JIM VE EN COSTUME
d'intéri ei n.
A cela ne se réduit pas le régime à suivre, mais que ne ferait-on pas pour être belle !... On va encore, dans les abattoirs, chercher de ces grosses boules de poils agglutinés qu'on trouve souvent clans l'estomac des veaux et qu'on appelle des égagrophiles et on en mange un morceau Ions les jours. Après chaque repas, on se gave, en outre, d'un plat de couscous sins sauce, ni viande, et on l'arrose d'aulant d'eau que possible. Puis s'efforçant de ne penser
TUNIS : DANS LE QUAIi'llMl JUIF.
à rien, d'oublier surtout son prochain mariage, on partage son temps entre une inaction absolue et le sommeil dans un lieu sombre... Et après un trimestre de ce genre de vie, la plus mince, la plus éthérée des jeunes filles est atteinte d'un éléphantiasis général, d'une adipose incohérente qui en l'ait une monstruosité semblable à ces clowns, qui, les vêtements bourrés de laine, tombent et roulent sur le sable des cirques. Sa face ferait de dépit maigrir la pleine lune ; ses hanches défient les comparaisons les plus paradoxales... L'asperge est devenue une
citrouille !
La situation des Juifs à Tunis est encore à peu près ce qu'elle était, il y aune trentaine d'années; leur organisation particulière y fait encore de leur communauté comme un petit Etat dans le grand.
Ils se partagent en deux clans: les Toimsis, — vieux tunisiens, — et les Gournis ou Juifs du Grana, — Juifs Livournais descendants de ceux cpie l'inquisition a chassés d'Europe.
Divisée en corporations de métiers que président des amins nommés à l'élection, chacune de ces catégories a son grand rabbin, sa synagogue et son conseil qui, formé de prêtres et de notables, a, jusqu'à la mort exclusivement, le droit de haute et de basse justice. Tounsis et Gournis relèvent tous ensemble du caïd des Juifs, dignitaire qui, toujours pris parmi les premiers, sert d'intermédiaire entre ses coreligionnaires et le bey auprès duquel il remplit, par tradition, les fonctions de receveur général.
Plus que les mahométans, les israélites méritent en Afrique la dénomination d'indigènes; ils se targuent eux-mêmes d'y être venus, pour la première fois, à l'époque de Psammetichus ou au moins de Ptolémée Soter. Ils sont, avec les Maures numides, .avec les Berbères, les plus vieux habitants de la Régence. Quand les Arabes y entrèrent, ils tentèrent en vain de les convertir à l'Islam; fidèles à Moïse ils gardèrent leurs mœurs et leur foi et la haine religieuse que déjà ils inspiraient aux musulmans ne fit «pie s'envenimer el s'accroître. Elle devint monstrueuse au xiii0 siècle, lorsque Abdallah-Metamer-Billah, qui régnait abusa Tunis, voulut leur faire expier le mal l'ait à ses frères en Allah par les croisades dont ils étaient pourtant bien innocents.
Il leur a été, jusqu'à nos jours, défendu de loger hors de leurs fondouks situés au-delà des murs. Ils ne pouvaient porter ni le costume des croyants ni celui des chrétiens el ils se souviennent encore «les décrets prohibitoires et des vexations de toutes sortes auxquels les mit naguère en butte leur tentative de remplacer par noire chapeau le turban noir qui leur élail imposé. Seuls ils payaient le karadj, impôt qui élail censé exigé de tout non-musulman résidant a Tunis; ils étaient, sur les marchés,
SOtimis à de triples laxes; ils avaient fondé une caisse commune
dans laquelle les rabbins puisaient pour payer les impôts de tous, mais, pour peu que cet argent se lit attendre, il leur était directement réclame par les collecteurs du bey (|iii, à grands coups de bâton, leur en écrivaient la demande et même le reçu sur les épaules ; surchargés de corvées, ils bâtissaient pour les maîtres du pays ; ils leur servaient inoins que gratuitement d'hommes de peine; ils lavaient leurs maisons, ils allaient jeter au lac leurs immondices. Quand la pluie changeait les rues en torrents, les Maures qui ne voulaient pas souiller leurs belles pantoufles, prenaient au collet le premier d'entre eux qui passait, sautaient sur son dos et, jusqu'à leur porte, en luisaient leur monture. C'étaient encore eux qui étranglaient les condamnés et qui traînaient leurs cadavres sur la claie...
Leur sobriété, leur moralité, leur monogamie, leur esprit de famille, leur patriotisme survivant à la perte de la patrie, leurs préceptes religieux, — règles d'hygiène auxquels ils devaient une longévité dont ne jouissaient pas leurs adversaires. — tout donnait cependant à leur race une vitalité qui leur permit de résister aux avanies, aux persécutions. Ils se soutenaient ; ils se créaient des fonds de prévoyance en n'achetant leur viande qu'aux rabbins qui, des bénéfices de ce commerce conforme aux rites mosaïques, alimentaient la caisse commune dont nous avons parlé ; ils se servaient de cet argent pour nourrir leurs pauvres, pour entretenir leurs synagogues et leurs écoles, pour racheter les esclavesde leur foi ; ils s'étaient coalisés, enfin, pour créer cette hazzaka qui existe encore, cette taxe bizarre qui les fait copropriétaires des immeubles que les mahométans possèdent dans leur quartier et (pie, pour cette raison, ils ne peuvent louer qu'à eux seuls. Acquéreurs habituels des prises maritimes que, en détail, ils revendaient très cher à ceux mêmes qui les avaient faites; adjudicataires delà pèche, des douanes, de certains impôts que. moyennant une redevance, ils prélevaient à leur bénéfice, ils avaient fini par obtenir de la fortune une partie des avantages .civils que leur refusait la loi. Grâce à leur habileté, ils parvenaient enfin à se faire employer dans le service lucratif d< s fonds de l'État, à remplir auprès du bey les fonctions de cais-
siers, de chefs de la dette, de directeurs du rabba ou impôt
en nature.
