Les catholiques d'Etat, fort gênés par l’anarchisme de
l'Evangile, pensent que Jésus n'a rien à faire dans leur
royaume, et l'esprit de l'Ancien Testament les inspire.
Blank Page Digitally Inserted
Pays-Bas un art intimiste qui n’empruntera guère à l'Italie que des recettes techniques pendant bien longtemps, et les conditions moraies de l'Allemagne la garantiront. La source du gothique ne se laissera pas empoisonner aisément : la Réforme, avec une brutalité terrible, répondra aux papes sénsualistes, son ascétisme la défendra de leurs ruses. Mais en France quelle colossale usurpation!
Etions-nous done vraiment plongés dans la barbarie, aurions-nous besoin des services ro-
. mains pour en sortir, dans notre pays qui, d’ac-
cord avec les régions germaniques, avait créé la cathédrale et le château fort, et le mouvement bourguignon, et les arts du mobilier, et la tapisserie de haute lisse, et les enluminures, et tout le reste? Le peuple peut se le demander ; le goût des princes, au retour d'Italie, lui répond le contraire. Tout naturellement, ils ont fait aveu d'impuissance au nom de leurs artisans, — et les professeurs s'installent. Ce qui est le plus
remarquable, c’est que l'Italie ne nous envoie
même pas la Renaissance : elle nous envoie la décadence de cette Renaissance. Et que veut done dire le mot énorme? S'agit-il de la renaissance du génie gréco-latin? (A ce moment l'histoire, et jusqu au milieu du xvin° siècle, ignore l'Hellade et n’en sait que le démarquage romain.) S'agit-il de la renaissance des arts par delà des siècles grossiers, de par la bienfaisante influence de l'Eglise? Celle- -ci, souriante, le fait croire, et le palais nargue le donjon et la nef. À peine Michel-Ange et Raphaël sont-ils morts que déjà,
je
avec une rapidité surprenante, la caricature de leurs manières s'inaugure : la grandeur se mue en emphase, la tendresse en mièvrerie, la puissance inventive en facilité, l'abondance en redondancet. Et c’est tout cela qui, avec Rosso, Primatice, les Carrache, viendra porter à l'Occident, par-dessus les Alpes, le défi romain, jusqu’au moment le plus honteux, celui des Médicis de France. | Contre une telle invasion, notre race se défend à coups de chefs-d'œuvre. Le’peuple des : communes à marché avec ses rois quand il s'agissait de repousser la moinerie : il s'en sépare lorsque les rois acceptent sous les apparences de l’art le retour du malin esprit ultramontain. La faveur dédaigne nos nationaux el accueille les intrus : l’âme française persévère. Là où l’on pensait qu'il n’y eût que barbarie, la France entière répond par son œuvre antérieure. Le non-sens du mot gothique doit le céder au mot ogival, et l’ogive est d’abord française, progrès splendidement hardi sur le doux et majestueux type roman. Les médiocrités vantées que l'Italie exporte en France se trouvent en présence de rudes jouteurs. Les poètes septentrionaux de la pierre ont vite fait d'avoir raison de ces nouveaux venus qui gâtent l'architecture religieuse, et de les dépasser dans l'architecture civile, en attendant Pierre Lescot et Delorme. Et après Amiens, Chartres, Saint-Trophime,
1. Mouvement propre aux arts italiens : deux cents ans plus tard, leur admirable manifestation musicale subira La même déchéance brusque.
