MALKv : CITERNES IN TIQUES
— Passant, va dire à ton maître cpie tu as vu Marins assis sur les ruines...
Tout est mort, tout est vide autour de nous... Et cependant, indécis comme clans un songe, des palmiers, des colonnes, des monuments sortent des roches grises... Le murmure d'une foule invisible gronde comme celui d'une mer lointaine ; le pays se peuple ; le désert vit.
Quelle est cette cité populeuse ? Dans quel monde enchanté la folle du logis nous a-t-elle transporté d'un coup de sa baguette magique ?...
A droite, — vers le sud, — derrière une épaisse muraille; der-
rière des rues et des maisons à six étages; derrière les bâtiments majestueux, les portiques et les pylônes d'une agora ; derrière des temples et des thermes, se pressent des vaisseaux. Leurs mâts s'emmêlent, comme les troncs d'une foret sans feuilles, dans deux ports qui communiquent entre eux et que des jetées défendent contre l'envahissement tumultueux des vagues. Carré, bordé d'entrepôts, le premier est encombré de navires marchands; circulaire et protégé par une forteresse qui s'élève, comme un donjon, au milieu de ses eaux tranquilles, l'autre est réservé aux bâtiments de combat... Plus loin miroite le golfe où voguent les galères; â l'horizon vaporeux s'estompent le promontoire d'Apollon, le cap Hermanus, les monts Zeugitanes et les monts Zuchares.
A nos pieds, cette maison est celle où naquit Hannibal. Le temple qui couronne cette éminence, — là bas, au delà d'un cirque, au delà d'une place d'armes où étincellent des casques et des cuirasses, — c'est le temple d'Eschmoun, le soleil bienfaisant.
A gauche, — vers le nord, — derrière un théâtre et une basilique ; derrière des bains et des galeries ; derrière des temples à la Mémoire, à Didon divinisée, à Baal-Moloch, le soleil dévorant comme celui du désert, — se découpent, sur l'acier du ciel, les arcades élancées d'un aqueduc rougeâtre et sourcillent des sanctuaires redoutables...
Nous sommes à Byrsa, au cœur de Khart-Hadaeh, de l'antique Carthage.
Un double rempart que traversent les portes de Furne, de Thapsus et de Sévesle décrit un triangle irrégulier dont ce quartier sacré occupe le sommet, dont la mer baigne la base. Il sedéploie sur trente kilomètres; il enferme la riche métropole où vivent six cent mille hommes. Massives, de grosses louis le flanquent ; des voûtes divisent en étages l'espace compris entre les deux murs qui le forment. Dans ses écuries barrissent les éléphants de guerre; au premier étage — où les a conduits un plan incliné, — piaffent les chevaux des auxiliaires numides; plus haut, s'emmagasinent les harnais et les armures; plus haut encore se logent les soldais mercenaires; plus haut, enfin, sur les
terrasses, veillent les défenseurs salariés de la patrie punique.
Autour île ces fortifications prodigieuses court une route ceinte d'une nouvelle muraille que longe, à l'extérieur, un chemin de ronde défendu lui-même par des fossés et par des palissades.
Au delà, — ■ toujours au nord, — s'élève la colline qui cache Utique et Kamark. Des puits, au fond desquels s'ouvrent des caveaux qui habitent des cercueils, se creusent dans ses flancs. C'est la montagne des sépultures... A ses pieds s'étendent les villas et les jardins de l'immense faubourg de Megara...
Ecoutons! Des sonneries éclatantes déchirent l'air alourdi de soleil; le peuple escorte les suffètes et des acclamations roulent dans la cité fantôme... Pourquoi ce bruit et ces fanfares? Pourquoi ces joyeuses clameurs ? Cartilage a vaincu Massinissa, son ennemi noir et farouche ; Cartilage est en fête.
Et de rouges clartés se plaquent, sanglantes, aux fûts trapus des puissantes colonnades. Blafardes, fantastiques, des illuminations polychromes s'enroulent aux tours embrasées, s'allument au fronton des temples. La fumée des sacrifices monte lentement dans le ciel obscurci. Les prêtresses infâmes chantent et dansent devant les autels d'Astarté l'Impudique. Des cris d'enfants, de longs cris de douleur et de désespoir, s'étouffent et meurent aux lianes incandescents des divinités monstrueuses, des idoles au front d'airain...
