‹ De Tripoli à TunisChapitre 28 sur 41 · A GOELETTE: SUR LES II E M P A II T S · texte numérisé non relu

A GOELETTE: SUR LES II E M P A II T S

— Combien ta bête? lui disait un général.

— Elle n'est pas à vendre.

— Tu sors de la question. Combien ?

— Mille piastres, gémissait le propriétaire résigné.

— En voilà cent! Que tes gens amènent l'animal! Et en attendant, nous te gai-dons en otage.

Des esclaves grecs entraient-ils au Bardo sans sou ni maille.1 S'ils savaient plaire, ils étaient bientôt vingt fois millionnaires.

Un nouveau caïd, — <|ui, d'ailleurs, avait acheté sa charge, — était-il envoyé dans une tribu.' Vile, il y faisait une tournée et, outre les droits réguliers, il prélevait sur elle l'haqq-es-sabats, — le prix des savates qu'il usait en parcourant son territoire el qui s'élevait parfois jusqu'à cent mille francs...

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Les temps sont bien changés et, — avec une satisfaction qu'elle ne cherche pas à dissimuler, — la population indigène a vu nos représentants porter la lumière dans les ténèbres de son gouvernement, l'aire régner la justice dans sa justice, réprimer les exactions dont elle était la victime tremblante, chasser les parasites qui s'engraissaient de son sang. Elle a vu ses impôts diminués, ses contributions mieux administrées; elle verra bientôt sa fortune s'accroître avec la nôtre, son bien-être s'accroître avec sa fortune. Elle aura des routes, des puits, des ponts, des phares, des chemins de fer, des télégraphes. Elle jouira, — sans qu'on les lui ait imposés par les armes, — de tous les bienfaits d'une civilisation maintenant en avance sur la sienne. L'autonomie dont elle a plus que les apparences, lui enlèvera tout prétexte à une révolte à laquelle elle ne songe guère et qui serait dirigée moins contre nous que contre le bey, notre allié et son souverain légitime. Elle nous sera unie enfin, non par les liens d'une gratitude qu'il ne faut attendre de personne, mais par ceux de l'intérêt commun... Et l'expédition qu'on appelait une déplorable aventure nous aura, — par une sorte d'association tout amicale entre les Tunisiens et nous, par une conquête toute pacifique, — donné la plus calme, la plus productive, la meilleure de nos dépendances. Les bénéfices que nous en retirerons, les avantages dont elle jouira elle-même prouveront que, — lorsqu'il s'agit de pays habités par des êtres intelligents et placés à notre niveau sur l'échelle de l'humanité, — le protectorat est encore le meilleur des modes de colonisation. Pour ceux qui voudraient assimiler la Tunisie a l'Algérie, il est cependant moins sur que l'annexion pure et simple. La Tunisie peut encore échapper à notre tutelle, disent-ils; elle peut encore obéir aux instigations des puissances rivales. Dans tous les discours qu'ils lui adressent à l'occasion dis fêtes officielles, les consuls d'Angleterre et d'Allemagne ne manquent guère, il est vrai, de faire miroiter aux veux du he\ l'espoir de recouvrer l'indépendance, la possibilité de faire, sans nous, le bonheur de son peuple. Les Italiens, de leur côté, protestenl encore de leur mieux contre notre immixtion dans les affaires de la Tunisie; ils conservent leur poste et leur

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chambre de commerce; ils tâchent d'attirer el d'endoctriner les jeunes indigènes dans les collèges que nous avons la générosité exagérée de leur laisser ouvrir; ils saisissent le moindre prétexte, — une expulsion de capucins gallophobes, par exemple, — pour se mêler de nos affaires... Qu'importe! Ce ne sont là que des animosités qui s'éteindront à la longue et dont sauront avoir raison l'honnêteté, l'habileté, l'énergie de nos fondés «le pouvoir auprès du bey. Kl le jour n'est pas loin où rien ne prévaudra contre nous. ..

