‹ De Tripoli à TunisChapitre 40 sur 41 · TUNIS : RUINES DE LAQIEDIC DE CARTH1GE · texte numérisé non relu

TUNIS : RUINES DE LAQIEDIC DE CARTH1GE

la "délimitation, il les immatricule, il en remplace enfin les titres actuels par des titres réguliers. Et tout cela est extraordinairement difficile chez un peuple où les droits de propriété ne sont établis que sur la notoriété pure et simple ; où les seules pièces qui les constatent quelquefois sont des adelas, actes tracés sur de longues bandes de papier qui s'enroulent comme les papyrus antiques et qui, souvent aussi difficiles à déchiffrer que ceux d'Herculanum, ont été rédigés par le roseau fantaisiste de braves hommes de loi fort peu méticuleux.

Prise sur la place de France, une voiture nous emporte par la

Al

rue des Maltais, rue à maisons européennes mais où errent chats et poules, où se pressent Arabes et Maures...

Cette voie qui s'en détache sur la droite, c'est la rue Bab-el- Khadra. La grande mosquée de Sidi-Mahrez y élève sa blanche coupole tigrée, sablée d'hirondelles qui s'y posent comme des mouches sur un fromage. Au bout s'arrondit l'arceau de Bab-el- Khadra, — la porte de la Verdure, — la porte par laquelle passe la verduresse de presque tous les légumes qui entrent à Tunis. Au dehors, s'étend un cimetière.

Le dos tourné, accroupies dans leurs costumes éclatants, des femmes prient dans ce champ des morts; elles s'affaissent sur des tumuli que marquent des turbans de marbre, au milieu des buissons desséchés et des broussailles poudreuses. Dans un coin, une misérable koubba couvre les restes des derniers Abencerages, de ces princes romantiques qui, pleurant Grenade, vinrent se réfugiera Tunis.

La rue des Maltais devient, plus loin, la rue Bab-Souika. Les maisons chrétiennes, les demeures hybrides des Juifs font place à de petites cases blanches, à des boutiques de bardes et d'outils rouilles, à des échoppes bourrées de loques, à de sombres taudis où forgent des armuriers farouches, à des cours où des maréchaux ferrent des chevaux blancs qui ont la queue et les pattes roses, à des magasins où des bourreliers gonflent de paille les selles énormes qui surchargeront les bètes de somme.

Etranges et moqueurs à travers ces maçonneries informes, à travers ce bric-à-brac barbait', les tramways sifflent, courent et, de leurs petites roues de fer, frôlent les jambes bronzées que laissent à la traîne les Arabes couchés au bord des trottoirs.

Des mendiants en manteaux de Diogène psalmodient sous l'arcade pittoresque de Bab-Saadoun ; étendus sur les nattes de leurs bancs de pierre, des soldats, la chachia sur les sourcils, soulèvent une tète nonchalante et nous suivent d'un œil ennuyé...

Les blanches murailles de l'unis sont derrière nous. Des masures à arcades ; des cafés maures qui abritent sous un bellombra leurs cloisons de planches branlantes et leurs vérandas de roseaux où pendent des liserons flétris; une guin-

guette européenne tenue, comme partout, par un vieux chasseur d'Afrique qui, — incapable de rien faire d'utile quand a sonné pour lui la dernière retraite, — n'a pu quitter le pays du mazagran et de l'absinthe ; une espèce de caravansérail ; un fort aux grosses tours démantelées ; la kachlat-et-tobjia, — la caserne des artilleurs... Et nous sommes dans la campagne qui, entrecoupée de cactus, verte de jardinage, jaune de moissons, s'étend, au sud, jusqu'à la seb/chra, au nord jusqu'aux collines d'oliviers grisâtres derrière lesquelles coule la Medjerda.

Toute droite, la route court entre des chardons à tète bleue, des broussailles de genêts et de lentisques, des arbousiers enfarinés, des agaves menaçants, des oliviers sauvages...

Quelque chose se remue, de temps à autre, au bruit de nos chevaux ; on dirait un tas de poussière se bossuant et se soulevant au soleil. C'est un Arabe. Il méprise les coins d'ombre que les buissons offrent à sa tète et, tranquille, il sommeille sous le ciel embrasé.

