‹ De Tripoli à TunisChapitre 31 sur 41 · A LA PORTE D UN IONDOIK · texte numérisé non relu

A LA PORTE D UN IONDOIK

regardent comme l'insigne de leur nationalité. Des chameaux aux mouvements onctueux protestent en cris aigres contre les bousculades qu'ils reçoivent de toute part et, la tête haute, la lèvre tombante, avec un suprême dédain ils promènent sur l'humanité qui s'agite autour d'eux le regard ennuyé de leur gros yeux mi-clos. Des Arabes de la campagne affectent tics airs féroces. Des Israélites vont à leurs affaires. Arrivés de Marseille par le dernier paquebot, des commis voyageurs colportent, leurs échantillons pernicieux d'amers ou de vermouth. Des cochers hurlent et jurent en trois ou quatre langues. Des Juives déploient leurs accoutrements saugrenus. De petits ânes fatalistes semblent se dire que c'était écrit et, aiguillonnés par de grands diables crasseux, laissent, avec résignation, tomber leurs longues oreilles flasques. Des Bédouins courent, le burnous rejeté sur l'épaule. La tête sous leur chapeau invraisemblable, les pieds dans de larges étriers guillochés; des cavaliers en djoubba rouge se renversent sur le haut dossier de leur selle, le fusil en verrouil sur le dos. le sabre sous la cuisse, et, plus fiers que des khalifes, veulent que chacun fasse place à leur mule harnachée comme un pur sang. Laids, mais toujours en joie, des Nègres montrent sur leurs joues les cicatrices dont les ont marqués ceux qui les amenèrent captifs. A l'instigation des consuls de France el d'Angleterre, Achmet-bey a pourtant, depuis 1 846, aboli l'esclavage en Tunisie. Pourquoi les prognathes stigmatisés de la sorte sont-ils encore si nombreux.'

Tunis a grossièrement la forme d'un ovale très allonge dont le grand axe va du nord au sud. Le quartier Franc est situe à l'est ; a l'ouest, sur la hauteur, se dresse la Kasbah, demeure de l'armée e1 château fort des beys... La ville est divisée en trois quartiers par deux rues qui, parties de la porte de France, se dirigent d'abord directement, l'une vers le nord, l'autre vers le sud. puis se recourbent pour gagner, à travers les maisons, les remparts occidentaux. La première de ces voies esl la rue îles Maltais, qui change bientôl son nom pour celui de Bab-Souika, la deuxième esl la rue Bab-Djezirah.

Chacun de ces quartiers est place sous l'autorité particulière d'un cheik. Le quartier d'Al-Djezirah, au sud de la rue de ce nom, n'est guère habité que par des Arabes pauvres, des maquignons et des bouchers qu'y attire le voisinage du marché aux chevaux et du marché aux moutons. Le quartier septentrional, — Bab-Soùika, — semble réservé aux Arabes et aux Nègres. Le quartier central, enfin, — Al-Medina, — appartient aux fonctionnaires musulmans, aux riches, aux notables, aux principales mosquées. C'est comme le cœur de la cité, la Médina — la ville, ■ — par excellence.

Européennes ou indigènes, ijo ooo personnes peuplent ces diverses fractions de Tunis cpii contient ainsi la dixième partie de la population totale de la Régence. Après, en effet, avoir eu 20 ooo ooo d'habitants sous la domination romaine, cet Etat, grand comme le quart de la France, n'en possède plus aujourd'hui qu'un million et demi... Les Francs sont, à Tunis, au nombre de 3oooo: 5ooo Français et a5 000 étrangers de nationalités diverses; les indigènes y sont au nombre de 120000: 80 000 musulmans et 4o 000 israélites.

Interrompue seulement, comme nous l'avons dit, du côté de l'avenue de France, une double muraille entoure la ville et lui fait comme deux ceintures, tangentes à la Kasbah qui leursert «le fermoir unique. L'enceinte extérieure embrasse la cité entière à l'exception du quartier européen ; l'enceinte intérieure, — qui, construite en terre et facile à renverser, tombe maintenant presque partout sous la pioche des démolisseurs, — se confond avec les maisons qui lui sont adossées et, comme le rempart particulier qui défendait les donjons du moyen âge, elle n'entoure que la Médina.

