DE SOUSSE A KAIROUAN. SIDI-EL-HAN I . KAIROUAN. REMPARTS
— HISTOIRE. ZANKAT-TOUILA. ROUTIQL'ES. HALLE.
SOUK. ■ — ■ FONTAINE BAROUTA. RIES. — ■ INTÉRIEURS. — DJAMA-
TlATA-BIBAN. PLACE BAR-TUNIS. CONTEUR. TIRAILLEURS.
A quelques pas de Bab-el-Bahr, dans le sable d'un jardin hérissé de plantes féroces, stationne, sur des rails étroits, un wagon réduit à sa plus simple expression et rappellant, en petit, ceux qui en France transportent les matériaux. C'est la plate-forme, la voiture du chemin de fer élémentaire sur lequel nous allons parcourir les soixante kilomètres qui séparent Sousse de Kaïrouan. Traîné par deux chevaux qui remplacent la locomotive de l'avenir, ce véhicule primitif constituée lui seul tout le train... Ceux qui n'y trouvent pas de place, remettent leur voyage au lendemain. Quatre montants de fer l'abritent d'une toiture de bois d\n\ pendent des rideaux de toile à voile. Seize personnes en lin peuvent s'asseoir sur ses bancs à deux faces.
Complet!.. Et c'est, là-dessus, un entassement odorant et confus de melons d'eau et de tirailleurs tunisiens, de gargoulettes suintantes et d'Arabes poudreux, de bagages sans nom et d'israélites aux yeux rouges.
Entre ces colis el ces voyageurs, comme pour les caler, comme pour les empêcher de se casser en route, s'enfoncent des burnous roulés en boule, des sacs de paille, des haïks en paquets, des
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couvertures en ballots. A notre droite, empêtré clans trois ou quatre manteaux, un vieux marabout égrène son chapelet; à notre gauche une Juive sordide gémit et allaite un nourrisson qui pleure comme s'il était né sur les rives de l'Euphrate, et qui, avec rage, enfonce son petit nez de proie, dans le sein maternel ; en face, sourient les yeux sombres d'une jeune femme empaquetée dans son voile noir.
— Khradoudja!... lui dit, de temps à autre et d'une voix très dure, une vieille duègne qui l'accompagne et qui, sans raison, éprouve le besoin de la rappeler à l'ordre.
Midi ! Le soleil est de feu ; tout est blanc dans l'aveuglement de la poussière blanche. Et, lentement, le long des remparts, nous montons jusqu'à Bab-el-Ghrarbi... Vers l'ouest, maintenant! Et, pendant quatre lieues, sur un terrain sablonneux, gris et sec, nous courons, ventre à terre, à travers les cactus, à travers les caroubiers au tronc noueux, à travers les oliviers dont les pieds grisâtres se tordent, se crevassent, se fendent comme s'ils craquaient à la chaleur du jour. Par les campagnes calcinées, de loin en loin, blanchit un henchir, — une ferme, — que des figuiers de Barbarie enserrent de leur rempart d'épines. Autour, quelques bœufs, quelques paysans dans des restes de burnous.
A gauche apparaît M'saken, la petite ville sacrée ; à droite, sur îles pentes nues, s'étagcnt Ilammam-Soussa et les deux Kala, la grande et la petite, — Kala K'bira et Kala S'rira. Au nord, à l'horizon, pareil à un nuage chaud et vaporeux bleuit le mont Zaghouan.
.Nos compagnons de route s'épaulent les uns les autres ; leurs paupières s'alourdissent; ils s'endorment... Sous son masque, Khradoudja grignotte des graines de melon.
A l'ouest, verdit cependant un bouquet d'arbres. C'est l'Oued- Laya, la première station... Une femme dévoilée surgit au revers d'une haie de cactus. Un bandeau rouge ceint le lambeau de toile grisâtre qu'elle a noué sur sa tête et qui flotte sur ses épaules ; le soleil brûle ses bras nus ; une ceinture de cordes serre lâchement sur ses hanches la robe bleue dont la fente latérale
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s'entrouvre sur sa jambe nerveuse et sur son flanc cambré... Elle traîne les chevaux de relais. Et on repart.
