‹ De Tripoli à TunisChapitre 7 sur 41 · STRADA REALE. BAB-EL-DI VAN. — CAFES. — RUES. — CIMETIÈRE · texte numérisé non relu

STRADA REALE. BAB-EL-DI VAN. — CAFES. — RUES. — CIMETIÈRE

— CITERNES. — KERKENNAH. — PÊCHERIES. — MEHDIA. — TISSE- RANDS. PRISON. BORD.J. PRISE DE MEHDIA ET DE KAI-

ROUAN. — SIDI-DJABEUR.

- Roh' bel a' fia ou Allah yousselek a la khe'tr ! Pars avec la paix et que Dieu te fasse arriver avec le bien!

Pousse!... Kt la côte de Gabès disparaît à l'ouest. C'est le soir; nous sommes au large... Le soleil descend clans \\\\ ciel qui resplendit comme une tente de drap d'or. 11 grossit et, sans peine, l'œil supporte la rougeur de braise de son éclat qui s'éteint... Il se déforme, il s'allonge comme un ballon dont la queue plongerait dans la mer. Il baisse toujours; il a, maintenant, l'air d'une porte mauresque ouverte sur un Alhambra de flammes, d'une porte dont peu à peu, les jambages se submergent... Son arceau s'arrondit encore un instant sur l'horizon où il ne met plus que comme la bouche d'une fournaise, puis tout sombre dans les Ilots (jiii passent rapidement du rouge au violet, du violet au bleu, du bleu au noir... Les étoiles scintillent déjà et, sur le calme de la mer phosphorescente, le navire qui nous emporte trace un sillage lumineux. A l'est monte la lune Pauvre Phœbé! Elle poursuivait Phœbusl Trop lard!... 11 a disparu, quand elle arrive; il a, sur su ji alcôve, tiré les courtines mouvantes des vagues et sa

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grosse face rondo grimace un désappointement pleurnicheur... Et cela fait sourire les constellations dont les mille petits yeux d'éscarboucles pétillent de malice.

Comme de sombres récifs les îles Surkennis passent au large...

Un voyage de six heures à travers les ondes assoupies de la Petite Syrte et nous stoppons, au milieu de la nuit. La température a été torride pendant cette traversée. Le thermomètre marquait b'90 dans la chambre de chauffe! Malheureux mécaniciens ! Chauffeurs infortunés !.. . Demi-nus, — avec les pelles rougies, avec les ringards incandescents, — ils alimentaient pourtant le monstre de fer et d'acier dont les gueules infernales grondaient dans les flancs du paquebot. Fondus de sueurs, brisés de fatigue, ils se reposent, ils dorment, maintenant que le bâtiment dort lui-même sur les eaux noires et tranquilles... Pourquoi né pas faire comme eux, en attendant le jour ? Impossible! Les cabines sont inhabitables; on s'y asphyxie; aucun souffle n'y pénètre par les portes ni par les hublots ouverts comme des gueules de poissons échoués sur la plage... Et on va, sur le pont, attendre le lever de l'aurore, en conversations somnolentes avec des silhouettes d'interlocuteurs dont le cigare pique les ténèbres d'une pointe de feu.

La solitude de la mer s'élargit enfin ; fraîche et radieuse l'aube se colore... Le soleil fuit toujours la lune qui, dépitée, s'était décidée à l'aller rejoindre dans son humide demeure et il reparaît dans un ciel de lapis-lazuli, sur une mer de turquoise. Alourdie de sommeil, la houle ondule mollement, sans déchirures et, sur les hanches noires du navire, ses reflets miroitent lentement en moire de lumière.

Entre le bleu du ciel et le bleu de la mer, entre des mamelons de sable qui rougissent aux premiers baisers du jour, s'étendent, — comme une ville sous une housse blanche, — des remparts qu'on dirait bâtis de la veille, des maisons qui semblent avoir les pieds dans les vagues, des tours, des créneaux, des dômes roses que surmonte le croissant... C'est St'ax, — le Sfakès des Arabes, — avec ses 40 000 indigènes.