Revenons à la Goulette. Elevé sur un terre-plein et haut à peine de deux mètres, un rempart règne comme une arête sur la langue de terre qui sépare le port d'avec le large. Ses embrasures démantelées laissent passer la gueule noire de vieux canons inoffensifs gardés par des artilleurs indigènes qui tricotent placidement, à l'ombre d'un écran de toile orienté comme la tente île nos tailleurs de pierre. In pantalon de canonnier français, une veste de zouave, un fez timbre d'une plaque de cuivre aux armes beylikales et doublé d'un bonnet dont le bord apparent le souligne d'un étroit liséré blanc : lel est l'uniforme de ces guerriers pacifiques.

Au bout de ce rempart, s'effrite, roussie par le soleil, une très ancienne forteresse. A ses pieds, wn petit pont tournant enjambe le canal et, à la file, des chameaux le traversent qui se rengorgent, le museau en l'air, ou qui grognent dans leur muselière d'alfa.

Là commence, pour se diriger vers le nord, la place Ahmed- Bey, espèce de large boulevard qui, — avec ses galeries et les fenêtres de ses hautes maisons à l'européenne, — constitue la principale avenue île la Goulette. Des peupliers biscornus y répandent la fraîcheur de leur ombre; des cafés comme les nôtres y mettent la gaieté de leurs tables en plein air, de leurs tentes rayées <|iii claquent à la brise. Ce n'est plus la Tunisie. Provençale, italienne, arabe, la Goulette est un pays sabir, un pays hybride comme la langue qu'on y parle et que les vieux Moghrabins prennent pour le français le plus pur.

— De quelle nation est donc cet homme? disait l'un d'eux en montrant un Ponantais à un capitaine de la Canebière. 11 me demande du son, du son... Qu'estai- du son.'

— Du race, répond le .Marseillais dans l'idiome des fêlibres.

— Ah! du race? Je le pensais bien qu'il n'était pas de France !...

Mais quelle joyeuse animation autour de nous! De toute pari retentissent les appels des marins, les cris des fruitiers ambulants, les disputes hurlantes des Napolitains et des Maures... Où est le silence morne tics déserts ? Où est le recueillement religieux de Kaïrouan ? Braillard comme savent l'être les Arabes quand ils ne se renferment pas dans un mutisme systématique, un poissonnier traîne dans la poussière la queue de deux énormes méros qu'il lient par leurs ouïes sanglantes. Un autre promène dans le tintamarre de la foule un paquet de mulets qu'il a enfilés par la bouche, les offre à chacun, les secoue comme un panier à salade, les fait tournoyer sur sa tête et menace d'en fouetter la joue d'un Sicilien qui, dédaigneusement, lui en a offert un prix dérisoire, Un troisième a couché sur sa main un paquet d'aiguilles qui balancent leur long bec d'un côté, leur queue effilée de l'autre, l'n quatrième porte, ainsi qu'une corbeille sacrée, un panier de crevettes longues comme la main, grosses comme les deux pouces réunis et récrimine contre une Maltaise qui, pour les déprécier, a ose les comparera des djérads, — a de misérables sauterelles. Et, à grands cri*, 'les maraîchers poussent devant eux des bourri- (|iiets et des chameaux accablés de tristesse.

Des hammals, — îles portefaix, — ploient sous le tonneau ou sous l'énorme coujffe dont leur dos esl chargé. Une calotte tricolée à jour, un mouchoir roulé en corde, un bonnet crasseux, au flot ébouriffé, leur servent de coiffure; les uns jettent sur leur djoubba un caban de laine blanche ou sont vêtus d'une longue ei épaisse chemise brune ;' les autres s'emmaillottenl dans une jupe sans plis. — une fouta de femme. Leur poignet es) serré dans un bracelet de cuir; leur taille esl ceinte d'une sangle brodée ou d'i large ceinture de peau que boucle un fermoir de cuivre découpé en poisson aplati. Cette image écarte

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