NÈGRES. CŒURS DE PALMIERS. — AUTRUCHES. — CAMPEMENT
ARARE. DÉSERT. TUNISIE. DJERBAH.
Bab-el-Khrandaq, — la porte de l'égout, — donne sur une grande place poudreuse, largement ouverte du côté de la mer. Sur ses trois autres côtés s'alignent à peu près des tentes jaunes que raient des bandes rouges et sur lesquelles s'appliquent des mains et des croissants découpés dans des étoffes de couleur; des fondouks où se remisent les bêtes de somme ; des galeries où glapissent de perpétuelles haroufes, — des disputes criardes... Et un mélomane qui semble accompagner les discussions, comme les musiciens du forum nourrissaient de leur bourdonnement le débit des orateurs, tire des sons plaintifs de sa double flûte de canne.
Gens trop remuants et exilés, — mis à la sublime porte de la Turquie, — des Circassiens sanglés de leur cartouchière de cuir, des Stamboulis en cafetan sombre, des Albanais qui portent un arsenal à la ceinture, des Kurdes que coiffe un haut turban en pointe promènent leur ennui par ici et, sous leur longue moustache, abaissent avec morgue les coins de leur bouche dédaigneuse.
Là, le chapelet garni d'une patte de porc-épic qui, — noire et
Al'TOl'K DE TRIPOLI.
desséchée comme la main d'une momie d'enfant, — doit, loin d'eux, écarter le mauvais œil, se rassemblent les Arabes du
dehors. Ils sont maigres, ils sont de taille moyenne, mais ils sont beaux, sains et vigoureux. Aucune maladie ne semble les abâtardir, aucune infirmité ne les déforme. Passez un mois chez eux et vous n'y verrez peut-être pas un boiteux, pas un bancal, pas un bossu!... La liberté de leur costume, la simplicité de leur vie, les ablutions, l'abstention de certains aliments, la proscrip-
TIU l'OI. I : l \ NÈGHE Dl SOUDAN.
tion du vin et autres règles de ce code d'hygiène qu'on nomme le Ko ran leur valent peut-être ces immunités enviables... A moins, — ce qui est plus probable, — que la dureté de leur existence ne fasse chez eux une véritable sélection et, dès leur enfance, ne supprime les êtres souffreteux et malingres, les avortons scrofuleux et rachitiques dont notre philanthropie encombre les hospices et la société.
Ces belles tètes de .Nègres aux joues tailladées, à la barbe laineuse, aux petits yeux et aux grosses lèvres arrivent du Soudan. Ces noirs qui, vêtus de leur boubou, — de leur longue chemise blanche, — portent un sabre au col et, sur l'épaule, un lusil
34 DE ÏUIPOLI A TUNIS.
précieusement emmaillotté de chiffons viennent du Bournou. Nous sommes sur la place du marché, — la place du grand souk, — loute jaune de halles d'alfa, toute jonchée de provisions éparses, toute moutonnée de dromadaires accroupis sous leur hàt, en petits tas bruns et noirâtres... Et, du haut de leur tète de tortue qui, seule, semble vivre dans leur masse immobile, les pauvres bêles promènent autour d'elles le regard perdu de leurs gros yeux de verre embroussaillés de longs cils, de ces yeux dans lesquels se reflètent la profondeur lointaine des déserts parcourus, le vague et la mélancolie des larges horizons. Leurs lèvres tremblent à peine et, cependant, de leur foule s'élève un vacarme pareil à celui d'un marécage fantastique où coasseraient encore de monstrueux batraciens oubliés par l'époque tertiaire... Ils viennent de là-bas, ils viennent du Sud. Pendant des jours et des jours, ils ont vécu de cette autophagie dont la nature prévoyante leur a ménagé les ressources et ils sont arrivés, la bosse à demi-fondue par les jeûnes longtemps endurés. D'autres errent, égarés, et gauchement, boitent sur trois pattes... Pour prévenir tout vagabondage, on leur a replié et attaché la quatrième sous le ventre.
Cinq ou six cents de ces quadrupèdes solennels se rangent sur un côté du marche. Les uns sont chargés de leurs tellis, — de leurs grands sacs carrés, — bourres de marchandises : tissus, poudre, colliers de verre, quincaillerie, objets de troc et d'échange. Les autres ne portent rien; ils remplaceront, au besoin, ceux des premiers qui succomberont en roule.
Des marchands les moulent, le fusil sur le dos, le cou enguirlandé du collier de ces dattes dont la pulpe doit les nourrir, dont les noyaux doivent tromper la faim de leurs hèles. A leur selle ësl suspendu l'alcarazas qui demain sera vide.
Autour d'eux circulent, grandis de toute l'importance de la mission qui leur est confiée, des Arabes chaussés de hautes bottines jaunes et coiffés de larges turbans. Ils ont des poudrières el des sacs de balles au côté, ils ont des pistolets a la ceinture et un tromblon a petite crosse sur la nuque... Ils défendront les autres
dans les dangers qu'ils vont affronter ensemble. C'est une caravane.
Tripoli a presque aujourd'hui, le monopole du commerce avec l'intérieur de l'Afrique. Six ou huit convois de mille à trois mille chameaux en partent chaque année pour le Soudan. Chacun d'eux est formé par des négociants arabes ou juifs qui s'associent pour confier leurs marchandises à un chef avec lequel, au retour, ils partagent les bénéfices mais qui a à sa charge tous les irais de transport.
Et, sous le commandement de ce capitaine, — le kebir, — pilote du désert, la bande commerçante va partir pour les pays lointains.
Chargé de deux cents kilogrammes, — poids moyen des fardeaux qu'on suspend à sa bosse, — un chameau fait, en général, un kilomètre en vingt minutes et marche dix heures par jour. Les caravanes niellent ainsi deux ou trois mois à atteindre le but de leur voyage.
Elles partent de Tripoli vers la fin de l'été. Elles tournent les monts Ghârian que des dunes réunissent à l'Atlas et. qu'habitent des Troglodytes comme nous en verrons dans le sud tunisien. Elles jiassent à Djer-Boub, là-bas où, sous la ligure d'un bélier, les anciens adoraient Jupiter Ammon, là-bas où demeure le cheik redoutable des S'noussja... Et, par les pierres, par les collines nues dans les espaces nus, par les sables brûlants de l'antique Lybie, par les déserts où vivaient, les Garamantes et où, de loin en loin, blanchissent des ruines qu'y ont laissées les colons de Rome et de Carthage, elles suivent à peu près toutes la même direction' jusqu'aux oasis du Fezzan.
