LA DÉFENSE DE L'ART FRANCAIS
(Une leçon de nationalisme sculptural.)
Je suis allé demander aux statues des jardins
de Versailles, en octobre, leur beau secret que
J'avais pressenti dans mon cœur. | - Ardemment épris de l’art impressionniste, un livre écrit sur lui m'a conduit à rechercher ses présages dans le xvur° siècle, puis à retrouver la trace de la lutte française contre l'italianisme d’Ecole jusque dans le xvu° siècle, en attendant - d'aller chercher des armes pour ma thèse,jusque dans le xvi°, et, de là, faire un saut à travers le xv° français pour rejoindre les primitifs de notre Moyen-Age, les Parsifals purs du contact enchanteur et perfide du Klingsor italien. Et voilà pourquoi j'étais à Versailles, errant au milieu de l'œuvre du plus prodigieux fou de vanité que le monde ait connu, de l’homme qui
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a imposé à notre art les chaînes italiennes et les
lui à rivées aux pieds en instituant le système. d'éducation académique et romaine. Je recherchais là, au milieu de ces jardins créés par la. volonté du Roi Soleil, la libre protestation de la | fantaisie française réagissant malgré tout. Et.
mon attente ne fut pas trompée.
Le lieu était opulent par sa verdure, dont les
volutes sombres, à peines touchées de lueurs d’or, se déroulaient comme des vapeurs opa-.
ques, avec des lignes synthétiques de tapisse-
ries. Le poème des feuilles tombées n'avait pas
dit encore toutes ses strophes et la massivité
des feuillées était presque intacte en son orgueil. Sur ses ondulations de bronze se déplaçaient d'énormes nuages de satin et d'ouate, dans ces ciels lumineux et architecturaux à la Ruysdaël
que J'ai toujours vus au-dessus de Versailles et
qui semblent s'associer volontairement à son
style, reproduisant, au-dessus des jardins immo-
biles, l’image d’un jardin céleste qui voyage »
dans l'infini. :
Là tout n’est qu'ordre et beauté, luxe, calme.
mais non volupté. Elle est absente. Partout res-
plendit le sourire sévère de l'histoire, en ce
paysage élale, que seule brise, du côté de la .
ville, la silhouette de la mairie moderne, avec
son faux clocheton Renaissance, offensant
bêtement l'étendue harmonieuse.
Il y a lutte entre le château et le parc. La |
masse énorme des pierres et des souvenirs git,
cénotaphe du xvn° siècle, que déjà le xvim° vou-
Jut, pour l’habiter sans mauvais rêves, rajeunir
en y suspendant les festons des roses de sa grâce
facile. Mais les roses sont tombées dans le sang,
et tout le lieu est morne, doré, et vide, et l’in-
gérence du musée Louis-Philippe Fui a même
ôté toutes ses âmes successives. La dernière
. s'est réfugiée au-delà des étangs, aux Trianons.…
fandis que<le parc, c’est la protestation de la
vie éternelle. Le parc, c’est Le drame des saisons, infinissable et synthétique, remplaçant le drame périssable des majestés humaines. II a poussé. victorieusement ses ramures, malgré les coupes sombres de 1775, la Révolution, et il a repris.
tous ses droits à l’ exubérance de la nature. Plein
de femmes en robesclaires et d'enfants joueurs, 2 est gai le vaste parc, il est riant et frais, et dans les jardins qui entourent le Pavillon fran- . çais, dans les futaies et les pelouses luxuriantes
: “du hameau, l’impressionnisme, à deux pas de la
mort et du passé, pourrait chercher ses plus
lumineux, ses plus riches motifs de poèmes
panthéistes,
s Là, et au Parterre d'eau, se dresse le libre peuple des statues créées par nos Français de France pour achever d’éclipser et de confondre Les Italiens, et célébrer la grâce native d'un pays qui jamais en art n'eut besoin de personne.
