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gique de la tête, son regard poursuivait précautionneusement cette enquête spiritualiste, qu'il formulait à la dernière séance par quelques.
glacis, avec la décision du génie. Et sur toutes les faces peintes par Ricard paraît cet indéfinissable égarement de l'âme suscitée à fleur des prunelles ou dans le tremblement des lèvres, montée du sein des eaux souterraines de la conscience sous l'assimilation magnétique du charmeur de pensées. | | Non seulement le magicien de la vie intérieure ne se sert du masque humain que pour y inscrire le moment d’éternité qui s’y incarne, mais encore tout le visage lui sert d'étude, non de l'individu, mais de-sa race, de ses signes ataviques, des choses qu'il ne sait pas sur ‘lus même, de celles qui sont présagées par des stigmates imperceptibles: là s'inscrit non seu- ‘lement ce qu'il fut, ce qui reste de son moi d'hier et ce qui constitue son moi d'aujourd'hui, mais encore ce que deviendra son moi futur, ses souffrances, ses maladies, ses fatalités. Le physiologiste et le psychologue peuvent se pencher avec un égal intérêt sur ces toiles : dans ne. toutes, Ricard a résolu avec une puissance ‘27 terrifiante le problème de la ressemblance, en 0e notant l’organisme momentané avec ses tares, : avec les mille signes indéfinissables qui em-. ln pêchent qu'aucune tête soit pareille à une A autre, et en y superposant l'âme, avec son uni- M vers de passions qui dépassent la durée cor- | porelle et se sont posées là fugitivement. Un tel art distance ce qu’on peut attendre de la
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meilleure peinture; c’est l’art d’un voyant. Nous sommes invinciblement amenés à retrouver en Ricard la mystérieuse croyance swedenborgienne, l'antique foi spiritualiste et hermétique : « Nulle âme ne revient dans la forme précise qu’elle habita une fois : ainsi un homme, une femme, un animal, ne sont que la ressemblance illusoire de ces êtres’. » Et cette référence à des types idéologiques primordiaux se constate dans tous les portraits de Ricard. Tand's que les autres portraitistes hésitent devant le problème du moment présent, se tiennent quittes pour avoir peint avec exactitude la physiologie du modèle, ou la sacrifient pour attirer l'attention sur une seule expression qu'ils excellent à rendre en général, tandis qu’ils présentent ou un masque vide, banalement vrai, ou une interprétation selon leur style connu, Ricard remonte de l'analyse à la synthèse, et montre dans l'être le faisceau de traits psychologiques qu'il supporté momentanément. Sa ressemblance, c'est son terme de comparaison aux forces immanentes qui caractérisent l’humanité. Et cette ressemblance, cette référence de l'être temporaire aux symptômes éternels, le transfigurent : nous le reconnaissons, même si nous ne le connümes pas; nous avons vu ces traits chez tous les êtres rencontrés en qui fermentèrent les mêmes passions ou les mêmes maladies. Un portrait de Ricard dont l'original est mort depuis trente ans, c’est un « portrait
!. Edgar Poë cite ce texte dans Rezengerstein.
de la maladie de cœur » ou un « portrait de l'ambition ». Et entre la ressemblance du modèle à ce rien qu’il appelle lui-même, et sa ressemblance à tel ou tel type d'humanité générale dont il reflète les tares ou les beautés, l'écart est parfois si grand, qu'on à la sensation d’une évocation déc ltis le modèle, effaré, s'ignorant, ayant contemplé cet examen de conscience sans avoir le génie de son analyste, trouve parfois que « cela ne ressemble pas ». 11 attendait l’exact, il trouve la divination. :
Paul de Musset a noté un mot révélateur de Ricard à ce sujet. « Il travaillait beaucoup en l'absence du modèle, et sur la fin il ne désirait le revoir que pour s'assurer qu’il ne s’élait point trompé. Il disait alors avec une naïveté pleine de grâce : J'ai plaisir à voir combien vous ressemblez à votre portrait. » Parole de spiritualiste absolu, parole qui, sous son apparence paradoxale, détruit la notion de l’exact, cetle parodie du vrai, et montre en Gustave Ricard un visionnaire magnétique, un poète et un mystique ayant su, dans un art plastique, aflirmer par la transformation du réel l’impondérabilité de la matière. Plus qu'en aucun art est saisissante dans la peinture, art dont la complexité est si mal comprise par la foule, cette opération des l'esprit qui s'appelle la spiritualisation des aspects, et qui est l’apanage exclusif des hommes de génie. Cette faculté de suggestion, qui dédouble sans déformer et révèle le permanent dans le transitoire, ce véritable symbo- ‘lisme évocateur dont le symbolisme cherché
dans les sujets et les accessoires archaïques
n'est que l’impuissante grimace, on les trouve magnifiquement dans Edgar Poë, dans Baudelaire, dans certains Prudhon, et récemment chez M. Eugène Carrière et Whistler : chez Ricard, il est complet et splendide.