Sur le fond violacé des montagnes lointaines se peignent des marabouts et le dôme de F'guira F'tima. Et, au triple galop, nous volons par les espaces plats, nus, chauffés à blanc ; par les sables stériles où se blottissent les lefaa, où courent les ouranes ; par les vastes plaines jaunes qu'a rasées la moisson. Çà et là, comme des rochers isolés, se lèvent de petites masses brunes qui changenl de forme selon les caprices de la roule... Ce sont, de loin, de gigantesques points d'interrogation, des sphinx, des lions accroupis, des casques du temps d'Okhba, des tètes de femmes que surmontent les pointes d'une coiffure hiératique... Ce ne sont, de près, que des moitiés d'arceaux, des pans de murs, des fragments de ruines romaines.
De tous côtés voltigent des tourterelles aux ailes roses, s'enlèvent des huppes au plumage noir et blanc, sautillent, effrontées, des alouettes qui chantent jusque sous les pieds «les chevaux. Comme des tanières de serpents, des trous s'ouvrent entre les rails et, effarées, des chouettes en sortent qui, d'une aile précipitée, vont, à quelques pas de là, se poser sur la plus haute cime d'un buisson. Et leur grosse tête de côté, le nez sur le menton, — ainsi que des gens qui pincent les lèvres, — elles nous regardent de leurs yeux ronds et clignotants, avec des mines fâchées.
— Qu'est-ce que c'est que ce monsieur Decauville qui vient ainsi troubler le repos des petites chouettes croyantes?
Des jujubiers, puis de l'alfa qui éparpille sur le sable ses touffes chevelues, et nous nous arrêtons au haut d'une éminence. Nous devons nous y croiser avec la plate-forme qui est partie de Kaïrouan au moment où nous partions nous-mêmes de Sousse. 11 y a trois heures que nous roulons; nous sommes à mi-chemin.
L'air est lourd, la chaleur est étouffante. Khradoudja elle-même ne peut plus y tenir et laisse tomber son voile... Vingt ans à peine et jolie comme les femmes arabes savent l'être.
Gravissons à la course le monticule qui s'élève à notre gauche.
A nos pieds se déroule et flamboie un de ces paysages africains dont on n'oublie jamais l'impression grandiose et profonde. Quelques poignées d'alfa mouchettent, autour de nous, la terre morte, jaune, sèche comme la peau d'une momie égyptienne... Et, vers le sud. au delà de ces dunes de sable durci, au delà de ces ondulations que semble avoir roussies un incendie énorme, le fond d'un lac salé, desséché aujourd'hui, étend au soleil le miroir éblouissant de sa nappe immobile. Quelques apparences d'îlots en tachent l'argent qui étincelle. Vaguement, des montagnes rougeâtres le bordent à l'horizon lointain. C'est la Sebkhra Sidiel-Hani... Pas un gourbi, pas un être vivant, pas un arbre autour de sa vaste et morne solitude! Seul, sur son fond lumineux, un chameau égaré prolile et grandit sa silhouette sombre.
En route encore !... Le terrain ondule à grands replis ; quelques lignes brunes marquent, au loin, des oasis plus ou moins imaginaires; le mirage fait scintiller au large un étang chimérique ; à l'ouest, dans les poudroiements de la lumière, bleuissent les flancs transparents du Djebel-Seldja et du Djebel-Gourine.
Aucune culture n'est possible dans ce sol argileux, saturé de sel et, sur le paysage vide, planent une désolation saisissante et farouche, une uniformité de sensations qui surprend l'esprit plus qu'elle ne le fatigue.
Au nord, dans les espaces déserts, tourbillonne en trombe une poussière livide. De gros nuages noirs ont rapidement monté sur l'horizon et, avec la netteté d'une cassure, des éclairs y tracent de longs sillons de feu. De larges gouttes de pluie s'écrasent autour de nous... Hélas! l'orage se dissipe; il fuit, emporté par un \ eut dont nous n'avons pas senti les caresses.