Rien de plus frappant que le contraste entre la vie du parc et la mort du château. Dedans, tout plie devant Louis XIV, au point qu après Iui les rois se sont logés timidement sans rien
* oser déranger, et ont les Trianons à leur
taille, au lieu de s'installer dans cette apothéose
… « pas logeable ». On dirait que l’effrayante cire
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d'Antoine Benoist est animée encore, et que … son inoubliable œil gris surveille tout. Dehors, …
la vie se rit de Louis XIV, bouscule ses char-
milles et s’épanouit. Le même contraste existe . entre la peinture du château et la sculpture des :
jardins.
La peinture est toute assujettie à Le Brun. Et (
Le Brun, c’est l'Italie acceptée et transposée. Le
Brun, organisateur surprenant, sachant orches- … trer comme personne au monde l'hymne de l’art décoratif à la gloire d’un roi, dessinateur rompu à tous les jeux de son métier, metteur en scène d'une volonté incroyable. Le Brun n’est cepen- .
dant pas un grand artiste, et encore moins un.
grand homme. Pourquoi? Pour la raison qui
interdit les mêmes titres aux Carrache, à Pierre … de Cortone, au Baroccio, à Jules Romain, au.
chevalier Bernin, ou même au Parmesan, à tous …
ces virtuoses d'Italie, jongleurs, pianistes, équi-
libristes vertigineux et pourtant nuls. Pas plus :
qu'eux, Le Brun n'a de conscience, d'émotion
humaine: et qu'est-ce qui sépare son œuvre.
immense d’une toute petite figure de Rem-
brandt? Ce n'est pas le talent, c’est l'âme. Le Brun, c'est Louis XIV sachant peindre. Le Brun. fait ee que veut le roi. Le Brun pense du roi ce que le roi pense de soi-même. Il est l'ouvrier de « la vanité. Lui n’a rien à dire. Cherchez Le Brun, son cœur, ses goûts, par un trait quelconque, . dans toute son œuvre: vous ne trouverez que » Louis, et Louis encore, et cette annulation d’un : homme de talent devant la suffisance d’un poten- . tat est écœurante, pendant qu'on y songe en sui- «
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‘vant le déroulement énorme de ces hommages peints ou sculptés, de ces compliments allégo- riques dont Le Brun est l’ordonnateur jamais lassé, ni rassasié, pas plus que le prince qu'il encense.
Bien peu des peintres soumis à cette volonté courtüsane peuvent lui échapper. Le Brun, imbu des pompes et des emphases de Rome, les trans- pose à Versailles pour le culte de son idole, et tout lui doit obéir.
Voyez ces batailles où, toujours au | premier plan, un immense Louis anime du feu de son . Courage un combat qu'on aperçoit à peine entre -les pieds de son cheval ; ces scènes allégoriques. où le risible dieu à perruque figure demi-nu, ou cuirassé à la Trajan ; toutes ces choses sjni noyées du bitume et des sauces rousses de la postérité des Carrache. Les portraitistes même ne peuvent protester. Il y a Hyacinthe Rigaud, le grand physionomiste, que sauve sa soif de | vérité, sa sûreté d’intuition, et qui, heureusement, doit peindre des costumes et des man- | eaux de gala lui permettant d'inscrire l’exacti- . tude francaise dans le décor italien, et de tirer de ce contraste des effets de profonde ironie. Ainsi son Dangeau, véritable image du dindon -épanoui, avec sa longue tête busquée, son front . démesuré par la perruque, ses yeux bêtes et son plumage constellé, ses peluches, ses galons, ses passequilles, mouvementés de plis somptueux et accidentés. Il y a aussi Belle, portraitiste dont nul ne parle plus, et qui est extraordinaire : sa sincérité un peu sèche évoque les primitifs ;
par sa ‘patience naïve, son obstination à fai vrai, et son coloris vif, avec des tendresses ina tendues, des hardicsses, des bigarrures, il fait. songer à Renoir très souvent. Belle, au début. du xvrn° siècle, marque la fin du goût italien et présage la décisive libération de Tocqué, Na tier, dans le portrait, comme Lemoyne, avec plafond du Salon d'Hercule, marque la ruine dt style Le Brun et le retour à la nature. Mais entre Le Brun et Belle, il n’y a que Rigaud po rester Français à Versailles. Tous les peintres sont italianisés, de Coypel à Mignard ou à Van. der Meulen, ou à Parrocel. L'ordre de Le Brun, supprime d’un seul trait le génie national. Il ne survit qu’en de petits peintres méprisés et sans commandes, qu'il nous faut retrouver dans des collections de province. À
Par contre, qu’advient-il de cette direction tyrannique dans la statuaire des jardins ?