Arrivées à Mourzouk, elles bifurquent, les unes à l'occident, les autres à l'orient, et elles se lancent vers des régions dont le nom figure à peine sur nos cartes; vers des pays où, despotes ensanglantés, régnent des sultans bizarres; vers des contrées de rêves, aussi vagues, aussi confuses pour nous que celles où se passent les contes dont se berçait notre enfance : « Il y avait, une ibis, dans un lointain royaume, un roi cl une reine... »
Longtemps, dans l'immensité de la mer sans eau. elles vont par les oasis inhabitées, par les étapes où, dans les puits qui les devaient désaltérer, elles ne trouvent qu'un breuvage mortel,
tantôt rouge comme le sang, tantôt blanc et épais comme le suc d'une plante vénéneuse. Elles vont par les dunes mouvantes, par les rocs calcinés et par les monts arides. Elles vont, brûlées par les feux du jour, roidies par les froids de la nuit, en proie aux ennuis d'un interminable voyage, troublées par les rivalités des marchands et par les mutineries des chameliers, en butte à des dangers de toute espèce, aux privations, à la faim, à la soif, à l'apparition des Touareg qui égorgent les hommes et qui, pour les vendre, emmènent ailleurs les bêtes et les choses.
Le soleil se couche quelques fois pour elles dans une pourpre plus pompeuse que celle des autres soirs... Le lendemain, large el pâle, il monte, comme un soleil-fantôme, dans le ciel que des vapeurs jaunâtres et sinistres obscurcissent de leur ombre livide. Les serpents et les ouranes sortent de leurs tanières. Chargé d'une poussière impalpable, saturé de redoutables effluves un vent brûlant arrive par bouffées et fait courir dans le désert comme des plaintes, comme de longs soupirs d'agonie. C'est le guebli, le khramsjn, le vent terrible qui, sur le Sahara, va, pendant cinquante heures, exercer son empire de mort !... Et bientôt, continu, sans trêve, il souffle avec une telle violence qu'il renverse les cavaliers, qu'il fait, comme des fétus, voler les palmes el les os de chameaux, qu'il soulève le sable en hautes et lourdes vagues sous lesquelles il ensevelit parfois les dattiers des oasis.
Les caravanes occidentales gagnent, en quinze ou vingt jours, Ghradamès, situé à cinq cent vingt kilomètres de Tripoli, puis lîhat, puis l'oasis algérienne d'In-Çalah. Du nord au sud, elles traversent alors le Sahara et, selon leur but, elles prennent l'une des trois routes qui s'ouvrent devant elles. Les unes vont à Agadès, vers le sud-est; tout droit dans le sud, les autres se dirigent sur l'IIaoussa, le pays des Nègres, et aboutissent à Soko et à Kano ; les troisièmes, enfin, franchissent le Touat et gagnent Tombouctou et le Haut-Sénégal.
Les caravanes orientales choisissent, dès Mourzouk, le chemin qui doit les mener au centre de l'Afrique. Par la région des Teblious où tant d'ennemis les entourent que, sans lui demander ce qu'il est ni ce qu'il veut, elles tirent sur toul homme qui se
rnipoLi : i n nègre du uni rnoi .
présente, les unes vont au Bôurnou et au lac Tchad; les autres s'orientent vers le sud-esl et, à travers les monts rocheux e1 boisés où rugissent les lions, elles arrivent au Soudan où elles se dispersent dans les villages noirs de l'Ouadaï, du Darfour et du Khordofan.
Elles passent un an ou dix-huit mois chez les peuplades barbares qui vivent en ces lieux et elles repartent, chargées, — comme les caravanes qu'on voit passer au fond des légendes orientales, — de safran, de civette odorante, de pierres précieuses, de cornes de gazelles, de dents d'hippopotames pareilles à des pavés d'ivoire, de défenses d'éléphants grandes comme des hommes, de natron recueilli sur les lacs qui fument, de pépites de Tombouctou, d'encens, de myrrhe, de paillettes étincelantes de cet or que les Romains allaient déjà chercher aux sources du Sénégal, ainsi que sur les bords enchantés d'un Pactole africain.
Et, un jour, un méhari, — un chameau coureur, — arrive à Tripoli, comme porté sur l'aile des vents... La caravane! 11 la précède, il l'annonce.
En foule on court à la lisière de l'oasis... Rien encore!... Un petit nuage de poussière se lève cependant comme une brume rougeâtre, là-bas, dans les profondeurs lumineuses de l'horizon enflammé. Il grossit; il s'approche... C'est elle!
Et, les étendards déployés, elle revient aux plaintes rauques des chameaux amaigris, au chant joyeux des flûtes, aux détonations de la fantasia.
En un coin du grand soûl;, stationnent, en désordre, les bourricots de louage affublés de leur grosse selle de bois, — du bardait, encore un mot que les invasions musulmanes ont laissé autour t]\\ Fraxinet. Près d'eux attendent les fiacres du pays, — les arabas de place.
\Jaraba tripolitain ne ressemble pas à celui que nous trouverons en Tunisie. C'est une caisse surmontée d'un baldaquin auquel flottent des rideaux rouges, perchée sur i\c\i\ roues cl arrondie par devant, ouverte par derrière, comme une lointaine parodie des chars qui sillonnaient jadis la campagne de Rome.
Prenons-en un... Le conducteur saute sur son brancard, fait claquer son fouet et sa langue et, au galop, nous emporte dans la cohue d'un nouveau marché.
Et, dans l'éclat éblouissant d'une lumière de feu, par la poussière qui nous étouffe et nous aveugle, sa machine effrénée bondit avec de terribles cabots, s'enfonce dans des ornières, donne de la bande comme une embarcation sous les rafales... Jamais nous n'arriverons entiers ! Essayons de la bourrique.
Vingt, cinquante, cent âriiers auprès desquels ceux de la/«e du Cuire n'étaient que des enfants timides, nous envahissent, nous tiraillent, nous poussent vers leurs bêtes et les poussent vers nous.
— Erri! Erri ! crie, d'une voix triomphante, celui qui a remporté la victoire.
