‹ De Watteau à WhistlerChapitre 14 sur 42 · LEA · texte numérisé non relu

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çais, et qu'ignorer était une preuve de civisme. Au demeurant, ceux-là n'aimaient pas plus nos morts et n ‘étaient, à l'égard des vivants, protec-

lionnistes que pour eux- mêmes.

Une pensée claire nous concentre et nous

à guide : l'amour de notre terroir, non parce qu'il est notre terroir, mais parce qu'après avoir exa-

. miné les autres nous l'avons reconnu admira-

ble. Ainsi tous les discours patriotiques ne lais-

seront jämais dans l’esprit d’un jeune homme

l'émotion persuasive qu'il éprouve au retour de voyages outre-frontières, et le patriotisme acquis

. est infiniment plus valable que celui qu'on vante dans les écoles à des êtres qui n’ont encore ni vu ni comparé. Au sein d'un volontaire exil dans

l'idéologie étrangère, nous nous sommes refait une âme française, et nous ne la perdrons plus.

Etil ne fallait pas sue celle qu’on nous im-

posait en nous disant : « Préférer ailleurs, regarder longuement alles est un crime, » Il fallait nous créer notre âme française à nous ;

Cest fait dans le présent et prévu pour l'avenir.

Et maintenant, qu'est-ce qui nous domine tous ? Le désir de relier cela au passé, par dessus les

‘grands bouleversements sociaux, le désir d’être approuvés par les morts, le désir de renouer les chaînons forgés à la vieille chaîne nationale. Mais pourquoi donc vouloir être approuvés par nos morts, désir que Barrès a exprimé avec une si anxieuse éloquence ? Est-ce pour les imiter ? Est-ce parce que hésitants, inquiets, nous avons besoin, sous l’apparent respect, de demander tout bas un conseil ? Non, il ne faut pas imiter; non, il ne sied pas que la vie s'inspire de la mort, car ce qu’elle demande à la mort, ce n'est pas.ce qui. est/mort, c’est ce qui était vivant de la vie transmissible et impérissable ; ce n’est pas la cendre dont ne sera pas pétrie à nouveau une chair, c’est l'étincelle vitale qui dort sous cette. cendre, c’est la part de présent éternel qui est. contenue dans le passé. Tout temps se lègue à à. soi-même son avenir.

C’est cet élément transmissible que nous allons maintenant chercher tous dans le sol de ce pays: et chacun a son claim et fait son tri, et tous. sont venus pour des raisons qui semblaient seu-. lement différer, mais concordaient au même.

désir, les uns par dégoût de l’époque, haine de sa décadence, espoir de revivre par la pensée, . sinon par le corps, dans des temps où tout leur eût plu davantage ;.les autres par simple admi= ration d’érudits pour la colossale composition du génie de leur race, d’autres amenés à l’ethnolo= gie et au folklore par l'esprit de réaction politi= que rêvant d'effacer les superstructures révolus M tionnaires et de remeltre au jonr les assises de \ jadis, les autres par l'espoir de vaincre en eux”

l'instinct cosmopolite et de se mettre à aimer quelque chose, et d’autres par honte d’être déracinés, et d’autres, qui l’étaient, par désir de reprendre racine quelque part, les uns par optimisme, les autres par pessimisme, — et chacun

préférant son crible ou sa pioche, mais tous émus

et fiévreux à l’idée de l'or qui attend sous la terre | L'aimantation du solnous courbe tous, à cette heure. Réservant nos motifs et parfois les opposant, nous travaillons pourtant dans le même sens. Et il est peut-être bon que nous nous querellions sur nos moyens d'enquête, les uns associant la réaction politique au retour idéologique vers la France du passé, les autres se référant au génie gallo-romain, tenant compte du germanisme des Francs et refusant l’intrusion de l'italianisme ; les uns tenant pour les gothiques et les autres tenant pour les renaissants, les autres cherchant à concilier le socialisme avec la tradition populaire et à unifier le passé et l’avenir de la démocratie. Querelles utiles; qui nous excitent el créent de continuelles et fructueuses comparaisons de nos méthodes. Nous avons chèrement acquis le droit de les avoir à propos de notre cher sujet, par quinze ans de lutte pour un nouvel idéal après la lourdeur naturaliste et la fadeur du roman mondain, en face d’une critique et d’une littérature de mode bourgeoise qui n'ont rien appris et rien oublié, et qui, après nous avoir durement reproché nos curiosités de

l'étranger, ne se font ni meilleures ni plus nobles

en nous voyant fortifier notre patriotisme intel-

lectuel. Et ce principe de droit, il faut y insister, le poser avant tout, avant d'entreprendre l’étude des moyens qui nousconviennent pour parvenir au but désiré. ‘