— Je vais nous montrer si vous ('-[es ici pour vous rafraîchir, rici le soleil.
Et, de plus belle, il nous crible de ses flèches de feu, et l'air qui nous arrive a la l'ace est toujours plus embrasé.
Sur la terre nue. de grands ronds laissés par des tentes indiquenl que, par là, ont campé des nomades. Plus loin, des fagots de jujubier ceignent d'un rempart épineux les maisons de toile d un
douar de passage... C'est, sans doute, en prévision des services qu'elles leur rendent ainsi que, dans leurs labours, les Arabes ménagent ces broussailles.
Vêtues de bleu ou de rouge, de petites filles tatouées fixent sur nous l'étonnement de leurs grands yeux sauvages ; des chiens et des chevaux vaguent autour du camp ; îles chameaux <|iii broutaient de l'alfa le long de notre roule lèvent leur long col à notre approche et, ennuyés, détalent d'un trot lourd, en secouant leur bosse.
l'ius loin c'est, ainsi que sur la route d'Ed-Djem, un bois de
RO III DE h VI ROI A.\.
cactus isolés les uns des autres, comme les arbres de nos vergers. Et, debqut sur un pied unique, ils tordent en blanches épileptiques leurs épaisses séries de feuilles menaçantes, ils gesticulent en végétaux extravagants.
Une baraque où un eu/on vend de l'absinthe; une autre où logent six turcos indigènes et deux spahis autochtones qui, au nom de la France, représentent la garnison protectrice; un nouveau douar; une ('curie d'où on nous amène des chevaux frais : c'est le relais de Sidi-el-Hani... Et Khradoudja roule une cigarette entre ses doigts jaunis, tandis que le petit Juif hurle comme un chevreau arraché à sa mère.
En route toujours ! Le paysage ne change guère. Il y a quelques plantes cependant, mais, comme parfois chez nous aux croix des
cimetières, les colimaçons revêtent d'une blanche mosaïque leurs tiges dépouillées et les engainent d'un fourreau de coquilles pareil à celui de certains poignards de nègres...
Personne et, tout à coup, jaillit du sol une fourmilière d'enfants.
— Ya, sidi, sourdi, sourdi! karroub\ sidi! Holà, seigneurs, des sous, des sous! Une harroube!
Et, les yeux brillants, la tète nue, les oreilles écartées, ils courent à perdre haleine. La chemise des garçons leur remonte jusqu'aux aiselles, la robe des lilles s'ouvre comme des ailes sur leur corps de statuettes de bronze et ils courent toujours, ils courent jusqu'à ce que quelque chose tombe de la plate-forme lancée avec la rapidité d'un express ou que, épuisés, ils tombent eux-mêmes dans la poussière.
Voici l'Oued-Zeroud , la dernière station, et Khradoudja s'oublie jusqu'à nous offrir du melon et des cigarettes. Puis, derrière une longue vague de terrain desséché, déferle enfin la verdure d'une mer dalla.
Au delà, dans une immense plaine poudreuse et légèrement excavée, au milieu d'un vaste désert, sous un ciel de plomb où ne flotte pas un nuage, une longue ligne blanche se festonne de tours et de dômes.
C'est Kaïrouan, la ville sainte, la métropole religieuse du Maghreb; d'est Kaïrouan, la vieille résidence des khalifes, l'ancienne capitale de l'Afrique mahométane; c'est Kaïrouan dont, jadis, les fidèles ne foulaient que pieds nus le sol sanctifié et où ne pouvait demeurer quiconque n'était pas de .Mahomet.
Il v a une dizaine d'années, un chrétien n'obtenait la permission d'y entrer «pie s'il était porteur d'un amar-bey^ — d'une autorisation spéciale émanée du pouvoir suprême. Il ne lui était, en aucun cas. permis d'y passer la nuit. S'il avait enfreint celle défense, les marabouts défunts se seraient levés de leurs tombes ei auraient purgé la ville de sa présence sacrilège... Quant à I israélite, malheur sur lui si. sous un déguisement trompeur, il en franchissait les murailles ! Reconnu, il n'en sortait pas vivant
et son cadavre mutilé était, sur une claie de palmes, — les palmes du martyre, — traîne à la voirie où il pourrissait au soleil, avec des charognes d'ânes et de chameaux, où les vautours au cou déplumé et sanglant lui donnaient seuls une horrible sépulture.
