‹ De Watteau à WhistlerChapitre 23 sur 42 · J NE · texte numérisé non relu

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grand visionnaire heureux. Il porte en lui un monde ; ilinvente tout. Les tapis splendides dont ses œuvres s’ornent souvent sont des interprétations « d’après un misérable bout d'étoffe de 0"40 X 0"50 acheté chez un brocanteur de Saint- Martin ». [Il vit dans un rêve, et il donne des valeurs justes, par cœur, à ce qu’il peint d’imagination ! Les reines, Les fées qu’il peint furent, dit-il, ses maîtresses... sur la terre ou dans le ciel. C'est un halluciné de génie.

La photographie et la gravure se trouvent également impuissantes à donner au lecteur l’idée de cette peinture où la juxtaposition des tonalités crée seule la vraisemblance du dessin.

Comme Turner, comme Monet, Monticelli ne saurait être traduit en noir et en blanc. Le culte pieux de quelques collectionneurs et amis de l'artiste a du moins essayé de rendre par le procédé photographique l'aspect de ces œuvres exceptionnelles. À ces collectionneurs, dont Le zèle déférent et fidèle à sauvé une mémoire du plus inique oubli, l'hommage d’une mention est le moindre qui soit dû: c’est à M° Chave, à M. Charles Pratt, à M, Raoul Gineste, à M. Edmond André, à M. Delpiano et à quelques autres‘, qu'il faut aller surtout demander le moyen de réparer envers Monticelli une injustice trop longue.

4. MM. Lucca et Bennet, notamment : est-il besoin d'ajouter qu'il n'entre point en ma pensée d'en méconnaître d’autres, dont les noms ne me sont pas parvenus ? Et je ne parle pas des collections anglaises, qui retiennent peut-être les plus belles choses. |

ADOLPHE MONTICELLI 187 On verra la griffe léonine du coloriste, broyant des joyaux et des sués de fleurs avec un mélange inoui de violence et de délicatesse, tantôt accu- . mulant les pâtes, tantôt laissant paraître Le bois . brun et roux du panneau, tantôt se servant de ce dessous naturel comme d’un thème et d'une valeur entre des cloisonnements de tonalités qui en procèdent, tantôt modelant du pouce et tantôt écrasant du couteau, puis gravant en creux dans la substance moëlleuse de véritable damasquinures. On surprendra la fougue, la prestigieuse sûreté d'improvisation du virtuose, on restera stupéfié de cette tempête de couleurs, de

ce bruissement tumultueux des touches courant comme des vagues sous le vent, du furieux tournoiement-des tonalités en ces cadres minuscules. Et, en mème temps, on s'étonnera de découvrir toutes les audaces et toutes les conquêtes techniques des impressionnistes, réalisées dans un coin perdu par un homme qui ne les connaissait pas. On peut dire de Monticelli qu'il a résumé en lui tout l’impressionnisme en le reliant à ses précurseurs directs, à Watteau, à Turner, à Bonington, à Delacroix, en y ajoutant une perception tout individuelle de certaines transitions chromatiques, et en s’en servant pour commenter ses rèves. Et si sa conception charmante et libre demeure inférieure à celle de Watteau en noblesse profondément psychologique, si son Style décoratifne peut être égalé à celui du grand génie de l'Embarquement pour Cythère, si le besoin, l'insouciance romantique, une certaine * superficialité italienne, l’ont empêché de toucher

à la haute pensée, du moins sa technique se révèle on, et en quelque sorte inimi-.

table.

Cela se voit mieux encore, peut- ètre, dans ses œuvres moins connues. Îl n’est pas seulement le visionnaire radieux des tonalités étincelantes,

dont le véritable idéal est rappelé exactement par

notre citation liminaire de Taine. 11 est aussi un admirable harmoniste des demi-teintes. Il y a de lui des femmes en noir dans des intérieurs gris, des cuisines où les blancs vêtements des marmitons s’éclairent moins du soupirail que du reflet des cuivres, des anses où quelque bateau dort son sommeil lourd dans la vase, sous

la lumière inerte. Là le dessin, moins absorbé

par la vibratilité du soleil, est admirable d’éner-

gique sûreté. La place de toutes choses est magistralement indiquée. Les paysages sont établis avec une vigueur et une largeur de grand style ; les sols brûlés, maçonnés dans la. .garance el l’ocre, rougeoient au crépuscule provençal ; les

masses des arbres sont vraiment suspendues et

pesantes dans l'atmosphère ; les bateaux plongent dans l’eau ; tout a son volume exact, son caractère individuel ; tout raconte la Provence avec une littéralité intensément vraie, amplifiée, mais réelle, lyrique, mais vivante de la vie locale, avec une force que les plus éminents impressionnistes n'ont point surpassée, mais aussi avec un gout, une concentration, une distinction qu'ils n'ont pas eues toujours. Un cheval, une vache, un muravec une fontaine, un pin isolé, des poules dans un recoin, suffisent à Monticelli pour créer.

des merveilles, et sa joaillerie est vibrante et vivante !. Là, il est paysagiste à l’égal des plus grands. I peint divinentent des tours de force : un saule pleureur vu devant une cascade à contre- Jour, une queue de paon dans l'herbe; des

flamants roses aperçus tout simplement au jardin zoologique de Marseille, dans un méchant bassin

de rocaille, lui suffisent à créer une symphonie extraordinaire, que seuls les Turner égalent et que les plus beaux Monet ne surpasseront pas. Il existe aussi de lui des toiles quasi-fantastiques. [l se joue de la couleur pour elle-même, violente la nature, imagine une lumière anormale et pourtant logique : peu lui importe d’être compris; son rêve de noble élégance, sa féminité féerique ne l’occupent même plus, il oublie

le dessin ; l’idole de son âme, la fée Couleur le

préoccupe seule. En certaines toiles, il montre des personnages en plein soleil à droite, tandis qu'à gauche, sous un arceau de verdure, fuit un sentier baigné des noirs bleus de la nuit nais-

sante. Ce sont alors, entre le saphir mourant et le jaune radieux, des luttes délicieuses, des

transitions et des compromis d’une subtilité inconcevable, des accords gradués avec un tact de chimiste évalhgnt des poisons. Au milieu du tableau, sur une masse de feuillages, se révèle 15 inexprimable conflit de la nuit et du jour : estce folie? Rappelons-nous Turner, grand par une ul

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