‹ De Watteau à WhistlerChapitre 9 sur 42 · WATTEAU ET LA PHTISIE · texte numérisé non relu

WATTEAU ET LA PHTISIE

sans émotions joyeuses. ou pénibles, alors que sa maladie elle-même le prédispose à l'amour des grands desseins, des grands espoirs et des profonds sondages de soi-même. Cette maladie du corps crée une exaliation mystique de l’âme, dont les produits n’ont rien de débile ni de dé- cadent, mais condensent au contraire une force extrême et une violente émotion naturelle. C’est pourquoi, si vous considérez l’art et la philosophie de ces grands phtisiques, vous y verrez une maladie créer une santé indéniable de l’es- prit, un envisagement courageux des fins terrestres, même quand la névrose accompagne les phénomènes pulmonaires.

Il y a un état d'esprit du phtisique intellee- - Luel qui condense toutes les délicatesses suprèmes que le sentiment de la fin imminente . peut conférer à un esprit.noble. Et si j'ai nommé Poë, Heine, Verlaine, qui ne moururent pas de . ce mal, c'est qu'il peut arriver parfois que cet état d'esprit réside en des hommes sans répondre à des symptômes pulmonaires. Schumann en fut imprégné. Il y a ainsi une limite de la névropathie et de la maladie de poitrine où se tient une __ douloureuse beauté morale dont la science ne sait pas encore définir le visage. Mais nous pouvons considérer cette série d’esprits et d'œuvres comme les résultats, non d’une maladie, mais d’un spiritualisme exceptionnellement fervent. M. Péladan, dont on a dit tant de mal, et dont l'esprit tend a touché à tout avec originalité, a écrit cette saisissante formule : « L'amour est la forme attrayante de la douleur. »

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ee © DE WATTEAU À WHISTLER

Voici la définition immanente de Watteau, comme le vers de Verlaine définissait ses personnages. Pensée redoutable, où la psychologie de Schopenhauer se vérifie ; mais n'oublions pas qu'un peintre français l'a dessinée et peinte au seuil du xvur° siècle. Pour tous ses person-

nages « qui n'ont pas l'air de croire à leur

bonfeur », lamour est en effet une facon ex-

quise de souffrir, de sentir à travers la créature

finie le frisson de l'infini inattingible qu'on lui

demande de contenir et qu’elle ne peut qu’incarner pour une seconde. Aucune douleur n’approche cette déception de l'âme enivrée du rêve de la communion durable et parfaite et n’en pouvant connaître, par l'étreinte et la volupté.

qu'une fugitive image. Les personnages de Wat-.

teau, si tendres et si doucement tristes au bord

du mirage azuré, nous rappellent constamment lintangibilité de l'âme d'autrui, à travers laquelle l’homme qui croit aimer une femme n’essaie en vérité que d'atteindre, lui périssable, à ce qui ne meurt pas. Et cet évanouissement de bleuité pâlie, c’est la couleur même de la terre promise. : |

Que la vivacité, Le goût, le luxe, la grâce de Watteau ne nous donnent pas le change. Il n’a rien d’un petit maître. C’est un des plus grands maîtres qui aient existé, et un initiateur technique qui compte parmi les plus significatifs :

il a créé le xvui° siècle, et par conséquent les

quarante dernières années du xix°, sans compter son influence sur Delacroix, et il a fait cela au moment où la pompe décorative et allégorique

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du xvu, après un bel éclat(principalement dans

. l’ärt décoratif pur comme à Versailles), sombrait

dans l’imitation de l’italianisme. Les onze ans: de chefs-d'œuvre de Watteau sont, avec la révé- lation de Delacroix et l'initiative de Manet, et

en les rendant possibles, un des trois grands

moments de l'évolution picturale française.

- Trait d'union de la Flandre et de Titien ayant

su se franciser avec génie, Watteau se dresse en face l’artitalien et nous rappelle à nous-mêmes.

Il est, avec plus d'autorité et de spontanéité,

dans le monde de l'élégance songeuse, l’ouvrier qu'est Chardin dans le monde des humbles. Et tout cela est le fait d’un grand homme. Mais il y

a plus que cela, il y a le symbolisme et la phi-

… Josophie de Watteau, il y a la faculté contem- plative de cet homme de petite condition qui, comme le fera plus tard son succédané Monti-

celli, se crée un univers tout de rêve et retrouve

dans la nature le style magique de sa propre

beauté. Le symbolisme de Watteau, sa philosophie? Mais certes. Ses « donneurs de sérénades

et ses belles écouteuses », dans le mystère bleu

et or des frondaisons enchanteresses, ne sont que les diverses personnifications de ce poème intérieur d’un lyrique isolé dans son époque, et surchargé de songes qu’elle ne soupçonnait pas. rs E8 philosophie de ce peintre de fêtes galantes? Mais c’est elle qui, écartant l’idée de enlaniente

autant que celle de fêtes, leur substitue, par l'enchantement triste du décor et la langueur

des attitudes, l’idée la plusintensément moderne,

l'idée-mère de l’art actuel, l'idée de Tristan et

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dsolde, Vinattingibilité de l'infini par le désir qui

le presse. Aimons -Watteau dans sa douleur; à

seulement nous le comprendrons et l’honorerons sans erreur et tout entier, dans son art solitaire, pur, désespéré : comme un chant de ros- signol, sous la lune au printemps, nous invite à pleurer sur nous-mêmes et n'exprime pourtant que la joie éperdue d'un petit ètre extasié, parce que, à un certain degré de sublime, l'amour, la beauté, la douleur et la joie ne sont plus que les éléments inséparables de l’extase, ainsi Watteau nous conduit à penser qu'au fond de la tendresse vêtue de soie et de sourire une affreuse et douce sensation de vide est endormie — et ce vide est un abîime bleu et pâle, celui qu’il à peint, le maître de la chère douleur.

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