Vers te sud, jaune et désert, court un rivage très plat que termine un cap dont les arbres renversent dans des eaux invisibles leur spectre lumineux; vers le nord, se déroule un autre rivage avec des campagnes, de petits loris, de petites tours carrées, — miradores d'où les jardiniers veillent sur leurs cultures — avec des palmiers et des maisons blanches... Toujours des palmiers et toujours des maisons blanches!... Un chameau sous un palmier près d'une maison blanche, c'est toute la Tunisie. Et, — coupée parle marabout de Sidi-Mansour où, chaque année, les Nègres de Sfax cidèlirent des fêtes extravagantes, — la file des arbres suit longtemps la côte, pâlit, s'amincit, se perd à l'horizon.

Débarque... ou, plutôt, embarque pour la terrre!... Dans la lumière liquide, de la rade, passent, leurs voiles ouvertes à une brise insensible, les karebs qui convoient nos passagers de pont. Et ilslouvoienl à travers les sakolèves, à l'étambot pointu et à la grande étrave ; à travers les bovos italiens au mât incliné sur l'avant, à la toile serrée sur leurs longues antennes; à travers les laudes spéciales aux pêcheurs de Sfax et des îles voisines; à travers les sconnas arabes, trop petites pour que leur corne de goélettes ait le droit de battre pavillon; à travers les chitiah au grand mât barré de vergues comme celui d'un brick, à l'artimon gréé comme le mât d'une tartane.

Toutes ces barques se livrent, en temps et lieu, à la pèche des éponges. Sfax exporte, par an, pour un million de francs de ces zoophytes.

Les éponges recueillies sur ce point des côtes sont cependant moins estimées que les Kerkenni, moins que les Djerbi, — que celles des K eike uiia h ou de Djerbali. — moins surtout que celles de Zarzis que leur finesse prédestine aux toilettes les plus chatouilleuses.

Gomme celle du corail à la Calle, la récolte de ce produit sousmarin se fait ici d'une façon déplorablemenl imprévoyante... ( )n attache, à une forte amarre, un filel dispose en une poche dont l'orifice est maintenu béant par un Lourd demi-cerceau de fer : c'est le gangava. < m jette cet engin à la mer. — on le manille, et, à

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force de rames, on le remorque sur le fond qu'il drague brutalement. Et, pour en emplir son ventre conique, sa gloutonnerie ravageuse en arrache toutes les éponges qu'il rencontre, les bonnes et les mauvaises, les grosses et les petites, les vieilles qui seront inutiles et celles qui étaient l'espoir des campagnes futures. Plus sages, mieux avisés, quelques pêcheurs les prennent simplement à la fuuane, — au trident. Ainsi que les chercheurs d'oursins sur les côtes de Provence, ces derniers facilitaient autrefois leur travail en aspergeant la mer avec de l'huile... Phénomène qui, — de tout temps connu des marins, — étonna si Fortement naguère notre science officielle, ce liquide placide a la propriété conciliante de calmer, pour un instant, le clapotis des lames, comme il apaiserait le remue-ménage d'une tempête, si on le projetait en assez grande quantité. Et les pécheurs scrutaient le fond à travers les gouttes d'huile qui, sur la mer artificiellement aplanie, s'étalaient en larges plaques; ils interrogeaient les roches, ils choisissaient leurs prises. Un Français a eu l'idée ingénieuse et économique de remplacer ce procédé, encore assez coûteux, par l'usage d'un appareil des plus simples. C'est le specchio, le bouquiérê, cylindre de bois fermé par une vitre, baquet à fond de verre. Il suffit, pour voir dans l'eau sans être gêné par ses rides, de faire flotter cette machine le long de la barque et de regarder à travers sa glace... D'autres pêcheurs, enfin, vont prendre leurs éponges, comme de hardis plongeurs vont chercher les perles au fond de l'océan Indien.