Un {el art, abolissant la sensation de la matière el ne la retenant que comme le support du domaine expressif, un tel art renversant l'illusion commune el faisant dé l'âme l’extériorité
d'un visage, se rapproche singulièrement de la
musique.
Et, en effet, Gustave Ricard, comme ces autres
peintres, cesse d'envisager la couleur en soi, et
la synthétise en harmonies.
Entre la peinture et la musique, des analogies vont se précisant, exprimées par une identité de termes : harmonie, étude, tonalité, gamme,
valeur, accord, autant d'expressions significa-
üves. La technique de Ricard est presque musicienne. Peu de peintres ont à ce point dépouillé la pâte colorée de son objectivité brutale à force de triluration savante, de réactions chimiques la volatilisant pour ainsi dire, et dans ce domaine Ricard s’aflirme très dissemblable de ses maîtres. Ce raffinement de la matière témoigne en lui d’une préoccupation très moderne. Quel-
ques peintres de génies variés l’ont eue; Wat-
teau, Turner, Monticelli, Gustave Moreau,
Whistler, M. Degas, se Sont diversement épris de cette alchimie, de cette joaillerie, de ce cisèlement, de ces patiences d ions d'ortèvre, qui font d’une toile un objet luxueux. Nul, plus
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que Ricard n’a été hanté de cette recherche. Sur une grisaille savoureuse, il revenait avec des glacis, de lentes accumulations où la hampe du . | pinceau incrustait ensuite des traits; on ne peut ii définir ses tons. Il est profondément opposé à 4 l'impressionisme:qui décompose les nuances et. en montre le résultat aux yeux par des juxtapositions de tonalités fragmentaires. Il retrouve celles-ci, mais les synthétise et les cache. On ne
peut copier un Ricard pas plus qu’un Watteau .. où un Whistler. On ne sâit comment il à fait : c’est vraiment un magicien. On perçoit, devant une de ses œuvres, une puissante impression de couleur ambrée, d'ombre mordorée, translucide, ardente et éteinte, mais l'analyse s’y perd. Ce sont des vibrations assourdies et de fugitifs étincellements. De quoi est faite la chair d’une 1 joue, la brune et molle rondeur d’un bandeau? Comment telle lèvre inférieure apparaît-elle à la lumière dans une moue subtile et triste, fruit
velouté, charnu, carminé, humide?
: On ignorera toujours les dessous. C’est peint + avec de l'éther sur un cristal, avec des pierres 2 précieuses broyées, avec des sucs de fleurs, des Es - poudres d'argent, des pulvérisalions de pyrites. … Lorsque Prudhon peint un visage pâle et mat “1 sous une couronne de cheveux bruns, ses pàï leurs, chères au souvenir de M. Henner, sont he: parfois érémeuses; mais celles de Ricard sont 536 vivantes, on devine la distance exacte de l'affleurement intérieur du sang. Une lueur fluidique enveloppe les têtes et frissonne dans les fonds. Une tristesse discrète et délicieuse contracte
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imperceptiblement les coins des bouches ; la morbidesse des yeux est inquiétante. Les légendes naïves parlent de « la couleur du temps ». Ricard a surpris la couleur de la pensée. On ne peut savoir si c'est son dessin où sa peinture qui expriment le plus fortement : ce qu'on sait seulement, c'est que de telles œuvres ne peuvent s'oublier. En se retournant, on trouve que les : gens vivants ‘sont mal peints. Il y a dans chacun de ces cadres une accumulation de force psychique exceptionnelle; la peinture est dépassée. Tout beau portrait participe plus ou moins de l’occultisme, puisqu'il soulève, par la question de la ressemblance, celle de la présence magnétique dans la chair; mais jamais peut-être un homme ne s'est à ce point acharné, depuis Léonard, à concentrer sur un visage une telle somme de suggestions. Nous ne saurons jamais ce que Ricard a pensé, ce qui inquiétait cet. élégant mystérieux, ce visionnaire : nous n'en avons que quelques rares indices par l'étonnement admiratif de ceux qui l’on connu. Mais ils
concordent tous sur un même point. « L'œil :
un peu vague, il tenait du moine et de l’artiste, avec les profondeurs mystiques d’un illuminé... », dit L. Enault. « Sa porte est close, dit un autre biographe, il faut des signes maçonniques pour la franchir, l’atelier tient de la cellule et de l’autel, on y parle bas involontairement... » « Tant qu'il n'avait pas atteint son idéal, il était possédé comme d’un démon », dit Paul de Musset. De certains portraits, il disait : « Celui-là m'a mis sur le gril comme saint Lau-
rent ». À la fin de sa vie, il ignorait totalement ce qui se passait dans l'existence ambiante, inventait des chevalets et des pinceaux d’une forme particulière, des éclairages inattendus.