Au revers de Bab-el-Bahr s'ouvre, vestibule de la ville indigène, la petite place de la Louise.

Des gens y traitenl leurs affaires en plein vent; des .Maures y vendent de petits pains ronds el jaunes méthodiquement alignés sur une planche saupoudrée de farine; des confiseurs forains y posent en équilibre sur un pied unique leur éventaire, sur lequel,

UK THIPOLI A TUNIS.

pour chasser mouches et guêpes, ils agitent une longue queue de feuilles de palmier; des fruitiers y étalent leurs melons et leur jasmin, leurs choux et leurs tubéreuses; des débitants d'eau fraîche y font tinter huis lasses de cuivre et y promènent leurs grandes gargoulettes que ferme un bouchon de paille... Et un Barbaresque à mine de forban, les reins ceints d'une corde qui, cent fois, fait le tour de son corps, lave son violon dans une fontaine, achète un bouquet dont il enfonce la queue sous son turban en

poils de chameau, chante, crie, mime la danse du ventre, se livre à des excentricités qui, à Paris, causeraient un attroupement à émouvoir la préfecture de police, niais qu'ici personne ne regarde.

Accroupis derrière de petites tables basses que chargent des piles de monnaie, des Juifs changent les bou-mia, les bou-kliramsin, les bou-kouffa d'or en boatlasta, en noiis-franks ou en nous-rials d'argent; les pièces d'argent en karroubtines cjui valent huit centimes et en karroubes qui en valent quatre...

Imposée par le protectorat, une monnaie basée sur le système décimal el française, d'un côté, tunisienne de l'autre, a aussi cours en Tunisie.

De la place de la Bourse montent vers l'ouest des rues sinueuses et glissantes mais qui, avec leurs boutiques de Juifs francisés, ont encore une certaine physionomie européenne.

Quelques pas de plus, el toul change. Le roumi a disparu ; nous sommes en pleine ville mahomélane.. . Tracés en fiançais et en arabe sur des plaques bleues, les noms inscrits à tous les carrefours rappellent seuls la présence de notre armée dans la Régence.

Faite d'émanations de musc, de benjoin et de fleurs se mêlant

rosis : on épicier.

à on ne sait quelles exhalaisons d'ordures fermentées, à quels relents dont le soleil transforme la fadeur en effluves indéfinissables, l'atmosphère alourdie se sature de ces parfums insinuants, de ces arômes qui pénètrent el engourdissent, de ces senteurs capiteuses et molles qui, comme une griserie énervante, se traînent dans tous les pays maures...

Sillonnées d'un ruisseau que borde, à pic, une marge de pierres cubiques, ces rues, — obscures ou ruisselantes de soleil,

pleines d'ombres violettes ou de surprenants effets de jour, — offrent, à chaque pas, des sujets qui, pour donner, sans arrangement, des tableaux pleins de charme exotique, n'ont qu'à être. tels quels, transportés sur la toile...

Des ceps rugueux se tordent et grimpent le long des façades blanches; leurs rameaux s'étendent sur la rue en treilles épaisses ou retombent en panaches de pampres, en girandoles de feuillage, en cascatelles de verdure. Et les insectes bourdonnent autour de leurs lourdes grappes... Des Juives aux longs regards, aux lèvres empourprées, sourient derrière les barreaux bombés de leurs fenêtres sans treillis; fagotées de blanc, d'autres se

dandinent, lentes et lourdes comme des galioles hollandaises aux hanches rebondies, balancées par la houle... Rangés comme les ustensiles de nos cuisines, des rasoirs, des pinces, des ciseaux s'accrochent aux planches bariolées dont les barbiers tapissent leur boutique... Des Soudaniennes difformes posent de larges couffins sur une épaisse couverture repliée sur leur tête ou, — semblables alors à des champignons fantastiques, à des champignons de féerie, — y retournent de vastes plats de bois hémisphériques dans lesquels elles ont attaché du linge mouillé... De noires servantes de hammams, coiffées d'un bandeau noir, circulent, demi-nues, autour de grands fourneaux qui mettent de rouges lueurs dans l'ombre de voûtes enfumées, qui éclairent, dans des coins, des nudités d'ivoire ou des torses d'ébène. D'autres, au contraire, passent qui serrent prétentieusement leur voile sur leur face de gorille, comme si son exhibition pouvait effaroucher la jalousie de leurs sombres époux.