Delenda est Carthago !... Un roulement sourd, prolongé, ébranle le sol qui gronde comme aux frémissements précurseurs d'un tremblement de terre; des nuages de poussière flottent au loin en vapeurs menaçantes ; des chars de guerre grincent sur leurs essieux... Les balistes, les catapultes romaines!...
Et l'incendie déroule son linceul de flammes sur la patrie d'Hamilcar; les sanctuaires flambent; l'épouse d'Hasdrubal jette dans la fournaise ses fils qu'elle a poignardés et s'y précipite elle-même; les monuments de la grandeur phénicienne vacillent et s'effondrent ; Scipion triomphant fait rouler les débris de Cartilage sous les pieds" de son cheval; Rome n'a plus de rivale !
De nouvelles tours, de nouveaux temples s'élèvent. La foule rugit à présent dans l'amphithéâtre où, sous la dent des lions de
Libye, se déchirent en lambeaux les membres des chrétiens ; les (lamines font fumer l'encens sur les autels de Jupiter et de Mercure ; sur le forum qui a remplacé l'agora, les fds de Romulus révent de conquêtes qui leur ouvriront le continent mystérieux dont ils tiennent la clef. Comme le Phénix égyptien, Carthage renaît de ses cendres; une ville romaine a remplacé la métropole dont elle a gardé le nom...
Mais des nuages noirs s'amoncellent au large et, de l'Occident accourt l'ouragan des barbares de Genséric, vengeurs inconscient des premiers Carthaginois...
Une fois encore la cité d'Elisa resplendit au soleil. Elle n'est plus punique ni romaine ni vandale; elle est grecque, elle est byzantine, maintenant. Va-t-elle reconquérir ses richesses et sa grandeur passées?...
Delenda est Carthago .'... Le vieux Caton semble avoir prononcé contre elle un anathème éternellement implacable et, sortie de l'Orient, la tempête rouge de l'Islam s'abat sur elle et la déracine.
Après la mort de leurchef, Hassan le Gassanide, les musulmans tentent cependant de la reconstruire :
— Montjoye-Saint-Denis !
Et Louis IX, l'un des fléaux dont la main de Dieu a battu celte terre condamnée, arrive à la rescousse...
Tout tombe, tout s'écroule et, pour jamais, celte fois tout sombre dans la nuit... Carthage a disparu de la lace du monde.
La vision s'est évanouie... Grands papillons sur une prairie d'azur, les felouques, les balancelles, les mahonnes à la double voile en ciseaux voltigent sur les Ilots pailletés où passaient les trirèmes; là-haut où flamboyaient les temples lamés d'or, là-haut où trôna Esculape, s'élève la chapelle de Saint-Louis; là-bas, dans celle plaine où défilèrent tour à tour, les phalanges de Carthage, les légions de Rome, les houles des Vandales, les soldats de .Mahomet et les chevaliers de France, ondulent des champs d'orge et sifflent des locomotives. Plus loin, i\<^ villas mauresques se cachenl dans les arbres; au bord de la mer, à la place du temple d'Apollon et de la Basilique, verdoient le jardin de Mustapha-ben-
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Istnaïl et du général Ahmed Zarrouch; sur la Tanin, là où se pressaient les forts et les casernes, se blottissent sons les palmes les poétiques demeures d'été du Uhasnadar , de l'agha, de Khrereddin ; aux pieds du Djebel-Khraoui, là où se déroulait le faubourg de Megara, entre la mer et la Sebkhra-er-Rouan, s'étendent les bosquets et le palais de la Marsa au-dessus desquels planent le phare et le village Sidi-bou-Saïd ; au sud de Byrsa enfin, là où se creusait le Côthon, — le port de guerre, — s'éparpillent les maisons et les figuiers du Khram, — ces figuiers dont les fruits délicieux contribuèrent à la perte de Cartilage. Caton en avait, — ■ dernier et irrésistible aigu ment, — caché dans les plis de sa toge quand il monta à la tribune aux harangues. Et c'est en les montrant tout à coup à la gourmandise des vieux sénateurs qu'il s'écria pour la première l'ois : — Del end a est Carthago !