Comme l'industrie de sa race trafiquante et tripoteuse a, cependant, toujours été indispensable a la paresse de l'Arabe, comme son usure a toujours été pour l'imprévoyance musulmane [\n mal nécessaire, on lui permettait quelquefois cependant de s'approcher des remparts, mais il devait s'arrêter à deux kilomètres au nord-ouest, au petit caravansérail de Dar-el-Aman, — la maison du pardon. Là seulement, au confluent de l'Oued- Merkelil et de l'Oued-Zeroud dont il ne pouvait franchir les sables arides, on daignait, pour quelques heures, non oublier, mais lui pardonner son infamie...
L'apparition de la ville sacrée s'évanouit. Nous nous enf oie.
dans les joncs, les arroches, les tamaris d'Aïn-Kazezia. A travers la verdure se meuvent «les blancheurs bizarres... C'est une légion île Nègres en calottes et en robes de neige, une vision du Soudan.
Kaïrouan reparait, tout près maintenant. Sur ses murs crénelés se lèvent et étincellent au soleil la lanterne de ses minarets; le dos de ses dômes arrondis en hémisphères, en œufs ou en poires; la courbe de ses coupoles lisses ou largement cannelées. Et, à sa vue, une tristesse oppresse le cœur. Aucune idée souriante ne vient égayer l'esprit devant cette ville anachorète. Nul autre lieu que celui qu'elle occupe n'aurait pu être mieux choisi pour une cité qui ne fut qu'un vaste monastère; nul n'aurait été mieux approprié à l'austérité de la prière, à la sévérité des médi talions, à l'abstraction des croyants dans la contemplation d'un Dieu dont l'infini de ce désert est le temple grandiose, temple qui, cependant, ne peut le contenir dans son immensité.
Près de la voie, sur la droite, doit, dans une enceinte de murs lias et" flancs, un monument carré, percé' d'une porte en fer a cheval sur chacune de ses façades. La grande coupole qui le surmonte repose sur une sorte de large socle octogonal à travers
lequel s'ouvrent des fenêtres carrées comme les sabords d'un vaisseau. C'est la petite mosquée de Sidi-Sahad-Gervel. Son dôme n'est pas uni, mais, comme presque tous ceux qui bossuent Kaïrouan, il est cannelé en eûtes saillantes, à la manière des cantaloups. Une longue tige de fer, à laquelle sont embrochées trois boules de grandeur inégale, y élève un croissant qu'elle traverse de sa pointe, ce qui le fait ressembler au trident des bouviers de la Camargue.
Près de ce temple suburbain s'étend, ('(datant comme une mare de soleil, un large enclos dalle de pierres grises. Dessus de la M'sallat-Darbat-Tamar et voûte d'une grande citerne, cel espace nu sert, en même temps, de lieu de prière aux dévots qui veulent s'isoler et de lieu de réunion aux convois funèbres qui vont déposer les restes d'un trépassé au milieu îles lombes qui, innombrables, s'éparpillent autour de la ville.
Vers le nord, enfin, à quelques pas de la M'sallat, s'entassent les Dra-el-Guemel, monticules noirâtres qui portaient jadis une poudrière et que, pour cette raison, on appelle encore les collines des poudres.
Résultat du dépûl séculaire des immondices de la ville, ces éminences grises ont aujourd'hui cessé de s'accroître, mais des amas qui leur ressemblent et qui ont la même origine poussent tous les jouis un peu plus loin cl y fermentent à leur aise. (Test, entre eux et les portes, un continuel va-et-vient de chameaux qui y charrient des détritus de toute sorte. Voilà qui est certes d'une déplorable hygiène, mais où conduire les égouts d'une agglomération qui n'a pas de champs à fumer, qui n'a, a sa portée, ni mer, ni rivière, ni lac ?