Et, le bonnet en arrière, le burnous flottant, la chemise remontant sur ses cuisses de bronze, il bondit près de nous à grandes enjambées. Sans pitié, son bâton pointu aiguillonne la croupe saignante de notre monture grise... Et, sautant et ruant, la ([iieue raide et les oreilles droites, celle-ci prend une course folle... Nous sommes lances!
Une large plage se déploie devant nous. Le sable argenté semble poudré de cristal. Les indigènes venaient, autrefois, chercher ici de la poudre d'or... Après de nombreuses lunes d'un travail opiniâtre, les plus heureux finissaient par en recueillir, dit-on, un niéCagale, — un paquet gros comme une noix.
Au bord de la mer gisent des squelettes île navires, rejetés, désemparés, brisés parles lames. Des cavaliers arabes y galopent à tond de train. Suivies de négresses et. de loin, surveillées par des gardes, des Turques rêveuses y abritent, sous des ombrelles qui tamisent une lumière rose, leur tète que voile le yach-mach de soie blanche. Elles passent et, énervante, l'odeur du musc dont on les a imprégnées s'exhale des roses naturelles qu'elles tiennent a la main.
En processions longues et lentes, des chameaux vont, sans bruit, porter de l'alfa aux usines du voisinage... Des Anglais, en effet, — toujours des Anglais. — on) élevé par là deux ou trois
bâtiments prosaïques où, pour presser les balles de cette plante du désert, ils ont installé des machines à vapeur. Et, — ô poésie infortunée! — des Arabes en costume d'Abraham travaillent autour de ces mécaniques graisseuses!... Les indigènes livrent chaque année à ces industriels pour dix millions de francs de cette graminée dont la culture convient si bien à leur noble paresse... Rien à faire que couper et vendre!
Plus loin que ces ateliers s'étend le camp des Turcs. Comme un couvercle conique sur la margelle d'un large puits, chaque tente y repose solidement sur une petite muraille circulaire blanchie à la chaux. Des hommes de corvée y font bouillir de grandes marmites... Et on songe à celles que, si volontiers, renversaient les janissaires.
— Allah donne longue vie et gloire à notre sultan magnanime! crient des cavaliers alignés devant l'une de ces cuisines.
On va leur distribuer la soupe et, comme chaque jour, ils acclament ainsi le padischah dont les largesses les nourrissent.
Des maisonnettes ont, au milieu des tentes, été élevées pour les officiers; de petits jardins y ont été plantés, palissades de cactus... C'est un camp qui a pris racine; c'est une ville de toile, de bois et de pierres.
Soldats de la ligne et du génie, artilleurs, chasseurs et dragons, il y a là un corps d'armée de quinze mille hommes qui envoie des détachements dans les postes du pays maisque la Turquie y a mis surtout pour tenir en respect ceux qui. Fiançais ou Italiens, menaceraient de lui prendre la Tripolitaine... Qui sait si celte prétention ne serait pas justifiée? Ce ne sont pas de vains soldats de parade, ces fiers guerriers à lamine farouche, à l'allure martiale! Ce ne seraient pas des adversaires à dédaigner, ces troupes mal payes, mal tenues, mais armées et disciplinées comme les nôtres... Elles ont fait leurs preuves à Plewna.
Cachez-vous, par exemple, pour dessiner, ou pour prendre des noies autour de ce campement ou vous serez arrêté sur l'heure el l'intervention consulaire pourra, seule, vous faire rendre à la libellé... Italiennes de l'autre côté de la mer, mais cependant
encore bien près de ses murailles; anglaises en Egypte; françaises en Tunisie, trop de convoitises semblent entourer Tripoli et tout Européen y est suspect. La possession de ce pays est, pour le sultan, d'une utilité douteuse. Qu'importe?... Un homme possède une terre en friche, il ne s'en sert pas, il l'oublie... Qu'un voisin veuille s'en emparer! Le sentiment de la propriété se réveillera en lui; il mettra tout en œuvre pour défendre son bien.
Au delà du camp, vers l'est, commence bientôt le désert qui sépare Tripoli du plateau de Barkah, — de la Cyrénaïque... Làbas, à l'orient de la Grande Syrte, s'élève Benghazi.
Les voyageurs qui, partis d'ici, veulent gagner cette ville à cheval mettent quinze jours à effectuer le long et pénible trajet qui doit les y conduire. Un paquebot turc les y transporte, par mer, en moins de quarante-huit heures.
Des roches, des bas-fonds, des îlots plus ou moins sauvages,
— tels que ceux de Falfelli où vivent quelques pécheurs misérables, — bordent la côte inbospitalière que jalonnent, de loin en loin, des villages en ruines : Lebida, Zeliina, Mesurata, Tabarga, Djerna, Karkora et autres bourgades barbares égarées dans les sables.
Un vieux château — forteresse branlante qui sert, en même temps, de caserne à des troupes ottomanes et de palais à un pacha, — domine enfin de longues murailles blanches sur lesquelles se balancent des palmes... C'est Benghazi, — Bernik,
— bâtie sur une langue de terre entre l'azur de la mer et la nappe étincelante d'une sebkhra cristallisée.
Autour d'elle verdoient quelques jardins maraîchers, miroitent au soleil des marais endormis, s'étend, enfin, la mer jaunâtre des sables.
Là, aux époques demi-fabuleuses, étaient les Hespérides, — les Euhesperidœ. Plus tard, trois siècles avant l'ère chrétienne, Ptolémée Philadelphe y jeta les fondements de Gyrène, — de la fière Bérénice. Capitale de la Pentapole, centre d'un pays qui, dit-on, fui riche cl fertile, cette cité devint bientôl l'une des heureuses rivales de l'Egypte H de Carthage... Qui le croirait
AUTOUR DE TRIPOLI. i.S
aujourd'hui? Les Arabes ont passé par là. Bérénice s'est écroulée, elle s'esl nivelée sous les pas de leurs chevaux et, dans le nom de la ville qu'ils ont élevée sur ses débris, à peine reste-t-il un souvenir informe de celui qu'elle portait elle-même.
Une vieille porte où veillent les prosaïques employés d'une suite d'octroi donne sur une longue rue, — la strada vella, — où les consuls étrangers habitent quelques demeures à physionomie chrétienne. Parallèle au rivage, elle conduit à la place principale.
Des maisons blanches, des minarets aigus, des cafés où sommeillent des hommes plongés dans l'ivresse extatique du haschicli, des baraques lézardées entourent cet espace où errent des Arabes, où dormenl des chameaux.