Des maisons s'entr'ouvrent et, dans le poudroiement mystérieux d'une lumière bleuâtre, apparaissent des intérieurs fugitifs. Debout derrière une sorte de pétrin à moitié fermé par un couvercle à claire-voie, des femmes lavent dans des cours. Autour d'elles ruisselle l'eau de savon et elles y font clapoter les semelles de bois de leurs kobs-kobs, — comme on appelle les socques dans celle langue arabe qui, sur la trame de sa mâle rudesse, brode si volontiers les oripeaux puérils de l'harmonie imitative... Des marchands d'eau crient et poussent leurs ànons chargés de deux coujfes coniques que remplissent deux amphores ou deux cruches de fer-blanc... Les cheveux coupés en calotte, les habits déchirés, des enfants courent, piaulent, rasent le sol comme des vols de martinets à la (liasse des moucherons... Des jardiniers aux chansons glapissantes suivent leurs petites charrettes, que traînenl péniblement des bourriques lamentables... Cravatés du Nicham dont les brillants d'argent scintillent sur leur jabol mal empesé, de vieux messieurs liés dignes, — hauts fonctionnaires à haute cliachia, — ouvrent, pour laisser voir un gilet blanc el aw grosse chaîne de montre, leur redingote noire façonnée en tunique... Des ménagères reviennent de la fontaine,

la gargoulette en équilibre sur la paume de leur main levée à la hauteur de l'épaule.

De loin en loin — pleine de poussière, de bruit et de cris, — — ■ s'ouvre le préau ensoleillé d'un fondouk que garde un Marocain, l'u fon look de ville est une espèce de caravansérail où à l'heure du marché, s'entassent, dans des décombres, Arabes, ânes et chameaux; c'est une hôtellerie où les gens du dehors trouvent, en même temps, leur logement, leurs écuries, leurs boutiques à couscous et leurs cafés... Les commerçants européens se serraient dans des maisons pareilles et dont une porte unique fermait la cour commune, à l'époque où ils avaient encore besoin de se sentir les coudes.

Des murmures cadencés sortent d'une maison blanche.

— Alif, Ba, Ta, Tsa, Djim, H'a, Dral, Rha, Zin... A, b, c... C'est une école. Les élèves lisent l'alphabet.

Plus loin, ce sont des psalmodies monotones. Des enfants se balancent d'avant en arrière, — une planchette à la main, en guise de livre, — et, tous ensemble, ils débitent quelque chose. Encore une école!

— Ouahacl, Zoitj, Tsaltsa, trha, Khramsa, Setta, S'ba, Tsmania, Tsaa, Ach'ra... Un, deux, trois, quatre...

On apprend à compter ici. Toujours une école, une école koranique et gratuite.

Ces établissements pullulent à Tunis. Des maisons d'instruction secondaire ouvrent, en outre, leurs portes aux jeunes Tunisiens. — ■ et ils sont nombreux, — qui ne se contentent pas de renseignement primaire des tolba. Tel est le collège Alaouï qui, fondé en 1884 par Ali-Bey et régenté par des Français, constitue une véritable école normale d'où sortent des instituteurs auxquels on a appris gratuitement l'histoire, la géographie, les mathématiques, notre langue et la leur. Tel est encore le collège Sadiki crée par Kheïr-ed-Din, ministre de Mohammed-es-Sadok, avec les biens confisqués à son prédécesseur, Si-Mustapha- Khasnadar. Celui-ci est dirigé par des Arabes, a des annexes dans diverses villes de la Régence et reçoit des élèves, pension-

naires ou demi-pensionnaires auxquels, en 1881, on apprenait déjà le français. C'est sur cette branche de l'enseignement que, avec raison, on insiste surtout aujourd'hui... Pas plus en Tunisie qu'en Algérie, nous ne demandons aux indigènes une assimilation dont la poursuite chimérique serait une utopie irréalisable; nous ne cherchons qu'à les rapprocher de la France. Gardonsnous, dans ce but, d'apprendre à parler comme eux, mais apprenons-leur à parler comme nous... Les Allemands défendent le français en Alsace.

