‹ De Tripoli à TunisChapitre 29 sur 41 · I.A (iOULIiTTE · texte numérisé non relu

I.A (iOULIiTTE

encore le mauvais œil et, — comme jadis dans les catacombes où elle était l'emblème du Christ, — elle est partout ici peinte sur les murailles, tantôt simple, tantôt formée de trois poissons qui s'enlacent en une sorte d'étoile.

Souvent coiffés du turban de corde des Arabes, des Maures

.* GOULK'I'TE: 1 ACTIONNAIRES.

citadins, — résultat de toutes les races qui, tour à tour, ont envahi ou habité le nord de l'Afrique, — -traînent en savates leurs babouches jaunes et flânent, toujours inoccupés. Leurs tempes sont épilées ; leur moustache aux bouts tombants est, dans sa partie "moyenne, coupée en brosse et découvre leur lèvre; leur barbe légèrement taillée en pointe est rasée avec un tel soin sous le menton et sur la partie antérieure des joues qu'elle

leur fait comme un bandeau odontalgique ; à leur chachia enfin se balance l'énorme gland de soie sans lequel un Tunisien se croirait déshonore...

Des Nègres rient et gesticulent, débraillés dans des friperies d'un pittoresque désopilant, fagotés de défroques d'une drôlerie indescriptible, drapés dans des accoutrements de mardi-gras... Une vraie descente de la Gourtille. Des Koulouglis, — fils de Turcs et de Maures, — se promènent avec des hommes qui, — Musulmans, Maltais, Provençaux, Espagnols et Juifs, tout ensemble, — n'appartiennent à aucune nationalité distincte. Des galons blancs courant sur toutes les coutures de leur épaisse gandoura velue, des matelots arabes s'en vont avec des matelots maltais qui, affublés d'une grosse veste à capuchon, parlent à peu près leur langue et, en eux, retrouvent des frères. Une escadre française vient, enfin, de mouiller au large et ses hommes mettent dans ce monde bigarré leur large col bleu et leur joie toujours et partout exubérante.

Conduites par de grands noirs en livrées écarlates, en cafetans bleu de ciel brodés d'or, en vestes sombres soutachées d'argent, des voitures passent, pleines d,e croix et d'épaulettes... L'étatmajor de notre (lotte va, à la Marsa, rendre visite au bey et en rapporter des Nichams.

Charmant tout cela !... Mais l'endroit est inhabitable. Les cousins, que les arbres voient, chaque nuit, éclore par milliards, n'attendent pas, pour effectuer leurs sorties belliqueuses, que la une ait brandi le croissant de son cimeterre au ciel de Mahomet Ils fondent sur nous en bataillons serrés, comme si, bons moustiques musulmans, ils avaient juré de débarrasser l'Afrique de la présence du roumi.

Marchons. Au fond d'une petite cour ouverte de toute sa largeur, se décrépit un vieux monument très barbaresque et dont les murs grisâtres portent comme des dents branlantes des créneaux ébréchés. Des soldats et des officiers en calotte rouge en gardent l'entrée en fer à cheval, la porte séculaire dont les battants, bordés de clous énormes, ne s'ouvrent en grondant que pour laisser passer des galériens. C'est une kasbah, — comme partout, — une sorte de forteresse qui sert d'arsenal

et que, de l'autre côté, un cimetière entoure de ses lombes.

Enfonçons-nous au hasard dans les rues latérales. Il y a peu à voir... l'ius encore que la place Ahmed-Bey, la Goulette entière a le même aspect italien, le même faux air napolitain. Partout brunissent au soleil des plats de pomi cToro • — ■ de tomates — écrasées en coulis; partout, — en gros échcveaux jaunâtres, — des macaroni se suspendent à des séchoirs; partout des yeux noirs de femmes à la peau très brune brillent dans l'ombre de taudis charbonnés... Sommes-nous déjà à Portici ou à Torre dell'Annunziata ?

Seuls quelques Ahazverus, — quelques Juifs errant par les rues, — seules quelques Juives, vautrées, avec leurs enfants, derrière les barreaux d'un balcon cpii en prend l'air d'une grande cage de faisans dorés, donnent la note tunisienne aux maisons qui. pour être transplantées sur cette terre où elles poussent comme chez elles, ■ — semblent avoir été arrachées aux pieds <\u Vésuve.

Au bout de la Grande-Place s'élève la gare du petit chemin de 1er qui, en passant par la Marsa, va île la Goulette à Tunis. C'est une sorte de halle précédée d'une véranda sous laquelle bâillent les guichets. Affiches, machines, billets, employés, tout arrive de Rome... Nous sommes dans le pays del re Umberto.

Al Labour el behr, — le vapeur de terre, comme les Arabes appellent le train pour le distinguer du paquebot, al babour el bahr, le vapeur de mer, — suit, pour aller de l'extrémité orientale à l'extrémité occidentale de son principal diamètre, la rive septentrionale d'El-Bahira...

Les voitures de première classe sont à moitié vides ; découvertes comme les tramways de Marseille, celles de troisième classe sont bourrées de promeneurs indigènes, de Juives aux bonnets étincelants et aux figures poupines, de Maltaises, de Siciliennes, de Napolitaines... Les yeux de velours semblent avoir été rassemblés ici pour les opérations d'un concours de beauté... Et dans un charmant embarras serait l'heureux comité chargé de décerner la pomme !...

// babour siffle et mule... L'n quart d'heure de vacarme et il

nous dépose sur le quai de la pelile station de la Malka-San- Luigi.

A l'est se renfle un repli de terrain aride où, roulée dans sa robe bleue et défendue par un chien maigre, une bergère garde ses noirs moutons au milieu des buissons épineux. Au delà de ce seuil hérissé, — au deuxième plan, — un ravin sépare deux collines qui portent des couvents et une église. Terrasses de petites maisons grisâtres, quelques lignes horizontales dépassent à peine des haies formidables, des falaises, des cascades de

L \ GOl LETTE : Cl M ETI ÈRE.

cactus et d'aloès. C'est le village qui donne à la gare la première moitié de son nom.

Nos pieds entrent dans des gravats brûlants el très anciens; des portes se ferment devant nous ; des entants nous regardent, méfiants. Au bourdonnement des mouches, un boucher est accroupi dans la poussière, sur le seuil de sa pelilt- boutique. Il dispense à des femmes agenouillées autour de lui le mouton (pie son tranchoir carré dépèce avec fureur. Assis cote à côte, dixhuit chiens «les deux sexes, - - la gueule ouverte, le ventre ballant de faim, les yeux pétillants d'une convoitise suraiguë, — sont tant préoccupés de ce qu'il fait qu'ils oublient d'aboyer après nous. comme il dédaigne lui-même de nous répondre... Passons !

Au milieu du village se creuse une vaste fosse dans laquelle,

LA (iOLLETTK.

contiguës et parallèles entre elles, se rangent quatorze longues constructions dont, percée de trous, la voûte est au niveau du sol supérieur. Elles étaient jadis souterraines mais on les a, pour ainsi dire, dégagées de leur gangue. Des sentiers en pente douce y conduisent ; un écroulement a ouvert au milieu d'elles un vide dont on a fait comme une petite place publique; on a, à travers leurs parois, percé des portes et des fenêtres ; on en a l'ait enfin des maisons et des écuries où, dans le fumier «■t la paille, vivent bêles et gens... Ce sont des citernes antérieures à l'époque romaine.

Gravissons cette hauteur et arrêtons-nous.

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