Et plus rien d'un passé englouti dans les abîmes du néant, noyé dans l'océan ténébreux des âges! Plus rien de la ville punique ensevelie !... Plus que des dépressions de terrain qui, comme le sol affaissé sur une sépulture, marquent vaguement la place de ses ports comblés! Plus rien de la colonie romaine!... Plus que, çà et là, des voûtes de souterrains qui mamelonnent le sol comme si, sans se briser, elles étaient tombées du haut de colonnes disparues! Plus que des pierres renversées, des trous béants, des soupiraux sinistres, — ouvertures de citernes, de caves et de tombeaux où grouillent les reptiles ! Plus que des pans de murailles, des débris informes qui blanchissent sous les feux du ciel ! Plus que «les ruines de ruines! Plus que de vagues vestiges dans lesquels on recueilli' à peine quelques fragments de marbre, de mosaïque ou de verre irisé, dans lesquels ou déterre à peine quelques monnaies, quelques tessons, quelques pierres de fronde, <[iielc|nes lampes funéraires !
Par les champs voisins, des archéologues dont la lionne volonté est doublée d'une imagination féconde et d'une loi robuste croient seuls, en des blocs bouleversés, reconnaître le, restes d'un amphithéâtre.
Plus près de la mer cependant, — semblables à une mosquée, avec leur double rangée de voûtes, leurs portes et leurs coupoles — blanchissent îles bâtiments fraîchement recrépis. Successivement restaurées par les Romains, les Grecs, les Arabes et les Français, ce sontles citernes carthaginoises de Bordj-Djedid. C'est là que, réparé en 1860, aboutit l'aqueduc qui va, comme jadis, demander au Djouggar et au Zaghouan ces eaux auxquelles les Romains avaient élevé un temple dont leur source baigne encore les ruines.
Ces bâtisses couvrent un grand bassin qu'un couloir voûté ceint en chemin de ronde, que des murs divisent en dix-sept compartiments qui communiquent entre eux par des portes submergées...
La vieille citerne est la ruine caractéristique de la Tunisie. L'eau de source y était donc, il y a vingt siècles, aussi rare qu'aujourd'hui ? D'où lui venait alors cette fécondité qui en faisait, dit-on. le grenier et le cellier de Rome?
Au sommet d'une colline voisine, sur un emplacement cédé par le bey Ahmed, se perche, — espèce de marabout gothique, — une chapelle construite par ordre de Louis-Philippe... Il y a six cents ans à peine, saint Louis eut, dirent des historiens très profanes, à régler avec l'Afrique une certaine histoire de dette israélite... Une affaire du même genre a amené la chute d'Alger ; une autre s ■ cache sous les motifs de notre occupation de la Tunisie, occupation qu'il n'a tenu qu'à nous de transformer en conquête. Il faut bien souvent chercher le Juif dans les calamités qui se sont abattues sur les musulmans ! Quoi qu'il en soit, le noble fds de la reine Blanche éprouva tout à coup le désir de « chrestienner El-Mostancer, roy de Thunes », et son peuple de mécréants. Mal lui en prit... Il avait à peine, pour commencer, fait renverser définitivement le « chastel de Carthage » que « ledit roy de Thunes » faisait, à titre de représailles, couper le col à tous les catholiques qui, pour lors, habitaient ses États... Et, comme cette exécution en masse ne sembla pas ébranler la pieuse résolution du « roy Loys le neufviesme », El-Mostancer appela à son secours les
sables du désert. Et, avec des machines diaboliques qui faisaient le simoun, il eut la félonie de les souffler sur l'armée française !... Cela ne suffisait pas. 11 combattit encore les croisés par la faim et par la soif et Mahomet leur envoya la peste. Tant et si mal que le « paoure » saint roi finit par en mourir. C'est là qu'il rendit... ou qu'il aurait pu rendre l'âme. Telle, en effet, n'est pas l'opinion des Arabes. Touchés, prétendent-ils, par la grâce d'Allah, Louis IX s'est converti ; il a embrassé l'islamisme ! Il a pris le nom de Sidi-bou-Saïd, — le seigneur Père du bonheur, — il est mort marabout et il a voulu être enseveli dans le village encore placé sous son vocable... Chacun peut y voir sa tombe.
