‹ De Tripoli à TunisChapitre 36 sur 41 · TUNIS : LN MINARET · texte numérisé non relu

TUNIS : LN MINARET

Un appelle habbous ou oukaj's des sortes de biens de mainmorte qui sont, en général, le résultat de successions tombées en déshérence ou de legs pieux faits par des particuliers en faveur de congrégations religieuses, de bonnes œuvres, de mosquées, quelquefois même en faveur des villes saintes de la Mecque ou de Médine.

Administrés, dans leur ensemble, par la commission de la djemaia, ces biens sont inaliénables. Depuis quelque temps, cependant, ils peuvent être cédés mais seulement à e/izel, c'està-dire moyennant une redevance fixe et perpétuelle payée en m'sakat, — en espèces, — ou en m'rassa, — en nature, — et, dans ce dernier cas, représentant la moitié des produits du bien. h'enzel est une sorte de contrat en vertu duquel s'effectue une location définitive qui ne peut être rompue par la djemaia que si les clauses de la convention ne sont pas observées par le locataire. Le rachat de cette redevance, — autrement dit l'achat définitif d'un habbous, — ne peut être effectué que si les membres compétents de la justice indigène l'autorisent d'une manière toute spéciale et si l'acheteur paie le bien au double de sa valeur d'estimation. La djemaia doit immédiatement faire le remploi de la somme ainsi versée. Quatre millions d'hectares de terres cultivables, — le tiers des terres de cette nature que possède la Tunisie, — se sont, par la suite des temps, transformés en habbous convoités par les Européens qui tentent de tourner la loi

pour en devenir les maîtres définitifs Espérons que, quoique

mal exploités aujourd'hui, ils ne seront pas plus ou moins brutalement confisqués, comme ils l'ont été en Algérie où, avec une désinvolture toute révolutionnaire, nous les avons souvent traités comme des biens de clergé et pour ainsi dire, convertis en biens nationaux.

C'est enfin à la Djama-Zeïtoun que se tient le tribunal de Chara, le tribunal religieux.

Secondée par les cadis qui remplissent les fonctions de nos juges de paix, la justice indigène comprend cinq tribunaux avec leurs adonis et leurs oukils, — leurs notaires et leurs avocats.

Le tribunal que nous venons de nommer a la préséance. Présidé par le cheik-ul-Islam, il se compose d'une chambre malékite et d'une chambre hanéfite. Avec le Koran pour code, il connaît des successions, des divorces, des affaires de famille. Il est, en même temps, compétent en matière immobilière pour les contestations qui s'élèvent entre Tunisiens et même entre Tunisiens et Euro-

péens, à la condition, dans ce dernier cas, que ses jugements soient revêtus de la sanction de notre tribunal. 11 est, pour les Juifs, remplacé par un tribunal rabbinique qui juge d'après la Bible.

Au-dessous du Chara se place le tribunal civil de YOuzara. Celui-ci s'occupe de l'administration générale de la Régence et comprend trois sections : celle des affaires d'Etat, celle des affaires civiles et celle des affaires pénales.

De YOuzara relève le tribunal de l'Or/' qui, présidé par le cheik-el-Medina. juge entre les patrons et les ouvriers.

Le quatrième tribunal est celui de la Driba. présidé par le ferikz le général, — qui avec les fonctionnaires et le commissaire central que nous y avons installés, — est ebargé de l'ordre à Tunis. C'est un véritable tribunal de police correctionnelle.

Le cinquième enfin, est celui des Amiris, espèce de tribunal de commerce, qui rend ses sentences dans le souk aux chachias.

Les anciens tribunaux consulaires ont, avec les capitations, été abolis en 1884. Les étrangers, considérés en Tunisie comme en terre française, ne relèvent plus judiciairement de leurs consuls mais seulement de nos juges. Nous avons, en effet, dans la Régence des juges de paix et un tribunal dont les magistrats, — payés, comme les contrôleurs, sur les fonds tunisiens, — règlent les contestations qui s'élèvent entre Européens ou, comme le chara, celles qui surgissent entre Européens et indigènes. Les juges de paix, dont les fonctions sont souvent dévolues aux vices-consuls que nous maintenons encore sur le littoral, siègent dans les villes secondaires. Le tribunal est un tribunal de première instance qui siège à Tunis et qui relève de la cour d'appel d'Alger. Le bey ne juge presque plus, ne condamne plus lui-même. Il ne lui reste que la prérogative de prononcer les sentences.

Vers le nord de la Djama-Zeitoun, s'élève une autre mosquée lieu d'asile auquel le pacha lui-même ne peut, quel que soit leur crime, arracher les coupables qui s'y enferment. Abri illusoire! Si les zaptiès ne peuvent y entrer, les fuyards ne peuvent en sortir sans tomber dans leurs mains. Et, comme ils ne

trouvent rien à manger sous sa coupole blanche, la faim qui chasse les loups du bois les chasse bientôt eux-mêmes de leur refuge.

