OASIS. DJARRA. TEMPERATURE. CHOTT-EL-DJERID
ARABAS. — KETENA. — MARETH. MATMATA. — KSOUR. K.SAR-
MÉDÉNINE. — TATAHOUINE. — DOUIRET. — TROGLODYTES.
Une traversée de quatre heures nous conduit de Djerbah à Gabès... Nous sommes loin, très loin de la côte. Elle n'est, vers l'ouest, qu'une longue ligne rose frangée, par la mer, de cristal el d'argent.
Le soleil se lève et nous commençons la véritable traversée qui, en embarcation, doit nous conduire à terre. Aucun point, aucun port de la côte tunisienne n'est accessible sans une partie de canotage qui n'est pas toujours exemple de péril.
Poussés vers le large par l'Oued-Gabès <pii ne veut pas leur permettre d'obstruer son cours, repoussés vers la terre par la Méditerranée qui ne veul pas tolérer l'encombrement de son lit, les sables ballotés s'amoncellent en un long repli submergé à quelque distance du rivage. Ils formenl ainsi un bas-fond, une sorte de récif sous-marin, — une barre — où, furieuses de l'obstacle opposé à leur marche, se brisent, avec tumulte, les lames accourues de la grande mer. El cela constitue dans la rade de Gabès. l'une des plus mauvaises de la Tunisie, un danger presque perpétuel...
La barre est franchie... Vers le nord, verdoyante d'alfa, se
(.Ai; l : S ET LES TROGLODYTES. 6.'!
déroule la grève qui sépare la mer d'une oasis sur laquelle, mollement, ondulent les (laitiers; vers le sud, c'esl le désert, semé de bouquets de palmiers qui balisent la place de certaines oasis secondaires, flottant sur des vagues de sable. Au milieu, en face de nous, des mâts de felouques balancent leurs antennes audessus de quelques hangars et de quelques maisonnettes Manches.
Nous accostons... Une vaste plage vide, aveuglante de soleil; une longue estacade; une sorte de café de bois qui, perché suides pilotis, plane au-dessus des lames : c'est le port avec ses dépendances, le premier port du Djérid!
Charriés jusque-là par un de ces petits chemins de fer qui roulent autour des usines et des carrières, des ballots d'alfa attendent, sur le rivage, les navires qui les transporteront en Europe... Comme à Tripoli, cette graminée pousse partout dans cette région déshéritée et constitue encore pour elle la maigre mais principale source1 de ses revenus.
Des enfants nus se battent sur le sable chaud. Disposées en carrés, des palissades de palmes y forment comme des cabanes sans toits et, à l'illusion de leur ombre imaginaire, dorment des travailleurs arabes, fatigues avant d'avoir rien fait... En voici, cependant, qui mettent en œuvre les tiges longues et rudes de l'alfa entassé autour d'eux. Ils en tressent des cordes, ils en trament des lilets grossiers destinés à revêtir les balles dont on chargera les dromadaires, ils en tissent des bandes larges comme la main... N'approchons pas! De leur ouvrage jaillissent des jets d'acier qui menacent nos jambes... Ce sont, longues comme des sabres, les aiguilles colossales avec lesquelles, — pour en faire des nattes, des confies, des hottes, des escourtins à presser les olives, — ■ ils cousent l'une à l'autre ces bandes juxtaposées.
Près de l'estacade, — phénomène qui confond clans ce pays altéré, — débouche un torrent dont les eaux bondissent, sein tilleul .et chantent gaiement sur des galets polis... Hélas! Ce liquide trompeur est plus amer que celui de l'Océan. C'est l'< )ue,| Gabès.
(il
DE THIPOLI A TUNIS.
Il sort du Djebel-el-Halouy et, fécondant les sables, il crée l'oasis qui verdoie dans le nord-ouest... Mais jamais il n'a eu à être navigable d'autres prétentions que celle dont l'avait gonflé le colonel Roudaire.
C'est, en effet, entre son cours et celui de l'Oued-Melàh, à douze kilomètres vers le nord, que l'excellent homme hésitait pour en faire le canal qui, de la Méditerranée, devait conduire les navires jusqu'au cœur de l'Afrique.
Hérodote dans ses Voyages, Scylax dans son Périple, Strabon dans sa Description du Monde, nous ne savons encore quels autres géographes indécis, — mêlant les mythes à la réalité,
la tradition à l'observation directe, — parlent, sans en préciser la place, d'un immense lac qu'ils appellent la Tritonide.
Tout ce qu'on sait de cette antique dépendance de l'humide royaume des Tritons, — de cette eau, que, depuis des temps presque fabuleux, le soleil a bue jusqu'à la dernière goutte, — c'est qu'elle dormait... quelque part dans le Sahara. M. Roudaire a cru en retrouver le fond sous les vastes nappes de sel du Chott-el-Djerid et du Ghott-Melghrir qui l'avoisine. El il a voulu y faire revenir les flots de la Petite-Syrte, en refaire une mer intérieure.
Son projet est tombé dans l'eau... ou plutôt n'y tombera jamais. Il croyait ces deux chtOUt au-dessous du niveau delà mer. Des
mensurations postérieures ont prouvé que, si celle hypothèse
est juste pour le Chott-Melghrir, le Chott-el-] >jerid, qui se trouve entre lui et le rivage, est, au contraire, à vingt mètres au-dessus delà Méditerranée... Il faudrait, pour atteindre le premier, creuser dans la vase mouvante du second, un canal de près de deux cents kilomètres !
Quels seraient les fruits de ce travail gigantesque? La fertilisation problématique d'une région qui demeurerait peut-être aussi stérile que le rivage de la Tripolitaine? La production supposée
OtEU-CAlli;
de pluies qui ne tomberaient peut-être pas plus ici que sur les entes du golfe Arabique? La création, au sud de Biskra, d'une mer qui ne serait, peut-être, qu'une mer morte entre des rives mortes?... Un résultat si piètre compenserait-il les dépenses énormes qu'entraînerait la folie d'une pareille tentative?...
Deux voilures de place, deux vieux phaétons disloqués venus, on ne sait- d'où ni comment, finir dans le désert les misères d une existence aventureuse, nous attendent au débarcadère... Prenons-en un.
66 DK TRIPOLI A TUNIS.
Debout sur sou siège, le cocher arabe pousse, du fond de la gorge, les cris les plus discordants de sa langue rocailleuse. A coups redoublés, son fouet cingle les flancs haletants de sa maigre haridelle. La pauvre bête souffle, tire à casser les traits. La machine fait quelques tours de roue, cède sous le poids, s'enfonce dans le sable et demeure paralysée... Nous ne sommes pas heureux avec les véhicules africains ! Allons à pied. Deux ou trois cents mètres nous séparent seuls de la ville française.
La ville ! Quelle ronflante hyperbole ! Une très large rue, inondée de soleil, ruisselante de sables mouvants, bordée de misérables baraques en planches... Et c'est tout! Louches et malpropres, de tristes spécimens de ces commerçants interlopes qui sont le fléau de toute colonie nouvelle, vendent un peu de tout dans les magasins crevassés de ces masures ; deux bazars y font miroiter aux yeux naïfs des soldats et des Arabes, les tentalions de leur quincaillerie poudreuse ; trois cafés, soi-disant européens, y versent à leurs clients de fortune l'eau chaude, saumàtre, magnésienne qu'ils puisent dans le voisinage... Qu'on mette ce liquide en bouteilles et qu'on l'envoie en France!... Hunyadi-Janos n'aura qu'à se bien tenir s'il veut rester en selle.
L'un des empoisonneurs qui, dans ces officines, exercent leur industrie coupable est, en même temps, empailleur-naturaliste. Dans un coin de sa cour, des gazelles pleurent la liberté et nous les consolons avec des pincées de tabac et des bouts de cigarettes ■ — étranges friandises dont elles sont avides et dont, réfractaire nu toxique de la nicotine, leur estomac s'accommode à merveille. Des ouranes soufflent dans leurs caisses à jour. De tous côtés gisent sans vie ou, agonisantes, tremblent sur leurs pattes grêles des hirondelles de mer dont le plumage grisâtre est moucheté de sang, dont les ailes cassées traînent douloureusement sur les dalles... Un chasseur est allé, hier, les tuer, les blesser, les prendre au large où elles s'ébattaient dans l'azur et dans la lumière. Et, une à une, les mortes et les demi-mortes, le cafetier les ouvre, les vide, les saupoudre d'alun et de tan, les roule dans un linceul de papier gris, en fail des paquets qui partiront pour la France. Là-bas, leurs petits cadavres desséchés reprendront,
tant bien que mal, 1rs apparences de la vie et orneront les coiffures de nos femmes... O douce société qui protèges les bétes, pourquoi ta sensibilité larmoyante ne demande-t-elle pas l'exportation de la loi Grammont ? <) coquetterie féminine, que de crimes se commettent pour toi !