Autour de sa chapelle, — statues, chapiteaux, inscriptions bas-reliefs, vases et mosaïques, ■ — des débris anciens se rassemblent dans an jardin. Longue maison dans le goût indigène, là s'élève aussi le couvent des pères blancs de Mgr Lavigerie, de ces moines africains qui chaussent les babouches, se drapent dans le burnous et coiffent la chachia musulmane.
De magnifiques fresques représentent, au parloir de ce monastère, le débarquement de saint Louis, ses batailles el son trépas sur un lit de cendres.
Dans une salle voisine, les religieux ont réuni en musée des lampes, des terres cuites, des débris de charpente, des objets de bronze ou d'ivoire... A huit mètres au-dessous des ruines latines que la terre cl le sable avaient recouvertes elles-mêmes, ils ont, dans des sépulcres carthaginois, découvert dis poteries dont les Kabyles semblent avoir- conservé les formes bizarres; îles navires d'argile pareils aux balaneelles d'aujourd'hui; des amphores ventrues ; des lambeaux d'étoffes grossières ; des lames dont la croûte de rouille retient des fragments du fourreau de bois qui les enfermait jadis ; des œufs d'autruelie peints en ligures humaines et, — usage que les Africains du Nord ont gardé jusqu'à nos jours, — destinés à orner le plafond des temples et des maisons ; des monnaies a tête de cheval. Ils y ont surtout trouvé de petits pains de marbre ovales. Les uns portent l'équerre et le marteau
A SIUI-BOL'-SAID.
qui constituent maintenant les attributs maçonniques ; les autres sont ornés d'une croix, emblème religieux venu Je l'Egypte et de l'Asie ; d'autres encore montrent une main pareille à la main superstitieuse des musulmans; sur d'autres enfin, — écrits avec ces caractères puniques qui ressemblent en même temps aux caractères arabes et aux caractères cunéiformes, — ■ se gravent des vœux à la « grande déesse Thanit, face de Baal-Ilammon » ou à Baal-llainmon lui-même, « le maître des maîtres ».
Dans une vitrine dort un pauvre petit squelette trouvé dans l'une de ces tombes, — un élégant squelette de femme.
— Les restes de Salammbô, nous dit en souriant l'excellent père qui nous montre ces richesses.
Salammbô ! C'est presque, en effet, d'elle seide, c'est de cette incarnation vivante d'une civilisation disparue qu'on rêve involontairement lorsqu'on évoque l'ombre de ceux qui vécurent en ces lieux... La puissance créatrice de l'érudition, de l'imagination, du génie d'un écrivain a, pour peindre Cartilage, fait plus que tous les collectionneurs, que tous les voyageurs, que tous les historiens ensemble. Vaste synthèse d'où jaillit une résurrection, son œuvre a rendu la vie à un cadavre dont l'analyse stérile des archéologues ne savait que disséquer, qu'étiqueter les lambeaux, que les enfouir dans des musées plus froids, plus inanimés que des nécropoles.
Plat comme un chaland, un petit bateau à vapeur qui fait le service du lac, va nous transporter en une heure de la Goulette à Tunis...
Vers le nord, gris d'oliviers, ondulent les coteaux du Belvédère et de l'Ariadne ; vers le sud, se reflètent dans les eaux les montagnes violettes et chaudes au pied desquelles blanchissent Rhadès et le marabout de Sidi-Fatallah, propice aux musulmanes qui aspirent aux joies de la maternité; vers l'ouest, enfin, entre des rochers roux et des mamelons hémisphériques qui portent de petites forteresses, des dômes verts et des minarets d'albâtre se leveni sur Tunis la Blanche.
Autour de nous, lavées de bleu clair avec, ça et là, des touches
d'outremer et de turquoise, dorment, — dans les miroitements d'un calme que des risées passagères gauffrent par instants de frissons assombris, — les eaux de la mer en miniature.