FL
Notre-Dame, Reims, Cluny; après Strasbourg, où Erwin de Steinbach défie et éclipse le gothique allemand; après Sainte-Gudule, Sens, Senlis et toute l'œuvre sublime des guildes, des hanses, des corporations; après Claude Sluyter, le tombeau de Philippe Pot, Michel Colombe, l'Italie romaine peut venir faire lecon aux barbares d'Occident! Ligier Richier, Jean Bologne, Jean Cousin, Jean Goujon, Germain Pilon, Bontemps, Marchand, se chargeront de répondre à l'instant même, et avec génie, tandis que la : décadence italienne s’accentue avec une effrayante rapidité. En moins de cent ans l'invasion italienne est annihilée au point que nous sommes redevenus les vrais maîtres écoutés, mythologues, scrutateurs plus fins du goût anlique, et que Sarrazin, Guillain, les Anguier, Coysevox, Coustou, Puget enfin, en face des dégénérés italiens et de l'effondrement du Bernin, vont former une série ininterrompue jusqu'à Le Moyne, à Girardon, à Pajou, à Houdon, à Pigalle, à la sculpture du xvin‘ siècle, tandis que la peinture française va, de Clouet à Char- . din, se constituer une lignée exceptionnelle. C'est le débat glorieux d'une énergie nationale. L'esprit romain échoue à rivaliser de chefs- d'œuvre, mais il nous laisse malheureusement le pire, il nous laisse au flane une flèche empoi- Sonnée : la notion de l’art qui s’enseigne, la notion de l'idéal d’école. Et cette notion hiérarchique est tellement faite pour séduire les autocraties, qu'aussitôt édictée elle ne peut plus . être ruinée mème par l'exemple des grands tem-
Ars Fa ARE <N SEA
LA
péraments spontanés de notre race. Par la perfide volonté de l'Italie, l’art prend une constitution administrative et antidémocratique. L'art se subdivise en beaux-arts « nobles » et en arts industriels réservés à des « ouvriers ». Et désormais cette distinction fatale devient un dogme. Ii faudra trois siècles pour arriver à la supprimer, et elle ne l’est pas tout à fait encore! C'est le cadeau le plus dangereux que l'esprit romain nous ait fait, car les mauvaises œuvres qu'on lui doit n’importent guère, la France ayant démontré qu'elle savait les surpasser, mais l'introduction d’un système mauvais dans l'art, qui dira le nombre de beaux producteurs qu'elle à dévoyés et paralysés?
Poussin, Jean Goujon, Pierre Lescot, représentent la victoire de l'esprit français sur l'esprit italien : ils l’assimilent, en rejettent les défauts et l’inféodent à l’âme occidentale. Par eux l'esprit latin, l'esprit gallo-latin, l'esprit lyrique et pensif s'oppose clairement à l'esprit romain, ambitieusement lourd, démarquage et non résurrection de l'antique. Voilà l'apogée de notre génie, menacé et vainqueur. Mais c'en est fail de la tradition naturelle du sol. La race est coupée en deux : le gothique, le primitif, sont rejetés dans la nuit féodale, l'hypnotisation du monde paien crée une ère nouvelle, dévie l’art tout entier. La Renaissance menteuse se vante d’avoir refait la lumière : en réalité, lelle est une déses: pérante réaction essayant de jeter une ombre définitive sur la conscience du Nord, elle fait plus de mal que de bien. L'histoire de l’art, du
xvi® au xiIx° siècle, va être celle du combat de nos arlistes contre l'Ecole et son idéal étranger, contre la tyrannie romaine. Contre l'Ecole et l’Académie, contre la villa Médicis, contre le despotisme de Louis XIV, la crise romaine du Directoire et de l’Empire, militarisant la caste artistique, ce sera la lutte des peintres et sculpteurs du xvm* siècle, Chardin, Watteau, Fragonard et les portraitistes contre Le Brun et Mignard, la lutte de Prudhon contre David, la’ lutte de Delacroix contre Ingres, et finalement la bataille acharnée du romantisme, du réalisme et de l’impressionnisme contre la scolastique dans un siècle de révolte sociale. Dès Rosso et Jules Romain, la Renaissance italienne est finie comme créatrice, mais l’esprit de Rome survit à la faillite, et telle est sa force, son opiniâtreté nourrie de la haine de l'Occident septenlrional, qu'aujourd'hui même nous n’en avons pas fini avec lui, malgré l'évidence de son mauvais art, malgré l’érudition nous prouvant son erronée conception des Grecs, malgré la transformation de l'idéal canonique en idéal évolu- lionniste, malgré la notion du caractère ruinant là notion de la beauté, et malgré l'univers apporté par Rembrandt Je Tragique, et malgré le Paysage et l'introduction de la nature et des humbles dans l'art psychologique, et malgré tout! L’emprise a été si forte, que nous nous décidons timidement encore à rejeter cet idéal lOmain, à renouer notre tradition autochtone, à leconnaître Ligier Richier dans Rodin et Poussin dans Puvis de Chavannes, à demander compte
124 DE WATTEAU A WBHISTLER