Les ruines d'un aqueduc profilent devant nous les piliers élancés de leurs hautes arches rougeàtres. Celui que nous avons restauré et qui, de nouveau, conduit aux citernes de Carthage les eaux du Djouggar et celles du Zaghouan a été creusé par Hadrien mais, ■ — sauf près du Zaghouan où il suit des arceaux, — il chemine sous terre. Bâti ou, peut-être seulement restauré par Charles-Quint, celui-ci, presque partout ruiné aujourd'hui, amenait jadis les mêmes eaux à Tunis.

La route passe sous ses arcades... Tout est plat, sec, brûlé autour de nous, mais, au loin, verdoient des vignes et des cactus et des koubbas mamelonnent le pays de leurs gros dômes de plâtre.

Des paysans passent à cheval, armés comme s'ils allaient à la conquête de quelque pays mécréant; la djebirah battant leur liane, des cavaliers galopent; des officiers du bey caracolent sur leurs harnachements de velours cramoisi. Attelé de trois chevaux de front, un antique carrosse nous dépasse dans un nuage de poussière. Un grand diable noir qui roule des yeux blancs est assis sur le siège, à côté du cocher ; deux janissaires d'escorte

DK TRIPOLI A TUNIS.

trottent, les cuisses collées aux portières... Et on entrevoit, au passage, des bijoux, des coiffures d'or, de grands yeux noirs qui s'éteignent soudain sous de lourdes paupières bleuâtres, sous des voiles tirés brusquement, sous des stores subitement abaissés. Ce sont les femmes d'un harem en promenade, les épouses de quelque villégiateur dont elles vont égayer la maison de campagne. Dans la plaine, entre des fossés, entre des murs sans créneaux, mais dont la crête se hérisse de canons, apparaît enfin, — avec sa cour octogone ; avec les fenêtres grillées de ses palais, de ses casernes, de son hôtel des monnaies et de ses prisons; avec ses bâtisses couronnées de toits plats ou de tuiles rouges, — un vaste château fort dont la moitié tombe en ruine. Devant sa porte s'étend une petite place où, entre des palmiers, de jolis canons étincellent sur leurs affûts à roues... C'est le Bardo où selon l'usage, le bey ne réside plus depuis qu'y est mort son prédécesseur, Mohammed-es-Sadok.

Paresseux, des soldats se lèvent pour nous en interdire l'entrée. Voici Yamar ! Et la porte s'ouvre. Oh ! pas n'est besoin d'appartenir au corps diplomatique pour avoir ce laisser-passer ! Une modeste pièce blanche donnée au capitaine qui fait visiter la darel-bey, et cela suflit.

Une cour ensoleillée brûle entre des murailles incandescentes. Sur le seuil des portes, dans les corridors, partout, gisent des soldats beylickaux. Quelques-uns grognent ri saluent le nouvel officier dont l'espoir d'un bacchich a bien vite fait notre guide.

TUNIS: tS SOLDAT DU BEY.

L'armée illusoire que, comme fiche de consolation, nous avons laissée au bey et qui forme sa garde, comprend les ambas, les hanéfias et les zouavuas. Les ambas ou ouanebs correspondent à

nos gendarmes ; les hané/îas, auxquels se joignent les irréguliers du Maghzen, constituent la cavalerie : coiffés de la chachia que timbre une grosse étoile de cuivre, velus du pantalon de notre ligue et de la veste mauresque, les zouaouas forment l'infanterie. Il y a cent ans, déjà, on donnait à ces derniers le nom de zouaves. De là, plutôt que de la tribu kabyle des Zouaouas vient,

F S C 4 1. 1 E II DES LIONS Al' BIT. DO.

sans doute, le nom de nos plus anciennes troupes algériennes. L'état-major de cette année comprend des chaouchs, — sergents; des balouk-amins, — sergents-fourriers ; des bac/i-chaouchs, — sergents-majors ; des klassi-s'rirs, — sous-lieutenants ; des klassi-k'birs, — lieutenants ; des m'bachis, — capitaines ; des boum-bachis, — commandants ; des kaïmacans, — lieutenantscolonels ; des émirs-alaî, — colonels ; enfin, et surtout, des liouas et des fariks, — généraux de brigade et de division, dignitaires in partibus qui, comme les colonels aux Etats-Unis, foisonnent

dans cette armée d'opéra-comique. Tous ne sont pas soldats, il est vrai.