— ■ Pauvres oiseaux ! disons-nous à ce préparateur barbare. Pourquoi, au lieu de les achever de suite, laisser ainsi souffrir ceux qui respirent encore ?
— Parce que, tant qu'ils vivent, ils se conservent assez bien, tandis qu'ensuite... Avec cette chaleur!...
Au milieu de l'unique rue de Gabès-ville, s'aplatit une maison que précède une galerie de trois arcades. Sur sa porte se tiennent des spahis, dont, couverte du haïk blanc, la coiffure affecte la forme d'une haute toque au travers de laquelle, comme la jugulaire de cuivre sur le kolback des hussards, est jetée une tresse de corde. C'est le palais du général Allegro, gouverneur de l'Arad... On appelle Arad une confédération d'oasis qui, — au grand désespoir de Menzel et de certaines autres bourgades souvent en bataille avec elle, — reconnaît pour capitale Gabès ou, plutôt, Djarra où sont les souks communs.
Plus loin, dans des ruines qu'on blanchit chaque jour, s'affaisse une habitation du même style. Vêtus de la gandoura, — simple chemise légère, costume d'intérieur que les Européens adoptent volontiers dans ces pays brûlants, — un homme et une femme en sortent pour acheter des aubergines violettes à un bédouin noir.
— ■ Ci* l'eommandant des voyous, nous dit l'un des petits Arabes que l'appât de quelques karroubes a attachés à nos pas.
— Macach! Non! Ci* des joyaux! crie un autre qui a la prétention de parler beaucoup mieux le français.
Ah ! des joj eux-, comme on appelle à présent ces soldats du bataillon d'Afrique qu'on appelait autrefois des zéphirs ! ... En voilà justement qui, punis, travaillent sous l'œil vigilant d'un tirailleur indigène. Singulier surveillant qu'on leur a donné là!
Ces jours derniers un turco en avait ainsi une paire à garder. L'un d'eux prend la fuite. Il le couche enjoué.
— Et si je le manque? se dit-il alors dans sa tôte d'Arabe. Il faudra le poursuivre et, pondant ce temps-là, c'est l'autre qui... Oh! une idée.
Il se tourne vers le malheureux demeuré à son poste et lui brûle la cervelle a bout portant. De cette façon, il est sur... Et il jette son fusil, s'élance comme un tigre sur la trace du fuyard, le rejoint et rend à l'autorité militaire les deux condamnés qu'on avait confiés à sa vigilance... Seulement, il y avait un mort dans le nombre Tant pis ! Le compte y était, on n'avait rien à lui dire.
Trois i)our l'Algérie et un pour la Tunisie, ces bataillons d'infanterie légère sont, avec des cadres d'honnêtes gens, formés par les conscrits qui ont subi quelque condamnation avant leur appel sous les drapeaux. 11 est parmi ces hommes des malheureux, il est vrai dont — tapage nocturne, délit de chasse ou île pèche, — les fautes antérieures ne sont que de bien excusables peccadiles. Mais, confondus par une loi aveugle, avec l'écume des maisons de correction, avec la fleur vénéneuse des prisons centrales, ils ne tardent pas à se gangrener, à former, avec les autres, le corps le plus turbulent, le plus indiscipline que jamais officiers aient eu à commander ni à conduire.
Au lieu de réunir ces hommes tarés, de faire de leurs compagnies des léproseries morales, ne vaudrait-il pas mieux les disperser dans les régiments de France? Ils y subiraient peutêtre la contagion d\i bien. Ne vaudrait-il pas mieux encore se passer de leurs services, les déclarer indignes de l'uniforme?... Leur envoi en Afrique est, au surplus, de fort mauvaise politique. Les Arabes savent très bien d'où ils proviennent et ce qu'ils sont ; ils les méprisent autant qu'ils en redoutent le voisinage et quelque chose du dégoût que ces soldats leur inspirent, rejaillit peut-être sur le reste de l'armée.
La ville européenne est passée. Voici la ville indigène. Bordée, en guise de trottoirs, de levées de terre que, à noire approche, escaladent les (hameaux et les ânes, la rue qui la traverse courl entre des rocs blanchis à la chaux, des pans de bâtisse, des décombres, des bicoques désorientées, des boutiques en nids de rats.
Au pied des murs, des Arabes couchés se confondent avec la poussière grise. Dans une cour jonchée <le nattes, couverte d'un toil de palmes et largement ouverte sur la rue, des rêveurs fument des fleurs de cactus et un marabout y déclame un chapitre du livre sacré.
Des curieux se serrent, en groupe pittoresque, autour d'un charmeur, — d'un psylle, — qui, de son sac de cuir, tire deux horribles vipères au dos brun, au ventre jaune. Longs de deux mètres, gros comme le poignet, ce sont de ces naadjas- Imji-s, de ces bou-f tiras dont la morsure est mortelle en dix minutes. Et, — au roucoulement de la flûte en roseau que, de travers, il applique sur sa joue tendue comme le ventre d'une cornemuse, — les reptiles se lèvent sur la queue...
Leurs côtes s'écartent, leur cou se gonfle, ils dardent le double aiguillon de leur langue noire et ils sifflent, ils se balancent comme s'ils suivaient la musique. Puis, tout à coup,
ils s'élancent, ils sautent à la tête du jongleur qui baisse le front, reçoit leur choc sur son turban, les saisit au vol et les renferme.
Les maisons cessent. Etincelantes au soleil, les eaux de I'( lued- Gabès, dont nous remontons la rive droite, sautillent et babillent sur les pierres, courent entre les herbes où, verdâtres, luisent des carapaces de tortues endormies. Plus haut, le torrent s'étale en une mare tranquille. Dépoitraillées, des négresses piétinent sur ses bords la laine qu'elles lavent ; derrière un rocher qui semblait devoir les dérober à toute vue, des femmes battent. avec de-larges pétioles de palmes, leur unique vêtement qu'elles ont plongé dans ses ondes. Et, surprises par notre apparition,
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'0 DE TKIPOLI A TUNIS.
elles lèvent les coudes, se détournent et se prosternent, pour nous cacher leur ligure.
Pendant une demi-heure, — ■ à travers les driss, Valfa et les palmiers nains, — ■ nous suivons péniblement une route à peine tracée dans le sable que fait fumer le vent et dont les grains aigus nous piquent au visage. Des dattiers poudrés, des ruines enfarinées, des tentes brunes qui grisonnent dans des terrains vagues et autour desquelles errent des moutons à large queue... Et du soleil, partout du soleil !
De l'autre coté de Voueil, vers le nord, c'est l'oasis. Au sud, dans les poudroiements de la lumière, moutonnent des monticules jaunâtres. Des bouquets de palme surmontent, en aigrettes, des dunes desséchées; des maisons grises rampent sur le sol; des minarets révèlent l'incognito de Ghenini, de Menzel, de Temoulbou, de Marap, d'El-Hamdou, de Sidi Bou'l Baba où s'élève la zaouïa de l'un des barbiers du prophète.
11 reste, à peine, là-bas, quelques ruines très frustes de Tacape, — la Gabès romaine, — qui a disparu aujourd'hui et qui, naguère, était encore une grande ville..., disent les Edrissi et les El-Bekri. Il est vrai que, cousins des Mille et une Nuits, ces voyageurs avaient l'imagination bien féconde et bien grossissante!
La carriole que nous avons prise à Gabès descend dans le lit de la rivière qui, entre le désert et les jardins, forme une limite si nettement tranchée...
