieuse, le pain qu'ils lui jetaient en pâture... Circenses ! Et, pétri avec du sang et des larmes, le ciment romain liait les blocs de roches que, mourant à la peine, les vaincus roulaient sous le fouet des mastigophores. Et les amphithéâtres s'élevaient et, clans leur enceinte grondante, s'entr'égorgeaient, condamnés à ses plaisirs sanguinaires, les Germains et les Bretons, les Scythes et les Ibères, les Cantabres et les Thraces... On peut avoir à célébrer quelquefois le génie et la puissance de Rome; on a, plus souvent à en flétrir la mémoire.
Plus personnelle, plus mélancolique, une autre impression se dégage de cette immense tombe, de ce prodigieux cadavre de pierres. C'est le sentiment du néant, de la vanité des choses humaines. Comme celle d<'s individus, la vie des nations n'est qu'une minute dans l'éternité. Le peuple romain élevait jusqu'au milieu (lu déserl îles ares de triomphe, des temples e! des villes... Il a passé, pourtant comme toutes les civilisations ont passé
KD-DJEM ET M ON ASTI lî.
sur cette terre d'Afrique, comme nous y passerons nous-mêmes. A quoi lui ont servi sa valeur militaire et son intelligence, sa stratégie et ses machines, ses routes et ses cités? A quoi nous serviront les conquêtes de nos soldats et celles de notre science, nus chemins de fer et nos télégraphes?... Le vraiment sage serait-il cet Arabe dont la tente dure plus longtemps que les monuments les plus orgueilleux? Serait-ce ce Bédouin qui, satisfait du peu
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