Le Brun y impose, d’après les vœux du ro un programme aussi étroit que possible. Il y& concert absolu entre lui et Le Nôtre. Dans les jardins dessinés avec-toute la rigueur géomé trique, les emplacements délimités comman:
dent, selon les inclinaisons du sol, et la néces= sité des “perspectives, jusqu'à la hauteur des groupes à exécuter. Les termes de pierre du ee de Louis XIE, dus à Lerambert, à How zeau, à Buyster, le cèdent sous Louis XIV au he et au bronze. Lorsque les frères Fran:
cini ont achevé d'organiser tout le gigantesque travail d’adduction dés eaux, lorsque les bassi sont prêts, alors s'impose la nécessité des sta
soi
tues décoratives. Le Brun dessine le plan. Il convoque tous les statuaires de France et, en 1668, on peut dire qu’il en dirige le bataillon au me Complet. Les sujets sont dictés par le roi. La . mythologie en fait les frais. C'est un symbolisme à la fois puéril et spécieux qui inspire l’ordonnance de ces sujets, et crée une préséance entre. … les dieux de plomb doré, de bronze et de pierre, comme entre les courtisans. Tout cela gravite autour du symbole central du Roiï-Soleil, et rien de français ne se révèle là : en éalite c'est - l'esprit du Bernin qui règne en le potentat et - son décorateur. Enlèvements de nymphes, qua- tre éléments, quatre parties du monde, quatre parties de l’année, quatre parties du jour, quatre tempéraments de l’homme {le sanguin, le colérique, le flegmatique et le mélancolique !): - au milieu de ce beau fatras, le Parnasse, Apollon, Pégase, Hippocrène, Hélicon, nymphes, « figurant Îes savantes personnes telles que Sapho... Cette masse ainsi présentée est une figure en corps des effets et vertus du soleil, - lequel préside et domine sur les neuf cercles figurés par les neuf Muses, et par ces jets d’eau … la distribution qui se fait de leurs influences sur + la masse universelle. » Voilà l'incroyable mé- lange de prétention, de poncivité, de flatterie, de pédantisme, de mauvais goût et de lourdeur qui remplit l'âme de l’académicien Le Brun.
… C’est àcela qu'il entend faire servir le ciel, l’eau, . La lumière, les feuillages, et l’art lui-même, - l’art en plein air. Les sculpteurs embauchés n°’ ÿ … échapperont pas. Le décorateur arbitre prend
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soin de dessiner leurs esquisses. Ils les Holètent à en plâtre peint ou verni, et le Roi juge, d’après
cette mise en place sommaire, si l’on exécutera
ou non en métal ou marbre. Heureusement
cette conception première n’a pu être achevée, …
du moins dans son dispositif, et ces statues ont …
dr
été dissociées et semées dans les'bosquets pour …
St
faire place à l’arrangement du Parterre d’eau,
infiniment plus français et plus simple. Il est :
impossible de comprendre quoi que ce soit, sans un guide circonstancié que du temps même de
Louis on apprenait par cœur, au galimatias
double de cette machine à symboles bernines-
ques, ou aux figures peintes qui, sur les pla- -
fonds du château, représentent les vertus innom-
brables du prince. Cette complication donne
assez l’idée d’une pure mythologie défigurée par
des sauvages : c’est un carnaval grossier, de
celte grossièreté spéciale du xvi* siècle qui .
mêle le pompeux à la scatologie, la courtisanerie #
à l’arrogance, la dorure à la chaise percée et le
manteau de peluche écarlate à l'ignorance de
l’hydrothérapie élémentaire.