« Dans l'oasis de Tacape, nous dit Pline, l'olivier pousse sous le palmier, le figuier sous l'olivier, le grenadier sous le figuier, la vigne sous le grenadier, le blé sous la vigne, les légumes sous le blé, les plantes potagères sous les légumes. »
Et cette énuinération descriptive semble écrite d'hier. L'une des plus belles, l'une des plus riches de la Tunisie, l'oasis de Gabès est, en eil'et, sur un sol de sable, un immense bois de palmiers dont — moins estimées cependant que celles de Gafsa ou de Nefta — les cent espèces de dattes sont encore, excellentes. C'est, sous le frisson des palmes, un bosquet touffu de bananiers et de trembles, de caroubiers et de jujubiers, d'arbres à fleurs et
GAIiES ET LES TROGLODYTES. 71
d'arbres à fruits où, par myriades, voltigent et bavardenl chardonnerets et fauvettes, merles et tourterelles, linottes et pinsons, moineaux et rossignols. Plus loin, attirée par une eau — miraculeuse en ces parages, — s'ébat et se promène toute l'ornithologie tunisienne : outardes et grèbes, sarcelles et macreuses, hérons et courlis, demoiselles de Numidie et spatides, poules d'eau et cormorans, vanneaux et pluviers, flamands et grues, râles et canards.
L'oasis est encore, sous l'ombrage protecteur des arbres, un fouillis serré de roses de Jéricho et de treilles extravagantes sous lesquelles poussent le cumin, la coriandre, le fenouil, la h'iba et le henné. Des pastèques démesurées arrondissent leurs larges flancs d'émeraude entre les thyms, les romarins, les asphodèles et les Ientisques où courent les reptiles, où, mornes et ternes, sommeillent les caméléons.
Nul ne semble prendre soin de ces plantes ni de ces arbres qui viennent à la grâce d'Allah.
Çà et là, cependant, quelques dromadaires à la tète d'autruche traînent dans le sable une charrue grossière; çà et là, quelques laboureurs au grand chapeau, au large tablier de cuir rouge, couchent les herbes folles sous le tranchant de leur faucille pareille à un cimeterre.
A peu près ovale, cette oasis, type des oasis sahariennes, court de l'est à l'ouest et touche à la mer par un bout. Comme celle de Tripoli, elle est morcelée par des levées de terre que tapissent des plantes grimpantes et entre lesquelles circulent des chemins. Les eaux qu'un barrage détourne de l'Oued-Gabès ou celles qui sortent de terre à la température de 480 y serpentent en ruisseaux limpides, l'as plus que dans les ondes du torrent le promeneur altéré ne peut y tremper ses lèvres.
Au milieu de l'oasis se crevassent et croulent les blanches masures de Djarra.
On pénètre dans ce village par une sorte de corridor bas et voûté où, sombre, s'ouvre une vaste salle. Les colonnes trapues qui soutiennent le plafond de cette sorte de pas-perdu et auxquelles
DE TUIPOLI A TUNIS.
servent de socles des chapiteaux à feuilles d'acanthe proviennent d'on ne sait quels monuments antiques. C'est la prison.
A travers la bourgade, qui semble avoir été édifiée pour loger des pygmées, ondulent comme des chemins de termites, des ruelles très étroites et très obscures que couvrent des troncs de dattiers, des palmes et de la terre. Dans ces planchers noircis nichent des araignées venimeuses et pullulent des scorpions de la pire espèce, véritables écrevisses terrestres qui ont jusqu'à
vingt centimètres de longueur.
Toutes ces bêtes malfaisantes dorment pendant le jour. Ne les réveillons pas!...
Et, le dos arrondi, la tête baissée pour ne pas heurter leurs demeures, nous nous enfonçons lentement dans des couloirs étouffants comme des galeries de mines. Et nous avançons, les jambes écartées, les pieds ne se posant qu'avec hésitation sur les bords glissants du ruisseau dont l'eau fiAliiiS croupissante et profonde oc-
cupe presque toute la largeur du chemin. Puis ce sont des rues à ciel ouvert, des boyaux brûlants, aveuglants... De loin en loin, dans de vastes pièces noires dont les poutres s'épontillent de slipes grossièrement équarris, des négresses, la tête sur une gargoulette qui leur fait comme un oreiller frais et humide, dorment à côté d'ânes qui rêvent, les oreilles basses. D'autres font tourner leur petit moulin et chevrottent les modulations langoureuses de leurs cantilènes enfantines. Semés de perles rouges, Mois ou quatre larges anneaux de cuivre percent leurs oreilles; leur chevelure crépue, serrée laeheiiienl dans un foulard lamé d'or, se divise en mille tresses que terminent de gros sequins argentés.
Au fond d'une cour noyée de soleil, des hommes en fête mangent
le couscous servi dans le large plat de bois que couvre un chapeau tressé de pailles et de bandelettes de drap rouge. Les enfants et les femmes s'entassent dans un coin... Aux battements de la darbouka, au ramage de celte double flûte qui fait songer aux églogues, un danseur et une danseuse se font vis-à-vis, roulent des yeux blancs, se soufflent dans la figure, exécutent une pantomime burlesque... Et des youyous aigus jaillissent du groupe des spectatrices surexcitées... On nous a vus, on murmure et un Arabe vient rageusement se mettre devant la porte qu'il ferme de toute la largeur de son burnous étendu.
Dans le préau voisin, — plus sales, plus repoussants encore qu'à Tripoli, — grouillent des Juifs qui nous regardent d'un œil méfiant et terne, d'un œil clignotant et bordé de rouge...
Cave cancm! La queue en panache, le museau pointu, les oreilles dressées comme des cornes, des bétes affreuses aboient furieusement après nous, s'étranglent à la laisse qui, seule, les empêche de nous dévorer, mordent, dans leur rage impuissante, tout ce qui se trouve à la portée de leurs dents aiguës.
Et toujours le sable qui fait bouillir nos pieds ! Toujours les murs qui nous éblouissent comme des parois de fours chauffés à blanc! Toujours le soleil qui nous embrase le crâne, qui, pour longtemps, nous noircit les ongles ! Toujours une atmosphère de flammes irrespirables !
La température de l'été n'est, en moyenne, que de 3j° à Sousse, de 35° à Tunis. Elle varie ici entre 3o° et 5o°. Et c'est à l'ombre que le mercure monte à cette dernière hauteur... Or, on est presque toujours au soleil!
Et on étouffe, et on sue... Les vêtements se collent sur le dos et on frissonne aux grosses gouttes de sueur que, comme des insectes, on sent courir entre ses omoplates. Bien heureux si, sur sa peau rubéfiée, on n'éprouve pas déjà les démangeaisons insupportables de cet exanthème (pic nos matelots appellent le bourbouille, (pie nos soldats nomment ici la gale bédouine! Et cette température d'étuve s'exaspère encore lorsque souffle le simoun, le vent de feu qui, heureusement, n'arrive guère jusqu'à Gabès que douze fois par an.
Il tombe, annuellement, i- millimètres de pluie à Tunis. Grâce aux bois d'oliviers, il en tombe encore i4 millimètres à Sousse. Gabès n'en reçoit d'un ciel trop parcimonieux que 6 ou 7 pauvres millimètres. La terrasse d'une maison qui aurait dix mètres de côté, — et il n'y en a pas de cette largeur, — ne pourrait ainsi recueillir par an et déverser dans les citernes que six ou sept cents litres d'eau. Cela ne peut suffire aux besoins alimentaires d'une famille et, sans quelques misérables sources lointaines, la soif rendrait ces pays inhabitables.
A Bordj-el-Hamma, — petit village situé à une quinzaine de kilomètres dans l'ouest de Gabès et où, en une heure et demie, nous conduit une assez bonne route tracée à travers les sables, — commence le Chott-el-Djerid... Et, parti de ce point, — tantôt sous le nom de Chott-el-Fedjedj, tantôt sous celui de Sebkhra- Pharaoun, — il déroule jusqu'au delà de Nefta, sur une longueur de plus de cent kilomètres, la nappe d'argent de ses flots de cristal, la surface de marbre de sa mer pétrifiée que les Arabes comparent à un tapis de camphre.
Une eau épaisse et des sables détrempés remplissant une immense dépression de terrain ; comme, en hiver, la glace sur nos lacs, une épaisse couche de sel étendue, solide et flamboyante, sur cette mer de fange : tel est le cJwtt.