Quand elles ne s'adonnent pas à cette cueillette aquatique, les sa/iolèves attachent en palangre, — en chapelet à une longue corde d'alfa, — deux cents ou trois cents pots de terre rouge, légèrement étranglés au-dessous de leur orifice mais, sauf ce détail, en tout pareils à des œufs d'autruche qu'on aurait mangés à la coque. Elles immergent, comme un câble télégraphique, cet appareil primitif mais rusé et elles le laissent au fond, sous la garde de deux flotteurs de liège qui, empanachés d'arroche ou <le myrte, en marquent les deux bouts.

Les poulpes fourmillent dans ces parages et sont quelquefois

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très embarrassés pour y trouver un logement. Leurs explorations vagabondes découvrent bientôt les trous de ces poteries captieuses. Ils y plongent le regard scrutateur de leurs gros yeux humains, ils y introduisent et y promènent leurs tentacules tentés, trouvent le local confortable et, finalement, y entrent 61 s'y installent comme chez eux.

Le lendemain, enchantés de leur nouvelle demeure, ils s'y pelotonnent en sybarites; ils songent à contracter un bail indéfiniment renouvelable... Qu'est ceci? Leur maison se soulève! Elle monte, elle sort de l'eau, elle tombe dans une barque où l'ont précédée des maisons pareilles, où d'autres la suivent... Les pêcheurs baient leurs palangres !... Les poulpes délogent; ils protestent contre cette trahison. Les yeux leur sortent littéralement de la tète; la rage gonfle leur cœur de céphalopodes ; de leurs huit pattes à ventouses qui se nouent, se dénouent et cinglent l'air comme les fouets des Euménides, ils gesticulent à tort el a travers... Colère vaine! Indignation superflue! Lu mousse leur retourne le capuchon, leur met la tète à l'envers et, vaincus, aplatis, ils tombent en masses flasques et inertes... Adieu, les grands fonds aux transparences glauques ! Adieu. 1rs sables blancs où glissent les cypris ! Adieu, les petits palais de lumière bleue et d'algue verte au flanc moussu des roches marines!...

On les suspend à des cordages, ils se recoquillent au soleil et, quelques jours après, ils ne sont plus que d'informes pelotes de rognures de cuir, que des paquets coriaces de bitord goudronné... Ils partent alors pour le Levant où, comme nous faisons du stock-fish, on les soumet à des macérations prolongées qui les ramollissent jusqu'à la consistance du caoutchouc, — ce dont s'accommodent les estomacs robustes des Hellènes, grands amateurs de ce plat de carême qui, plus que tout autre, mérite le nom de plat de résistance. Sfax expédie annuellement jusqu'à 4° °°o francs de pieuvres ainsi momifiées.

Une demi-heure de canotage à la voile... La côte s'avance, avec ses chantiers de construction, avec les débris de la Toprana, - — de cette batterie rasante que, en 1 88 1 , nos marins enlevèrent en un tour de main.

DE Tlill'OLl A TUNIS.

La cime des plantes marines émerge des flots tout pailletés d'argent ; de petites vagues s'y déchirent et y écument avec des frissons qui, de loin, nous faisaient croire à des flottilles innombrables de nous ne savions quels oiseaux aquatiques. La plage est à sec!... Poules et chèvres, ânes et chameaux errent sur l'algue humide, jonchée d'épongés dédaignées, ou pataugent

i F A X : UN C 0 SI M F. I; C * \ T N 0 T * Fi 1. t .

dans des flaques, au milieu des bateaux couchés sur le liane, au milieu des barques que soutiennent des épontilles... La marée se l'ail, en effet, sentir dans ce recoin «le la Méditerranée comme sur les cotes de l'Atlantique et y atteint jusqu'à une amplitude de deux mètres... Nous accostons au momenl du jusant.

Au delà du quai encombré de ballots, de Bédouins, de dromadaires, s'ensable, irrégulière et ouverte par les deux bouts, une place que bordent, au nord et au sud, des baraques, des bâtisses demeurées franchemenl arabes, des maisons qui, — bossuées de

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