Dans tout cela que deviendront les sculpteurs? « De simples manœuvres enrégimentés, semble-til. Eh bien, non. Ces gens-là ont du géniefrançais,
ils ne veulent pas du Bernin. Quand celui-ci est appelé, comme seul capable de donner des conseils, ils s’'arrangent pour le huer et le forcer à reprendre la route de Rome. Cela est très brave. Cela est un moment solennel dans l’histoire de
notre art, faisons-y bien attention ! Voilà la minute décisive d’une inoubliable lecon de nationa-
lisme, de révolte contre l'Ecole, comme les artistes de 1750 en donneront une autre.
La monarchie se crée un château colossal,
dont elle veut faire le symbole éblouissant
de sa puissance, et élonner le monde par la prodigalité du luxe et la plénitude de l’art: si elle s'adresse à l'Italie, c'est une véritable abdication. Cela signifie clairement : « Depuis François 1° et l’école de Fontainebleau, vous êtes, Italiens, les maîtres reconnus ici. Voici notre argent et nos praliciens dociles. Commandez-lés, car notre pays est sans génie. » Contre cette déchéance officielle, les artistes français se lèvent: Comme Luther devant les injonctions de Rome, ils s’écrient : Non possunus ! Et malgré Bernin, qui disparaît en laissant du roi le plus grotesque buste qu’on ait peut- être jamais fait, malgré Le Brun, malgré le roi, malgré l’Acadé:misme, ils font œuvre de Face. Ils ont tous un talent admirable. Observons qu'à de telles heures critiques dans l’histoire de la défense nationale contre l’art étranger, toujours ce pays a su présenter des levées en masse d'hommes valeureux. Quand la nécessité jette son filet, elle Le retire plein d'hommes forts : elle l'a jeté
dans les bassins de Versailles, et toute une génération est sortie, qui s'est mise à collaborer avec l'eau, la terre, le ciel, les fleurs, les arbres, la lumière libre, pour lutter contre la poncivité, et qui a réussi, malgré la plus dure discipline qui fut jamais.
Qui sont-ils, ces dévoués ? Presque tous inconnus aujourd’ hui, scandaleusement ignorés,
alors que des noms médiocres encombrent les …
mémoires. Le Français est entiché de ses qualités factices et indifférent à ses vrais grands
hommes. Parmi les lecteurs de cetarticle, com-.
bien sauront donner toute leur valeur aux noms
des Marsy, de Tubi, de Le Gros, de Le Hongre, de Lerambert, de Ballin, de Van Clève, de Regnaudin, de Houzeau, de Raon ? Pour toutle monde, hélas! hormis les spécialistes, amateurs ou critiques d'art, ce sont là les ouvriers qui
travaillèrent sous la direction de Le Brun, et à rien de plus : une mention polie dans les cata- …
logues suffit à constituer leur part de gloire dans l'ensemble. On connaît Coyzevox, Girardon,
leurs noms sont célèbres. Mais ces noms-là, qui … les cite, où les lit-on; qui, même, a le souci de …
les déchiffrer sur les bronzes admirables que les frères Keller firent de ces œuvres? Cependant
ce sont de si grands artistes que l'apparition
d'une seule de leurs statues en nos salons réduirait tout à néant, le seul Rodin excepté. Ge
sont ces hommes là qui ont tout sauvé, donné
la vie et le charme aux rébus exigés par Le
Brun, et prouvé l'originalité profonde de la
* sculpture française du xvu° siècle, au moment même où l’art italien sombrait. | Examinez la merveille du bassin du Dragon, des frères Marsy, dont les plombs détruits ont malheureusement été refaits récemment par
-M. Tony Noël, qui n'a pas su garder leur vi-.
gueur et leur ampleur de modelé.
Etudiez les sphinx de marbre chevauchés par. à
des amours de bronze, au Parterre du Midi, dus
à Lerambert, lequel a fait aussi une partie des dé- licieux petits trios d'enfants portant des vasques, dans l’Allée d’eau. Voyez, de Marsy, le groupe - de Bacchus, au centre du bassin de ce nom, et, , . du même, l'Encelade (malgré son italianisme), mais surtout le « Point du Jour » et l’exquise Vénus. Déjà d’ailleurs l'influence de Mansart, - et de Perrault, plus libérale, plus naturelle que celle de Le Brun, est intervenue pour permettre aux slatuaires de mieux manifester leur désir de nature et d'alliance des modelés au plein air.