Quelques chamserops, quelques tamaiix tachent d'un vert sombre le mélange de sel et de vase gluante qui forme ses bords marécageux. Des brindilles et des cailloux y sont épars sur lesquels l'eau a passé et que, — à la manière des pétrifications de Sainte-Allyre, — elle a recouverts d'une brillante couche d'incrustations.
Certaines zones de la croûte saline sont assez épaisses, assez fortes pour supporter des poids considérables et on peut franchir le choit, de Debaheha à Tozzeur... Et ce voyage de quarante-cinq kilomètres est l'un des plus émouvants que puisse affronter le courage humain.
Un guide prend la tète de la caravane. Hommes et bètes le suivent à la file. Us mettent le cap sur l'horizon vide où la blan-
cheur éclatante du ciel se confond avec la blancheur éblouissante du chott ; le plancher qui les porte, sonne sons le pas des chevaux... Et, lentement, ils vont par les espaces embrasés.
Au loin ondoient des mirages incandescents et la réverbération du soleil est si violente sur ce sol de métal en fusion qu'elle les aveugle, qu'elle leur donne le vertige. Tantôt, cependant, leur œil endolori scrute le large fantastique. La tempête de sel ne va-t-elle pas accourir avec un coup de vent silencieux? Tantôt leur regard effrayé sonde la profondeur des trous qui se sont ouverts ça et là et où, comme une bête immonde, croupit une eau verdâtre, une eau où flotte, hideux, le fantôme de la mort qui les guette.
Largement espacés, quelques fragments de troncs de palmiers, quelques pierres debout, quelques os de chameau fichés comme des bornes indiquent la route a suivie... Malheur à qui dévierait de leur ligne! Le sol s'ouvrirait sous ses pieds, puis, implacable, se refermerait sur sa tôte. Mille dromadaires fuient, une fois, engloutis de la sorte et, pour toujours, disparurent dans la vase. Une autre fois, le chemin lui-môme, ébranlé par le passage de la première moitié d'une caravane, s'effondra sous le poids du reste. Avec ceux qu'ils portaient, les chameaux s'enlisèrent dans les boues fluides et visqueuses et, peu à peu, ils sombrèrent comme des barques éventrées.
Au milieu des périls de ce trajet aventureux s'ouvre, dans une sorte de petite île, un puits dont, bizarre dans tout le sel qui l'entoure, l'eau, amenée par la voie souterraine de quelque conduit Volcanique, est à peu près potable. On s'y repose un instant, et on repart...
Vers le sud de Gabès, non moins étrange, non moins intéressante (pie celle des clihnil. lègue la légion des hsour et des Troglodytes.
L'accès n'en est, par exemple, ni sans difficultés, ni sans dangers. Nous sommes encore bien près de la Tripolilaine pour jouir de [a sécurité que nous offrira le reste delà Tunisie... Bah! Suivons l'un des officiers les plus aimables et les plus distingués
de notre armée d'Afrique, — le capitaine Bichemin, du 4P bataillon d'infanterie légère, — et, sans crainte, enfonçons-nous avec lui dans l'intérieur du pays! Nul ne saurait être un compagnon de voyage plus intelligent ni plus rassurant, en même temps ; nul, plus savamment que lui, n'a encore étudié cette partie sauvage de la Régence ; nul n'en connaît mieux les routes, les oasis et les habitants; nul enfin ne pourrait être pour nous un guide plus complaisant ni mieux informé.
Peinte de rouge vif, — couleur traditionnelle, — et escortée de deux spahis, une arabu nous emporte.
Moins fatigante que le cheval, Varaba est le chariot, le landau, la chaise de poste, le sleeping-car de la Tunisie. On l'y rencontre sur toutes les routes. C'est une vulgaire charrette non suspendue et dont le plancher à claire-voie ne dépasse guère, en longueur, le diamètre de ses roues. Elle est capitonnée d'un matelas destiné à atténuer la brutalité des heurts et des cahots; elle est couverte d'une tente en cabane qui, selon l'heure, a la bonne intention de protéger les voyageurs contre la rage du soleil ou contre la rosée du soir.
11 est cinq heures du matin quand nous quittons Gabès. Monté par un Arabe dont la figure est voilée comme celle d'un Targui, un chameau coureur nous dépasse à grands pas. C'est le courrier de Gafsa, la poste... Et il disparaît dans le nord-ouest, tandis que nous piquons vers le sud.
A droite, à gauche, rien qu'un sable jaunâtre sur lequel la brise a tracé des ondulations qui le rident de petites vagues immobiles. Quelques tas de pierres, — des mechads, — marquent, de loin en loin, la place où a été commis un assassinat... A l'ouest blanchit le camp de Ras-el-Oued et s'affaissent les villages de Chenini et de Menzel; à l'est, — au delà de grandes dunes, — scintille, de temps à autre, la nappe de la mer qui étincelle aux premiers feux du jour. Une demi-heure de marche nous ((induit au petit poste de Mctrech où, avec un soin jaloux, des soldats gardent la source qui alimente Gabès.
Laissons à droite, la petite oasis de Teboulhou, à gauche.
celle de Menara que parent quelques dattiers et quelques oliviers grisâtres... Et, blanc, monotone, recommence le pays d'Arad, si plat et si vide que nous voyons déjà verdoyer les palmiers de Ketena... Nous avons cependant encore, avant de les atteindre, douze grands kilomètres à parcourir.
Pas une maison, pas une tente, pas un arbre dans la plaine nue et fauve que l'Oued-Merzig sillonne de son lit raviné ! A peine quelques touffes clair semées de plantes à demi mortes; à peine quelques lauriers-roses dans des flaques empoisonnées, au fond des torrents que nous traversons à la course.
A gauche se montre encore, par intervalles, le sourire bleu de la mer qui va disparaître; à droite, à quatre kilomètres de notre piste, apparaît l'étroite oasis d'El-Hamdou où, autour d'une source, quelques ruines romaines donnent sous quelques térébinthes. Plus loin, passent du brun au violet les sommets du Djebel-el-Halouega... La route est passable et notre araba fde trois nœuds à l'heure, — cinq ou six kilomètres.
Huit heures. Le soleil cuit; la plaine flambe; Ketena se rapproche... Sur le fond verdàtre d'un grand bois de palmiers se détachent, à gauche, son marabout, à droite, ses maisonnettes blanches et les murailles grises de ses ruines arabes. Nous y sommes.
Large d'une dizaine de mètres, une mare limpide miroite à l'angle de l'oasis qui lui doit l'existence. Hélas ! L'eau en est chaude, magnésienne, horriblement purgative!
Drôle, gracieux dans sa large chemise écarlate, un négrillon, — vrai porte-queue d'un roi maure de crèche, — sort de l'ombre d'un arbre — marabout, d'un lentisque géant tout fleuri des loques multicolores que la superstition y a attachées. Et, comme s'il devinait nos désirs, il nous présente une boite de fer-blanc, pleine d'une eau fraîche et douce... 11 a un chapelet au cou et, sur son petit crâne d'ébène, s'enroule un turban vert.
— Isselmek, sidi! — Merci, seigneur! dit-il quand nous voulons mettre une pièce de monnaie dans sa jolie patte noire.
Et, comme ce refus nous étonne :
— Lui marabout! Lui chéri/! fait, avec une gravité respectueuse,
le cocher assis sur le brancard de noire chai- fainéant.
Cher if -? C'est, en effet, ce que prétend la couleur de sa coiffure... Mais comment un uègre si pur peut-il descendre de Mahomet?
Et, grâce au bidon bienfaisant ilu petit santon machiné, nous déjeunons gaiement avec les provisions que nous avons apportées de la ville.
Notre route descend toujours vers le sud. Elle côtoie le bord de l'oasis qui, sur une étendue de trente hectares, déroule, sur notre droite, ses palmiers, ses oliviers, ses cultures que coupent des parapets couronnés de cactus.
Ne nous arrêtons plus... Vingt et un kilomètres nous séparent encore de Mareth ; nous n'y serons pas avant midi et, à cette heure ardente, il n'est pas bon de courir les grands chemins tunisiens.
L'oasis a disparu. Le pays est retombé dans sa désolation et y demeure, jusqu'à la large et fertile vallée de l'Oued-Zerkine, à quatre kilomètres de Ketena.