« Il parlait mystérieusement de couleurs spéciales, avait d'inexplicables enthousiasmes pour -des cadmiums ou des copals qui lui semblaient être des talismans. Parfois il se résolvait à n'user que de trois couleurs, et démontrait qu’elles suffisaient à tout, avec une subtilité de raisonnement qui eût pu être dangereuse pour un esprit moins élevé. C'était, dit enfin Charles Yriarte; un doux et charmant halluciné de l'art. » Témoignages typiques! Ils nous permettront de classer Ricard parmi les mystiques purs. Ces traits-là ont été notés par tous ceux qui ont approché Poë, Claude de Saint-Marün,
Swedenborg, et quelques autres analystes de l'infini. Et chacun de ces portraits de Ricard est une condensation de songes.
Il s'apparente à Prud’hon par la qualité de ses voluptueuses pénombres où tout à coup apparait un ton froid, un bleu de saphir fané, un miroitement de quartz ou de sel gemme; à Reynolds, par une science magistrale des sacrifices nécessaires à la concentration de l'attention sur un point révélateur. Whistler a retrouvé son atmosphère rèveuse en n’atteignant que rarement à cette chaleureuse volupté vénitienne et en cherchant la distinction dans une sécheresse parfois excessive. Toute la vibratilité caressante de M. Carrière est dans Ricard, avec un dessin plus
complet et plus sûr. C'est un de nos plus grands
peintres, peut-être le premier portraitiste du x1x° siècle français, si l'on conçoit qu'un portrait ne doit pas finir à l'individu représenté. On peut le voir auprès d'un Ingres, d’un Prudhon, d'un Degas. Il n’est inférieur à aucun par la science ni par le charme des tonalités et il donne à penser davantage. I] entraîne l’âme, à propos d'une figure, dans la contemplation du divin, comme la lecture de Novalis, de Hello ou d'Emerson. La force de ‘son spiritualisme rappelle cette parole d’un poète : « Notre chair ne nous gênait même point pour nous voir ». Et en effet il a su peindre les âmes avec une telle intensité qu'on souhaiterait presque, par miracle, les voir subsister seules sur la toile, si les visages matériels, aperçus au delà, loin d’alourdir cette vision, ny contribuaient par toute la synthèse de leurs traits caractéristiques. Regardons le merveilleux portrait de M°° Ricard mère, chef-d'œuvre dont la place est au Louvre, et comparons-le au portrait de Mr Whistler mère, dont le Luxembourg a droit de s’enorgueillir‘. Nous sentirons combien le maître français l'emporte sur le maître américain par-la qualité de sa simplicité moins voulue, par la souplesse de la facture, par la suavité de ses gris d'argent, par toute la tendresse symphonique des demi-jours flottant sur
1. Ou encore, s’il était possible de le faire connaître au public, le prodigieux portrait en pied que Me la marquise de Carcano possède dans sa somptueuse collection, en son hôtel de la rue de Tilsitt. C'est peut-être le plus beau Ricard qui existe.
un dessin d’une solidité égale. On ne peut pas voir dans toute notre école de portrait en pied plus beau que celui du prince Demidoff en costume de chasse. C’est le style même, le grand style vire énergique et sévère. Le portrait de M**° A... (avec une ferronnière de perles) mêle déjà à ja beauté l'expression tragiquement étrange d’une destinée prophétisée par le peintre analyste. La gravure est impuissante à suggérer la magie de la Femme au voile, assez voisine des belles figures de M. Hébert, et surtout de cette esquisse de femmes aux yeux obliques, à la chair diaphane, aux cheveux roux, qui s'apparente : aux plus riches études de M. Besnard. Les effigies d'hommes sont d’une sobriété superbe. La tète maladive et charmante d'Heilbuth est un poème de souffrance et d'inquiétude.