Ces écoles sont pour les musulmans. Les petits Juifs ont le

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TDNIS : l M: MAISON AT. AISE.

collège anglais de la London's .lors Societj et l'école israélite allemande; les enfants européens ont l'école des frères, le collège italien, enfin et surtout le collège Saint-Charles que fréquentent même déjeunes indigènes dont la calotte jure agréablement avec la casquette de ses élèves en promenade.

Des pensionnats anglais, allemands, français ou italiens, congréganistes ou laïques, reçoivent les Européennes el les Juives. Quant aux jeunes mahométanes, on les laisse, de parti pris, dans l'ignorance la plus complète. Si les teinturiers tunisiens font de bonnes affaires, ce n'esl certes pas en bleuissant les bas de leurs compagnes qui, au surplus, n'en usent guère.

Voici les ruelles désertes du quartier arabe avec leurs petites

portes rouges ou vertes, cintrées en fer à cheval, timbrées de la main protectrice, bardées de clous dont les grosses tètes forment des dessins capricieux, garnies d'anneaux fixés à des armatures taillées en croissants ou repoussées en hémisphères; avec leurs maisons cachottières comme l'existence intime de

Ttxis : poniitr. u eau.

ceux qui les habitent. L'architecture d'un peuple ou d'une époque est la formule de ses croyances, l'expression de ses mœurs, le symbole de ses usages.

Coiffées d'auvents massifs el plafonnés en caissons, de rares ouvertures percent les façades. Et elles sont soigneusement

défendues par un grillage de bois aux mailles si serrées

qu'elles ne pourraient donner passage à une main de femme. D'autres sont, en outre, doublées extérieurement d'une cage de 1er, plaie ou ventrue. D'autres, enfin, sont emprisonnées dans des moucharabys de briques brutes ou blanchies à la chaux, — espèces de balcons fermés, à peine ajourés d'une lucarne par laquelle on peut entrevoir les deux bouts de la rue, quand les moucharabys voisins ne s'y opposent pas.

Triste existence que celle des recluses dont la vie uniforme s'écoule entre ces murailles de cloître! Les soins d'un ménage primitif, le blanchiment de leurs murs, le lavage perpétuel de leurs parquets de faïence occupent à peu près la journée des pauvres dont le plaisir principal semble consister en d'interminables conversations autour du moulin à farine. Voyez-les par cette porte qu'elles ont oublié de clore. Elles sont là une dizaine, accroupies dans un coin de leur cour en un amas papillotant d'étoffes multicolores, en groupe pittoresque et bavard. Le cône de leur meule est posé à plat sur le disque où il écrase le grain ; somnolente, l'une d'elles en tourne la poignée et chevrote une mélopée traînante et nasillarde; lentement, paresseusement, une de ses voisines fait, de temps à autre, couler une poignée de blé dans l'ouverture en entonnoir qui traverse sa pierre; les autres fument, rient, babillent comme un conciliabule de pies. Parler de tout et même de rien, n'est-ce pas, en tous lieux, la plus grande joie de la meilleure moitié de notre espèce?

Aucune occupation plus ou moins sérieuse ne remplit le temps des riches. Leurs domesticpies travaillent pour elles; les Juifs brodent pour elles les vêtements chamarrés; elles ne savent ni lire, ni écrire; elles ne songent ni au ménage, ni à la couture. Qu'elles soient belles! Cest tout ce qu'on leur demande.

— Zin er-rajel ji aklhou ou a'klh' el m'ra fi h'oussn ha. La beauté de l'homme est dans son esprit; l'esprit de la femme est dans sa beauté, dit un proverbe arabe.

Et les combinaisons de leurs atours dorés, les soins méticuleux d'une toilette compliquée, L'emploi des fards et des mouches comblent seuls le vide de leurs journées monotones.