11 y a eu du blé, ici, il y a eu de L'orge et, sur le fond jaune d'or des plaines moissonnées, les buissons épineux des jujubiers mettent leurs taches de verdure claire. Des oliviers s'éparpillent sur les bords d'une sebkhra qui, desséchée aujourd'hui, est pleine pendant une certaine partie de l'année ; d'autres poussent près d'un puits dont l'eau est presque potable et autour duquel gisent, informes, des vestiges nombreux de l'occupation latine.
Voici l'oued!... Et, à grand fracas, nos roues bondissent sur ses galets qu'un flot passager balaie tous les deux ou trois ans, les jouis où, sur les collines d'où il vient, tombe du ciel un orage fortuit.
La roule reprend sa monotonie. Tout buisson disparaît.... Des pierres, du sable, le désert ! Et, longtemps, nousallons ainsi.
Devant nous, un peu sur la gauche, liai! enfin un bois de dattiers. Est-ce une illusion de ce mirage dont les fantasmagories nous précèdent depuis le lever du soleil? Non, c'est .Mareth.
si
Encore une oasis. A peu près carrée, elle occupe une quarantaine d'hectares, celle-là, et elle se divise en une multitude de jardins presque tous enrichis d'un puits auquel on peut s'abreuver
sans dégoût et sans crainte.
Sur le bord de la route, autour d'un blanc marabout, se pressent, sans ordre, les masures du village qui donne son nom à cette ile de verdure. Alimenté par une petite source, le bassin
1 1 M \l ES l>F li.I A n r. \
commun est, — large d'une quinzaine de mètres, — un réservoir empesté où des Nègres salissent de la laine, sous prétexte de la blanchir, où des Arabes se baignent, où des moutons s'abreuvent, où des dromadaires pataugent de leur large pied, où des femmes puisent l'eau qu'on boira dans leurs pauvres gourbis.
Bien que soumises aux mêmes prescriptions que les autres musulmanes, ces dames sont dévoilées. Un turban épais ou une simple corde retiennent sur leur tête un voile blanc ou rouge ; d'énormes anneaux de métal ou de corne. — les ghrorsa, — ornent leurs oreilles : fendue sur le côté, serrée aux flancs
par une grande ceinture écarlate, rattachée sur les épaules pailles boucles et îles chaînettes d'argent, um- pièce d'étoffe leur sert, en même temps, de robe, de jupon et de chemise... Et les pans de ce vêtement primitif pleins îles herbes sèches qu'elles ont ramassées dans l'oasis, des légumes qu'elles ont épluchés dans la mare, elles vont... Les unes poussent une bourrique à longs poils et traînent par la main un enfant vêtu d'un embryon de blouse ou, le plus souvent, nu et boueux comme un ver de terre; les autres, que, de loin, on dirait bossues, promènent sur le dos un nourrisson empaqueté dans un linge malpropre; celles-ci, — appuyées sur un long bâton de fenouil qu'elles lancent ainsi qu'un évêque lance sa crosse pastorale, — se courbent sous le poids d'une grande amphore dont le goulot évasé sert comme de coquetier à un vase plus petit ; celles-là geignent et ploient sous le fardeau que, passée sur leur Iront, relient une courroie de cuir... Vite ! Pas un foudouk, pas un abri pour l'Européen ici !
Sur la droite de la roule, vers le sud de l'oasis, s'élève le bordj, avec sa boite aux lettres dont, chaque jour, les courriers à cheval cueillent le contenu. Providence du chrétien égaré dans ces parages inhospitaliers, celle miniature de forteresse a été construite par le génie. Elle abrite les soldats qui voyagent isolément et les civils qui ont obtenu à Gabès l'autorisation de s'en faire ouvrir la porte... Sans celle permission il faut camper ou coucher dans Varaba .' Une nuit dans une voiture dételée, endormie en plein champ comme un navire en panne, est chose Fréquente pour qui voyage en Tunisie. Elle serait imprudente ici. Nous sommes heureusement avec un officier et l'Arabe qui veille a la porte du bordj nous en permet l'entrée. Il nous en ouvre même la plus belle chambre : une petite pièce toute blanche, meublée d'un lit de camp et d'une caisse retournée.
A l'occident, au delà dessables, bleuil le Djebel-N'fouça, petite chaine de collines qui courl du nord au sud, — des chtout a la Tripolitaine. Le plateau de Matmata la couronne, vers le sud-
OUeSl de M.llelh.
Quinze kilomètres? Le sentier est très suffisant; une mule peul nous conduire là-haut en deux heures. Mais le soleil esl bien chaud !... Qu'importe! El puis, le fauteuil des selles arabes nous reposera des fatigues de Varaba. En route donc !
Et, pendant une heure, — au trot dans le sable, au galop dans le steppe, — nous effarouchons le gibier que, dit Hérodote, prenaient à la course les antiques habitants de ces lieux, nous mettons en fuite les serpents et les lézards dont, faute de grives et faute de merles, ils faisaient, ajoute-t-il, leur ignoble nourriture.
Voici le versant septentrional du plateau. Grimpons, maintenant !... Les pierres roulent sous les sabots de nos bêtes, le soleil s'exaspère et, par le lit desséché d'un oued d'ocre jaune, péniblement, nous gravissons une petite vallée du Djebel- Ouarifen, l'un des massifs du N'fouça.
Une lumière crue calcine les rochers qui projettent des ombres très nettes, dures comme des taches d'encre ; le feuillage cendré de quelques oliviers maigres se fond dans le soleil. Derrière nous, l'oasis Hotte dans la vaste plaine, comme un radeau de verdure, et, très loin, à l'est, l'horizon se barre de la ligne brune des oliviers qui s'étendent jusqu'à Zarzis et qu'exploite la tribu des Acaras.
Quatre heures. La vallée s'élargit ; dans la terre qui, descendue des hauteurs, s'y est entassée en une conclu' ('paisse, un ruisseau desséché se creuse un lit à pic. Une koubba, trois ou quatre gourbis, une ou deux masures grises, mais personne !... Approchons.
Quelques sentiers sillonnent le terrain bossue de mamelons rougeâtres; de grands trous s'y ouvrent comme des réservoirs vides... Beni-Zelten !
— Beni-Zelten ? Qu'est cela ?
I n grand village, sidi ! L'un de ceux qui, avec Dar- Kouinet, avec Hadéje, avec Toujane, occupent cette partie de la montagne...
On nous a vus. Le bruit de notre arrivée a couru sous terre et, comme des morts levant la pierre du tombeau, des spectres
84 DE THIPOU A TUNIS.
sortent du sol, drapés dans le suaire de leur burnous... Ce sont des Matmati, des Troglodytes.
Le terrain de cette vallée de Josaphat est un limon mélangé de gravier, une sorte de marne argileuse qui s'entaille aisément. Et, dans son épaisseur, ont été creusées les grottes qu'habitent ces êtres dont la bizarrerie locative faisait déjà l'étonnemcnt des anciens et a longtemps passé pour fabuleuse.
Un bassin plus ou moins carré, — ■ perçant, comme un cratère, 1 une des éminences que les alluvions ont formées, — constitue la cour centrale de ces demeures baroques. Un trou, pratiqué à quelques pas de ses bords et garni d'une marge de pierres, sert d'orifice au couloir souterrain, — au puits oblique, — qui nous conduit au fond d'une de ces cavités. Une petite tranchée à ciel ouvert et taillée en pente douce remplace quelquefois ce corridor de taupes.
Descendons. Un chameau rumine dans un coin de notre réservoir que jonchent des débris, des détritus aux odeurs musquées. Dans la poussière traîne une vaisselle barbare, — quelque chose comme les vieilles marmites gauloises que nos musées mettent précieusement sous cloche ; des cailloux noircis servent de fourneau à une cuisine paléolithique; des enfants et des femmes disparaissent dans des trous, comme des lapins effarés... (Quelquefois tapissées ailleurs d'un revêtement de pierres, les parois de la cour qui consent à nous révéler ses arcanes sont simplement taillées au pic dans une terre grise et rouge que des fossiles antédiluviens sèment de points blanchâtres. Un peu au-dessus du fond, — pour les mettre à l'abri des orages qui, de très loin en très loin, versenl ici quelques seaux d'eau, — des portes cintrées sont percées dans ces murailles et donnent accès aux terriers, aux pièces de ces hypogées oit s'enterrent des vivants.