Quelques palmiers à droite et à gauche, et nous entrons dans l'épaisseur d'un véritable rempart, dans l'hostilité d'un fourré inextricable de cactus sombres et rébarbatifs. El la voie y courl comme dans une tranchée de verdure.
Ce sont les cactus du liacli-.Muphii. — de loul le monde. comme, pour parler du domaine public, on disait en France, le domaine <ln roi. Le figuier de Barbarie, dont les haies méchantes entourenl tous les lieux habités, est. avec le palmier, l'un des
Iti;
végétaux les plus utiles de ces ingrates régions. Pendanl les derniers mois de l'été, l'Arabe se nourrit avec délices des fadeurs pâteuses de son fruit à la pulpe rougeâtre ; pendanl l'année entière, à grands coups de sabre, il taille dans ses buissons luisants le repas des chameaux. Et, dans ses épaisses raquettes
MIIiOlAN : FEU ME ARABE.
au suc vert et gluant, la sobriété légendaire de ces bétes trouve à manger el à boire.
Voici enfin la station d'arrivée !... Khradoudja se retourne avec un sourire, laisse retomber sur son visage le drap noir de sa cagoule et, à petits pas, traînant paresseusement ses pantoufles jaunes, elle su dirige vers la ville...
Ilifi DE TRIPOLI A TUNIS.
Devanl nous, à l'ouest, file une sorti' de rue que flanquent quelques maisons éparses, que longe le marché aux bestiaux. Au bout de sa poussière, Bab-Djellalin, — la porte des Peaussiers, — s'ouvre à travers les murailles.
Blanches, unies, sans fossés, flanquées, de distance en distance. de tours carrées qui, sans les dépasser, s'y accolent par une de leurs laces, celles-ci élèvent à huit ou dix mètres leurs créneaux arrondis. Etroits, délabrés, dépourvus de toute espèce de parapet et roides comme des échelles, des escaliers bâtis contre la face intérieure de ces remparts permettent d'atteindre les terrasses qui dominent les portes, de se promener sur les chemins de ronde.
Une maison arabe, — ancienne écurie tant bien que mal arrangée en hôtellerie européenne, — nous donne devanl ces murs une hospitalité très suffisante. Elle est tenue par un Provençal, l'un des cinquante chrétiens qui se noient dans les vingt-deux mille crovants dont la ville est peuplée aujourd'hui. Ses fortifications, qui se déployaient alors sur seize kilomètres de tour, renfermaient, dit-on, cinq cent mille habitants au temps des Aghlabites.
Les Aghlabites? Quels sont ces princes dont le nom s'écoulera encore de notre plume? Pourquoi cette grande ville dans ces steppes inhospitaliers.1... lTn mot d'histoire est ici nécessaire.
Chacun sait que, de la famille des Haschem, — l'une des plus illustres de la tribu des Koreïschites, issue elle-même d'Ismaël, tils du patriarche Abraham, — naquit, entre 5-n et 5j8 de notre ère, un entant que son père décora du nom de Mohammed, — le glorifié. (Que Dieu l'aide et le garde! L'excellent homme avait loi dans la prédestination des noms et les événements confirmèrent sa croyance.
Plus connu die/, nous sous l'appellation défigurée de Mahomet, (■<■ tils -qui. aujourd'hui, est, en effet, glorifié comme fondateur et comme premier chef de l'Islam — mourul vers 632 et oui successivement pour khalifes. pour lieutenants el pour successeurs.— sim beau-père Abou-Bekr, son cousin Omar, son secrétaire Othman, son gendre Ali. enfin divers membres de la famille
des ( (iiuniades.
C'est à l'ordre tic ces derniers que les musulmans marchèrent sur le Maghreb. Leurs premières campagnes, en 647 et en 665, ne furent que des incursions dévastatrices. En 666, Mohawiahben-Khodeïdj-el-Kendi vint jusqu'à Sousse, mais recula ensuite sur la Tripolitaine. En 668, Okhba-ben-Nafi-el-Fehri fit enfin la conquête définitive de L'Ifrikia et en devint Youali, — le gouverneur gênerai. En 6^5, il songea à bâtir une ville qui fut le boulevard du Croissant dans le pays conquis.
