‹ De Tripoli à TunisChapitre 27 sur 41 · I. \ G OUI I III · texte numérisé non relu

I. \ G OUI I III

des étoiles et blanchit la bande phosphorescente de la voie lactée ; en bas. rougissent les Canaux des navires au mouillage et tremble le sillage de la lune ; de tous côtés, comme des épées flamboyantes, s'enfoncent dans les eaux les reflets onduleux des lanternes qui voguent sur des barques... Et, sous nos planches, dans l'épaisseur des ténèbres, éclatent des rires et des cris de baigneuses nocturnes.

On fait plus que manger en ces hôtelleries aquatiques, on y loge à la nuit, dans des cabines donl le plancher à claire-voie laisse monter jusqu'au sommeil de leurs locataires la fraîcheur, les parfums, la plainte monotone des vagues...

Large d'une vingtaine <b' mètres, défendue par deux bastions,

LA GOELETTE.

flanquée d'une baraque où flotte le pavillon ictérique de la >Saritt:, une troisième coupée, — ■ la Goletta, la petite gueule, — traverse la tligue naturelle delà Tutiia. Elle donne passage aux navires qui, grâce à leur faible tirant d'eau, peuvent entrer dans le lac, à ceux qui transportent à terre les passagers des paquebots forcés de stopper à un grand kilomètre au large. Près d'elle s'enfonce le

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la collette: le canal.

canal qui servait autrefois de port aux embarcations de la floU< tunisienne.

Cette flotte se composait, il y a quarante ou cinquante ans, d'une frégate que Louis-Philippe avait offerte au bey de l'époque. Ce souverain, cependant peu prodigue, avait poussé la générosité jusqu'à joindre à ce présent \m capitaine de vaisseau chargé de le faire manœuvrer. Pour sauvegarder l'amour-propre de ses

officiers de mer, le gouvernement tunisien y avait malheureusement embarqué, en même temps, un capitan-paclia.

— Avec deux capitaines, dit sagement un vieux proverbe maritime, la barque va à terre.

Et cela m- manqua pas d'arriver... Consterné de ce désastre, le bey voulait au moins savoir comment il s'était produit... (Vêlait la ruine totale de sa marine !

— Capitan dormir, disait l'amiral indigène, oscrivan escrivir, pilota macacli sabir... ou bastimento perdir.

Jamais, ou n'en put tirer autre chose... Et, depuis ce jour néfaste, la puissance tunisienne ne posséda plus d'escadre. Deux croiseurs désemparés qui habitaient Sfax au moment de l'occupation, — VEssed et le Bèchir, — servirent seuls de prétexte au maintien de ses officiers de vaisseau... Ils avaient, par de bons et de loyaux services, acquis des droits imprescriptibles !

Le port ne sert plus aujourd'hui (pu1 de refuge a des barques italiennes; à des mahonnes qui arborent la flamme verte et rouge de Tunis ; a des farelles et à des paranzellcs qui. largement ceintes de couleurs éclatantes, enjolivées de saints naïfs et d'arabesques enfantines, hissent le pavillon timbré de la croix de Malte ; à des speronares bariolés de dragons, d'œils de jonques chinoises, de têtes de maures et de nymphes, d'anges et d'amours, de saintes Vierges et de Vénus. Et ceux-ci coiffent leur haute étrave et leur gouvernail démesure de perruques en peau de mouton ; ils suspendent à leur gros mât tronqué des voiles où se peignent des séraphins, des poissons el des cavaliers ; ils y hissent des filets qui sèchent, déployés en larges triangles de ■dentelle roiigeàlre.

Les jours où arrive le courrier de France, une multitude glapissante d'Européens et d'indigènes se bouscule, — au milieu des malles, des valises ci des caisses. — sur le vieux petit quai de •ce vieux petit port. Des maiins arabes dont, roulé en maigre turban, un mouchoir serre le grand bonnet de laine blanche s'y disputent alors avec des hommes appartenant a celle curieuse variété de l'espèce humaine qu'on désigne en Algérie sous le

LA GOULETTË. 231

nom générique d'jaouleds... El ils vocifèrent, ils se poussent, ils se tiraillent, ils se battent au milieu des colis en déroute; ils se les arrachent comme dos épaves que la providence d'Allah aurait jetées sur leurs côtes.