Plus longues (pie larges, ces chambres sépulcrales sont taillées en voûte et leurs flancs s'élargissent comme ceux d'une barque. Un massif de terre qui sert de couche, d'autres qui remplacent les sièges, d'autres qui fonl l'office d'étagères ont été ménagés dans La masse; des lions v oui été pratiqués qui jouent le rôle
d'armoires. Local et mobilier, tout esl ainsi d'un seul bloc...
El là vivent des humains ! Celte grotte loge les hommes, celle-ci abrite les hèles; dans celle-là se conservent les dattes; dans cette autre se renferment les grains et l'huile.
11 y a, parfois, autour des cours, deux étages de cavités. Les plus hautes servent alors de greniers et on arrive à leurs sortes par des saillies laissées dans les murailles et régulièrement espacées en diagonales, marches rudimentaires d'un escalier extérieur.
Chaque famille a son réservoir, son habitation particulière; les
CHEZ LES MATMATI : DNE HABITATION TIIO CI. 0 I> 1 T E.
riches seules possèdent deux ou trois trous qui communiquent entre eux par de petits tunnels... Et l'ensemble d'une centaine de logis pareils constitue le village de Beni-Zelten....
De petites veilleuses d'argile s'allument déjà, comme des lampes funéraires au fond de ces catacombes. Le jour haisse ; hâtons-nous de partir. La descente est heureusement, sinon plus facile, au moins plus rapide que la montée et, à huit heures, nous sommes de retour à Mareth.
Nos spahis ont déniché des œufs, une poule, du lait, — tout ce que, avec des moutons, on peut se procurer ici. Le bois esl
une chose de luxe dont il faut savoir se passer et ils ont, en plein air, préparé le repas du soir sur un l'eu de broussailles...
La nuit es! profonde, silencieuse; le ciel est embrasé... Mais pourquoi les paquets de laine qui emmaillottent les pieds de notre lit? Pour empêcher les scorpions de le prendre d'assaut.
Une femme a eu, il y a quelques jours, l'étourderie de coucher sur une natte... On l'a retrouvée, le lendemain, morte, enllée comme une paillasse. Les scorpions étaient venus ! Et, pour nous éviter ce désagrément...
L'aube teinte le ciel dans lequel, une à une, reculent et s'éteignent les étoiles... Nous sommes en marche, à travers les pierres mortes d'un pavs inhabité.
Le jour se lève quand nous traversons les petites oasis d'Aram, dans le caïdat des Hamerna. Des palmiers ; un bassin bourbeux où déjà on barbette; quelques puits; des murs que défendent, comme des bastions noirâtres, les tas nauséabonds d'un fumier séculaire et dans lesquels, grises et plates, se pressent les maisons en terre d'un village... C'est à peu près tout.
Voici cependant les ruines d'une zaouïa et voilà un vaste cimetière où blanchissent de grandes koubbas, — mausolées de marabouts. C'est que, avant de retomber dans la barbarie, Aram a été longtemps un centre religieux.
Jusqu'à dix ou quinze kilomètres, apparaît le pays inculte, dénudé, morne, inanimé que nous allons parcourir. Rien n'arrête notre vue et elle traverse le désert jusqu'au squelette sombre d'une vieille tour carrée, — la kasbah abandonnée de l'Oued- Mezessar.
Et, par les ravins taillés, comme à l'emporte-pièce, dans le salile durci, par les creux sans arbres, par les dunes veloutées d'alfa, par les savanes où, au loin, bondissent les gazelles, par des landes de cailloux et de poussière, notre équipage, — comme une grande araignée rouge, — s'en va cahin-caha.
De vagues replis semblent, à l'horizon, devoir nous fermer la route el une mélancolie grandiose Hotte dans les flamboiements île l'immense soleil qui n'éclaire que le vide, une poignante liislessr dorl dans cette nuil de lumière...
<;aiies ET LES TROGLODYTES. N7
Le terrain s'accidente; des collines ondulent devant nous; des perdreaux, des lièvres, des alouettes sortent des buissons qui, maintenant, poussent ça et là; nous approchons de l'oued... Le voici! Encaissé entre ses rives verticales, il esl sec comme, en Provence, un chemin d'été. Le r'dii\ — la mare, — qui l'avoisine est aussi assoiffé que lui-même et, pour désaltérer les hèles, nos spahis courent au galop jusqu'à la kasbah, à trois kilomètres d'ici.
Huit heures... En marche! Nous avons fait dix-sept kilomètres depuis Mareth; nous en avons encore seize à faire [tour être à M'tameur. La route serpente en corniche sur les lianes du Tadjera. Puis ce sont des plateaux pierreux. Dans les bas-fonds verdoient des jujubiers, des fenouils, îles lentisques mais, autour de nous, la brise pleine sur l'alfa, sur le thym brûlé, sur les touffes jaunies de nous ne savons quelles plantes sèches. Quelques figuiers, quelques oliviers, quelques cases au pied de la montagne... Et, au loin, la [daine rouge bout sous le soleil.
Au delà d'un oued, sur un mamelon rocailleux au bas duquel s'éparpillent des palmiers, des jardins, des maisons basses et des gourbis se juche Ksar-M'tameur. Nous entrons dans la région des ksour.
Agglomération étrange de bâtisses étranges, un ksar est, au sommet d'une colline tronquée, quelque chose comme une grande tour trapue, comme une vieille forteresse grise qui, en festons irréguliers, découpe sur le ciel la crête onduleuse de ses murailles que ne percent ni portes ni fenêtres. Il est formé de rorfas, — de petites constructions en voûtes demi-cylindriques, — qui, longues et étroites, ont, en moyenne, trois mètres de hauteur, deux ou trois de largeur et cinq ou six de profondeur. Mélange de chaux et de cendres, le mortier qui sert à en élever les murailles noirâtres prend, en se desséchant, la consistance et la dureté de la pierre. Aucune autre ouverture que la porte ne laisse l'air et la lumière pénétrer dans leur cavité sombre.
Et, pareilles à un grand carré de carton gris qu'on aurait recourbé en une tuile murée par les deux bouts, ces cabanes grossières, acculées les unes aux autres, tournent le dos au dehors
H.S dk TRIPOLI A TUNIS.
et s'ouvrent côte à côte sur une place centrale où bâille une citerne. Sur la première rangée de bâtisses, — sur le rez-dechaussée du monument bizarre qu'elles forment, — s'aligne un premier étage d'autres r'orfas toujours contiguës et, comme des tonneaux clans un ehaix, placées sur les premières sans que les en sépare un plancher intermédiaire. Un deuxième étage surmonte souvent le premier, un troisième couronne quelques fois le second et, vu de l'intérieur, leur ensemble prend l'aspect original d'un colombier gigantesque. Comme chez les Matmàti, un arrive aux portes supérieures par des pierres saillantes bâties dans les murs ou par des bâtons qu'on y a fichés comme des barres de poulaillers.
Les r'orfas se serrent ainsi en groupes à peu près circulaires qui contiennent tous les greniers d'une fraction de tribu. Une porte unique donne accès à la cour commune et est fermée par une serrure colossale dont la clef est une barre de bois plus grosse que le bras et toute garnie de dents, comme le cylindre d'une boile a musique... Et, gravement, les khrammès qui. employés comme gardiens, ne se séparent jamais de cet attribut grotesque de leurs fonctions, le promènent suspendu â leur poignet par un bracelet de cuir, comme les chefs de Cros-Magnon ou de Solutré promenaient, sans doute, le fémur sculpté qui leur servait de bâton de commandement.
Plusieurs de ces groupes soudés les uns aux autres, serrés comme les compartiments d'une grenade, forment le hsar. ()n ne pénètre dans sa masse compacte que par une ou deux baies â peine visibles du dehors et fermées par une double porte en bois de palmier. On n'arrive aux cours que par des couloirs tortueux, poudreux et voûtés.