Espèces de cigognes au bec monstrueux et à la tête chauve, de gros oiseaux blancs et noirs s'y débattent, comme mutilés par un coup de fusil. Leur corps semble velu ; leurs ailes sont duvetées de plumes fines, floconneuses, impalpables. Ce sont des marabouts... Ils ont eu l'imprudence de se poser sur le sable et ils ne peuvent plus qu'à grand'peine reprendre leur essor.
Sur cette place, une petite mosquée de S'noussya élève sou minaret cylindrique; Benghazi est, en effet l'un des boulevards du Senoussisme.
Près de là, s'enfonce, dans l'obscurité odorante de ses voûtes poudreuses, le Souk-el-Lam où se centralise tout le petit commerce du pays. Le grand commerce, — celui que Benghazi fait avec la Méditerranée, — se réduit à l'exportation de quelques ballots de laine brute, de quelques tonneaux d'épongés, de quelques quintaux de sels, de quelques troupeaux de moutons qui vont à Malte, de quelques chargements d'alfa qui partent pour l'Angleterre.
Obscures et étroites, les ruelles qui se faufilent dans la ville sont encaissées entre des maisons semblables à celles de Tripoli, percées de petites portes bariolées d'arabesques ou de boutiques aux larges auvents de palmes.
11 sciait aisé d'amener à Benghazi l'Oued Giah qui passe non loin de ses murs, mais les Arabes se méfient de ses ondes... Comme celles du Léthé dont ils ont oublié le nom mais dont
la tradition semble avoir, chez eux, gardé le souvenir, elles font, disent-ils, perdre la mémoire à tous ceux qui en "boivent. Et il n'y a pas d'eau ici. Ces rues sont propres, cependant, et, — - bien (pie la température moyenne de ses étés soit de 4a°, — Benghazi est l'un des points les plus sains des côtes barbarescjues.
C'est le chef-lieu d'un villayet particulier qui n'appartient plus que géographiquement à la Tripolitaine et qui est placé sous l'autorité d'un pacha et de cinq caïmacans. Sa population varie entre six et douze mille âmes, y compris les esclaves dont le trafic jouit encore ici de toute sa liberté. Sa garnison se compose
BENGH iZI.
de (rois cents à cinq cents soldais turcs plus déguenillés mais plus fiers que des mendiants de Castille. Sa colonie européenne comprend, enfin, quelques Anglais, quelques Grecs, un religieux observant qui dessert une petite église maltaise, enfin les religieuses françaises qui ont établi dans ce pays infidèle une école et une ambulance.
Au delà de Benghazi, Raz-el-Tin marque la limite entre la Cyrénaïque et la Marmarique, déserl qui appartient à l'Egypte et qui s'étend jusqu'à Alexandrie.
Autour de Tripoli, comme autour de toutes les cités musulmanes, flamboie au soleil un vaste cimetière où pleurent quelques palmiers, où se tordent quelques lentisqucs arbores-
AUTOUR DE TRIPOLI. i->
cents niais dont aucun mur, dont aucune haie ne protège les abords.
Serrés les uns contre les autres, de petits prismes de bâtisse semblables à des couvercles de cercueil et dont un cippe indique parfois la tète, jonchent, sans ordre, les pierres calcinées de ce champ dos morts, blanc comme un immense linceul.
Des Maures arrivent en troupe. Secouée, ballotée, une civière drapée de rouge roule et tangue sur leurs épaules. Elle contient
ISENCIIAZI : LA PLACE.
un des leurs qui, son rôle joué, rentre dans la coulisse et que tous veulent porter en même temps.
Sans fondation, simplement à plat sur le sol, les tumuli maçonnés qui forment les tombeaux ne gardent nullement contre les profanations des bêtes les morts enfouis à peine à une coudée de profondeur. Et, de toutes parts, — -terriers hideux, — baillent les trous noirs que les chiens des jardins ont, la nuit, creuses de leurs griffes faméliques; de toutes parts, blanchissent des fémurs décharnés, des crânes déterrés et ronges par les hyènes immondes.
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Toutes les sépultures ne sont pas ainsi abandonnées. Assemblées, par exemple, autour de l'une d'elles, des femmes en blanchissent pieusement les cailloux; de chapelets de jasmin, de colliers de tubéreuses dont l'arôme pénétrant se mêle à de fades émanations cadavériques, d'autres enguirlandent la porte d'un marabout enfantin, dans lequel, comme des vers luisants, clignotent les petites lampes qu'elles y ont allumées...
Un tronçon de colonne s'élève quelque part dans cette plaine funéraire... C'est là que les zaptiès conduisent les condamnés, la que le bourreau leur tranche la tète et que, selon l'usage, il boit une gorgée de leur sang. Ce bloc de pierre désigne la place où s'exécutent les hautes œuvres de la justice.
Et les chameaux grisâtres, les ànons qui ploient sous le faix, les Arabes dont le vaste chapeau bat les épaules de ses ailes éplorées, suivent, indifférents, la route qui traverse cette cité des morts.
Au delà de la nécropole ensoleillée, — à l'ouest, à l'est, au midi de la ville qu'elle embrasse, — se développe l'oasis de Mechya, grand arc de verdure dont la mer forme la corde, île que la main capricieuse du hasard a jetée entre deux océans, — entre les flots mouvants de la Méditerranée et les flots endormis du Sahara.
Etroite bande fertile, longue de huit kilomètres mais à peine large de deux ou de trois, cette oasis constitue, à elle seule, presque tout le villayet de Tripoli.
Vaguement bornée, au sud, par des états nègres; à l'est, par l'Egypte; à l'ouest, par la Tunisie et par un coin de l'Algérie, la Tripolitaine, — où n'errent que des tribus fanatiques, turbulentes, peu connues des Turcs eux-mêmes ; où la population ne se groupe que dans quelques pauvres oasis gouvernées par de pauvres caïmacans, — comprend quatre divisions administratives : Tripoli, au nord; le Fezzan, au sud; Ghradamès, au sud-ouesl ; l'Oudjilah, au sud-est.
Criblées de six mille puits ordinairement desséchés, d'autant de citernes habituellement vides, sillonnées de quelques lits de
rivières hydrophobes, ces provinces ne feraient, à elles quatre, qu'une triste possession pour une puissance européenne. Elles serviraient de bien peu à la France qui n'en a cure ; elles ne seraient qu'une lourde charge pour cette Italie, dont, jalouse de notre puissance coloniale, l'ambition prématurée la convoite sourdement.