Jadis, lorsque le bey était content de quelqu'un, civil ou militaire, il le faisait, en un quart d'heure, caporal, capitaine, général. Les fonctionnaires étaient, en outre, assimilés aux officiers et il fallait n'être qu'un employé bien subalterne pour être simple colonel !... Tous avaient les mêmes droits, les mêmes décorations. les mêmes honneurs, le même costume, tous enfin se partageaient le gâteau dont le peuple broyait la farine.

Un serviteur du gouvernement ne peut plus aujourd'hui être élevé au généralat qu'avec la permission de la Fiance.

Notre armée d'occupation comprend elle-même des gendarmes départementaux secondés par des ambas qui leur servent d'interprètes ; le 4e régiment de zouaves dont le dépôt est à Tunis; le 4r régiment de chasseurs d'Afrique dont le dépôt est à la Manouba ; le 4° régiment de tirailleurs dont le dépôt est à Sousse; le 4e régiment de spahis dont le dépôt est à Sfax; enfin le 4° bataillon d'infanterie légère d'Afrique dont le dépôt est à Gafsa.

Encadrés dans des sous-officiers et des officiers français ou algériens, les tirailleurs et les spahis, — créés spécialement pour le service de la Tunisie, — se composent surtout de soldats indigènes recrutés par les soins de nos officiers de renseignements. On appelle ainsi des officiers dont les fonctions correspondent à peu près à celles de nos chefs de bureaux arabes d'Algérie Chargés du recensement approximatif de la population; du soin de tenir les autorités militaires au courant de tout ce qui intéresse l'ordre public; de l'exploration et de l'étude du pays, ils ell'ectuent, en outre, et soi-disant pour le gouvernement tunisien, les opérations du tirage au sort. Ils ne font en cela qu'appliquer la loi de conscription que, avant 1881, Mohammed-bey édicta à L'instigation du général Campenon, envoyé en mission auprès de lui. Tirailleurs et spahis comprennent, de plus, une partie des soldais et drs officiers que possédait le bey et que nous avons transformés lors de l'installation du protectorat... Et, des klassis'rirs aux m' hachis, les derniers ne se plaignent certes pas du

LES PALAIS DE TUNIS. 3,ji

nouvel état de choses. Une mesure d'huile et quinze ou vingt piastres de soixante centimes qu'on était censé leur donner, constituaient autrefois leur solde mensuelle. Ils sont maintenant payés comme nos officiers et, habitués à vivre de peu, ils se trouvent si riches que des sous-lieutenants achètent des jardins sur leurs économies!... Des jardins où ils iront, sous les palmiers, vivre d'une retraite sûre ! Quel rêve d'or!

Une longue avenue fait suite à la cour dans laquelle nous venons d'entrer. Des constructions plus ou moins sérieuses la bordent d'un côté ; de Faillie ce sont des maisons liasses, des boutiques pareilles à celles des souks, mais vides et abandonnées à la poussière et aux ordures, des écuries voûtées où cohabitent ânes, chèvres et (joules. Au bout s'élève une grande maison dont, treillagées de vert, les fenêtres sont closes comme celles d'un monastère. Dans son large corridor aux parois miroitantes de faïences verdàtres se promènent des soldats et, sur un large banc, s'accroupissent, avachis comme des outres à demi-pleines, deux énormes nègres bouffis, — deux gardiens de sérail. Là demeure Tayeb-bey.

L'avenue des Boutiques fait un coude sur la gauche, passe sous une sorte de tunnel, traverse une autre cour dont les liantes murailles sont percées d'ouvertures qui donnent sur des ruines ou sur le bleu du ciel, s'insinue sous une voûte et aboutit enfin à la cour des Lions.

Au fond de ce nouveau préau, s'alignent, sur une rangée d'arceaux trapus, les colonnes d'une galerie. Un escalier y conduit, bordé de parapets taillés en gradins sur lesquels, — quatre de chaque côté, — s'étirent et bâillent des lions de marbre apportés de Venise.

Et toujours des militaires lazzaroni qui se roulent sur les marches, comme si la position sociale la plus enviable pour un homme était la position horizontale.