. Voyez, de Le Gros, ces enfants de l’Allée d’eau . et du Parterre d’eau, la Vénus dite de Richelieu (en marge du Tapis vert), et tout à coup son Esope de plomb peint, d'un réalisme inoui d’audace-et de puissance, évoquant presque les gothiques, et encore sa suave figure de l'Eau. De Le Hongre, admirez la figure de l'Air, les statues de la Seine et de la Marne, les tritons et , lesfaunes de l'Allée d’eau, certains masques sur Les cintres de la Colonnade. De Regnaudin exa- minez, au Parterre d’eau, la Loire et le Loiret, le bassin de Cérès, un pur chef-d'œuvre. N'oubliez pas qu’il a collaboré au beau groupe du : grand Girardon, Apollon servi par les nymphes. Venez-en enfin à Tubi, à Baptiste Tubi, qui a fait tout simplement le char d’Apollon, le bassin
de Flore, ce poème immortel, la copie du Lac- coon, le Rhône et la Saône du Parterre d’eau, c'est-à-dire de quoi faire rentrer dans l'oubli le plus infatué de nos sculpteurs d'Institut. Regar- dez enfin les animaux luttant, de Houzeau, les
. lions de Van Clève, beaux comme des Barye, la
puissaite copie d'Ariane, du même, et n'oubliez pas de constater toute la poésie délicieuse, tout le goût décoratif, les belles formes, les trouvailles ds quelques vases de bronze qui, au Parterre… du Midi, rappellent seuls le nom de ce Ballin dont l’œuvre capitale, l’argenterie du roi, fut … fondue pendant les désastres de 1707. Et quand vous aurez vu toutes ces œuvres, alors vous.
aurez senti la belle âme riche et palpitante de la vraie France, le cœur pur de son génie. à Get ensemble, une heure de promenade suffit à le revoir. Mais il est là, posé au milieu du, xvir° siècle, et le démentant par deux traits. essentiels : le refus de l'étranger, le refus d’ac-. cepter le symbolisme antique sans le franciser, sans le refondre dans notre réalisme. Ces sculp- … teurs ont compris d'emblée la grande idée que … l'Ecole a toujours méconnue, à savoir que ce . n’est pas le éype, mais le modelé, qui fait l'Antique. L'Ecole copie les canons grecs. Ces artistes ont posé sur des corps harmonieux des têtes fran- . caises, qui sourient, qui vivent, qui inspirent le. désir. Mais les modelés, amplifiés pour mieux. recevoir la caresse de la lumière sont larges, comme ceux des beaux marbres helléniques.
Tubi, Le Gros, Regnaudin ont fait de l'antique. avec les modèles de leur temps. La technique de.
, ces artistes est merveilleusement compréhensive
de la collaboration du plein air : et comme ils savent rester simples dans le décoratif! Comme . l’'emphase italienne, ses draperies à mille replis,… toujours gonflées d’une rafale imaginaire, ses. expressions cabotines, ses allures d'opéra et de.
x rio : E a à x
tréteau, sont basses auprès de cet art sobre et fort, sans mièvrerie, sans gesticulation ! Aucun - de nos statuaires anti-académiques n'a rien trouvé de plus spontané ni de plus heureux et dès ce moment le mouvement du xviu° et du xixe siècle est préparé. Au cœur même du xvu°, et malgré l’ordre de Louis et de Le Brun, l'œuvre - de la nature sort de la fausse allégorie, un démenti éclatant est donné à l’art théâtral de l'Italie. Sa facticité se réclamait de l'Antique : à l’Antique Ja statuaire française demande, par les modelés, l'horreur du convenu et la recherche du beau dans le réalisme. L’Antique, excuse des Italiens et apporté par eux, devient leur condamnation. Le Parterre d’eau, c'est un pèlerinage de liberté de notre art, échappant à la main mise fatale. Si vous voulez marquer d’une visite les lieux où notre art vivace, envahi par litalianisme, trahi par ses protecteurs naturels, sut pourtant se ressaisir, allez devant Germain - Pilon, Clouet, Ducerceau, pour le xvi‘; devant Watteau, Chardin, pourle xv° au début; devant Boucher et Frago, pour la fin du xvin*; devant Delacroix, Corot, Millet, Manet, pour le xix°. Mais, pour le xvu°, allez au Parterre d'eau et . devant les bassins du parc de Versailles. Regar- __ dezle Tapis vert entre ses rangées de blanches figures; là s'est joué Le destin de l'originalité française, et c’est Bernin, sous le masque de Le Brun, qui a perdu.