Cette cité devait, pensait-il, s'élever sur un sol vierge, loin de la mer, loin des centres habités, loin des lieux corrompus par le commerce, par les richesses qu'il apporte, par les fourberies qu'il inspire. Comme un monastère dans sa solitude, elle devait être séparée du reste du momie par des déserts et par des savanes. I ne discussion surgit alors entre ses compagnons et lui au sujet de l'endroit où elle serait construite. Okhba, qui, dans ces différends, savait mettre Allah de son côté, leva tout à coup la lèle et sembla prêter l'oreille.
— Entendez-vous ? dit-il a ses officiers.
— Quoi? demandèrent, ébahis, ceux-ci qui n'entendaient rien.
- La voix de Dieu... Écoutez-la !... Okhba, dit-elle, Okhba, mon ami, brandis l'étendard du prophète ! Marche en récitanl le tekbir et arrête-toi au dernier mot. La place où tu seras est celle que j'ai choisie.
Et, priant à haute voix, il marcha comme au hasard... Tout a coup, il planta le drapeau dans le sable... C'était là!... Cela ne pouvait mieux tomber; c'était là aussi qu'il avait été d'avis de poser la première pierre de la capitale future.
Les bêtes infestaient la région. 11 pria encore, il cria, il ordonna à son armée entière de prier et de crier avec lui... El, au bout de trois jours, on vit, effrayés par les clameurs que poussaient des milliers de voix, s'en aller en une exode pareille à la sortie de l'arche de Noé, tous les animaux du pays; on vit, marchant et sautant, volant et rampant, déménager ensemble les sangliers et les gerboises, les perdreaux et les najas; les chacals et [es gazelles, les abeilles et les couleuvres; les renards et les pies-grièches, les cantharides et les lézards; les porcs-épies et
les onces, les alouettes et les tarentules; les hérissons et les lièvres, les tourterelles et lesjeckos; les tortues et les tiques, les huppes et les vipères; les lynx et les fourmis ailées, les ramiers et les caméléons; les hyènes et les scarabées, les cailles et les cafards; les lions et les scorpions, les pigeons et les pythons; les panthères et les sauterelles, les gangas et les poux; les lapins et les puces, les outardes et les vers, toutes bêtes plus ou moins féroces qui n'allèrent pas bien loin et dont la descendance habite encore la Tunisie.
L'édification de la première mosquée fut plus facile encore que l'expulsion de cette ménagerie. Les pierres se détachèrent ellesmêmes des montagnes septentrionales, volèrent à la file comme des bataillons de grues et se superposèrent en murailles autour du pavillon d'Okhba devenu le premier mihrab... C'était un heu = reux temps bien fertile en miracles !
Et Youali reprit vers l'Occident sa marche conquérante.
— L'épée est la clef du paradis, avait dit Mahomet.
Kairouan était fondée. Vers 807, à la voix d'Ibrahim-ben-el- Arleb, créateur de la dynastie des Aghlabites, la première qui régna en Afrique, elle se séparait de l'Egypte et devenait le siège d'un gouvernement qui, khalifal de nom mais indépendant de fait, s'étendait de la Cyrénaïque à l'Océan, de Benghazi à Mogador. Elle atteignit l'apogée de sa splendeur sous les khalifes fatimites et sous les khalifes zeyrites, mais elle commença à déchoir au xme siècle, lorsque les Almohades eurent transporté au Maroc le siège du pouvoir...
Et maintenant entrons; traversons la porte Djellalin, la porte méridionale «le la ville.
Entre <\\^\>x rangées de masures blanches, une cohue mouvante de gens en turban el en djoubba, en burnous el en haïk, en chemise el en bonnet rouge s'agite comme une fourmilière en débandade, lue ligne de maisons irrégulières, presque sans fenêtres el couronnées de terrasses sur lesquelles apparaissent des êtres qui, tout blancs, se fondenl dans Le blanc du ciel, double el dépasse ces bicoques. Les petites louis carrées des
KA1R0UAN.
minarets blanchis élèvent de tous côtés le pain de sucre de leurs lanternes coniques... Nous sommes dans la Zankat-Touila, la grande avenue de la cité, «elle qui la coupe du sud au nord.