Aucune ressource, aucune industrie ici ! Les Touazzines auxquels appartiennent les ksour de celle région sont essentiellement nomades. Ils n'y [aissenl que les gardes, — les porte-clefs, — qui, jour et nuit, guettenl les passants dans la plaine el ils vont vivre à la suite de leurs troupeaux. En été, ils apportent ici I orge qu ils mil récoltée ailleurs, l'y mettent en grenier, y passenl quelques jours el reprennent leur vol.
La route qui. de Ksar-M'tameur va à Ksar-Médénine se dirige vers le sud-est et fait un angle avec celle qui nous a amenés. Une traverse les réunit l'une à l'autre e1 forme, avec elles, un triangle où, à quinze cents mètres du ksar, s'élève le bordj construit par nos soldats et occupé par des joyeux, — seul endroit encore où l'Européen trouve un refuge.
Repartis à quatre heures du soir, nous nous engageons bientôt dans des gorges rocheuses, dans un pays fantastique où, — villages plus sombres que des châteaux forts, bourgades plus farouches que les demeures d'un ogre, — des ksour couronnent, de loin en loin, les grands mornes arides.
Au moyen de tabias, — de murs en pierres sèches, — les Arabes barrent les petits ravins qui sillonnent les lianes des
coteaux, y retiennenl ainsi un peu de terre el en forment comme des champs en escaliers où s'étagent quelques palmiers chétifs, quelques oliviers malingres, quelques figuiers rachitiques.
Au bout de six kilomètres, — ■ vers six heures, — nous atteignons l'oasis que traverse l'Oued-Médénine. Comme tous ses congénères tunisiens, cette rivière honoraire ne contient que pendant les années pluvieuses une eau fugitive qui, après avoir arrosé les dattiers, va, un kilomètre plus bas, se perdre dans les sables. Des puits rafraîchissent heureusement en grand nombre ce verger africain et fournissent à ses habitants une boisson assez, peu chargée de magnésie pour que leur estomac ne proteste pas contre elle avec trop d'indignation.
La route coupe le torrent et laisse, à droite, des masures de pierre et des baraques de planches où, marchands d'alcools toxiques et d'épiceries frelatées, tripotent une vingtaine de mercanti européens ; à gauche, des cantines, des jardins, des bicoques arabes.
Un vaste cimetière éparpille, un peu plus loin, ses lumuli blanchâtres et, sur la hauteur qui le domine, noircit, dans le fond d'or du couchant, Ksar-Médenine, amas de constructions pareilles à celles de Ksar-M'lameur
Au centre de leur réunion serrée s'ouvre une place à peu près triangulaire; un marché s'y lient autour d'une petite mosquée et d'une citerne banale. Quelques habitants sont ici à demeure ; quelques commerçants y vendent, dans des échoppes inimaginables, des cordes, du cuir-, de l'épicerie, des harnais. Il y a des marchands de comestibles, des bouchers et jusqu'à des fabricants de bijoux sauvages...
Le camp nous a offert, pour la nuit, une hospitalité cordiale. A cinq heures d\i matin, — en compagnie d'arabas qui, parties de Claliès bien avant nous, vont, à petites journées, ravitailler les postes perdus, — nous nous remettons en marc lie.
Rien ' Toujours rien ! La vue se perd dans les plaines désertes, dans la verdure monotone de l'alfa... Les montagnes
GABES ET LES TROGLODYTES. !ll
(|iii. à l'ouest, semblent nous suivre se rapprochent peu à peu.
Il est neuf heures et nous avons fait vingt-trois kilomètres quand nous atteignons enfin le territoire un peu plus accidenté de Bir-él-Ahmeur. Voilà le village : un tout petit étang où des bergers et des chameliers abreuvent moutons et dromadaires, des restes* romains, la tour carrée d'une kashah, une redoute où campent les troupes de passage et un bordj tout semblable à celui de Mareth...
Le tamarin de Bir-Touasi, au fond dune vallée ; le marabout de Sidi-Mosbah ; une petite chaîne de collines du haut de laquelle, jusqu'aux montagnes des Troglodytes de Tatahouine, apparaît la plaine de l'Oued-Fezzi... Et, vers onze heures, à neuf kilomètres de Bir-el-Ahmeur, nous faisons une courte halte au milieu des buissons de Bir-el-Boum.
Des sables à présent, des dunes où s'enfoncent les roues!.,. Et, écrasé de chaleur, la tête baissée et ballottante sous le capuchon de laine blanche, affaissé à la mode arabe sur le matelas de Varaba, on s'en va, les paupières lourdes, le cerveau bourdonnant.
A gauche, des collines d'alfa; de petites vallées où des palmiers et des tamarins ombragent les koubbas de Sidi-Embarek et île ïhalet ; des crêtes où sourcillent les ksour de Biouli, de Ghroum'rassen, de Thalet, de Maraptin.... Et nous nous engageons dans une vallée large de plusieurs kilomètres, verte et jaune de broussailles épineuses, sillonnée par le lit desséché de l'Oued- Tatahouine... Elle se rétrécit et, sur la roule cpii se rapproche de la montagne planent KsarDraghera et les ruines du vieux M'guebla,
A leurs pieds, dans une vallée large qui, s'étrangle au milieu de sa longueur, se développe une grande oasis avec ses maisons en terrasse, ses jardins, ses champs de blé et d'orge; avec ses bassins et ses canaux d'irrigation; avec son village de Bagrah. Là, simple cour entourée d'un grossier péristyle et de chambres voûtées, — s'ouvre la zaouïa du muphti et u\\ cadi des Oughernias, tribu importante dont les douars errent entre M'tameur, le Dahar et la mer.
DE TItIPOI.l A TUNIS.
Quelques membres de ce clan passent l'été ici. Les uns habitent la tente ou des bassins creusés dans le sol et fermés d'un plancher de palmes ; les autres plantent un poteau quelque part, y posent, comme un chapeau d'alfa, — un toit circulaire dont des perches soutiennent le bord, tendent, entre ces perches, des roseaux ou des nattes en feuilles de sorgho et se construisent ainsi des huttes dont le modèle semble avoir été apporté de l'Afrique centrale. A quelques kilomètres du foum, — de la bouche, — de cette vallée aboutit, sur sa droite, celle de l'Oued-Zentag. Venu du pic de Si-Salem-bou-Adjila, à vingtdeux kilomètres d'ici, ce torrent, aussi anhydre que les ruisseaux qu'il est censé recevoir, est, comme partout, ce que nos soldats appellent un Oued-Secco. Une ou deux fois par an, des averses douchent la calvitie incurable des montagnes voisines. De longues rigoles en amènent les eaux dans des citernes et ces réservoirs jouent, de leur mieux, le rôle dont Voued si' l'ail une perpétuelle sinécure. Ils arrosent, pour lui, les terres que, comme à Ksar-Médénine, des tabias soutiennent
\ BAGRAH.
dans les creux el dans les ravins.
A quinze cents mètres du foum, au bas d'un escarpement rocheux, Ksar-Djélidat arrondit en deux cercles voisins ses r'orfas que gardent un Juif el trois Arabes. Un peu plus loin se perche, — sur un sommet isolé, presque inaccessible, — le ksar des Beni-Barka donl les r'orfas^ disposées, comme un cirque, en une enceinte continue et percée de deux portes, enferment, ainsi qu'un donjon, un pâté de bâtisses élevé sur une petite place où se lient l'un des marchés les plus importants de la contrée.
fin lace de celle sorte de manoir féodal se dresse l\sai-< '.alofa ,
avec ses maisons, ses magasins et ses grottes; puis ce sonl Ksar-
Krezer, Ksar-Turkel, Ksar-Kalâa et vingt autres hsour construits sur le même modèle.
C'est clans cette région lointaine qu'est le poste militaire de Fouin-Tatahouine. Nos soldais y logent dans des baraques ou s'y terrent à la manière des autochtones... Profonde de deux ou trois mètres, une tranchée est pratiquée dans le sol et couverte d'un toit de branchages; cote à cote, de petites grottes sont creusées dans les parois de ce corridor... Et là dedans, sous terre, bien loin de tout, vivent de jeunes officiers qui, pour le service de la pairie, ont laissé le doux pays de France!