Pourquoi ces artistes ont-ils résisté à cette contrainte violente? On leur dictait les sujets, les proportions, ils dépendaient étroitement d'un
DRE RSR ET É : ? 3 P: Cr ES
: projet préconçu. Comment ont-ils pu cependant 50 réagir sans fausser ce plan, le vivifier, le trans- … figurer? Encore le projet du Parterre est-il. simple et beau, gloriliant les fleuves de France : … mais du fatras allégorique des parcs, comment … sont-ils sortis? C’est parce que la nature colla- … À borait avec eux. Le Nôtre leur préparait les … es voies, et le ciel, les eaux, les arbres travaillèrent
avec eux. Au lieu de l’art courtisan du palais,
l’art ici s’est soumis au vrai Roi Soleil, à celui
qui déjà inspira aux Grecs les modelés amples. 244 et les formes moelleuses sous la riche lumière. 28 Œuvre de réalisme, d’intimisme, d'amour de la nature, la statuaire de Versailles reste harmonieuse non au plan de Le Brun, mais au | décor naturel qui l’environne. L'allégorie est = tombée au pied des marbres comme un vête- ; ment vain. Le parc lui-même a achevé l’œuvre de protestation, à travers deux siècles, en déve- ” loppant librement ses immenses verdures, en redevenant forêt. Et l'art français a fait comme
lui : émondé, il est redevenu forêt. Ainsi Racine, | contraint par le goût néo-grec, est apparu au : moment où la dépossession de la race par … . l'antique italianisme semblait définitive, et s’est : à libéré par la psychologie féminine qui présage … tout le roman moderne, et la musicalité du vers qui fait de lui le maître naturel de nos symbolistes. On peut imposer à l'artiste français toutes 4 les invasions. Il y a en lui quelque chose de | tellement plus artiste qu'en tousles autres, qu'il … s'échappera toujours et, du pastiche imposé, fera un chef-d'œuvre imprévu. Si c’est être
‘ A re % É- # “ #4 4e
nationaliste que penser cela, j'accepte cé mot que de piètres politiciens nous gâchent. Maurice Barrès, en publiant récemment sa préface à une réimpression de l'Homme libre, m'apprenait que j'avais contribué avec lui à formuler le nationalisme. Il y mettait peut-être de cette ironie sans laquelle il ne saurait écrire. Je n’en’ - mets pas à accepter ce souvenir d’une bonne
entente avec un homme vivement intelligent.
. Le mot seulement m'étonne : je l’en vois affubler
des gens avec qui, certes, je n'ai aucune affinité morale ou sociale, et parmi lesquels il ne me - semble pas à sa vraie place. Après tout, jai peut-être fondé le nationalisme sans le savoir. - Ce ne doit pas être Le leur. Si, être nationaliste - enart, dont je m'occupe seulement, c’est révérer legénie de nos artisans, hair l académisme (pour lequel, Barrès, vous êtes un peu tendre), et . reconnaître l'indomptable beauté de la spon- tanéité française, ma foi je demande à Maurice Barrès de prendre rendez-vous devant le bassin de Flore, de Tubi : et si nous nous entendons, que dans ces eaux je sois sur-le-champ baptisé
nationaliste, à la nargue de l'Institut! Le lieu
est beau, pour une telle cérémonie. Flore est demi-nue dans les roses, et frissonne sous l'onde et la tombée des feuilles d’or, dans la brume perlée de l'automne. Quand je me suis arrèté - à récemment, les larmes me sont venues aux yeux. Que c'est beau, l'art de France! Comme on l'aime, au bout de longues années d’études!
Et comme c’est profondément impressionnant,
en face de cet immense château-cercueil où