‹ De Tripoli à TunisChapitre 17 sur 41 · TOUB DE MOS.ISTI · texte numérisé non relu

TOUB DE MOS.ISTI

leur apportaient leurs parents et leurs amis. L'autorité ne prenait (pie leur logement à sa charge... Tant pis s'ils n'avaient ni amis, ni parents !... C'est encore ainsi que nous avons vu les choses se passer au Maroc; ce n'est plus ainsi qu'elles se passent en Tunisie. Les détenus de toute espèce ont, comme chacun, bénéficié du protectorat; l'incarcération ne se complique plus pour eux d'un abandon possible, du danger de mourir d'inanition. Le champ des morts disperse au nord de la ville ses tombes rouges ou blanches; ses jardinets funèbres sur lesquels quelques g] auds arbres laissent tomber une ombre opaque ; sa porte isolée

E \ T II F. «OMSIin El S O U SS E .

qui, comme une arcade d'aqueduc disparu, s'élève au milieu des sépultures; ses marabouts d'albâtre; sa mignonne mosquée; ses cactus sous lesquels, Heurs vivantes, jouent de petites filles aux robes de vermillon; ses chameaux qui rêvent près d'un puits en ruines; ses palmiers qu'un pinceau délicat semble avoir amoureusement tracés sur la tapisserie uniforme des remparts ou sur le fond lumineux du ciel.

Par une route aussi belle que nos plus belles routes nationales, une promenade de deux ou trois heures va nous conduire à Sousse. Un cabriolet à deux chevaux et dont la capote est soigneusement levée nous attend sur la place, hors de la porte occidentale.

Encore un lieu bien délicieusement africain que cette place elle-même! Les murailles que dominent des terrasses, des minarets et des palmiers forment une rayonnante toile de fond à la simplicité du décor et, bien aisément, on a, devant eux, comme une vision confuse mais éclatante don ne sait quels défilés musulmans, de quels sultans de Fez, de Bagdad, de n'importe où, revenant vainqueurs de quelque guerre sainte et, les drapeaux flottants, passant sous l'ogive mauresque au sourd piétinement des chevaux, au tintement des timbales drapées de rouge, aux accents triomphants des musiques barbares...

La route monte entre les oliviers où chantent les cigales; elle descend entre des jardins pleins de figuiers poudrés, d'abricotiers, de grenadiers, de mûriers, d'amandiers grisâtres ; elle court longtemps entre des cactus et des aloès ; elle laisse, à droite, à gauche, de blanches maisons qui éparpillent dans la verdure leurs terrasses, leurs créneaux ou leurs dômes aplatis; elle se lance enfin dans la plaine.

Le spectacle change. Le repli de terrain qui forme le cap, dont l'extrémité porte Monastir, n'est plus, à notre gauche, qu'une sorte de falaise rougeâtre ; à droite, au delà «les dunes jaunes. reparait le liseré bleu de la mer, le golfe de Sousse ; en face, émeraude sombre sertie dans l'argent d'une sebkhra. une oasis fait

une large tache el des dattiers plus hauts que les autres s'en élancent qui mettent au <i<l comme de grandes étoiles vertes.

Ouelques-uns de ces arbres se présentent sous un aspect bien imprévu. Leur stipe est annelé de deux ou de trois profonds étranglements ; deux ou trois collerettes de palmes y forment, plus haut, comme des nervures de parasols dépouillés de leur toile el superposés sur leur tronc, comme sur un manche unique ; un bouquet de feuilles s'épanouit enfin à leur extrémité... Ils ont simplement, autant de fois qu'ils sont étrangles, subi la décapitation qui doit donner lieu à l'hémorragie de celte sève dont la fermentation produit le lakmi, — le vin de palmier. Pratiquée aussi près que possible du sommet, cette décollation y laisse les feuilles les plus basses qui souvent persistent encore quand de la surface de section jaillit une nouvelle tige... Et ainsi s'explique l'étrange anomalie de ces végétaux phénomènes.

L'oasis est passée. Plus que le fond plat, argenté, crevassé de la sebkhra, du vaste étang desséché ! Plus que, au loin, des collines devant lesquelles se jouent les illusions du mirage! Des arbres qui n'existent pas se reflètent dans des lacs irréels mais d'un azur admirable; des Styx d'une eau transparente et lumineuse, des Phlégétons silencieux roulent des flammes transparentes, ondulent à grandes houles, passent très vite au pied de falaises surchauffées... Et des haleines fiévreuses, des émanations embrasées semblent nous arriver de ces fleuves fantastiques.

Voici enfin les landes ; voici des oliviers dans lesquels blanchit un village; voici de nouvelles dunes sur lesquelles se balancent d'autres palmiers... Voici encore la mer!

Des jardins ; un rivage où clapotent doucement de petites vagues mourantes; de hideux plésiosaures qui, de près, ne sont plus que des chameaux à la baignade ; des arabas qui prennent des bains de roues parce que leur conducteur ne se donne pas la peine d'en dételer le cheval qui a besoin de prendre un bain de pattes; des barques échouées; des remparts; des tonneaux et des Juives... Nous sommes à Sousse.

Page 1