De rares incidents rompent cependant quelquefois l'uniformité de cette vie végétative... C'est la visite d'une voisine qui vient rêver et s'endormir aux vapeurs du tabac parfumé, aux plaintes de la darbouka; c'est une représentation à domicile de cet infâme Karagheuz qui, librement, colporte encore ici ses plaisanteries abominables et ses spectacles dévergondés; c'est l'arrivée d'une marchande qui, pendant des heures entières, étale sous leurs yeux charmés ses bijoux, ses costumes brochés et ses coiffures constellées de sultanis; ce sont surtout de sourdes rivalités, des explosions de jalousie subite entre épouses du même seigneur et maître. Il est bien rare, il est vrai, que, usant de la loi religieuse qui en autorise quatre, un riche Tunisien ait plus de trois femmes, — deux blanches et une noire achetée à Tripoli. Mais ce nombre est plus que suffisant pour entretenir au harem des querelles qui en animent la captivité. Les autres habitants n'accusent jamais plus d'une ou de deux compagnes. Agir autrement serait faire aveu d'opulence et cet aveu n'était pas sans danger à l'époque où le gouvernement était toujours disposé à prélever sur ses sujets les impôts les plus imprévus, les taxes les plus arbitraires... Ils ajoutent seulement à la mesquinerie de ce sérail officiel des servantes qu'ils peuvent toujours désavouer et que Mahomet leur permet de prendre en aussi grand nombre qu'il pourront en nourrir. Et la zizanie s'élève entre toutes ces dames aussi bien et peut-être mieux que si la loi avait consacré la présence des dernières dans le logis commun.

Toute sortie n'est pourtant pas interdite aux Tunisiennes. Entre cinq heures et six heures, il n'est pas rare de les voir, énigmes ambulantes, traîner sur le pavé des rues leurs babouches aux quartiers repliés. Deux a deux, trois à trois, elles s'en vont alors, drapées, encapuchonnées dans le haïk blanc ou rayé de brun. Les unes serrent leur front dans un foulard de crêpe noir qui descend jusqu'aux sourcils; jusqu'à la racine du nez, elles couvrent leur face d'un lambeau de la même étoile sinistre étroitement attaché sur la nuque... Et leurs yeux brillent, étrangement vivants, entre ce bandeau et ce masque qui dessinent leurs traits comme un suaire noué sur la figure d'un cadavre. Les

autres, plus réservées encore et toujours suivies d'une domestique, jettent sur leur tète le liajar, — large pièce de soie noire bordée de broderies sombres, — cpii leur tombe jusqu'aux genoux et qui leur fait comme un poêle de pleureuses funéraires. La partie de cette draperie lugubre qui correspond au visage est percée d'un trou carré que grille une épaisse étamine à travers laquelle elles peuvent voir sans être vues. Et, en hésitant comme si elles marchaient entre des œufs, les coudes aux flancs, les avant-bras tendus pour effacer les plis de cette sorte de fenêtre, elles vont, écartant les bords de leur linceul qui s'étale comme les ailes entr'ouvertes d'une chauve-souris gigantesque... Les visites, le bain en commun, les longues explorations des souks, les stations au cimetière, les flâneries dans les nus sont le but ordinaire, le prétexte de ces promenades silencieuses et embarrassées.

Les jours de leurs plus grandes fêtes sont les jours où, croquant à jolies dents des gâteaux de circonstance, elles fiancent la fille, la sœur, la petite parente qui approche de sa dixième année. Ce sont surtout les jours de mariage.

La future épouse a douze ans. Loin du regard indiscret des hommes — qui, d'ailleurs, ne cherchent pas à voir et qui, dans la cour, fument sans penser à elles — les femmes de la famille sont réunies autour de sa petite personne. Et on lui noircit les sour cils,o n lui rougit les joues, on lui avive les lèvres, on lui bleuit les paupières, on lui colle des mouches aux coins de la bouche et dis yeux, on l'habille, on l'attife, on la pare comme une madone andalouse, on l'assoit sur une estrade comme une idole sur son trône, on jette enfin un voile sur sa tète comme, chez nous, on couvre les statues devant lesquelles vont discourir des ministres en voyage. Le futur est introduit... La toile tombe et, dans la pose hiératique d'une [ sis de granit, la future apparaît, muette, les yeux baissés, raide comme un mannequin dans un atelier de peintre. Puis a lieu la cérémonie nuptiale, cérémonie très sommaire, simple engagement mutuel que prennent les futurs en la présence de deux témoins et en l'absence de toute espèce, de prêtre. A grand renfort de tambours et de youyous ^ les femmes

conduisent alors la nouvelle mariée à la maison qui va èlre la sienne, elles reviennent chez sa mère et la fête commence.