Malékites pour les Maures, hanéfites pour les descendants des Turcs et pour le bey, ehaféïtes pour les uns, hanélabites pour les autres, Tunis possède une cinquantaine de mosquées. Dans tous ses quartiers pullulent, en outre, les zaouias, les koubbas, les santons, les tombeaux de marabouts et autres lieux de chapelets, autres lieux de prières.

Les juifs ont ici sept ou huit synagogues, les protestants deux temples, les schismatiques grecs une église. Les catholiques possèdent la cathédrale, sur l'avenue de la Marine, diverses chapelles congréganistes dans le quartier franc, enfin l'église de Sainte-Croix, — la plus ancienne, — à l'angle de la rue de l'Eglise et de la rue Sidi-Mourdjani. La porte de cette chapelle a, d'ailleurs, tout simplement l'air d'une porte de maison arabe qu'on aurait sanctifiée de quelques pieuses sculptures ; le corridor auquel elle donne accès aboutit à une cour mauresque où, — entre deux colonnes, au fond d'une galerie, — s'enfonce une grotte de Lourdes, toute dépaysée dans ce décor musulman. Et c'est sur un côté de ce patio composite que s'ouvre l'église elle-même.

Les chrétiens n'ont pas, comme on le croit, toujours été détestés en Tunisie. Mahomet reconnaît jusqu'à un certain point la valeur de leur religion et pour que l'un d'eux soit admis aux joies égrillardes de son paradis, il suffit que, à l'article de la mort, il prononce du fond du cœur, la phrase sacramentelle : « Sallat Allah il llluh on Mohammed raçoul lllah ». Celte profession de foi rachète l'infidélité de toute sa vie, le lave de toutes ses erreurs. Avis a ceux qui préféreraient la société sémillante des houris toujours jeunes à celle de nos vieilles filles trépassées dans la vertu finale!... Cela ne suffirait pas à un Hébreu par exemple! Le malheureux aurait beau bredouiller mille fois les paroles sacrées, la porte du fifdoits, — du jardin îles délices, — ■ lui demeurerait obstinément close.

Depuis i65i, — depuis le dey el-IIadj-Mohamincd-Laz, — les disciples du Christ sont complètement libres ici et ils peuvent en

toute sécurité se livrer aux pratiques de leur culte, même aux plus extérieures. Les maîtres du pays se sont, comme à Tripoli, toujours montrés pour eux d'une admirable, d'une exemplaire tolérance.

Il est juste de dire que les caractères vont en s'adoucissant à mesure qu'on va de l'ouest à l'est sur la côte septentrionale de l'Afrique. Grâce à une religion qui prohibe le vin, l'ivrognerie, — ■ cette mère hideuse de la folie et de la moitié des crimes dont ailleurs on se souille, — est prescpie totalement inconnue ici ; grâce au climat et à une sobriété qui diminuent les besoins et qui laissent aux indigènes la faculté d'être paresseux à leur aise, ils peuvent se contenter de peu; la vie retirée et cachée des riches, l'absence de ces femmes dont le luxe excite les désirs ne font pas passer sous leurs yeux ces spectacles qui, si souvent chez nous, allument les passions, attisent l'envie, arment le bras des criminels. Et, transition entre la férocité marocaine et la mollesse des fellahs d'Egypte, les Tunisiens sont les plus doux, les plus accommodants, les plus pacifiques, les plus faciles parmi les disciples de Mahomet.

— Les Algériens sont des hommes, mais les Tunisiens sont des femmes, prétend un dicton africain.

Il est bien rare qu'un véritable crime puisse leur être attribué. In méfait se commet-il à Tunis ou autour de ses murailles? Les zaptiès entrent en chasse et, quand ils ne reviennent pas bredouilles, ils arrêtent par bandes des vagabonds maltais ou napolitains que, selon l'expression populaire, ils mettent au chaud, comme nos gardiens de la paix mettent leurs captifs nu frais. Des fermes sont-elles rançonnées? Des meurtres épouvantent-ils la campagne ? Lancés aux trousses des coupables, les spahis de YOdjeac ou les gendarmes maures ramènent, liés par les poings à l'arçon de leur selle, des bandits siciliens ou calabrais que la misère à chassés de leur pays et qui prennent possession de la Tunisie à leur manière. « Sans domicile, sans argent et sans souliers », comme disent les rapports des agents qui ont à s'occuper quelquefois de Leurs peccadilles, lesj aouleds errenl cependant volontiers