Des nuées de canards s'abattent sur des îlots très plats qui semblent y nager comme des taches de verdure brune; des pigeons, des goélands, des cormorans, des grèbes les effleurent an vol : perchés sur un pied, des flamants s'y rangent en longues files de gros points blancs et immobiles... Ceux-ci nous regardent venir, puis, soudain effarouchés, ils déploient, comme des oiseaux blessés, de grandes ailes dont le dessous est teint de sang, et, lourdement, ils s'enlèvent tous ensemble... Et, — traînant en fines rayures noires leurs pattes grêles semblables à des lambeaux de filets auxquels ils auraient échappé, — ils barrent le ciel d'une ligne rose qui s'éloigne, se raccourcit, disparaît dans la lumière.
Sur ces ondes perfides qui ont englouti, cousues dans des sacs de cuir, tant de malheureuses que des maris jaloux prétendaient avoir exilées aux Kerkennah, se poussent de fond les lanchas maltaises ou arabes et les sandales qui, pavoisées du pavillon rouge, déploient à la brise le triangle de leur voile latine et le trapèze de leur livarde.
Le chemin qu'elles suivent de préférence est balisé de poteaux que surmontent des croix, îles triangles, des carrés ou des cercles. Ces signaux indiquent le chenal que drague dans la vase la Compagnie des Batignolles et qui doit, un jour, amener les navires jusqu'à Tunis, devenu port de mer.
Un petit fort carré couvre de ses vieilles murailles grises l'îlot de Schikly... Les eaux qui s'épaississent prennent la teinte verte et jaune «le l'absinthe; elles se moirent de plaques transparentes, irisées comme des feuilles de mica. Nous sommes près de la ville et le lac est le réceplacl e de ses khvaildaqs, — de ses égouts.
Il n'est plus, sur la côte, qu'un cloaque nauséabond...
Comment expliquer, dans un pareil voisinage, la salubrité dont, avec raison, s'enorgueillit Tunis? El-Bahira, ne reçoit aucune rivière ; l'é\ apbration y esl très active sous L'influence du soleil et,
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par suite, l'eau en est si salée que, pour ainsi dire, elle confit, dit-on, les détritus qu'on y jette, qu'elle y empêche ainsi la formation des vihrioniens. la pullulation de toute espèce de bactérie... II y a une explication plus scientifique à eette anomalie apparente. La plupart des maladies miasmatiques, en ell'et, — la fièvre typhoïde, en particulier, — viennent plutôt de ce qu'on boit que de ee qu'on respire, et il est plus juste d'attribuer l'immunité dont jouissent les Tunisiens à l'eau du Zaghouan dont ils font presque exclusivement usage et qui, amenée par un aqueduc fermé, leur fournit une boisson à laquelle est inconnu le bacille d'Eberth...
AVENUE DE LA MARINE. RUE DE FRANCE. MENDIANTS. — JOUR- NAUX. BAU-EL-BAIIR. — QUARTIERS. ■ — PLACE DE LA BOURSE.
RUES. ÉCOLES. — QUARTIER ARABE. FEMMES. — - QUAR- TIER JUIF. COSTUMES DES JUIVES. h'lRA. JUIFS.
Non loin du débarcadère où accostent les bateaux à vapeur de la Goulette, commence l'avenue de la Marine qui va, de l'est à l'ouest, d'El-Bahira à la principale porte du Tunis tunisien.
Bordée, près du lac. de jardins désordonnés, d'entrepôts, de terrains vagues, cette promenade se pare bientôt de maisons qui blanchissent et cpii rougeoient gaiement dans la verdure; elle s'étale ensuite en une place, — la place de la Marine, — ornée d'une fontaine municipale et jalonnée de bâtons qui promettent de l'ombre aux générations de l'avenir; elle traverse enfin le quartier Franc.
De vastes maisons, de larges .artères... Nous ne sommes plus en Tunisie ! Nous avons brusquement été transportés dans une des plus belles, une des plus régulières de nos grandes villes de France... Fort bien, mais, bêlas! plus que dans le désert, nous sommes ici brûlés par le soleil qui tombe dans ces rues sans ombre, plus que dans les sables de Tripoli, notre visage y est, de lias en haut, calciné par les flammes qui montent du sol comme (Van accumulateur de calorique... Et, casqué de Manc, vêtu de flanelle, on compatit aux souffrances des soldats qui passent en képi de
TUMS. 2".>
drap et en pantalon de coutil. On ne pourrait mieux habiller des malfaiteurs que, pour s'en défaire, on voudrait exposer aux insolations et aux maladies d'entrailles.