Les zalabias, — les beignets à l'huile, — précèdent les gâteaux au miel plaqués de feuilles d'or et parfumés d'essences ; les sfeniis de couscous frits suivent les gâteaux au miel, puis ce sont des boules de nougat rose, du raatloukoum de Stamboul, des fleurs d'oranger cristallisées dans du sucre, des pâtisseries de toutes formes, carrées, ovales, annulaires, coniques, glacées de blanc, mouchetées de feuillesd'or, sablées de rouge et de bleu... Et on s'abreuve de café, de sirop de violettes, de jus d'oranges. Les danses succèdent enfin à cette dînette enfantine, digne festin nuptial d'une grande poupée vivante...

Et, surexcitées parle rhylhme monotone d'une musique qui les enivre, elles poussent leurs folies chorégraphiques jusqu'à des défaillances qui les laissent haletantes, brisées, rompues, la figure décomposée par une nuit de fatigues et de veille.

Par une espèce de souk où se niellent, dans des soupentes nauséabondes, des bouchers et des épiciers juifs au turban noir ou bleu roulé en une mince corde, nous sommes sortis des rues arabes.

Quel est le souterrain auquel conduit cet escalier délabré?... Des tapis épais s'y étendent entre des colonnes au fût sali de jaune, au chapiteau barbouillé d'azur; des tableaux de clinquant y miroitent aux murailles; des inscriptions hébraïques s'y peignent dans de grossiers cartouches de bois; une large galette symbolique y est clouée à une arcade; des hommes s'y prosternent suides bancs de maçonnerie tapissés de nattes... (Test une synagogue.

En cafetan couleur de ciel, un très vieux rabbin à barbe de patriarche est juché dans une chaire disloquée et lit quelque chose dans un antique manuscrit. Un autre, très jeune, vient au-devant de nous, l'air inspiré, une flamme mystique dans le velours noir de ses grands yeux maladifs. Une espèce de soutane l'enveloppe et sur ses omoplates passe une large bande de drap gris dont les bouts retombent devant ses épaules comme l'étole de nos offi-

ciants... Avec vénération, il baise puis il ouvre les petites portes peinturlurées d'une petite armoire et, — comme s'il espérait, par cette pieuse profanation, nous ramener à Jéhovah, — il nous montre le rouleau cl n livre de la loi et nous ne savons quels accessoires de son culte.

Nous sommes, en effet, dans le hara, au bas d'Es-Souika; nous sommes dans la partie de la ville où gîtent les Juifs. Ce quartier ressemble à celui des Arabes mais avec plus de mouvement, plus d'animation, plus de bruit. Jeunes filles au front embroussaillé d'or, épouses aux épais bandeaux plus noirs que l'aile des corneilles, vieilles à la rare chevelure grise, les femmes se montrent ici. Elles s'y montrent môme trop et on demeure souvent interloqué devant ces tenues extraordinaires, devant ces déshabillés dont, avec une placidité sereine et inconsciente, elles étalent sur leurs portes la coupe et les tissus excentriques. I ne courte chemise de mousseline aux larges manches de tulle et une sorte de caleçon, l'ont tous les frais de ces toilettes immodestes. Ce dernier vêtement s'élargit cependant aujourd'hui et les élégantes le remplacent volontiers par une espèce de pantalon de zouave. C'est le dernier cri du jour. Comme en Europe, les modes féminines exercent à Tunis leur gracieuse tyrannie. Le bout des pieds nus, jaunes de benne, s'engage dans îles babouches d'enfants; les cheveux s'enroulent en une longue queue qui tombe sur le dos à la mode chinoise et qui se termine par un large triangle de carton recouvert de soie brodée. Cinq rubans de couleur sont, côte à côte, cousus à la base de cet ornement bizarre et flottent sur les reins.

( le costume — que portent aussi les .Mauresques, — est, dit-on, celui donl se paraient les femmes de l'Ancien Testament... Nous ne savons sur quel document antique ci authentique repose cette affirmation étonnante, niais on a grand'peine à se figurer l'austère Rébecca ou la chaste Rachel dans ci' travesti de bal masqué.