à l'heure où rôdent les chiens, à l'heure où pleurent les chats; bien volontiers, sous les yeux bienveillants de la police mixte, ils passent la nuit sur le seuil des portes, sur les tables vides des marchands, sous les draps qui protègent les étalages et cependant on n'a peut-être jamais eu une arrestation nocturne à leur reprocher... A peine, de temps à autre, le larcin d'un pantalon on d'une chemise péchés par une fenêtre qu'avait négligé de fermer un dormeur trop confiant, à peine quelque melon dérobé à une boutique... Il n'y a là de quoi effrayer personne. Un promeneur attardé est plus en sûreté ici que sur le boulevard de Clichy ou de la Chapelle. Sauf dans le sud, — entre Sfax et Tripoli, où errent des tribus presque aussi insoumises aujourd'hui qu'à l'époque où les beys les menaçaient seuls de leurs colères impuissantes, — l'Européen qui voyage en Tunisie a certainement moins à craindre des Arabes que n'a à redouter des Français le passant égaré sur nos routes. Le Bédouin est maraudeur, chapardeur, comme disent nos soldats, voleur, si on veut... II est bien rarement assassin.

Et le protectorat n'est pour rien dans la sécurité dont on jouil ici; elle découle des mœurs du pays elles-mêmes.

■ — Quand on construisait le chemin de fer de la Medjerda, nous disait un ancien entrepreneur, j'allais faire les payements sur les chantiers et, seul, à cheval, je partais de Tunis toutes les semaines avec quinze ou vingt mille francs dans ma sacoche. Les Arabes le savaient; les Khroumirs dont je traversais le territoire l'ignoraient d'autant moins que presque tous nos ouvriers étaient pris parmi eux... Pendant un an j'ai accompli ce voyage; on n'a pas fait mine de m'arrêter une seule fois!

— Très longtemps avant l'arrivée de notre armée, nous raconte un autre Français, négociant établi depuis quarante ans sur la côte, j'ai eu bien souvent à faire, toujours à cheval, le trajet de Mehdia à Sousse, à Monastir ou à Kaïrouan. Je partais sans escorte, sans guide, sans vivres. Partout j'étais reçu comme un ami, comme un parent. Je ne pouvais traverser un douar sans y prendre part à la difja, — au festin, — ■ qu'on donnait en mon honneur.

— Il ne sera pas dit, s'écriaient clieiks et caïds, qu'un étranger

aura passé chez nous sans y recevoir le couscous de l'hospitalité! 11 n'était souvent pas fameux ce couscous! .Mais un plat est toujours bon quand c'est le cœur qui l'offre. Et j'acceptais, pour ne pas mortifier ces pauvres gens.

— Selam alekl faisaient, en portant la main à leur cœur et à leur bouche, les cavaliers et les bergers que je rencontrais sur ma route.

— jélehoum selam!

Et je passais en paix. Mon fusil n'a jamais tiré que des perdreaux et des lièvres...

Voyez-vous, ajoutait le brave homme, ne regardons pas les indigènes comme des ennemis mais bien comme des alliés, comme des amis, comme des protégés dans l'acception la plus paternelle du mot ; ne les traitons pas avec la brutalité conquérante dont font stupidement parade les colons d'Algérie qui, volontiers, feraient des Arabes ce que les Américains font des Peaux-Rouges; acceptons cette familiarité amicale qui est dans leurs coutumes; n'ayons jamais avec eux de ces discussions religieuses dont ils ont une horreur profonde; comme Bonaparte eut le bon esprit de le faire en Egypte, respectons ou feignons au moins de respecter leurs mosquées et leurs petits marabouts; ne touchons pas au voile de leurs femmes; ne froissons ni leurs croyances ni leurs habitudes et nous trouverons en eux les meilleures gens du monde.

Au delà de la Djama-Zeitoun, s'étend le souk-el-Mestaff, — le souk des selliers, avec ses harnachements d'une éblouissante richesse, avec ses fontes et ses djebirahs pailletées, avec les fourreaux de cuir rouge qui cachent les dorures somptueuses des selles, qui, quelquefois aussi en dissimulent la misère, comme ces housses menteuses que les ménages pauvres jettent sur leurs meubles fatigués.

Scellé dans le pavé, un cercueil s'y prélasse au beau milieu du passage. Là dort encore un marabout.

Le souk-el-Mestaff déborde du quartier commerçant que nous venons de parcourir et envahit la petite place dont les

maisons en ruine s'écroulent entre lui et les remparts. Une porte de ville s'ouvre sur ce délicieux carrefour, à travers les fortilications délabrées, une fontaine où viennent se désaltérer les Arabes qui arrivent de la campagne, où les apprentis selliers viennent remplir leurs boites d'eau, y murmure à l'ombre fraîche d'un mûrier centenaire. Autour de son aire où passent des chameaux, où des fabricants de gaufres annoncent leurs friandises d'une voix traînante et nasillarde, où trottinent des ânes en troupes, se rangent des masures branlantes. Couvertes de plantes sèches, ces maisons se réduisent à des boutiques contiguës où l'or des broderies splendides scintille étrangement dans les débris et dans la poussière.