Ce principe, ilest au cœur du peuple.l Lui aussi s'oriente, lui aussi se souvient, lui aussi, dans des zones parallèles aux nôtres, trie son or, ou forge son chaînon. Lui aussi a l'horreur de se penser déraciné, et cherche, et attend que: les plus instruits, avec les armes de l’ethnologie et de la critique comparative, avec les doubles outillages de l’art et de la sociologie, lui expli-. quent la prorogation de son idéal à travers les siècles, et lui disent pour quelles raisons supérieures il a manié les blocs des cathédrales et manie maintenant les poutres de fer des usines, pourquoi ce quisemble mort contenait ce qui vit, pourquoi toutes choses sont une dans le multiple. Le mystère de l’art est naturellement lié pour lui au mystère de l’évolution sociale, et nous lui devons des explications, et nous comprenons bien tous que nous ne pouvons plus ne pas les lui donner, quelque distance qu'il nous faille franchir où quelque gène qu’il nous faille vaincre, parce qu'il à été l’ouvrier conscient ayant Le droit de savoir le plan d'ensemble et de planter au faîte le drapeau qui annonce la fin de la mise en œuvre.

Et cela dit, j'en viens à un aspect de la question qui est l’objet de ces pages et la raison de leur titre. J'en viens à un des sujets de querelle qui reviennent le plus souvent entre nous tous, la composition de nos origines d'artistes, notre,

querelle des anciens et des modernes à nous : la question de savoir ce que l'esprit romain est venu faire dans notre France gallo-franque, et si l'esprit romain, politique et artistique est la même chose que l'esprit latin dans le sens accepté de ce terme, et si enfin il nous faut considérer notre retour aux origines nationales comme un désaveu de notre curiosité des étrangers, comme une renaissance après une mauvaise période, ou simplement comme une paisible et franche réintégration dans notre patrie élue, d'où l'esprit romain doit être rejeté en art comme en sociologie au même titre que l'esprit saxon, slave ou germanique.

Je me suis jadis attaché avec insistance à une formule dont la concision me contentait, et qui me semblait juste parce qu’elle était symétrique : a France, placée à l’extrème Occident, est constituée de fac on à être le réceptacle de toutes les idées européennes qui vont de l’est vers l’ouest comme les races. Elle les filtre, les clarifie, les renvoie épurées aux autres nations comme le cœur renvoie le sang dans Le corps, et ainsi les nations se mirent en elles et ne reconnaissent plus leurs idées tant elles sont dégrossies, transformées et logicisées.

Ceci me Con tonta par l'agencement simultané de la situation etnographique, du composite de notre pays, des raisons de son influence mondiale, des façons claires de son exposition et de sa critique : J'arrangeais ainsi assez bien des

- Éléments dont le lien semble lâche. Je pense

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ue hui que j'ai à regretter d’avoir trop insisté dans ce sens : pour trop simplifier je faussais — c'est ce que Français, j'étais porté à faire

précisément comme il en advient souvent en.

France. Je n'avais pas regardé le peuple à ce moment-là comme je l'ai regardé depuis : et à

présent je ne trouve pas que la formule est

fausse tout à fait, mais elle ne dit qu'une partie de la vérité. Oui, il y a dans notre génie ce don et cette mission de disposer clairement les idées étrangères, et c'est un rôle merveilleux : mais

ily-a quelque chose de spécial au fond du creu-

set, un métal qui est bien à nous et que nous mêlons à tous les alliages, et c’est lui qui les rend solides. Le peuple de France n'a pas toujours eu le droit de parler : il a dù lutter contre de durs asservissements, et quelle que soit sa souplesse il fallut, pour résister à tant d’invasions, qu'il eût un autre génie que celui de l'assimilation et de la fusion des génies extérieurs. | |

De tous ces asservissements, celui de l'esprit

romain me semble avoir été le plus redoutable. L'histoire de l’art populaire français, poésie, -

musique, arts décoratifs, c'est l’histoire d’une longue et pénible lutte contre L esprit de Rome, et cet esprit, substitué au salubre esprit grec dans le monde, à été mauvais, soit qu'il fût le

catholicisme, soit qu'il fût, sous les espèces de.

la Renaissance, la réaction du paganisme ne ruinant pas les formes catholiques, mais s’installant sournoisement derrière : leurs façades,

trahissant ainsi la vraie âme chrétienne sans |

restituer ce qu'il y avait de beau dans la libre

morale païenne. L'histoire de notre art popu-

laire, c'est l'histoire admirable de la vitalité d'un peuple insurgé contre la tyrannie d’une caste prenant son mot d'ordre à Rome, à la fois dans un catholicisme dégénéré du système politique où se retrouve le fourbe et dur esprit administratif des Romains, et dans un paganisme honteux et inavoué, sauvant l’art hellène, mais n'osant restaurer la morale qui l’inspirait. Cette réaction de nos morts contre Rome, c'est toute la constitution de notre âme, # défense d'un patrimoine.