Sous des tentes éplorées, sous de larges paillassons . l'alfa que soutiennent des bâtons fichés à tort el à travers, sous des planches pourries plantées en visières de casquettes, dans les murailles
h M ROUAN : UN POTIEH.
étincelantes, sous des auvents à deux versants qui forment audessus de leur porte comme de petits toits à pignon sur rue. des magasins <pie remplissent des marchands flegmatiques el des marchandises en désordre garnissent la zankat dans toute sa longueur.-C'est comme un marché perpétuel, comme une foire sans lin. Devant les boutiques, au milieu des fruits el des légumes, se vautrent dans la poussière des maraîchers qu'ombragent des
chapeaux énormes, de ces chapeaux auxquels on ne peul s'habituer et qui, en tous lieux, nous poursuivent comme un cauchemar grotesque... A côté d'eux, le mortier d'airain entre les jambes, des Nègres pilent, avec le petit bout d'une massue d'Hercule, on ne sait quoi de verdâtre ; des cafetiers distribuent leurs lasses puériles ; des barbiers en plein vent tondent en citrouilles des têtes luisantes et bleuâtres; des bouchers pantelants dépècent des viandes blanches <■! roses.
Adossés aux espaces qui séparent les portes, des hommes sommeillent dans la posture favorite des Arabes, ces philosophes dont le sans-gêne n'est jamais embarrassé par la recherche d'un siège. D'autres y prennent leur café., accroupis entre deux pots de basilic qui voyagent avec eux.
Au bord du trottoir, enfin, se rangent des tables sur lesquelles, les jambes repliées, des épiciers burlesques trônent, comme des poussahs, entre leurs plats et leurs disques de bois. Et leurs pâtes sucrées, leurs confitures au miel attirent toutes les mouches, toutes les guêpes du voisinage. A une karroube le verre, des tonneaux versent la hnr verdâtre. — - l'eau-de-vie de ligues que n'a pas songé à prohiber le Koran. De loin en loin, — compliqués de jets d'eau filiformes et de poupées de fer-blanc qui tournent et qui, de leurs petits pieds, sonnent des carillons tentateurs sur les verres rangés autour d'elles, — des comptoirs, bariolés d'or cl de peintures, offrent aux passants leurs gargoulettes d'eau fraîche, leur jus de grenade et aussi, hélas! leur absinthe mécréante.
Entre ces triples haies de commerçants el de boutiques burlesques, circule, sans qu'un seul costume de roumi lâche sa blancheur uniforme, la foule lente el digne des promeneurs et des acheteurs désœuvrés... Marcher vite, si on est à pied. galoper s;uis motif, si on es1 à cheval, sont des marques d'une légèreté que réprouve la dignité musulmane. Manger, siffler, fumer dans les rues son l des actes d'une inconvenance suprême. El l'Arabe de la plus humble condition connaît el respecte ces règles d'une politesse qui en remontrerai! a la nôtre.
Les citadins portenl ici le turban blanc, la djoubba immaculée,
et le fin burnous négligemment jeté eu paquet sur l'épaule. Les habitants de la tente se convient du manteau brun et ceignent d'un turban de cordes noires qui leur tombe sur les yeux leur tête que, rarement, encapuchonné le haïk. L'oreille droite ornée d'un anneau d'argent, les pasteurs venus des montagnes s'en vont, le fusil à pierre sur le dos, la main balançant par sa dragonne de cuir la matraque que termine en boule une grosse tête ferrée, lu vieux sabre pend à leur liane et, plus vaniteux que Diogène, ils se drapent dans des burnous si uses, si rapiécés, si décatis qu'ils Unissent par ressembler à des peaux de mouton sur lesquelles on aurait marché longtemps. Vêtus de toile, quelques tirailleurs indigènes se sanglent de leur large ceinture bleue el serrent leurs mollets dans des guêtres blanches.