Tunis a trois dimanches. Le vendredi est consacré à Mahomet, mais les Arabes ne se niellent jamais en grands liais et on ne

s'apercevrait guère de leur fête si, sur les mosquées ne (luttaient alors des pavillons rouges illustrés de l'anneau de Salomon. Le dimanche appartient au Christ et il remplit les rues du quartier Franc d'Européennes en falbalas et d'Italiens mélomanes. Le samedi, enfin, est à Moïse, et c'est ce jour-là qu'il faut voir les dames d'Israël !

Sur la camisole légère se pose alors le farmla, — espèce de gilet largement échancré et dont les manches rudimentaires ne forment que de petits ailerons sur 1rs épaules. Le velours cramoisi, le satin blanc ou le damas broche de ce vêlement, qu'on dirait taillé dans une chasuble, disparaissent si bien sous les galons et sous les arabesques d'or ou d'argent qu'il prend l'air d'une cuirasse; les métaux précieux y sont en une telle profusion qu'il se vend au poids, comme certains bijoux, comme certaines pièces d'orfèvrerie... Sur cette veste radieuse se met, comme une housse, la soria, simple blouse de soie légère et de couleur voyante, assez translucide pour laisser entrevoir les richesses qu'elle couvre, assez courte pour en révéler au moins le bord. Le pantalon, alors surchargé de dorures el retenu par une coulisse que ferme une barrette d'or agrémentée de quatre glands de soie, se rétrécit, à partir du genou, pour ne plus former qu'une guêtre encroûtée de broderies. Des mules pailletées, mais toujours trop courtes s'accrochent aux orteils et laissent leurs talons porter à faux. Un turban noir, étroit et plat retient, en même temps, sur leur nuque, une pièce de mousseline flottante et sur la tète, la koufjia conique, -taillée dans du drap d'or, brodée d'or, cousue d'or... D'énormes bijoux, de grandes perles, de gros diamants, une large chaîne plate et portée en baudrier complètent enfin cet accoutrement fantasque sur lequel tombe le choussari, — le grand voile de laine blanche qui en éteint l'eblouissement.

Et, — note dominante de la symphonie de couleurs que font les bigarrures diaprées du monde de Tunis, — elles s'en vont ainsi par la ville, les reins creux, le clos ballonné, la poitrine exubérante.

— Voyez, mesdames et messieurs, je n'ai que vingt ans et je pèse deux cents livres !

Et ce spectacle qui coûterait quinze centimes à Neuilly est ici complètement gratuit.

Si dans leur jeunesse, en effet, on admire chez les Juives l'ovale parlait tic leur visage, la blancheur de leur teint mat et velouté, l'arête pure de leur nez légèrement aquilin, la fierté de leur profil busqué, la finesse de leurs mains de race et l'élégance de leur taille, l'époque du mariage marque pour elle la fin de la beauté...

Trois mois avant cette catastrophe, elles se soumettent à un engraissement méthodique qui les transforme, qui les défigure.

Simple graine de fenugrec qu'on trouve chez tous les épiciers de Tunisie et dont la mercuriale du pays accuse une vente quotidienne de mille à douze cents rottolo-attaris, — cinq à six cents kilogrammes, — la h'Lba est le facteur principal de cet embonpoint qu'une coquetterie- dévoyée exagère jusqu'à une difformité repoussante. Cette graine — qui, modérément employée pourrait peut-être rendre quelques services chez nous, — s'apprête de diverses façons.

Le plus souvent, on en pile chaque soir deux cuillerées à soupe et on les fait, pendant toute la nuit, macérer dans un demi-litre d'eau ; le matin, à jeun, on boit cette eau et on mange une poignée de raisin sec Mélangée à du miel et nu sucre, la pâte qui reste au fond du pot, forme une sorte de confiture qu'on avale dans la journée... D'autres fois, on l'ail griller la Ji'lba, on la pulvérise, on la pétrit, à parties égales, avec de l'huile et du miel ei on prend, chaque jour, quatre cuillerées à soupe de celle confection horriblement amère... D'autres fois, enfin, on se contente «le s'administrer, malin el soir, une cuillerée à soupe de graine jetée telle quelle dans un verre d'eau.

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