— Mieux vaut être assis que debout, couché qu'assis et mort que couché, dit la paresse philosophique des Arabes.

J'ignore si ces figurants de mise en scène guerrière partagent

jusqu'au bout cette opinion outrée de la sagesse musulmane, mais, à coup sûr, ils en prisent fort le deuxième terme et ils le mettent en perpétuelle pratique.

Il est trois heures, l'heure du selam, — du salut. Le bey n'est pas au Bardo, mais Sa Hautesse hante quand même le désert de cette demeure délaissée. Et, flanqué de trois vieux musiciens, escorté de quelques officiers et de quelques Arabes, un homme très digne monte lentement l'escalier des Lions.

Sur sa chachia resplendit un large écusson armorié; des galons d'or courent sur toutes les coutures de son costume écarlate. Il a un visage presque européen, une bonne mine paterne, et cependant on évite de le frôler quanti il vient à Tunis; chacun s'écarte de lui s'il entre dans un cale ou dans une mosquée... C'est le bourreau. Depuis vingt ans, il exécute les hautes œuvres de la justice beylickale et des centaines de tètes ont roulé sous le cimeterre étincelant suspendu à sa ceinture.

La salle de justice a largement ouvert ses deux battants sculptés. C'est une longue pièce qu'entourent des colonnes et des bancs de marine garnis de coussins rouges. Au fond, derrière une balustrade, s'élève, très liant, le trône d'or où venait s'asseoir Mohammed-es-Sadok (pie, — debout et accoudés aux appuis de son siège, — ■ flanquaient ses deux frères, Ali et Tayeb.

Les ministres se rangeaient autour île la salle. Les bras croisés, le bourreau s'adossait à une colonne de marbre. Le coupable -était introduit. \Ji\ cadi lisait l'acte d'accusation pur et simple et le bey écoutait sans parler. 11 jugeait en son for intérieur.

Au dernier mot de la lecture, il regardait la porte ou il clignait de l'œil, en coupant l'air d'un geste horizontal de sa main droite.

Dans le premier cas, l'accusé était élargi; dans le second, le bourreau le garrottait et, séance tenante, le conduisait hors du Bardo. Les parents du malheureux l'attendaient. Ils graissaient plus ou moins largement la patte sanglante (h; l'exécuteur et ils accompagnaient le condamné qui faisait quelques pas sur la place, puis s'agenouillait pour tendre la nuque au glaive de la loi.

La famille avait-elle été généreuse ? Sa tête vidait d'un seul coup.

S'était-elle montrée avare? Pratiquée avec une maladresse voulue, la décollation devenait un hideux, un épouvantable supplice. On le savait, on empruntait, on s'arrangeait pour épargner aux siens les tortures de cette boucherie et les piastres qu'il gagnait de la sorte étaient les petits bénéfices du brave homme qui, tranquillement, s'appuie aujourd'hui à ce chambranle.

Machinalement, de la voix monotone d'un chantre qui débite une antienne mille ibis rabâchée, il invoque Dieu et Mahomet pour que, là haut, ils placent à côté des khalifes d'autrefois, au milieu des pieux et des vaillants, le feu bey Mohammed-es-Sadok.... ALtah ier hani hou ! Qu'Allah lui fasse miséricorde !

Puis il salue et il remercie l'Altesse régnante, Ali, « bacha-bej , maître de l'empire d'Afrique, possesseur du royaume de Tunis, iiHnicliir. illustre et magnifique seigneur, prince des nations, issu de sang royal, brillant des marques les plus éclatantes et des vertus les plus sublimes... C'est lui qui donne la vie au peuple. Et le peuple est content! C'est lui qui donne l'argent et le pain aux soldats.... Et les soldats sont contents! »

Et rien de bizarre, rien de lugubre comme ces louanges prononcées par cet homme de sang devant ce trône vide, devant cette salle déserte que, — vision fantastique, — peuplent l'ombre des ministres muets, le fantôme impitoyable de ces souverains dont un geste tranchait des existences, le spectre tremblant et livide de ceux qu'on menait à la mort.

