‹ De Watteau à WhistlerChapitre 24 sur 42 · Spécialement la collection Delpiäno, de Cannes, en con · texte numérisé non relu

Spécialement la collection Delpiäno, de Cannes, en con

tient d'admirables exemples, alors que celles de Mme Chave

et de M. André, à Marseille, en présenteront d’autres, tirés des scènes féeriques et galantes.

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folie égale. N'est-ce pas plutôt ici que la peinture et la musique se confondent en ce « chant ». défini par Taine? La nature, transposée par le visionnaire, devient vraiment un rêve suggéré à l’âme par la seule magie des tons, et cette folie exige bien des sciences en outre d’une divination supérieure. Là l’impressionnisme n'est pas seulement prévu, il est élevé à la hauteur de la grande poésie, insoucieuse des vraisemblances. Les couleurs sont faites, en de tels caprices, pour la méditation des peintres préoccupés de leur technique. Certains bleus-verts, certaines combinaisons des violets et des bleus, certains bistres mèêlés de rose, certains cadmiums inexplicablement unis au cobalt, sont aussi déconcertants que tels rouges des Primitifs. Ce sont là des secrets perdus. Cet homme semble, non seulement avoir possédé le registre entier des tons et de leurs dérivés, mais encore avoir créé des rapports qui n'avaient pas été perçus. De telle étoile, déjà cataloguée par anticipation des calculs cosmographiques,la lumière, en marche depuis l’origine du monde, ne nous est pas encore venue : ainsi, dans les œuvres de Monticelli, on trouve des tons que l'œil humain, stupéfait, ne comptait percevoir que plus tard. Comme tous les grands coloristes, il avance sur notre science visuelle, il nous fait constater des harmonies que nous n'avions pas prévues. Il touche ainsi à ce que l’on pourrait appeler la philosophie de la couleur, c’est-à-dire au profond secret de son art, à La « propriété primitive » dont parle Taine. J'en citerai encore un autre

net

: ADOLPHE NONTICELLI 191

exemple, celui d'une esquisse de la collection Delpiano. C’est une fête dans un palais. Trois arcades s'ouvrent sur une salle de bal éblouissante de lumières, dont la splendeur d’or est si forte qu'on ne voit rien que la clarté pure entre les piliers noirs. Au premier plan s'étend uñe salle plongée dans la pénombre; on y voit des groupes de dames et de seigneurs se dirigeant vers le bal. Un autre peintre n’eût pas manqué de renverser la disposition en plaçant ses figures en pleine lumière et en les détachant sur un fond sombre. Monticelli au contraire s’est plu à étudier dans la demi-obscurité les robes roses, les pourpoints grenat, les plumes blanches. Les tons brillants sont tous au fond, et cependant la Justesse des valeurs est telle qu'ils ne viennent point en avant et qu'ils attirent moins l'œil que ne le fait la moindre note rose ou verte d’un Costume entrevu au premier plan. Une telle gageure, un tel renversement systématique des valeurs mériterait d’être le thème d’un patient exercice pour beaucoup de nos peintres à succès faciles ; on reste pensif en songeant que l'artiste à improvisé (avec un énorme savoir préalable et surtout un instinct natif) cette esquisse minuscule, ce rien dans son œuvre innombrable: L'aisance de l'exécution est telle. qu'on oublie d’abord, comme lui-même, la difficulté. On ne l’envisage que bien après : c’est la marque des grands techniciens. C’est ce qui se passe, si l'on nous permet un nouvel exemple, dans le cerveau d'un calculateur pareil à cét Inaudi, qui fit l'étonnement des mathématiciens, et qui « pen-

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sait en chiffres » de manière à résoudre tout

naturellement des logarithmes compliqués en un temps infiniment Hioudie qu'ils ne l’eussent

pu faire. Monticelli.« pensait en couleurs », et

ainsi son œuvre enlier est un langage coloré, un idiome qu'il employait dès l'enfance, et qui resta distinct du dessin, des sujets, des intentions, des notions de composition qu'il put acquérir dans l'étude des maîtres et la contemplalion de la vie. Le propre de sa personnalité c'est

ee génie chromatique que la volonté, l'étude, le

caractère, ne peuvent conquér ir.

ftalienne et française à la fois, cette œuvre lyrique, passionnée, subtile, éclatante et légère, nous apparait donc, morcelée, db iétes comme l’efflorescence d’une vie malheureuse et

d'une âme spiritualisée par la souffrance. Il est

permis de se demander ce que 1 Monticelli eût pu faire dans l’art décoratif si quelqu'un se fût avisé de lui confier des murailles. Pour moi, je n'ai jamais pu voir un de ses lableautins sans penser qué nous eussions connu en lui le Tiepolo français. Peu de peintres ont donné à ce point la sensation de l'oubli des proportions : ces œuvres, qu'on tient’aisément dans les mains, on peut se les figurer orandies vingt fois sans qu'elles perdent rien de leur rétine facture. Ce sont des bijoux qui supporteraient de devenir séants. Rien n’y est minutieux, tout y est large, . tout y est « en puissance »; on y devine une rare condensation de forces, et c'est faute d'occasions, faute d'argent, que ce grand décorateur se restreignait à un bout de panneau. Certains

aies

ADOLPHE MONTICELLE | 193

Llèqux de fleurs le danon à penser très sûrement. Là, sa peinture est plus qu'ailleurs savoureuse. Elle donne des sensations tactiles et olfactives ; on touche la pulpe, on s’imprègne du ‘parfum autant qu'on s’éblouit de la couleur; mais en même temps, on peut voir de quelle manière décorative, amplifiable, il les concevait, par taches irradiantes, susceptibles d’être indéfiniment élargies. L’ art mural eût compté en ui un de ses plus grands représentants . Telle que [a misère et la mort la voulurent limiter, cette œuvre est glorieuse. Une EXPpOSItion d'ensemble de Monticelli est à souhaiter : elle révélerait, en cet assembleur de pierreries, un précurseur et un vrai maître, puissant, savant, exquis et tout à fait digne d’ admiration : sauf Son sentiment très personnel de la féminité, on ne trouvera pas en lui les qualités du psychologue expressif, mais son œuvre restera une leçon redoutable pour les coloristes. Si elle n'exprime pas ce qu'on appelle des sentiments ou des idées, elle transforme les couleurs en sentiments ; elle respire la joie panthéistique de la lumière. Même encadrées à l’envers, de telles œuvres donneraient à tout œil sensible une émotion intense par leurs associations tonales et leur matière. Cela sauve plus sûrement la gloire d'un peintre que toutes les conceptions dites élevées que ne sert pas la divination des secrets plastiques. Il faut espérer qu'une telle exposition s’organisera. Outre les deux tableaux du musée de Lille, Marseille ne possède de son plus grand peintre avec Ricard, qu'une peu

194 DE WATTEAU A WHISTLER significative ébauche. Quant au Louvre et au Luxembourg, ils n’ont rien. Le nom de Monticelli, éclatant, doux, musical et mystérieux comme son œuvre, reste encore sur les lèvres d'une élite : mais nous touchons à la minute déci- . sive où il sera prononcé par tous avec respect. La critique d’art actuelle s’occupe trop passionnément de dénombrer les vrais maîtres fran- : çais, de préciser les origines de nos successifs mouvements d'art, pour que l'inconnu génial qui offrait ses œuvres aux terrasses des cafés de Marseille ne se transmue pas bientôt « tel qu’en lui-même enfin l'éternité le change », par un retour tardif de cette gloire décevante pour laquelle il ne travailla pas.

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