Autour d'eux, musardent, désœuvrés, des soldats tunisiens, badauds el encombrants comme les fantassins de tous pays; les larges manches de leurs chemises flottant sur leurs bras nus, des gamins boutonnent sur leurs épaules un gilet qu'orne, à la place du cœur, un gousset découpé en croissant; des musulmans très notables, — les descendants les plus purs des Maures andalous! — se drapent, avec une emphase bouffonne dans Yhabaya, cette vaste chemise de laine groseille, pèche, prune ou abricot que, à l'inverse des nôtres, ils portent par-dessus tous leurs vêtements... Et, — plus volumineux, sous son casque de toile, qu'un capitaine de pompiers sous son heaume de cuivre, — l'agent commercial de la compagnie à laquelle appartient le navire arrivé brandit, comme un sabre, son parasol blanc, — insigne de sa dignité. — et, de la voix et du geste, gourmande les travailleurs polyglottes dont il a le difficile commandement... In fonctionnaire qui croit remplir un sacerdoce, résiste aux prières larmoyantes d'une jeune femme à laquelle, pour la noyer, on arrache une pauvre petite plante que, — souvenir du village natal, — elle apportait d'Europe. La malheureuse! Sans la vigilance de cet inflexible cerbère, elle allait infecter de phylloxéra toutes les vignes de la Tunisie !

Accouplés, tles vauriens patibulaires traînent leur chaîne et feignent de balayer. Ils sont vêtus de grosses vestes de drap brun, de vieux burnous en lambeaux, de guenilles sans couleur ni forme. Khroumirs récalcitrants, voleurs vulgaires, Arabes pillards, détrousseurs de caravanes amenés du sud, ravageurs de mer dragués dans les parages de Kerkennah et porteurs de tètes de bandits maritimes pareilles à celles que l'imagination prête aux gredins qui montaient autrefois les chébèques des corsaires, ce sont-les forçats du pays... lit, surveillant du coin de l'œil la matraque des gardes-cliiourme, marmottant on ne sait quelles prières, ils tendent à tout venant des mains noires et sèches

dans lesquelles tombe parfois une karroube ou une pincée de tabac.

Venus directement de Marseille ou ayant déjà passé par les

escales d'Algérie, trois paquebots transatlantiques mouillent à la Goulette chaque semaine; deux autres y viennent de Tripoli par la côte ou par Malte. Chaque lundi voit, en outre, arriver un bâtiment des Transports maritimes et un courrier qui réunit Tunis à l'Italie.

Transportées des navires à Tunis par des bateaux plats qui traversent le lac ou transbordées sur des mahonnes, puis voiturées en chemin de fer, les marchandises sont, à la Goulette, l'objet d'un transitdans lequel la France occupe le premier rang. La moitié de l'importation est entre uns mains. Nous envoyons aux Tunisiens trois t'ois plus que l'Angleterre, quatre fois plus <pie l'Italie...

C'est seulement ainsi et non par des impôts directs, c'est en ouvrant de nouveaux débouchés à son industrie et a son négoce, que les colonies el les pays de protectorat doivent enrichir leur métropole. Que des droits frappent les produits étrangers mais que les noires entrent en franchise! Et nous accentuerons encore notre prépondérance commerciale.

Au grand désespoir des Algériens, justement jaloux de cette faveur, les douanes françaises laissent passer librement les dénués tunisiennes el cependant, si nous l'emportons dans le commerce d'importation, l'étranger l'emporte dans le commerce inverse. L'Italie, par exemple, tire de la Tunisie quatre luis plus que nous. El il y a lieu (le s'en féliciter encore. .Nous gardons notre argent el c'est avec les lires italiennes (pie les Tunisiens payent nos produits; elles ne fonl que traverser Tunis pour arriver en France. Cette exportation s'augmente chaque jour. Elle était, par exemple, de quatorze millions en 1889, elle a été de vingt-cinq millions en 1890!

(lue le liey acliève d'abolir la laxe de sortie donl sonl grevés les produits de ses sujels el cpii, pal l'ois, l'ail reculer les acheteurs

et celte forme de commerce s'étendra encore. Nous aurons ainsi

amélioré les affaires du pays, comme nous en avons déjà améliore l'administration et la justice.

Deux plaideurs se présentaient-ils autrefois à la barre de certains cadis? Celui qui apportait un pain de sucre ou une cou fie de dattes avait gain de cause contre celui qui se présentait les mains vides.

Un cultivateur récoltait-il deux ou trois cents keffiz de blé?

— Cinquante te suffisent, lui disait-on.

Et on confisquait le reste.

Un Arabe de la plaine avait-il un beau cheval, un étalon de race ? On le mandait à Tunis.

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