Le bourreau a fini et sur les petites timbales, sur le grand tambour drapé de rouge, sur la flûte criarde, les trois vieux qui l'ont suivi exécutent une musique de nécromanciens, une musique pareille à celle que les prêtres de jadis devaient exécuter devant le sanctuaire clos de leurs divinités barbares. La salle de justice se referme. Chacun s'en va.

lue quatrième cour range ses arcades blanches et noires derrière la galerie du selam. Elle conduit à la salle du divan, semblable à une petite église avec sa voûte de pierres, ses transepts garnis de larges sophas, son abside où, sous un baldaquin frangé d'or, s'élève un troue de velours vert.

A côté c'est le harem que n'habiteront plus les odalisques. Enseveli dans une atmosphère navrante de solitude et d'ennui, il a reçu les collections du musée Alaouï; il ne loge plus que des pierres mortes, que des mosaïques tristes comme des fleurs dans le tombeau d'un herbier, que des corniches dont les larmiers pleurent le grand air et le soleil, que des statues momifiées.

Haute comme une cathédrale, une large salle des pas perdus s'entoure ici d'une galerie de marbre et se plafonne d'arabesques d'une richesse inouïe; une vaste pièce revêtue de faïence et construite sur le plan des chambres tunisiennes, s'y couvre de trois dômes tapissés d'un stuc merveilleusement travaillé; dans ce salon luxueux, sous un plancher pareil à un immense parapluie d'or, les pachas fumaient sur les divans de soie ; sous ces deux coupoles rondes, sous cette longue voûte plate et ovale que lambrisse un immense soleil, étincelle la nef grandiose où se donnaient les fêtes, où s'exécutaient les danses que le bey et sa favorite regardaient du haut d'une tribune, que contemplaient, d'une autre, les femmes du sérail.

Autour d'une cinquième cour dont les fines arcades s'ornent puérilement de cages dorées et de Heurs de papier dans des suspensions de fil de fer, s'embrouillent des appartements et des corridors aussi compliqués que ceux de la dar-el-bej.

La salle d'audience se pare d'un trône de velours bleu que surmonte un gros écusson beylickal; celle des ministres s'enorgueillit de ses potiches, de ses divans à dossier droit, de ses bonshommes naïvement enluminés, de son trône de velours jaune; celle des fêtes est fière de ses portraits en pieds de bey laurés et chamarrés d'or, de ses grands turcs coiffés du fez à aigrette, île ses Louis-Philippe, de ses Napoléon, de ses lithographies qui représentent toutes les batailles de notre premier empire, de ses baromètres à cadran, de son trône de velours rouge adossé à une tenture armoriée, enfin de ses douze pendules posées sur douze consoles... Mais où les possesseurs de ce; royaume ont-ils pu concevoir un amour aussi immodéré de l'horlogerie parisienne ? Leurs troupes inoffensives auraient-elles, avec les hordes teutonnes, fait la campagne de France?

Dans le cabinet voisin, des armoires de fer, dont seul le maître a les clefs, gardent les habits, les insignes et les armes de son prédécesseur... Et, de temps à autre, il vient, devant ces reliques, rêver sur la vanité des grandeurs humaines.

Derrière le moueharaby de la pièce consacrée aux conférences, se prélasse, en face du modeste fauteuil où s'asseyait un ministre, le trône azuré d'où le grand justicier pouvait, tout en causant des affaires du pays, voir étrangler les Juifs et voir pendre les Turcs, gens de peu auxquels on refusait les honneurs du sabre.

La salle du baise-main se décore d'un trône de velours cra-

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TUNIS: UNE \1LLA.

moisi... Il y a, dans ce Bardo, presque autant de trônes que de pendules. Mieux vaut être assis que debout, nous le savons.

Et mieux valait encore être couché qu'assis dans ces pièces intimes où les sièges d'apparat font place à des divans moelleux et profonds, où les accoudoirs des fenêtres closes sont percés de soupiraux grillés qui, pour les distraire, permettaient aux habitantes du logis d'entrevoir obliquement un peu de ce qui se passait au dehors.

Non loin du Bardo, dan s un jardin à demi abandonné, roucoulent des tourterelles. Coiffé d'un fronton en accent circonflexe, là s'élève K'sar-Saïd, l'une des maisons de plaisance, l'une des résidences favorites des beys.

— On ne passe pas !....