Qu'en ferait, en effet, celle-ci ? Un centre de commerce avec l'intérieur? Un port où aboutiraient l'alfa du Sahara et les produits du Sud ? Mais, alfa et plumes, ivoires et pépites, Tripoli n'exporte pas pour plus de vingt millions de lianes par an ! Gela peut enrichir quelques particuliers; cela ne peut donner lieu à des transactions dont bénéficie une puissance entière. 1 1 est, d'ailleurs, probable que, — sous l'influence du clieik Si-el- Mahdi-ben-S'noussi, l'apôtre du panislamisme africain, — les caravaniers oublieraient le chemin de Tripoli, comme ils ont oublié la route de Laghouat, comme ils oublient celle de Biskra. Cette dernière oasis avait cent mille âmes avant l'occupation française; à peine, maintenant, en possède-t-elle dix mille.
Les voyageurs du commerce musulman ne voudraient plus traverser un pays tombé, comme ses voisins, sous la domination chrétienne, sous l'autorité d'une nation antiesclavagiste et ils se porteraient vers la mer Rouge.
Les Italiens feraient-ils une colonie de cette contrée déshéritée? On ne colonise pas le désert, et les parties habitables de la Tripolitaine nourrissent à peine ceux cpii les possèdent. En feraient-ils un point stratégique d'où, au besoin, ils fermeraient le boulevard de la Méditerranée'.' La Sicile est bien loin et Malte est au milieu! Cette conquête ne serait pour nos voisins d'outre-monts qu'une coûteuse satisfaction d'amour-propre, qu'une compensation insuffisante et puérile à la perte de cette Tunisie que nous ne leur avons pas laissé le temps de... protéger. Ils ne sont pas encore assez riches pour ajouter à leur jeune couronne l'ornement onéreux d'un fleuron inutile.
Pour nous, mieux vaul conserver l'amitié de Conslantinople (pie la perdre en gagnant quelques arpents de sables improductifs. Les Russes qui, quoique vainqueurs, les ont. à leurs dépens.
jugés sur les champs de bataille ont vu, dans les Turcs, des soldats qui marchent de pair avec les plus braves d'Europe et, ne serait-ce que par raison, un rapprochement se l'ait entre le
THIIMM. I : UNE RUE DANS l\ VII. [.AGI, DE I. OASl>
czar et le sultan... Depuis longtemps déjà, des liens d'amitié se sont noués entre Paris el Saint-Pétersbourg. Pourquoi, de ces sympathies internationales, ne résulterait-il |>as. entre la Russie, la Turquie el la France, une triple alliance qui, au jour des
S» " jïïb
combats, vaudrait bien celle de l'Italie, de l'Autriche et de
l'Allemagne ?...
Seule raison d'être de Tripoli, l'oasis de Mechya est une véritable forêt de palmiers qui, les pieds dans l'eau souterraine et la tète au soleil, poussent, par milliers, à deux ou trois mètres l'un de l'autre et confondent, en haut, leurs panaches verts et jaunes... Arbres d'une poésie grandiose, mais arbres inhospitaliers d'où ne tombe presque aucune ombre, dont aucun oiseau n'égaie le rude et austère feuillage!
Des routes courenlets'entre-coupenl à travers ce bois africain... Tournons bride vers le sud.
Construites en pisé, avec de la terre que, dans de petites caisses, on a moulées en cubes, de hautes et épaisses murailles, inclinées en talus et hérissées de cactus et d'aloès bleuâtres, bordent ces chemins creux où la poussière s'entasse, où le soleil fait rage. Maigres et jaunes comme des chacals, des chiens surgissent, exaspérés, sur la crête de ces remparts, aboient furieusement à notre tète, se terrent comme pour plonger sur nous, donnent les signes les plus frénétiques d'un accès de rage à effrayer M. Pasteur lui-même.
Encapuchonnée dans son barracande laine blanche el chaussée de sandales, une matrone dévoilée nous suit d'un œil sinistre dans sa figure parcheminée de vieux moine ascétique.
— Raia ! Roumi ! murmure-t-elle.
Et, avec dégoût, die se détourne, comme si elle craignait d'être souillée par le frôlement impur de notre vile personne... Les femmes nous détestent et nous méprisent ici plus que ne lions détestent cl ne nous méprisent les hommes. Ce n'est pas par elles, en effet, que nous arriverons jamais à conquérir ceux-ci.
— Eils de chien ! grognent, de leur côté, des Arabes qui passent en balançant une hache au 1er carré ou une faucille en forme de faux.
El ce sont, a chaque pas. des obstacles qui embarrassenl notre marche... Couchés au lra\ ers d'une route, des Née-ces dédaignenl
AUTOUK DE TRIPOLI. ."il
de nous faire place. Se déranger pour un chrétien et pour un âne ! . . . Passe encore pour ce dernier. Mais pour l'infidèle qui le monte? Cela n'en vaut pas la peine!... Abandonnées dans le sable ardent, îles charognes infâmes bouchent un sentier que remplit la puanteur de leur ventre tendu... Attention! Baissons la télé! 11 faut passer sous Vattouch d'un dromadaire, — sous le palanquin qui se balance à son roulis et qui porte, comme des reliques, quelques femmes invisibles... Gare doue! Blottissons-nous dans une embrasure de porte! En dolman bleu, en toque d'astrakan, un beau cavalier turc fait cabrer son cheval et cingle de son fouet un sous-verge qui rue et qui s'ébroue sous les coups.
Et ne songeons pas à marcher! La terre brûle, comme brûlent les cendres autour du cratère du Vésuve. Le pied fourchu des chameaux et le sabot des ânes peuvent seuls supporter les ardeurs de ce sol incandescent.
Ces chemins divisent l'oasis en jardins dévorés par le sable rouge que, pendant l'automne, le sirocco apporte du désert et pourtant étonnants de fraîcheur et de verdure. Sauf pendant quelques orages qui éclatent en mai et en octobre, c'est à peine, cependant, si Tripoli voit pleuvoir une fois en quatre années. C'esl vrai, mais une riche nappe d'eau sommeille sous celle partie favorisée de son territoire. Elle sourd au fond des puits d'où, au gémissement plaintif des poulies d'arrosage, la tirent dis bêtes de somme et, sous les palmiers, pousse un amas exubérant et sauvage de pêchers, de poiriers, d'orangers dont les fruits contiennent une pulpe sanguine, d'abricotiers, de caroubiers au feuillage sombre, de pruniers, d'amandiers, de grenadiers, de melons, de maïs et de sorgho.