Ce n'étaient là, toutefois, que des correctifs encore insuffisants à la misère de leur condition. Cela ne les empêchait pas de ne trouver presque aucune protection auprès de l'autorité qui les utilisait ainsi; cela ne les empêchait pas d'être, à chaque instant, persécutés ou dépouillés; d'être, de temps à autre, massacrés sans raison; d'être, sous prétexte de blasphèmes, brûlés tout vifs, avec des chemises goudronnées.
En i8j5, Mohammed-bey abolit pour eux la corvée, la surtaxe
du karàdj et autres impôts exorbitants. Le 20 moharrein 1274
10 septembre i85n) il promulga enfin le « Pacte fondamental »,
espèce de constitution qui, au moins en apparence, leur donna
toute égalité avec les mahométans.
Plus tard, grâce à notre consul qui les couvrait de son influence protectrice, Mohammed-es-Sa do k améliora encore leur situation.
Ils s'habillent à présent comme ils veulenl et ils en profitent pour se parer des teintes les plus tendres, pour déployer sur leurs vêtements toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, pour jeter négligemment sur leurs épaules de riches burnous blancs ou bleus, pour usurper jusqu'au turban vert des chorfa. Ils habitent où bon leur semble ; ils nous copient en tout : ils envoient leurs filles dans nos écoles religieuses où, avouons-le, elles remportent tous les prix ; ils paient toute chose comme les autres... On ne les asssomme même plus!
Le Tunisien les regarde cependant toujours comme des étrangers et la réprobation dont il les poursuit est toujours vivace dans son cœur. S'il s'abaisse jusqu'à donner la main à l'un d'eux, c'est la gauche que, en signe de mépris, il tend à ce ben-djifa, — à ce fils île cadavre.
-Un sultan, dit-il, eût, un jour, la bonne idée de faire massacrer tous les mâlesde la nation hébraïque. Mais les femmes allèrent, la nuit, pleurer sur leurs tombeaux, et, plus tard elles mettaient au inonde les petits israélites de qui descend la génération actuelle...
De là celte appellation à ses yeux infamante...
Tâchons d'effacer celle haine héréditaire; employons toutnotre
I l \ [S : BAB-SODIKJ
pouvoir à obtenir l'assimilation complète des Juifs avec les autres indigènes...
Résultat d'une mesquine rivalité commerciale, d'une répulsion instinctive mais blâmable et que nos aïeux nous ont transmise comme une infirmité, expression d'une envie inavouable, l'antisémitisme est un sentiment gothique en opposition flagrante avec toutes les idées modernes, en contradiction criante avec les trois mots de la devise que la république a inscrits au fronton de nos monuments. Traqués; maltraités; pilles tour à tour par les Romains, par les chrétiens et par les musulmans ; habitués à courber la tète sous la réprobation universelle, les Juifs sont, il est vrai, devenus rusés, fourbes et menteurs. I!s ont, pour se venger, pris les armes des faibles. La peur leur a fait cacher les richesses auxquelles ils demandaient des consolations et ils sont devenus rapaces et avares. Et, après de longs siècles d'humiliations et de terreurs, ces défauts qui sont l'œuvre des préjugés, de l'aveugle et stupide fanatisme de nos ancêtres, sont entrés dans leur sang, dans leur nature... Pouvons-nous leur en vouloir '.'
Ils ont gardé leur religion ; il y a toujours eu entre eux une cohésion admirable ; Jérusalem est demeurée leur capitale morale et leur patriotisme platonique a toujours relié les membres de leur peuple dispersé ; ils se tendent la main à travers les mers et les continents; ils constituent comme une vaste francmaconnerie... Ces moyens sont-ils illicites.' Ces voies sont-elles coupables?
Qu'ils soient donc libres d'adorer Adonaï ou le veau d'or, de s'entr'aider, de travailler, de s'enrichir à leur guise! Que les Juifs de Tunisie soient Tunisiens comme ceux de France sont Fiançais! Que partout ils soient les égaux de leurs compatriotes !... Mais sachons nous en tenir là. N'exagérons pas notre philanthropie, ne nous appuyons pas sur des considérations d'origine qui se perdent dans la nuit des temps ni sur des spéculations qui n'ont plus rien à faire avec l'organisation des peuples pour avoir (\<'u\ poids et deux mesures, pour accorder aux indigènes Israélites d'Afrique ce que nous refusons aux indigènes
musulmans ! Si. ■ — ce qui n'est à souhaiter ni pour elle, ni pour nous, — la Tunisie est jamais française, si, un jour, nous y sommes les maîtres absolus, n'y commettons pas l'injustice que nous avons commise en Algérie et qui, en excitant la jalousie des Arabes, a failli, en 1 8- 1 , nous faire perdre tout le fruit de nos conquêtes africaines.