Mais la sentinelle qui vent ainsi nous arrêter se ravise tout à eoup et regarde une horloge... Cinq heures ! Son temps de faction est fini, alors? Et on n'est pas venu la relever!... Et, haussant l'épaule sur laquelle, la crosse en l'air, il jette son fusil qu'il prend par le canon, le brave militaire s'en va à la caserne... Cela ne le regarde plus. Gardera qui voudra la porte de K'sar- Saïd.

Toujours des revêtements de faïence, des colonnes de marbre, des colonnettes d'onyx, des glaces, des tentures, des pendules sur des gaines dorées.

Voici la pièce principale, la chambre du seigneur de l'endroit. Des miroirs, des mosaïques, des arabesques d'or en décorent les murs et la voûte; des psychés y multiplient les grâces de celles qui l'habitent quelquefois. Des rideaux v ferment les retraits où ces dames viennent procéder à leur toilette ou chercher le repos; des divans, des fauteuils à deux places y enfoncent leurs pieds dans l'épaisseur des tapis; dans deux grandes alcôves dorées, de somptueux baldaquins y surmontent de larges conciles tendues de satin chatoyant.

Hélas ! Les pachas n'ont pas toujours été

1 ' J «hue.

heureux dans ce temple de leurs multiples

amours, dans ce Ivsar-Saïd, — la maison du bonheur! — C'est la que, le i3 mai 1881, le général Bréart fît signer à Mohaminedes-Sadok la reconnaissance de notre protectorat.

Revenons à Tunis. Au cœur du quartier Franc s'élève la petite gare du chemin de fer de la Goulette. Sous le vitrage de sa véranda, les yaouleds effrontés, les enfants juifs âpres déjà au gain de la moindre karroube, crient, tourbillonnent, piétinent les orteils noirs et nus des marchands de pain qui se tassent aux pieds des murs.

En route!... Un vaste champ dallé de larges pierres et uni au soleil comme le sol d'une église disparue... C'est le cimetière

358 DE TKIPOLI A TUNIS.

hébreux. Voilées de leur choussari comme d'un suaire, dos Juives qui, debout, baissent leur tête pointue y lèvent, immobiles et silencieuses, vivantes statues de cénotaphes.

Les bords d'El-Bahira... Une grande plage sablonneuse que mouchettent, comme les hauts plateaux d'Algérie, les touffes de cendres, régulièrement espacées, de YAtriplex halimus; une marge de fange détrempée, comme celle qui borde la terre ferme en l'ace de Venise ; au large, des hommes (|iii pèchent dans la vase des bas-fonds et qui semblent marcher sur les eaux endormies.

Errante et vague, court, le long de la voie, une route blanchâtre où liassent des équipages qui viennent de laMarsa, des troupeaux dînions qui trottent dans des nuages de poussière, de petites caravanes qui s'en vont lentement, loqueteuses et grisâtres.

Des paysans promènent leur grossière charrue à travers des piliers d'aqueducs, d'énormes pans de mur, des blocs sans l'orme, des ruines qui trouent la terre comme les ossements gigantesques de quelque cadavre monstrueux.

Les jardins commencent, gardés par de vieux cactus dont les pieds crevasses se tordent comme les tronçons d'un horrible reptile, — hydres végétaux tirant aux passants les mille langues épineuses et charnues de leurs tètes invisibles. Des palmiers, des oliviers, des vignes, du mais, du sorgho verdoient entre les fourrés de leurs haies impénétrables.

Partout, des masures lépreuses se cachent à l'ombre de petits pins parasols; des tentes brunes pointent çà et là comme des verrues colossales et, relevés par des arcs-boutants, leurs bords laissent entrevoir tous les détails malpropres des ménages misérables qu'elles abritent. Partout, — comme, chez, nous, ces croix de roseau que laissent les rogations, — des cornes de bœuf se fichent sur des hampes plantées en terre et représentent le croissant. Dans tous les jardins se déroulent et grincent les cordages des d'ious, ces puits grossiers mais pittoresques dont, sous un toit de palmes, un chameau llegmalique tire, du matin au soir, le large seau de cuir en l'orme île bourse, — Il guerba.