La musique joue presque chaque soir sur la place de la Marine. Toute la population européenne s'y réunit alors et quelques turbans mettent seuls leur tache blanche dans sa foule prosaïque, quelques Juives de bon ton s'y traînent seules d'un pas lourd et alangui au milieu des Maltaises et des Italiennes qui jouent de la prunelle et de l'éventail. Et, tandis que les derniers refrains de nos calés-concerts battent des ailes dans les colonnes de carton d'un alcazar échafaudéà la hâte, des aimées dansent dans les établissements du voisinage aux ronflements de cette darbouka dont la cadence monotone est indispensable à leurs gambades et ù leurs contorsions.
Toujours bien étranges, toujours bien étonnants sont ces lieux de plaisir indigènes. Sous les branches rougeâtres des ricins arborescents, sous leurs larges feuilles immobiles, luisantes et comme découpées dans des plaques de métal, sous les petits eucalyptus dont, à la lumière, la verdure se lave de teintes transparentes et légères, se rangent des spectateurs plus curieux à voir que le spectacle lui-même: Juifs en costumes malpropres; Marocains étonnés, la djebirali et le poignard au flanc; Nègres aux yeux émerillonnés ; gros Maures somnolents dans leur graisse paresseuse.
Indifférents à ce qui arrive sur l'estrade, les uns mangent les bananes, les œufs, les rougets frits que leur a vendus un cuisinier installe à la porte avec son fourneau, ses grils et ses poêles. Pendant des heures entières, les autres demeurent sans parler, sans bouger, comme hypnotisés par la musique. Les danseuses accompagnent leur chorégraphie de chants d'amour ou de guerre et, quoi qu'elles fassent, quoi qu'elles disent, ces hommes res tent, en apparence, impassibles et froids. Toute leur vie s'es! réfugiée, s'est concentrée dans leurs yeux. De jeunes marchands aux sourires blêmes offrent à chacun des fleurs d'oranger ou de jasmin séparées de leur tige et, en pommes d'arrosoir, piquées sur des lils de 1er qu'on a réunis en gros pinceaux très lâches. Avec une nonchalance souveraine, des Arabes en riches bur-
nous agitent leur pavillon de palme et boivent du café ou de la limonade... Et c'est partout avec une sympathie curieuse qu'on regarde ceux-ci. Tout intéresse en eux : la douceur de leur regard, la blancheur étincelante de leurs dents, la politesse timide qui donne comme un charme enfantin à leur mâle visage, le timbre en même temps caressant et âpre de leur voix, leurs «estes délicats comme des gestes de femmes. Voyez avec quelle légèreté gracieuse, le petit doigt soulevé, celui-ci porte sa tasse à ses lèvres! Voyez avec quelle négligence élégante sa main intelligente et fine lient la cigarette parfumée à l'ambre! Son burnous s'entr'ouvre cependant et, sur sa poitrine brillent la médaille militaire et l'étoile de la Légion d'honneur... Quelque oflicier de spahis, sans doute, quelque brave qui a noblement et vaillamment conquis cette croix dont il rehausse le prestige...
L'avenue de la Marine prend, de suite après la place, le nom de nie de Fiance et n'est plus flanquée que de hautes constructions dont la fierté déplacée ouvre maladroitement au soleil les larges fenêtres qui, de leurs appartements, font des fours crématoires. Là s'élèvent la cathédrale, de grands hôtels à façade banale, la résidence générale pavoisée de nos couleurs, le bâtiment de la poste...
Bien que pavé par le gouvernement tunisien, bien que se servant de ti mines aux armes du bev, le service qui occupe ce dernier édifice est, depuis 1848, fait par des employés français qui dépendent de Paris. Comme celle de la douane, comme celle des travaux publics, des mines, des finances, des ponts et chaussées el de la marine, la direction en est toute entre nos mains...
La. s'ouvre enfin l'avenue de la gare française. C'est ainsi que, pour la distinguer de la gare d'où parlent les trains de la Goulelle. on appelle la tète de ligne du chemin de fer qui gagne le Tell algérien, le seul dont jouisse encore la Tunisie. On ne peut, en effet, compter la voie qui passe a la Marsa, ni le tronçon d'Ilamniani-el-Lif, ni la petite ligne du liardo, dont les rails dévorés de rouille sont réservés au bey.