Par les décombres qui roulent sous la pioche des démolisseurs, escaladons ce reste de remparts. Il nous conduit sur une terrasse. Sous les flamboiements du soleil, sous un ciel inondé d'une lumière radieuse, tout est, autour de nous, d'une blancheur littéralement éblouissante, d'une blancheur qu'on voudrait contempler à travers des verres noircis. Prodigues envers Tunis des épithètes les plus caressantes, les plus flatteuses, les plus hyperboliques, les plus menteuses quelquefois, les poètes arabes l'ont appeler la Glorieuse, la Verdoyante, la Florissante, l'Odorante, la Bien- Gardée, enfin et surtout, la Blanche... Jamais qualification ne fut mieux justifiée que la dernière.

Toute la ville se déroule sous nos yeux. Derrière nous la kasbah festonne ses murailles; élève, très haut, les mâts que l'étendard des beys pavoise les jouis de grandes fêles; arrondit le dôme de sa petite mosquée de Yaya-bou-Zacharia, la plus vieille de Tunis; ouvre ses cours où nos zouaves se promènent autour des canons de cuivre qui étincellent sur leurs affûts. Au nord bleuissent les croupes de Djebel-Ainar. Au sud scintille la Sebkhraes-Sedjoumi. Devant nous, boursouflés, gondolés de toutes parts, s'échelonnent des toits plats et ondulent des voûtes que percent de petits Irons carrés. C'est le dessus des souks. Et des touffes de jusquiame et de belladones brûlées y font çà et là des taches verdàtres, quand elles ne sont par blanchies à la chaux comme les murailles auxquelles elles tiennent.

Plus loin, hérissée de minarets pointus et faïences d'émeraude, bossuée de dômes qui ressemblent à de grands oignons verts, s'étend une mer de terrasses. Souvent couvertes, comme celles des souks, de voûtes sur Lesquelles les maisons empiètent pour se rejoindre, les rues y tracent à peine quelques crevasses d'ombre; quelquefois remplis par la verdure d'un arbre, les ouvertures des cours y bâillent comme des citernes. Plus loin encore, toujours vers l'est, dort le lac El-Bahira, puis blanchit la Goulette, puis enfin resplendit la mer bleue, moirée d'argent par des souffles qui n'arrivent pas jusqu'à nous.

Sortons de la ville. Une large rue noyée de lumière part de la porte des Selliers et se dirige vers le sud.

Des maisons blanches et basses la bordent des deux côtés; quelques misérables boutiques s'y ouvrent de loin en loin; quelques petites mosquées s'y recueillent dans un silence de tombes; des Maures et des Arabes y passent lentement dans la poussière, s'y couchent dans tous les coins où semble tomber un peu d'ombre. A peine un spahis indigène nous rappelle-t-il, de temps à autre, que nous ne sommes pas dans une ville où jamais Européen n'ait mis les pieds. En plein soleil ou dans des échoppes louches, des fripiers entassent un fouillis poudreux d'antiquailles parmi lesquelles, — sabres rouilles ou ustensiles bizarres, tableaux sur verre ou boiseries très anciennes, — un fureteur de vieilleries ferait de précieuses trouvailles, de ces découvertes qui incitent une joie futile mais si vive au cœur de ceux que la collection a frappés de sa douce manie.

Encore un cale au bout de cette avenue brûlante... A l'ombre d'un vieil arbre sur des cubes de maçonnerie tapissés de nattes, — comme partout, comme toujours, — des hommes s'y accroupissent, au milieu des basilics dont la tète méticuleusement taillée s'arrondit en une grosse boule verte, à côté des poissons rouges dont le mutisme et la lenteur plaisent à leur nonchalance silencieuse. Et, comme perdus dans des méditations de chartreux, ils laissent leurs regards éteints se reposer sur le cimetière de Ben-Ayeb qui, de l'autre côté de la route, éparpille ses sépulcres

sous les cactus et sous les agaves... Frères, il faut mourir!.. Sous les galeries, d'autres se plongent dans les délices prohibées par le bey de ce kij)\ — de ce haschich, ■ — qu'ils reçoivent en contrebande de l'Algérie où nous en permettons la vente. Gomme on le fait de l'opium dans l'Extrême-Orient, il semble que nous voulons, dans nos possessions africaines, nous faire un allié de ce poison lentement mais sûrement mortel.

Près de ce café, Bab-Menara met dans les remparts son arcade élégante. Et, exception à la règle, les murailles vierges de blan-

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