Des haies de palmes sèches ceignent, au milieu de ces arbres et de ces plantes, de curieuses réunions de tentes qui s'affaissent lamentablement sur le sol, de gourbis sans formes arrêtées, de buttes soudaniennes dont les dattiers ont fourni tous les matériaux : leurs stipes pour la charpente, leurs fibres pour les liens, les tiges et les spathes de leurs régimes pour le remplissage des parois, leurs feuilles pour les toitures.
( )n dirait des copies de ce triste coin du Jardin d'acclimatation
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où, pour l'ébahissemenl îles lions bourgeois, on emprisonne, — entre les otaries et les girafes, — des tribus plus ou moins sauvages, des êtres humains enlaidis à plaisir, à plaisir mis au niveau des hètes.
Comme des sauvages livrés à eux-mêmes, vivent dans ces habitations, — avec leurs négrillons et leurs négresses, — des noirs •émancipés, des esclaves auxquels des maîtres maladroitement généreux ont, — déplorable service ! — rendu une liberté dont ils ne savent que faire. Demeurés â moitié musulmans, revenus à moitié aux pratiques superstitieuses de leur idolâtrie, ils errent ou se vautrent par là, aux trois quarts nus, la poitrine et le cou constellés de gris-gris qui les préservent de la fièvre, de la piqûre des serpents, du venin des scorpions, de la morsure des bêtes, de toutes les catastrophes qui menacent leur triste humanité.
Dans certaines de leurs cabanes, plus enfumées, plus empestées, plus repoussantes encore que les autres, se tapissent de vieilles sorcières qui vendent des breuvages de mort et des philtres d'amour, des femmes médecins <|iii brûlent des papiers où sont tracés des mots cabalistiques et qui en l'ont boire les cendres aux patients qu'on leur amène, des pythonisses enivrées des vapeurs de benjoin.
Ailleurs, des dômes de marabouts blanchissent dans les palmes; des minarets pointent dans la verdure; de petites mosquées aux multiples coupoles y élèvent, au milieu des cactus, leurs épaisses murailles que percent des meurtrières, (pie soutiennent des contreforts.
De loin en loin s'ouvre une boutique où se vendent des dalles dont on a enlevé les noyaux et (pie, sur des claies, on a fait sécher au soleil en pains jaunâtres et visqueux, où des cœurs de palmiers se débitent par tranches.
Espèce de trognon de chou qui pèse de cinq à dix kilogrammes, le cœur du palmier est la partie de son tronc d'où sortent les régimes, (.'est quelque chose comme un ananas fibreux dont la périphérie esl verdâtre, dont le centre est blanc, veine d'orangé. Et, comme certains fruits des tropiques, cela exhale une forte
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odeur résineuse, cela a, en même temps, le goût de la dalle el celui de Camande fraîche.
Quelques officiers se reposent dans de bien modestes cafés où trois Juifs font une musique endiablée, où se déhanchent deux danseuses. A l'ombre de celte chénopodiacée péruvienne que les savants appellent le Boussingaultia baselloides et que les ignorants désignent sous le nom autrement descriptif de ponune de terre grimpante, des soldats promènent des cailloux blancs et noirs
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T B I PO L I : UNE M O S Q l É E 11 A \ S L O A SI S
dans les cases d'un échiquier qu'ils ont trace sur le sable. Non loin d'eux s'élèvent de grandes bâtisses autour desquelles des clairons sonnent des airs arabes et qui sont des quartiers de cavalerie. A travers de véritables murailles, des portes aux battants délabrés s'ouvrent quelquefois sur de vastes et tristes jardins. Bordes de ruisseaux ou de petits canaux de pierre, des sentiers irréguliers s'y insinuent dans un fouillis confus d'arbres et d'arbustes aux fleurs odorantes. Des rosiers, des jasmins et des chèvrefeuilles y tapissent des kiosques bardes de faïence verdâtre... C'est là que les riches Tripolitains envoient leurs épouses varier les ennuis du harem.
•Vt DE TRIPOLI A TUNIS.
11 y ;i de tout dans cet oasis : îles hameaux de .Nègres, des masures d'Arabes, «les maisons de Turcs. Les Juifs y possèdent le village d'Hamrous; des missionnaires français y ont même un établissement. C'est comme une collection d'anthropologie; c'est comme le musée ethnographique du Trocadéro mis en vie et en action.
* Dans certains enclos languissent des autruches captives. Comme on le fait au Cap, comme on a voulu le faire à Biskra, on essaye de cultiver ici ces malheureux volatiles, de les l'aire couver, — car, contrairement aux croyances vulgaires, ils couvent, comme de giandes poules qu'ils sont, — de mettre enfin en coupe réglée leur plumage qu'on récolte un peu avant l'époque de la mue.
Idée malheureuse! Quel serviceaura-t-on rendu à la société le jour où, à vil prix, on lui donnera les objets de toilette, les ornements inutiles dont la rareté fait l'unique valeur?... Qu'un inventeur transforme le charbon en diamant ! Le diamant ne sera plus qu'un caillou aussi méprisé qu'un fond de verre. Qu'en or un alchimiste transmute le plomb ou le fer! L'orne sera plus qu'un vil métal... comme l'appellent déjà les poètes qui voudraient bien vivre dans son intimité. Que les éleveurs de Tripoli ou d'ailleurs nous livrent des plumes d'autruches qui ne coûteront pas plus cher que des queues de coqs! Dépréciées elles ne feront plus (pie des plumeaux pour les valets de chambre ou des panaches pour les bersaglieri... Que les machines ruinent, en Europe, certaines industries de luxe ; qu'elles diminuent, au moins, le nombre des ouvriers qui y perdent un temps précieux pour tous, c'est bien! Elles rendent des liras à celle Vénus de Milo qu'on appelle l'agriculture; elles renvoient des travailleurs à la terre, la grande, l'indispensable nourrice. Mais, quand on ne voudra plus de leur butin, que feront ceux qui vivent de la chasse à l'autruche ? A quel labeur utile se livreront-ils dans la stérilité de leurs déserts? A quel négoce demanderont-ils l'existence? Ils ne travailleront pas, et, chez eux, la misère envenimera encore la haine d'une civilisation qu'ils maudissent déjà et qui leur aura pris leur gagnepain... Qu'on Laisse donc les autruches au Sahara et leurs dépouillés aux caravanes !