Des gamins nous regardent, nus comme au jour de leur

naissance; des hommes se drapent dans leur burnous troué, plus fiers que des rois de théâtre dans leur manteau de pourpre; la face découverte, les bras chargés d'anneaux de corne ou de cuivre, la poitrine constellée de broches énormes, des femmes apparaissent qui, de loin, ressemblent, — avec leur robe rouge et le buisson de leur grosse chevelure, — ■ à ces coquelicots dont les enfants retournent et lient les pétales pour en faire de petites poupées dont leurs noires étamines forment la tète hirsute.

Arrêtons-nous à la Marsa... (Test comme une immense et joyeuse oasis de palais et de jardins.

Des dômes et des terrasses escaladent des monticules qui se hérissent d'agaves ; des coupoles éclatent de blancheur dans la verdure des bananiers et des palmes; des cyprès profilent leur pointe noire sur le blanc de grands murs crénelés ; des dattiers se peignent nettement sur des façades éblouissantes; des drapeaux flottent sur des massifs verdoyants.

Voici la place, avec son café européen, — le café deCarthage; — avec son café juif fanfreluche île couleurs et de dorures ; avec, en plein vent, son grand café arabe où, — dans l'ombre glauque qu'y laissent tomber ses bellombras et son toit de planches bleues, — des gens en blanc et en rouge écoutent des guitares tandis qu'un dromadaire fait grincer une vieille noria aux clapotis monotones.

Ruisselante de fraîcheur, de couleurs, de lumière et de vie, une grande rue part de cette place et se dirige vers le sud. Des cafetiers, des maraîchers, des confiseurs encombrent les trottoirs de leurs bancs, de leurs nattes, de leurs tas de melons, de leurs friandises teintes. Des désœuvrés s'y assoient en file, comme s'ils attendaient l'arrivée d'un cortège.

Des Maures, des Arabes passent avec des soldats du bey. Innom'brables, des Juifs, en longues djoubbas groseille rayées de vermillon et largement brodées de vert, se promènent par groupes. C'est le jour du sabbat. El leurs femmes qui étalent les

toilettes les plus brillantes, les plus extraordinaires circulent comme des troupeaux de dindes parées de plumes de paon. Voyez-les venir.

Les jambes écartées, elles arrivent, côte à côte, en longues lignes cpii occupent toute la largeur de la route. Leurs mains balancent le mouchoir lamé qu'elles tiennent par un coin, à la manière des danseuses et leurs courtes blouses boudantes font comme des mosaïques de rouge et de bleu, de violet et de vert, de jaune et d'orangé. D'autres s'éloignent et, — sur la rangée onduleuse de leurs hanches que serre le caleçon blanc, — étincellent les triangles pailletés d'or qui se suspendent à la tresse finale de leur chevelure emprisonnée dans des foulards tramés d'argent et de soie.

Cette grande maison jaune, avec ses moucharabys verts, avec ses pavillons aux fenêtres treillissées, c'est le palais du bev. Devant sa porte où veillent quatre sentinelles s'étend une large cour d'honneur. Des artilleurs y gardent des canons de bronze et, au fond, s'élève une caserne dont le fronton, rehaussé d'énormes armoiries, se découpe en chapeau de gendarme, comme celui de K'sar-Saïd. L'art italien n'est pas étranger à toutes ces constructions panachées.

Traversez cette cour, — c'est toléré, — mais ne levez pas les yeux vers les moucharabys ou l'un des factionnaires qui, ça et là, se tiennent sur des rondelles de bois, comme des soldats-jouets, viendra vous rappeler au respect des habitudes locales.

Derrière ces grilles, en effet, — sous la garde de douze nègres et au milieu de cinquante servantes de couleur, — vivent les deux femmes du bey et celles de deux de ses (ils, Sidi- Hassen et Sidi-Mustapha.

Le clairon sonne. La cour se remplit de soldats qui, en grande tenue ou en vêtements de toile, se rangent aux commandements en français que, d'une voix gutturale, leur jettent des officiers en tarbouch. Ils forment le carré; au milieu d'eux se groupent en cercle les musiciens dont le costume vermillon se rehausse de brandebourgs, de bandes et de galons jaunes.

La grille extérieure s'ouvre. Deux spahis entrent, le fusil sur la cuisse. Ils précédent des mules qui, harnachées d'argent, traînent un grand panier carré dont le cocher trône sur un siège de carrosse comme nous n'en voyons plus qu'à l'Hippo-

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