Une antichambre, — une antigrotte, — meublée d'un banc et d'une table pliante, constitue le salon exigu de ces logements de
LOGEMENT MILITAIRE A TATAHOUIXE.
renards; un caveau qui lui fait suite et où se dresse un lit de campagne, — sur lequel tombent, en poussière et, quelquefois, en morceaux, les débris de la voûte qui s'effrite, — en forme la chambre; percée à travers le sol, une sorte de cheminée y amène, enfin, un peu d'air et de jour.
Talahouine est notre poste le plus avancé. Il doit empêcher le retour des révoltes qui, après le traité du Bardo, éclatèrent en ces parages, sous l'influence tripolitaine.
Couchons au camp. La franche affabilité des officiers nous y offre un asile si cordial!
Vingt-trois kilomètres, -■ une simple promenade avec des mulets gracieusement offerts par le commandant du poste, — nous séparent seulement de Douiret, la capitale de ce pays primitif.
La roule laisse bientôt le nouveau M'guebla derrière elle.
M'guebla est un ksar habité, établi sur le plan de celui des Beni- Barka et entouré de grottes artificielles où les Arabes se logent pendant la saison chaude... Montante, sablonneuse, malaisée, à peine flanquée de quelques champs, la route suit l'Oued-Tatahouine pendant dix kilomètres. Ça et là, sur son parcours, gisent des débris romains : ruines de mausolées, pierres sillonnées d'inscriptions illisibles, colonnes brisées, torses de statues mutilées parle temps et par les hommes, huttes faites de pierres antiques.
Après Bir-Ouderna, elle s'éloigne des cailloux blanchissants de la rivière pour se rapprocher de la montagne et la côtoyer jusqu'à un col où un puits et des sentiers battus révèlent le voisinage des hommes. Où sont-ils? Regardez là-haut...
Des trous noirs s'alignent horizontalement sur les flancs de la colline et, au-dessous, la pente se strie de longues traînées noirâtres qui sont des détritus et des ordures... C'est là qu'ils nichent. L'ensemble de ces aires aériennes, — de ces abris sous roches, — est Ksar-Ayad. C'est leur village.
En pente raide au versant de la colline, un sentier de traverse nous mène de l'autre côté du col. La terre est verdâtre, noirâtre comme les scories volcaniques; les rocs sont rouges, brûlés comme des rocs des premiers âges; c'est le monde avant l'homme, la terre avant les végétaux. Dans les fissures dorment des fossiles de coquilles antédiluviennes et cependant pareilles à celles qui rampent encore au fond des Syrtes. Loin de l'adoucir, quelques arbres moroses, quelques masures inhabitées rendent plus sauvage, plus méchant l'aspect de cette région funèbre.
Le sentier tourne. Devant nous se dresse un pic détaché de la montagne. Comme un nid de cigogne sur le cône d'un toit, les ruines d'un hsar se posent sur sa pointe. Sur ses flancs, — comme les trois couronnes de la tiare papale, — s'étagent, au grand soleil qui les frappe d'aplomb, trois longues rangées de trous obscurs, de maisons blanches, de petits minarets, de /coubbas, de murailles de citernes. Plus bas. grimpent des chemins grisâtres, se superposent des tablas, se dispersent, en gros points Mânes, les lombes d'un cimetière. Plus lias, enfin, dans la plaine désolée où circule un <>iicrf, se cultivent quelques champs.
C'esl Douiret. Les rangées de bâtisses el de trous dont se ceint la colline, sont les rues de ce village. Un chemin presque carrossable nous conduit à la première.
Le versant de la montagne a été coupe en étagères. Des maisonnettes plates, des cours closes de murs plus ou moins solides, des bâtisses en voûte ont été établies sur le bord des corniches données par ce travail. Entre les parois de la colline entaillée et ces rangées désordonnées de constructions irrégulières courent des corridors tantôt voûtés, tantôt coiffés de palmes, demeure, comme à Djarra, des plus venimeux annélides. Ce sont les rues. Dans les rochers friables qui forment l'un de leurs eûtes ont été, enfin, creusées des grottes qui s'appellent aussi des r'orfas comme les greniers du ksour auxquels elles semblent avoir servi de moules et dont elles ont les dimensions.
Les maisons et les cours abritent les provisions, les chevaux, le bétail; les hommes se cachent dans les trous. Une porte carrée, fermée de planches mal jointes, encombrée de poteries, d'ordures. de cuisines enfantines, de bancs de pierre où se traînent des désœuvrés, donne dans ces r'orfas souterraines et, seule, y laisse pénétrer le jour et les personnes.
Les parois de la grotte elle-même sont renflées à leur équateur de manière à donner à leur coupe des courbes ovoïdes; sa voûte est plate... Des nattes, des tapis de laine, des couvertures en poils de chèvre ou de chameau en résument le mobilier. Comme chez les Matmati, des enfoncements dans les côtés servent d'alcôves et d'armoires. Au fond, une petite ouverture donne dans une arrière-grotte, — le cellier. Deux r'orfas, enfin, communiquent souvent entre elles.
Les Troglodytes de ce pays-ci sont des Djebalia, des Djellidats ou des Oudernas. Outre Douiret, les premiers possèdent Chenini et Guermessa, construits, fouillés de la même manière. Peu nomades, ils contient leurs troupeaux aux Oudernas du voisinage et ils vivent dans leurs tanières et dans leurs ruines où, — incapables d'exploiter le marbre ni le gypse qui foisonnent dans leur région montagneuse, — ils se livrent au négoce des grains
et d<' la laine Connue les Mozabites d'Algérie, ils s'expatrient volontiers pour aller commercer et travailler clans les villes du nord, où, détail inattendu, ils ont la spécialité de la cuisine... Et, après de longues années de labeur, ils quittent, sans regret, les charmes d'une civilisation relative pour revenir vivre de leurs économies et mourir dans les cavernes natales.
Les Djellidats et les Oudernas forment, au contraire, de nombreuses tribus nomades qui, étrangères à foute industrie, à tout trafic, passent la plus grande partie de l'année entre la Tunisie et la Tripolitaine. Et là-bas, dans les plaines onduleuses de la Mokta, ils élèvent des moutons, des chameaux, des ânes, de petits chevaux très durs à la fatigue; ils cultivent des oliviers et des céréales; ils récoltent enfin quelques légumes.
Leurs moyens d'existence ne se réduisent pas aux produits de ces occupations pacifiques. Ils vont encore^, de temps à autre, razzier en Tripolitaine les Nouaïls et les Touareg qui leur rendent la pareille et cpii viennent enlever dans leurs douars les troupeaux et les bêtes de somme... C'est là-bas, au fond des steppes brûlants, le struggle for life, — la lutte pour la vie, — dans toute la brutalité sanglante, dans toute la sauvagerie des époques primordiales.
Bien qu'un peu mélangés de Nègres et d'Arabes, bien que, — sauf l'observation de certains kanouns, de certaines lois particulières, — ils vivent à la manière des musulmans dont ils ont accepté la religion, les Troglodytes descendent directement des hommes qui habitaient leur pays avant la conquête romaine; ils viennent de ces Gétules qui, croisés plus tard avec d'autres races antiques, ont, ailleurs, donné naissance aux Numides. Leur teint presque noir, leur crâne allonge, leur front bas, leur nez légèrement relevé, leurs lèvres épaisses et leur menton fuyant semblent perpétuer de nos jours le type des Troglodytes contemporains de la pierre éclatée. On retrouve enfin dans leur idiome des traces d'une langue spéciale, — de celte langue qu'Hérodote comparai! au sifflement des oiseaux.
De Ksar-Douiret la vue se perd dans les profondeurs d'un immense paysage donl les détails se fondent en un océan de
soleil. Au nord, se succèdent des montagnes sèches; à L'est, se
hérissent les mornes rocailleux que couronnent les ksour • à l'ouest, des collines ravinées descendent vers le Bled-Dahar, — la plaine de sable qui, déserte, dort jusqu'à l'horizon; au sud,
[> o i : i n e T : M u SI Cl K N s .
enfin, déferlent, inanimés, d'autres monticules et d'autres vallées où ne pousse pas une herbe... Et, au loin, à quatre-vingt kilomètres disent les uns. à cent vingt soutiennent les autres, se développe, — occupée par les tribus belliqueuses et pillardes des Oughermas tunisiens et des Nouaïls tripolitains, — la frontière indécise qui sépare les États du bey des possessions africaines
de la Sublime-Porte.
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