AUTOUR DE TRIPOLI. oo
Les palmiers font place à des bois d'oliviers dont les troncs verruqueux se tordent dans des champs d'alfa. Extraordinaires ici, les éclats cuivrés d'une fanfare guerrière éclatent à notre oreille... Une musique de cavalerie turque répète la marche du sultan.
Quelques pas encore et les arbres cessent. Sur leur lisière se sont établis des Zlass et des Oughermmas de Tunisie, fractions des tribus dissidentes qui n'ont pas voulu reconnaître notre intervention dans les affaires de leur pays et qui ne veulent pas demander au beyVaman, — le pardon, — de leur révolte. Leur nombre diminue chaque jour. Ils comprennent, peu à peu, que la réalité de notre protectorat vaut encore mieux que la protection platonique des Turcs et, les uns après les autres, ils regagnent les landes natales, autour de Kaïrouan ou de Gabès.
Près d'eux s'est établi un camp de nomades... Des tentes aux larges bandes brunâtres s'écrasent dans le sable chaud ;des loyers font, tout droit, monter vers le ciel la mince colonne de leur fumée bleuâtre; des chameaux claudicants vont et viennent dans la poussière ; des chevaux piaffent, ruent, mordillent les entraxes qui les retiennent au sol.
Des femmes que la curiosité attire apparaissent sur la porte des tentes. Un simple barracan qu'agrafe sur leur épaule une cheville de bois les drape dans ses plis négligemment ajustés... Mais, par Mahomet! les étranges créatures!... Leur chevelure est partagée en petites tresses qui, coupées à la chien sur leur iront qu'elles cachent, tombent en frange épaisse jusqu'à leurs sourcils amincis par le rasoir en une ligne étroite et peints d'un noir foncé; des ornements de verre et de fer-blanc, des grains de porcelaine, des vertèbres de queues de gazelles, des morceaux île corail parent leur tête; comme les Indiennes de Ceylan, quelques-unes ont serti des pierreries dans les trous dont ou a percé leurs joues el leurs oreilles... In burnous, une chemise bleue, une ceinture sur laquelle est tracé un verset du {Coran forment le costume des hommes les plus notables. Les autres n'ont, comme les femmes, qu'une pièce d'étoffe dont ils se couvrent ainsi • pie les Romains se couvraient de leur toge. II en est qui n'ont
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rien du tout. Leur cheval est malade et, plus généreux que saint Martin qui ne donnait que la moitié du sien, ils ont jeté sur sa croupe le manteau dont ils se passent avec une sérénité adamique. Venus du Sud vers la fin d'avril, ils ont semé leur blé autour de Tripoli. Quatre ou cinq mois suffisent ici à l'évolution complète des céréales et, tranquillement, sans faire autre chose,
— les profonds philosophes ! — ils regardent pousser les leurs. Quand elles seront mûres, ils les moissonneront, ils iront les enfermer dans les ksour des monts Ghàrian et on ne les reverra plus qu'au printemps prochain.
Au delà de leurs tentes, court, de l'est à l'ouest, une barrière de petites dunes jaunes que quelques plantes épineuses livrent, comme une peau de panthère, de leurs touffes desséchées. Gravissons l'une d'elles... Plus rien! Plus rien qu'une immensité rouge, plus rien qu'une mer de sable qui, figée dans un morne sommeil, déroule jusqu'au sud les ondulations pétrifiées de sa nappe éblouissante!... l'as un oiseau dans l'air que le soleil remplit de son aveuglante lumière! Pas un arbre, pas \\\\c herbe dans la solitude silencieuse où lèvent passe sans bruit! Pas un nuage qui promène son ombre dans le vide infini!... Grandiose dans la profondeur de son inconnu, imposant el terrible dans sa majesté muette, c'esl le désert!... Et, là-bas, à l'horizon brûlant où, en vagues de mirage, ondulent et vibrent
i \ m en.
des flamboiements mystérieux, la main d'Allah semble, en caractères de flammes, avoir, pour nous EuropéenSj tracé ces mois pleins de colère ei de menaces : « Wec jilus ultra !,.. »
Le jour baisse... A l'occident, le soleil élargi s'enfonce lentement clans les sables et, sur le ciel rouge, les palmiers sont noirs...
Tournons au nord. De curieux passagers vont, avec nous, faire la première étape de notre voyage : Arabes roulés dans leur burnous; Nègres qui égayent l'équipage de leurs bouffonne-
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ries simiesques ; Juifs qui, sur leurs doigts crochus, supputent déjà ce cpie va rapporter la tournée qu'ils entreprennent; Turcs du meilleur inonde qui, de suite, ont élu domicile en un coin du pont. Ceux-ci y ont étalé des tapis ; ils s'y sont, les pieds nus, accroupis au milieu de leurs alcarazas, de leurs pastèques entr'ouvertes, de leurs bananes et de leurs narghilés et, — sans adresser la parole, sans répondre à personne, — ils demeureront là, ils y mangeront, ils y dormiront jusqu'à ce que le paquebot les dépose à Tunis, ii Malte ou à .Marseille.
Notre Indice tourne et bourdonne depuis un quart d'heure à peine... Tripoli a déjà sombré.
Ce château dont les ruines s'écroulent là-bas, sur un îlot, au bout d'un petit cap, c'est Bordj-el-Biban, — le fort de la Porte. Jl marque la frontière occidentale de Tripoli... Nous entrons dans les eaux tunisiennes.
A partir de ce point limitrophe la côte remonte à peu près directement vers le nord, jusqu'au cap Bon. Elle s'infléchit alors a angle droit pour courir de l'est à l'ouest, décrit une courbe dont la concavité forme le golfe de Tunis et prend enfin la direction générale de la côte algérienne qui la continue vers le couchant.
Une chaîne de montagnes qui descend du nord-est au sudouest forme la crête, — ■ l'arête médiane, — de la Tunisie et la divise en deux bassins : le bassin nord-ouest qu'arrose la Medjerda et le bassin sud-est que n'arrose rien et qui constitue le Sahel tunisien. Ce Sahel n'est, à partir de Sl'ax, qu'un vaste désert parsemé d'oasis et de villages maritimes qui, comme Zarzis et Gabès, ne sont eux-mêmes que des oasis littorales.