Quel patrimoine ? gaulois, romain ou franc, ou le mélange de tout cela à un degré indéfinis-

sable? L'histoire avoue son ignorance de la :

psychologie gauloisé vue par les yeux de César, elle constate la prédominance de l'esprit des colons romains dans l’alliage, mais esprit de plus en plus modifié par le climat et la contreinfluence des vaincus, esprit devenu admirable-

ment gallo- romain, C'est-à-dire tout autre chose

que romain. Elle constate enfin l'assimilation du germanisme franc par cette race gallo-romaine en qui, dès le second siècle de la conquête, vivait déjà toute la grandeur du principe idéologique français. Mais les dosages exacts nous sont inconnus; il s’est produit là une de ces endosmoses d’âmes dont le secret ne nous sera pas plus livré que celui du grain devenant plante dans l'obscurité du terreau. Ce que nous savons seulement, c’est la continuation de la supré- Matie métropolitaine sur l’ancienne colonie

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devenue nation’ libre, le rève de grandeur romaine s'identifiant à l’idée de civilisation prospère au point que les barbares reconstruisent, par la volonté de Charlemagne, l'empire jadis détruit par eux. Ce que nous savons, c'est que la pénible élaboration de la féodalité isole la France politique de l'Italie, mais lui soumet, par la mysticité, la langue, l'éducation, toute la France morale, malgré les luttes de nos rois contre les papes : l'emprise romaine, sur les débris de la puissance unitaire de la Rome politique, persiste par le génie astucieux du Saint- Siège. Le monde grec est ignoré, le monde byzantin limité à soi-même; seul le renom romain triomphe, parce qu’il a su adroitement s’identi-

* fier au renom chrétien. Et là où coula le sang

des esséniens et de saint Pierre, là où leurs bourreaux furent puissants puis écrasés, ce sang donne aux descendants de ceux-ci une force nouvelle. La doctrine du Galiléen devient un effrayant instrument politique et moral, grâce auquel le prestige romain recommence à subjuguer des barbares, et là où pénètre l'esprit du Christ, là revit l'esprit de Rome. Le pape refait ce que les armes d’un formidable empire avaient accompli. En ce lieu du monde réside décidément le génie de la conquête, se faisant de ses vainqueurs eux-mêmes des soldats. En quelques centaines d'années le martyr est devenu le pré-

- lat, Théodoric est devenu le croisé, et toujours

siège à Rome, sur le trône néronien ou la sedia papale, une même volonté de puissance qui les envoie à la conquête du monde.

Cependant la force barbare est si grande qu'elle transforme à son tour ce que Rome lui a dicté. L'art gothique s’éveille; son but, son plan, sont transalpins, mais sa réalisation s’'augmente de toute l'âme occidentale, de toute la poésie des pays gris, de tout l’intimisme germanique. Sous les décisions féodales le-système communal seconde, par le peuple, le désir d'unité

des rois. La lutte pour le Christ se passe en

Orient, mais l'Occident, chez lui, combat l’intrusion romaine, qui doit se contenter d’une juridiction morale. Palpitations constantes de notre histoire médiévale, admirables sursauts où l'instinct du peuple sait distinguer entre la foi et la religion, entre la tyrannie du Saint-Siège et son noble prétexte! La cathédrale est, autant

qu'une prière, l'affirmation du génie national et

autochtone, la manifestation de chaque peuple servant Dieu selon son idéal propre. L'Occident donne son sang sous le soleil de Palestine, mais réserve son énergie cisalpine. Tout notre moyen âge observe cette distinction très ferme, et grâce à cet extraordinaire bon sens qui allie le peuple au roi contre le moine rusé et le seigneur stupide, l'élaboration de l’âme française se poursuit du style gallo-romain au sublime gothique. Les guerres d'Italie surviennent; la foi chancelle, la royauté audacieuse fait échec aux papes politiciens, comme la raillerie plébéienne fait échec à la tyrannie du moine intrus dans la famille. De nouveau les barbares descendent

- vers la riche Italie, et de nouveau s'apprête la “ruse romaine. L'Italie est piétinée : elle tient

déjà sa vengeance. L D antique ressuscite, les idoles détruites par la fureur mystique renaissent, déités auxquelles Les papes lettrés et

voluptueux accordent le bénéfice de l’abstraction |

philosophique et morale.

