LE CONCIERGE DES BAINS
tombe par dos trous pratiqués dans son dôme ; sons une galerie s'y étendent des planches et des nattes pour les baigneurs qui peuvent facilement s'y donner l'illusion macabre d'être des sujets déposés dans les caveaux d'un amphithéâtre et attendant leur tour d'aller éparpiller leurs membres sur les tables de dissection.
A côté, dans un réduit où la respiration devient un travail horriblement laborieux, bouillonne la petite piscine où arrive — à la température de 5o°, — l'eau purgative, bicarbonatée, chlorurée, sulfureuse, lithinée, arséniatée, ferrugineuse et surtout empestée qui sort de la montagne. C'est le hammam qui donne son nom à celle station balnéothéra pique. Hammam-el-lif, — le bain du nez... Mais pourquoi plutôt du nez que de tout autre accessoire de la bête humaine ?
Quant à l'établissement thermal, il ressemblera tout simplement, dans un temps très lointain, à celui d'Aix, de la Bourboule, de Cauterets et autres pays aux eaux miraculeuses.
La plage n'est, au delà d'un plateau désert, qu'une bande de sable où le soleil fait craquer quelques cabines, où une sorte de caserne de douaniers loge des familles maltaises qui, en costume de bain, y vivent dans une promiscuité digne des Soudaniens de Tripoli.
Ali et Tof'la nous attendent sur la carrossa... La mer, d'un cote, des collines rocailleuses de l'autre ; une grande route à travers des bois d'oliviers semés île petites fermes... Et, en moins d'une heure, nous atteignons le fondouk Choucha où nous prenons, à droite, un chemin qui se dirige vers le nord. Toujours des oliviers ; puis le pittoresque village de Rhadès avec ses jardins, avec son minaret qui étincelle et. péniblement, nous entrons dans les sables de la'Lenia...
t'n pont de bateaux sur l'ancienne bouche du lac; une espèce d'ile où, — au milieu de palmiers, de petits jardins, de constructions militaires, — s'élève le /.a/a/,, — le bagne bevlickal, — un bac qui, à la terreur de Tof'la et au grand étonnement d'Ali, nous transporte, chevaux et voiture, au delà de la nouvelle bout lie ; une petite kasbah circulaire où le boy rend quelquefois la justice
LA GOULETTË. 247
cl près de laquelle s'élèvent les deux colonnes du ^il)cl : quelques maisons éventrées par un Haussmann africain ; un pont tournant sur une sorte de canal et nous sommes à la Goulette.
La nuit esl tombée quand nous arrivons et comme à Sousse, c'est sur la plage qu'on vit ici après le coucher du soleil.
Là s'alignent des baraques où on donne à boire, des maisonnettes où on donne à manger, des cales où des Nègres l'ont une musique étourdissante, des terrasses où, sous des loils de jonc, des Européens, heureux de respirer enfin, s'assoient autour de tables chargées de boissons multicolores.
Entre ces constructions hâtives et les vagues qui murmurent et se pâment sur le rivage, errent, — ■ discrètement éclairés par les grands fanaux que portent, comme à Kaïrouan, des pieux fichés en terre. — tout un monde jaune, rouge, vert et blanc, toute une foule papillotante de Juives et de Juifs. Les femmes ont laisse'' au logis la gène du grand voile et ce ne sont partout que caleçons blancs, que coiffures d'or, que blouses légères, tombant à peine au-dessous tles tailles.
Des cuisiniers ambulants se sont accroupis derrière une large planche que supportent deux pierres et que couvrent des comestibles à prix réduit; à leur droite, brûle, enfoncé dans le sable, un fourneau portatif; à leur gauche, blanchissent et verdoient des paniers d'œufs et de salade.
Gomme les autres, deux vieux petits Israélites voûtés et branlant le chef — rajel ou zouja, le mari et la femme. Philémon et Baucis — ■ leur achètent les éléments d'un souper frugal, et ils vont s'asseoir au bord des flots.
Des groupes se forment; de toutes les familles assises en rond s'exhalent, dans la nuit, des musiques grêles comme des rires d'enfants ou ronflantes comme des sommeils de gros hommes repus.
— - M'raïed fani,ya tofla, — Elbek dur banil Je vais mourir, mademoiselle, et mon cœur encore palpite pour vous ! bêle sur la guitare un Isaac pelotonné derrière une Rébecca de quatorze ans qui baisse se longs yeux.
Et toute la tribu se tait et l'écoute.
Toujours comme à Sousse, niais sur une plus grande échelle, des établissements de bains auxquels conduisent des passerelles s'élèvent au large, sur des pilotis invisibles dans la nuit, et semblent planer sur la mer calme. On s'y désaltère et on y dîne.
Des lanternes illuminent leur plate-forme au fond de laquelle joue un orchestre italien... Et les darboukas des établissements voisins où dansent et chantent des aimées Israélites couvrent de leur tapage ses mélodies frétillantes ou langoureuses. Au delà de la barrière, l'œil se perd dans la profondeur bleuâtre des ombres marines piquées de mille feux. En haut, scintille le sable d'or