De grands cafés animent la rue de France. Pleins de respect
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el de prévenances intéressées pour celte soif chronique qui, comme les accès réguliers d'une lièvre intermittente, fait, plusieurs fois par jour, haleter nos officiers, les cafetiers leur réservent des laides, des portions de galerie, des salles entières. El, à heure fixe, tirailleurs et zouaves, spahis et chasseurs d'Afrique, ils sont tous là, s'abreuvant d'absinthe rafraîchie à la glace artificielle et, clans le cliquetis des sabres, parlant quelquefois île la Tunisie, le plus souvent du pays regretté.
Dans des couffins d'alfa, de pauvres marchands en burnous viennent humblement leur offrir les produits les plus modestes de l'industrie indigène ; tics brocanteurs promènent autour de leurs tables les sabretaches brodées, les tromblons et les sabres au fourreau de métal ; de petits décrotteurs veulent absolument les cirer « à la glace de Paris » ; leurs dents blanches brillant dans un rictus rougeâtre, des .Nègres dansent devant eux avec des grâces d'ours de bateleurs.
De nombreux Marocains traversent l'Algérie et viennent vendre leurs services aux Tunisiens qui les emploient comme gardiens. I ne longue chemise blanche, un turban de mousseline très lâche et dont un pan cache le rouge de leur chacJùa, les distinguent des autres musulmans. Un poignard courbe que soutient un cordon écarlate jeté en sautoir sur leur épaule l'ait, sur leur hanche, comme une grosse virgule d'or. Une barbe très noire termine en pointe leur figure maigre, et bronzée. Tous les cafés confient à l'un d'eux les fonctions de chasseur... Et, prenant son titre au pied de la lettre, le bon jeune homme passe son temps à chasser les vagabonds qui rôdent autour des bouts de cigare, les jolis petits .Maures dont la gourmandise guette les morceaux de sucre... Et il murmure, il se lient à quatre pour ne pas bousculer les Juifs qui, un paquet de chemises sur la tête, harcèlent les buveurs avec les mouchoirs et les chaussettes en boîtes dont ils lonl le commerce ambulant. Hélas! Il n'est plus à Fez ni à Mogador! Ici le Juif est presque un homme comme les autres.
Quelques mendiants timides tendent, de loin, une main décharnée, bien peu nombreux, cependant, grâce, peut-être, aux
œuvres de charité donl Tunis aurait le droit d'être fière et qui, presque toutes, existaient avant le protectorat.
Fondés parle bey Mohammed-es-Sadok, entretenus par des legs pieux, l'hôpital et l'hospice Sadiki, par exemple, ouvrent leurs portes aux indigènes ; dû à Mgr Lavigerie, l'hôpital Saint-Louis reçoit les Européens ; l'hôpital italien est réservé aux indigents venus de la péninsule ; la Société française de bienfaisance, la crèche, les petites Sœurs des pauvres, les fdles de Saint-Vincentde-Paul, les religieuses du Bon-Secours, les dames de charité prodiguent à tous leurs soins et leurs aumônes, sans distinction de nationalité ni de culte.
Mais si les mendiants ne se montrent qu'avec une discrétion louable, il n'en est pas ainsi des petits marchands de journaux français. Ils fourmillent. Et, comme leurs congénères de Ménilmontant, ils allèchent l'acheteur en annonçant à grands cris les scandales et les honteuses polémiques dont on leur a confié la vente.
Les Français depuis longtemps établis dans la Régence n'ont, en effet, vu en nos généraux et en nos administrateurs que des intrus qui devaient les empêcher de faire danser en rond les boukoufas et les piastres ; ils n'y ont vu que des indiscrets qui allaient passer au filtre de l'honnêteté, l'eau trouble dans laquelle ils faisaient des pèches si fructueuses. De nouveaux venus qu'on ne s'est pas empressé d'élever aux plus liantes fonctions du protectorat ont joint leurs murmures au concert de leurs gémissements. I (es folliculaires faméliques sont arrivés alors qui, pour y mettre leur pot-au-feu, ont souillé sur les tisons de ces colères sourdes. Et, dans les colonnes des papiers malsains qu'ils déposent le long de la voie publique, ce ne sont que récriminations contre des taxes trop fuites, des employés trop faibles, des fonctionnaires incapables, des inspecteurs concussionnaires, des contrôleurs arabophiles, des impôts qui les traînent à la faillite et à la ruine. Ce ne sont que perpétuelles disputes, que querelles d'Allemand cherchées à l'autorité, qu'injures au gouvernement, qu'insultes à la résidence, que plaintes contre la commission mu-
lii: TRIPOLI A TUNIS.