Le Papety inachevé du musée de Marseille, avec sa tête digne de Rembrandt, avec la fougue romantique de ses préparations brunes où frissonnent des lueurs dorées, est l’image de toute une génération d'artistes née du souffle de Dela-
eroix. Le Loubon, du même musée, est surpre-.
nant de science légère dans les valeurs, La toile est à peine couverte, et l'œuvre est définitive : à la psychologie du modèle, spirituelle, vive, bonne, s'approprient des tonalités claires. La joue à contre-jour est d’une justesse merveilleuse, et le bonnet de soie d’un bleu gris est un morceau délicieux. Enfin le portrait de Chenavard, l’un des derniers de Ricard, est un des plus beaux chefs-d'œuvre de la peinture. La pensée tourmentée de cet idéologue si curieux, de cet
artiste si injustement oublié, vit là tout entière;
et plus encore que le portrait de Uhenavard,
voilà le portrait de l’homme de cinquante ans
en pleine maturité, de l’intellectuel soucieux en
qui se résorbent de poignantes mélancolies. Une harmonie cendrée d’une suprême distinction enveloppe cette tête hautaine et triste, au vaste front, aux yeux creusés, à la bouche désenchan-
tée, et, au point de vue strictement pictural, les
secrets de Ricard ne se sont jamais concentrés
mieux qu’en cette œuvre. Les plus subtils mé-
langes de procédés, les plus savoureuses ténui tés de la couleur, les raffinements les plus rares de l’exécution, y concourent inexplicablement à la simplification large du style.
Il n’est pas surprenant qu'une beauté si pro-
digieusement intérieure, un art si fortement re-
plié sur lui-même, aient été effacés temporairément par l'irruption d’un art plus réaliste, plus éclatant et plus immédiat. Ayant renoncé à la
composition, Ricard devait être relégué dans Tombre psychologique pendant lestrente années
que l’impressionnisme et l’académisme ont remplies de leur lutte acerbe. De son vivant même, ce maître s’élait complu dans la solitude. Sa fierté, son goût pour l'abstraction, sa mysticité l'y portaient ; salué avec admiration par Gautier, Baudelaire, Thoré, de Calonne, Burty, il se tint à l'écart. Se faire peindre par lui était un brevet de haute intelligence dans l'éternelle élite qui répare les oublis et prévoit les gloires : l’alchi-
. miste qu'il fut se contentait de cette estime, et,
avant (out, des voluptés de sa silencieuse con-
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frontation à ses propres songes. Il était de ces êtres qui portent en ons leur avenir, leur gloire et leur justification. Mais aujourd’hui, comme en ses œuvres, du fond des ombres, surgissent des lumières d'or à la fois éteint et ravivé, l’âme de Gustave Ricard surgit et s’impose, son nom émeut les meilleurs d’entre les jeunes peintres; un précurseur, un grand homme visite leurs esprits anxieux. Il leur donne un
double exemple, par sa technique et par sa pen-
sée. Il leur montre que l’étude des maîtres s'al-
lie sans servilisme à la recherche personnelle; il leur montre que l'étude de la vie intérieure est indispensable dans un art plastique. Il leur apprend que la subtilité et la puissance ne s’excluent que dans le jugement des déréglés et des faibles. Il recule à leurs yeux les bornes de la réalité conventionnelle, il leur enseigne qu'on
les avait trompés en leur disant que la peinture
exprime ce qu'on voit : eten même temps il leur livre le secret du vrai symbolisme en l’inserivant dans les limitations de la forme vraisemblable. IL est le grand maître de l’intimisme
intellectuel; entre le beau formel et le beau
caractéristique, principes ennemis, il trouve la conciliation supérieure. Il fait de la peinture un domaine de l'idéologie générale. A une heure
A a eh 0 VS ta Te Gp CEE MEACES
où la peinture, excédée d’être confondue avec
la représentation des choses, non moins lasse d’un symbolisme littéraire etamorphe, se tourne vers l’âme pour lui demander de laisser, à travers des apparences, transparaître ses secrels permanents, à une heure où l'influence de la
; LA in 4254 Pai+ à SR En Re ee RUES us Ni | ADN SRE AU RASE) AU PENSER < A OMAN]
. GUSTAVE RICARD … . 157 musique contraint à la fois la poésie et la peinture, Gustave Ricard, technicien parfait, poète subtil, mystique imprévu, reprend de plein droit sa place. Il redevient un centre magnétique. Son ombre n'était que de la lumière latente, et entre Prudhon et Carrière, il s'impose à la dé- - votion de ceux que l’École française aura demain la gloire de nommer ses peintres pensifs.