L'essentiel de la politique d’un Hi II tient dans cette constante habileté à profiter de l’antique renom romain pour soutenir une religion qui n'a plus rien de commun moralement avec la doctrine évangélique. C'est avec ce glaive exhumé que la Rome de la Renaissance recommeñcera la conquête perdue, reprise, reperdue, et si les barbares reviennent, dégrossis, civilisés, ce sera pour emporter dans leur septentrion des idées et des goûts romains dont ils se penseront les spoliateurs et dont ils ne seront que les véhicules. Qu'on vienne lui faire soumission ou qu'on croie l'emporter commé une dépouille, le tenace esprit romain imprègne ceux qui le touchent. Et l’on voit alors cette chose extraordinaire : les exploiteurs d’un dogme juif installés dans le cadre d’un monde antique qui les méprisa et les persécuta, se servant de l’exhumation de ce monde pour propager leur politique et leur morale dans l'Occident à laide d'une incroyable transmutation des valeurs; les

sectateurs de l’aversion de la chair, les inven-

teurs du péché de vivre utilisant la résurrection d’un âge dont l’adoration de la vie fut l’âme!

On assiste à ce confondant spectacle, à ce prodigieux édifice de ruses : alors que la Renaissance française est déjà faite par le spontané génie de l'Occident, le mot d'ordre romain est |

si bien donné que les pseudo-vainqueurs de l'Italie le rapportent avec eux et ont l'air d’avoir été chercher au delà des Alpes le secret d’être moins barbares. Toute une civilisation gallolatino- franque estarrètée en son évolution naturelle, faussée, dogmatisée par l'esprit romain : le flambeau italien éclipse la torche gothique. La première Renaissance #/alienne, si belle, pure, si autonome, nest pas donnée en Eu au monde par la papauté. Celle-ci n'y trouve pas son compte : ni Giotto, ni Masaccio, ni Carpaccio, .-ni Mantegna, ni l'Angelico, ni Botticelli, ni Ghirlandajo ou Lippi, ne sont pour elle autre chose que des barbares, des « primitifs », comme le sont les gothiques ou nos primilifs de Bourgogne. Ce sont des artistes trop provincialement patriotes, trop désintéressés dans leur foi ascétique, pour être les agents de diffusion rêvés par le Saint-Siège. Non, ce n’est pas à eux qu'une pareille lâche sera confiée : on ne leur accordera que d'être les soubassements de la nouvelle gloire romaine, celle qui secondera l’internationalisme catholique. C'est à la seconde génération de la Renaissance que sera dévolue l'emprise sur l’imprudent Occident qui est une fois encore venu jouer au conquérant et sen retournera joué par l’astucieuse puissance. Cest à Vinci, à Raphaël, à Michel-Ange, et surtout à leurs successeurs banaux, ampoulés, déclamatoires, que sera demandée l’œuvre d’usurpation. Si Rome s’est résolue au sacrifice de refaire une place au génie paien, ce n est pas pour permettre à ce génie de revivre, mais bien

de lui servir; elle se réserve ce nouveau mode:

d'influence. Rome des Césars ou des papes, son but de montée dominatrice vers le Nord, par le glaive ou le dogme, reste pareil. L'école de Fontainebleau, c'est la revanche du Milanais piétiné. En quelques années l'esprit romain réussit à imposer à la France cette croyance étonnante, qu’elle manquait d’art et que lui seul peut lui en donner. La vanité des princes, habilement exploitée, se pique et s’empresse d'imiter :

Rome tient tout prêts les éducateurs. Ce ne sont plus des Ombriens, des Lombards, des Florentins ou des Toscans, ce sont des Romains, et par le vœu de François [°", « protecteur des arts », mais pas chez lui, ces Romains s'installent en France pour y « porter la lumière ». Ainsi le dogme juif, accaparé par les catholiques qui ont eu le génie de le travestir au point de proscrire le judaïsme, sans lequel leur corps de doctrine n’existerait pas!, le dogme juif romanisé s'appuie sur l'art païen et la politique césarienne pour « réunir les deux lumières de l’ancien et du nouveau monde » et les imposer aux « ténèbres » barbares avec le consentement des princes!

La France gallo-franque, assimilatrice, s’ouvre tout de suite : l'Allemagne, mieux protégée, résiste mieux, et l'art flamand se forme et s s'épa-

nouit très loin, et l’art hollandais est encore à :

venir : les conditions ethnologiques créeront en

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