uicipale, qu'invectives virulentes contre nos consuls, que protestations contre certains actes de notre armée elle-même, dont l'honneur n'échappe pas toujours à l'infamie de leurs attaques ; ce ne sont que fureurs contre tout et contre tous.
Cette rage de critique à outrance, cette jalousie à l' encontre de qui remplit une charge publique, ce besoin de renverser ce qui existe pour mettre à sa place une chose dont on ne voudra plus le lendemain , ne sont pas les moindres de nos défauts dits politiques et ce sont les premières ordures que nous avons jetées sur la terre de Tunis. Et, poussées sur ce fumier, des feuilles vénéneuses donnent aux indigènes le triste et dangereux spectacle de nos mécontentements incurables, de nos dissensions continuelles. Quel respect peuvent-ils avoir pour les Français qui doivent contribuer à les gouverner si, par-dessus leurs minarets et leurs dômes, nous leur crions à tue-tôte que ces hommes ne sont qu'un ramassis de voleurs el d'incapables?... La liberté de la presse n'est pas un article d'exportation.
Des fiacres, excellents et larges landaus conduits par des Italiens ou par des indigènes; des voitures maltaises aux panneaux illustrés de fleurs et de figures; des baribos, comme disent les Arabes qui ne peuvent prononcer omnibus; des tramways découverts el dont les rideaux rouges sont timbrés du croissant, parcourent la rue de France et la remplissent d'une poudreuse, mais joviale animation.
El de temps à autre, passent, en grinçant, des tonneaux d'arrosage prolongés par un tuyau de cuir que, au moyen d'une corde, secoue, comme la queue de la Tarasque, un homme qui arrose avec entrain la chaussée, les roues des véhicules, les jambes des promeneurs.
Au bout de L'avenue se dresse Bab-el-Bahr, — la porte de Mer, — seul souvenir des remparts qui, avec leurs bastions, entourent encore le reste de la ville, mais qui ont disparu du côté du quartier franc. Aucun mortier n'en relie les pierres qui viennent de Carthage ; le tympan de sa grande arcade porte une longue inscription arabe : sa corniche se couronne de créneaux taillés comme les cippes funéraires des Romains; ses lourds battants, qui ne se ferment plus, sont enfin bardés de lames de fer qui s'imbriquent comme celles d'une armure.
Une foule mouvante et bariolée anime de son mouvement perpétuel le carrefour qui précède cette porte. Vandalisée par de noirs ingénieurs, par des architectes avides <pii n'ont pas compris que la moitié des touristes v venaient seulement pour voir ses vieilles rues, Alger s'en va, Alger s'en est allé.
C'est ici, maintenant, qu'il faut se hâter de venir, si. dans tout son éclat, on veut voir encore la couleur barbaresque.
(lomme des gens qui sortiraient du bain, des Maures passent, débraillés dans le vaste peignoir de calicot qui cache leur costume. Dans un huit-ressorts reluisant un prince du Bardo ou delà Marsa s'épanouit dans sadjoubba de soie écrue brodée de soie jaunâtre, ton sur ton ; négligemment, il joue avec son bouquet, son lorgnon ou son éventail, etil s'arrête pour causer, en un excellent fiançais, avec un de ses jeunes compatriotes vêtu à l'européenne mais coiffé de la chachia à écusson d'or que portent les élèves des écoles gouvernementales. Venu de l'intérieur, un caïd fait, sans daigner le regarder, déballer à un Juif cauteleux, qui est allé les chercher dans sa boutique, les pièces de velours violet ou cramoisi qu'il destine à ses femmes. Des fonctionnaires se sanglent dans notre costume, mais demeurent fidèles à cette calotte rouge qu'ils