La chaîne des collines tunisiennes se courbe vers l'ouest, au sortir de la Régence, et pénètre en Algérie où, dans la province de Gonstantine, elle se bifurque en deux branches qui, bordant les hauts plateaux, courent parallèlement l'un à l'autre jusqu'aux rivages marocains de l'Atlantique. Elle forme ainsi la double chaîne de ces monts Atlas qui semblent compléter, au sud, le grand cercle dont les Apennins et les Alpes, les Sierras ibériques et les Pyrénées constituent la moitié septentrionale... Autour d'une partie de la Méditerranée, ce cercle de montagnes enferme, comme dans un cirque colossal, les côtes occidentales de l'Italie, les côtes méridionales de la France, les côtes orientales de l'Espagne, enfin les côtes septentrionales de l'Afrique...
Il v a quatorze heures que nous avons quitté la rade de Tripoli. C'esl le matin et, sur une mer de nacre, nous stoppons en vue d'une ligne de palmiers, vaporeuse et lointaine.
Près de nous flotte le vieux ponton auquel, avant de continuer sa route, le paquebot confie, les jours de mauvais temps, ceux de
ses passagers qui descendent ici... Et les infortunés \ attendent que le calme leur permette de gagner la côte.
Notre arrivée a été signaler. Digne des vieux pirates, une embarcation nous arrive, toutes voiles dehors. Elle nous apporte un Arabe magnifique dans sa djoubba brodée et dans ses riches burnous. C'est un Tunisien d'origine algérienne, Si-Amôr-ben- Brahim, le premier du pays, celui qui y fait tout, qui y est tout, qui y commande à chacun, qui, lors du \\ juillet, pousse son amour pour nous jusqu'à organiser des fêtes indigènes compliquées d'illuminations cl de mâts de cocagne. Bien avant le protectorat, son père était déjà ici vice-consul de France.
Nous sommes devant Djerbah, devant File où, raconte le vieil Homère. Ulysse faillit laisser les compagnons de ses aventures... Qu'était donc ce lotos extraordinaire dont les délices leur taisaient ainsi oublier l'Archipel, Ithaque et leurs épouses aux belles chaussures? On ne sait. La graine en est perdue... à moins que ce ne soit le jujubier, — comme permet de le supposer la description qu'en fait Polybe, — ou la vulgaire caroube, — comme l'insinuent timidement quelques érudits aux abois... Caroube ou jujube, il n'y avait pas de quoi alfoler ainsi, même des matelots à jeun depuis longtemps. Ce fruit enivrant ne seraitil pas, tout simplement, une de ces friandises imaginaires et symboliques confectionnées par le cerveau des poètes, comme ce nectar et cette ambroisie dont — et pour cause — liquoristes et pâtissiers ont toujours ignoré la céleste recette?
Ces petites maisons blanches qui se mirent dans les eaux calmes, ces constructions en voûtes demi-cylindriques, presque sans fenêtres et pareilles à nos chapelles de campagne, sont les immeubles d'Oum-es-Souk, la capitale, le seul village de Djerbah. Là se tient le marché.
Ailleurs les demeures sont éparpillées dans les enclos qui divisent l'île en une foule de petites propriétés particulières, Celles des Juifs se réunissent en deux groupes : hara k'bira et //(ira s' rira. — la grande et la petite hara.
l'eu éloignée de la côte dont elle n'est séparée que par le canal d'El-Kantara facile à traverser à gué, celle terre plate est
lit) DE TRIPOLI A TUNIS-
habitée par dos gens de race berbère, par des mangeurs de choses immondes qui, dil-on, se nourrissent de chiens. Ghiaïtes, — sectaires hétérodoxes d'Ali, gendre de Mahomet, — ils n'en sont, — ou, plutôt, ils n'en étaient — pas moins des fanatiques du plus bel orient, Vers i85o s'amoncelaient encore chez eux, en pyramide blanchie, les crânes des Espagnols que, après la sanglante défaite du duc de Medina-Celi, avaient, trois siècles avant, l'ait décapiter Dragut le Sanguinaire, Piali-pacha et leur compagnon le féroce renégat italien Oulouch-Ali.
Le bordj-rious, comme on appelait ce monument macabre, avait cinq mètres de hauteur sur trois mètres de côté. Cela n'a l'air de rien, n'est-ce pas.'... Eh bien, comptez à peu près et vous verrez que, pour l'édifier, il n'avait pas fallu moins de cinq ou six mille tètes.
Aucune rivière ne parcourt Djerbah mais une nappe d'eau inépuisable s'étend sous son sol sablonneux. Elle est, grâce a cette humidité, d'une fécondité étonnante et ses habitants vivent largement des produits de leurs jardins et de leurs vergers, des fruits de leurs vignes, de l'huile de leurs oliviers énormes, de la vente de leurs chameaux qui jouissent d'une réputation universelle... dans le sud tunisien. Industriels et laborieux, ils se livrent, en outre, à la fabrication d'étoffes renommées, de haïks diaphanes, de couvertures célèbres sous le nom de djerbis, de bandes de lentes, de cotonnades rouges ou bleues, de burnous inusables, de tissus lamés de soie, tramés de laine et d'or. Leurs potiers fabriquent des jarres et des gargoulettes incomparables; leurs maiins. enfin, s'enrichissent relativement du produit île leur pèche.
Les coquillages, — que d'ailleurs les Arabes méprisent en bloc — fourmillent sur leurs côtes; les murer dont, à l'époque romaine, ils tiraient celle pourpre qui se vendait au poids de l'or et qui avait illustré leurs teintureries, foisonnent dans leurs roches; les lorlues de nier dont les matelots exil aient une huile infecte mais qu'ils regardent comme un vulnéraire merveilleux, flottent par bandes sur leurs vagues; les poissons abondent dans leurs parages. .. A travers des bancs innombrables d'aiguilles au
AUTOUR DE TIUPOL1.
long bec, les loups cl les dorades passent comme des fusées d'argent autour do notre coque; en une heure, nos hommes prennent tant de pageaux qu'ils en mangeront pendant deux jours, qu'ils en saleront îles barils, qu'ils en rejetteront des paniers entiers; en quatre coups de boulent in , l'un de nous réalise la plus pantagruélique des bouillabaisses; quelques sous aux bateliers qui nous assiègent el, sans autre amorce, nous hissons nous-môme les sars les plus larges, les méros les plus plantureux, les rascasses les plus monstrueuses.