Efféminé, un jeune Maure, gras et rose comme une Juive, s'avance d'un pas traînant, la poitrine épanouie clans une longue et large blouse de soie écrue. Sa tête se renverse, orgueilleuse. comme entraînée par l'énorme Ilot de soie bleue qui orne --a chachia... C'esl un lils de caïd ! Deux fois millionnaire, il possède harem et jardin, chevaux et voitures. Et on se détourne à peine sur son chemin.
In marabout du désert arrive, la ligure brûlée par le soleil, ses cheveux noirs flottant en longues boucles sous son modeste turban de toile... Et chacun baise son épaule ou un pan de son burnous en guenilles.
— Allah i/' aouel o'mrek! Que Dieu le lasse vivre longtemps ! lui dil l'un.
— Allah iajà'l el-baraka firassek! Que Dieu bénisse la tête! fait un autre.
— Allah ierli am oualdik! Que Dieu soit miséricordieux pointes parents ! souhaite un troisième.
Et ceux qui ne se jugent même pas dignes de baiser ses misérables loques s'arrêtent devant lui el portent respectueusement la main à leur front, à leur bouche et à leur cœur.
— Tii es mon maître, dit le premier geste.
— .Mes lèvres te louent, ajoute le second.
— Et je t'aime, signifie le dernier...
Et toujours pas de femmes!.. A peine une pauvre vieille folie demi-nue, courbée comme une sorcière chevauchant le bouleau cabalistique. Et elle court avec un glapissement prolonge que les battements précipites de sa main sur sa bouche entr'ouverte transforment en un toulouil aigu, en un joujou strident. A peine, près de son père, une excpiise toute petite fille qui, — la Impie frangée d'or, la ligure déjà peinte comme celle d'une jolie poupée d'émail, les jeux déjà avivés de koïi'l, — s'assoit sur la table dune boutique, immobile et muette comme un charmant objet d'étagère...
Une bousculade se produit. Des chameaux cheminent en file paresseuse, chargés de fagots de thuya, — de branches biscornues, rouges comme des os sanglants. On se gare, on se pousse, on crie un peu et, la caravane passée, on reprend le sérieux obligatoire.
L'une des plus larges constructions de celte rue est, ainsi qu'un meuble sur ses pieds, posée sur de fortes colonnes romaines, sur des piliers trapus dont la tête s'évase en chapiteaux aux feuilles d'acanthe usées par le temps. Un homme peut à peine
«le urer debout dans l'entrepont sombre et graisseux qui
s'enfonce entre cette bâtisse et le sol. C'est là que se tient, là que s'entasse le marche aux grains et à l'huile.
Derrière cette halle réduite, se croisent, sous leurs liantes voûtes noircies, quatre ou cinq passages étroits, pleins de mouvement, de cris, de tètes en turban, de capuchons levés, de bras maigres qui agitent des burnous mis aux enchères, d'acheteurs si pressés les uns contre les autres qu'ils se meuvent en bine. que la circulation esl presque impossible dans leur masse odorante. Des boutiques contiguës se creusent en niches dans les parois de ces couloirs obscurs et regorgent de quincailleries, de bimbeloteries, d'objets extraordinaires. Ce sonl les souks, faillie reproduction, comme ceux que nous avons vus déjà, de l'immense bazar que, en détail, nous parcourrons à Tunis...
Mais que fait le chameau qui, là-haut, passe et repasse derrière la fenêtre de celle maison? Il travaille... Au-dessous de lui l'ouvre, en effet, — pour descendre, très bas, plus bas que le
terrain salé sur lequel est bâti Kaïrouan, — le puits Barouta, le seul qui donne ici un liquide à peu pies potable. Et, pour faciliter la distribution des eaux qu'y puisent ses gros cordages dalla et ses godets de poterie, on a installé à un premier étage la noria grossière que le malheureux ruminant l'ail tourner du malin au soir et à laquelle il arrive par un plan incliné construit à son intention. In abreuvoir établi au pied de cette habitation bien-