‹ De Tripoli à TunisChapitre 35 sur 41 · UNE MOSQUÉE · texte numérisé non relu

UNE MOSQUÉE

publiquement les esclaves dont le commerce ne se l'ail plus qu'en secret ; là se tiennent aujourd'hui les orfèvres. Blafards comme îles plantes poussées à l'ombre, la face souvent bouffie et livide, des Israélites y fabriquent les gros bijoux dont se parent les femmes, y transforment cinq militais, — vingt grammes, — d'or en bracelets qui en pèsent cinquante et qu'ils garantissent pur de tout alliage, y spéculent sur les produits de l'industrie des autres, s'y livrent enfin à ces travaux aussi lucratifs que peu fatigants dont leur habileté sournoise a pris la spécialité.

A côté, dans le souk-Sorra, se logent les joailliers et les marchands qui centralisent le commerce des diamants et dis perles. Dans une sorte de petite chapelle défendue par des grilles, des Juifs y poinçonnent des bijoux et les mettent aux enchères

Puis, à droite, à gauche, partout ce sont le souk-Essrairia où se font les tamis et les tambours, les vans etles ben-daïrs, — ces tambourins sonores dont les battements surexcitent les pieuses fureurs des aïssoua ; — le souk-Kebabdjia, où s'installent les couteliers; le souk-Chaharin, où se vendent les armes; le souk des forgerons; le souk du cuivre (pie remplit le tapage assourdissant des chaudronniers; le souk des teinturiers où errent des hommes dont les bras nus sont bleus ou rouges, où d'autres, armés d'un pinceau, illustrent d'arabesques des étoiles tendues devant eux; le souk des libraires ; le souk-el-houaffia où sont les bonnetiers; et vingt autres dont, — heureusement pour nos lecteurs, — le nom s'est échappé de. notre mémoire.

Ici on mange... Propriétaires d'un bouillon Duval réduit à sa plus simple expression, des bouchers ont, sur le seuil de leur porte, construit un fourneau massif qui l'obstrue aux trois quarts nu. plus simplement, oui allume'' devant leur boutique un brasero de chimiste. I u Nègre vient-, pour eux, de brosser, à tour de bras, trois têtes de mouton qu'il a savonnées de toutes ses forces et, dans un grand plat de fer, elles font grimacer sur des charbons

ardents, leur pauvre museau rôti. In aide de cuisine active le

foyer à l'aide d'un petit pavillon de palmes et, sans conviction, d'un geste fatigué, il chasse les mouches qui tourbillonnent. On trouve encore ici, enfilés àdes fibres de dattier ou à desbrins de jonc,

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des morceaux de viande grillés en brochettes flexibles. Sur une planche que porte, en équilibre, leur main droite élevée a la hauteur de leur tête, îles boulangers promènent des galettes huileuses; des marchands d'eau pure dispensent la boisson; des débitants de ligues de Barbarie fournissent le dessert; des calés enfin offrent à chacun l'abri hospitalier de leurs petites galeries aux arcades d'azur et, comme siège, les bancs de pierre qui s'adossent aux murs de leurs boutiques.

Ailleurs, dans la rue des Itachachins. c'est, plein de coiffures et de vêtements d'or, le souk-Erba, — le souk des revendeurs. En voile blanc, en masque noir et en pantoufles jaunes, certaines femmes viennent ici se procurer à vil prix, les costumes dont elles se pareront. Elles sont là. par douzaines, assises sur des marches d'escaliers et elles palpent de leurs mains brunes les étoffes usées que leur prônent les marchands. (Test leur soufc... C'est aussi celui d'un ramassis de vagabonds qui s'y pressent en une foule très périlleuse, dit-on, pour la bourse des visiteurs.

Du milieu des tentes, du milieu des voûtes et des planchers qui couvrent ce marché immense, jaillit, pour s'élancer vers le ciel comme une invocation silencieuse au Dieu de Mahomet, le minaret octogone de Sidi-ben-Arous ; sur le mouvement et sur le bruit qui le remplissent planent, recueillies et austères, les hautes galeries aux piliers de pierres brutes et les tourelles pointues de la Djama-Zeïtoun.

Asile de la prière, du travail intellectuel, de la science, d'une partie de la justice musulmane, ce temple est le" premier de Tunis, le premier de la Tunisie après celui de Kaj' rouan.

— Ici, les infidèles seront humiliés jusqu'à la fin des siècles, avait dit Allah au khalife Othoman, en lui parlant de cette dernière ville.

Et pour montrer aux Arabes la toute-puissance de notre volonté et de nos armes, nous en avons ouvert les mosquées. C'était assez. Toutes les autres demeurent closes pour nous. Un firman du bey pourrait seul nous y introduire. A quoi bon le solliciter?

A quoi bon froisser les préjuges inoffensifs de ceux qui s'y réunissent? Qu'y trouverions-nous que nous n'ayons déjà trouvé ailleurs?

Les jours de fête, —le vendredi, par exemple, — l'enceinte de

la Djama-Zeitoun n'est pas assez grande pour contenir les khalifas

et les portefaix, les soldats et les généraux qui, au milieu des

colonnes enlevées aux ruines de Carthage,

||\ viennent s'y prosterner et s'y confondre

dans la promiscuité de leur religion éga-

litaire. Aucune distinction de places ! Ni

bancs particuliers, ni chaises réservées

ici ! Tous les croyants se valent devant

Dieu.

Lorsque les fidèles sont absents, des étudiants s'accroupissent sur les dalles et entourent des mokkadems qui, en feuilletant de vieux gros livres puisés dans la bibliothèque commune, leur commentent les commentaires qu'ont inspirés à un commentateur de la loi ceux d'un commentateur de Sidi-Khalil, le prince des commentateurs du Koran.

De cette mosquée dépend, en effet, une medersa, — sorte de séminaire ou plutôt d'université religieuse où, sous la direction du cheik-ul-lsltnn . — espèce d'archevêque, de cardinal musulman, — cent vingt maîtres annoncent la bonne nouvelle à six cents élèves tolba, — six cents futurs professeurs, — entretenus sur des revenus de Jiabbous.

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