‹ De Watteau à WhistlerChapitre 25 sur 42 · THÉODORE CHASSÉRIAU SON ROLE DANS L'ART DU XIX° SIÈCLE · texte numérisé non relu

THÉODORE CHASSÉRIAU SON ROLE DANS L'ART DU XIX° SIÈCLE

L'effervescence artistique d'une ‘époque présente une foule de tempéraments ‘simultanément éclos, qui passionnent les contemporains pour des raisons diverses, mais dont le classement raisonné et gradué n’est possible qu'après de longues années. 11 se produit alors une curieuse revision des jugements, une transmutation des valeurs individuelles. Des figures sortent de l'ombre où d’autres les remplacent. On Commence à apercevoir dans cette floraison simultanée d'artistes, et dans cette confusion apparente, les effets d’une géométrie mystérieuse. : . On peut dire qu’une époque construit la physio: nomie qu'elle présentera à l'avenir comme les ouvriers d’une tapisserie des Gobelins, qui tra-

vaillent à l'envers de la trame, d’après une esquisse. L’esquisse, c'est l'idée dominante qui anime une génération, romantisme ou néo-classicisme. D'après cette idée elle travaille, mais elle reste derrière son œuvre, elle n’en voit pas l'effet, c'est nous qui, plus tard, de l’autre côté, en jugerons.

- Cette géométrie, qui dessiné les plans secrets. d'une évolution d'art, certains êtrés en repré- : sentent les lignes, les angles et les courbes. Les uns sont des centres et des foyers, d’autres ne sont que des intersections. Les uns sont des forces génératrices, d’autres des résultantes. Une œuvre capitale dans un temps est toujours une sorte de polyèdre sur les faces duquel se construisent d’autres œuvres qui affectent des formes variées, mais ont {oujours, en commun avec l’œuvre essentielle, le plan de leur base. La critique intervient, examine, compare, agrège ses diverses manifestations, fraie le chemin de la synthèse dans la foule des individus,

et si elle est consciente et soigneuse de son rôle, toujours elle retrouvera les éléments bar-

monieux de la grande figure géométrique, et, sous le désordre apparent de tous ces gens de talent créant à leur guise l’ordre préconçu du destin qui les suscita.

De tous les artistes du romantisme, Théodore. Chassériau est peut-être celui qui apparaît à présent comme le plus significatif de cette proposition. L'œuvre ne réunit que quelques nobles résultats et beaucoup de hautes espérances, mais l’homme est profondément représentatif.

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Théodore Chassériau, mort à trente-six ans est, en effet, la condensation et l’essai de fusion des deux tendances primordiales et opposées de son époque, et l'image même, frappante et suggestive, de ce grand combatidéologique de 1830. L'histoire de son œuvre est primée par l’histoire de son âme. Il n’a pu qu'être l'expression d’une antinomie, ayant juste le temps d’en être entravé en essayant de la résoudre.

Théodore Chassériau, de naissance créole, fut d'abord l'élève et l’admirateur passionné d'Ingres, qui comptait beaucoup sur ce continuateur important de son esthétique. Plus tard, l’évolution du tempérament et des idées, accentuée par un voyage en Algérie, décida l'élève à se séparer de son maître et à s’enthousiasmer pour Delacroix, voyant en Ingres « un grand homme tourné vers le passé bon pour lui seul » et en Delacroix l’initiateur de l’art à venir. Peu après, l'artiste mourait prématurément. Voilà le plus sec résumé biographique, mais il suffit à illuminer touté une conscience, et chaque terme en a une singülière valeur. ,

Une des premières toiles de Chassériau, belle par l’austérité psychologique et la simplicité à la fois large et minutieuse du style, le portrait de ses Deux Sœurs, nous renseigne profondément sur son travail scrupuleux, son amour de - la recherche linéaire. C’est une œuvre ingresque, par la précision et la force de l’accentuation, la sécheresse graphique et volontaire, moins soucieuse de l'atmosphère et des volumes que de l'écriture par le trait. Cependant Chassé-

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riau, dans ces effigies de créoles, se montre créole aussi, déjà par le souci de la coloration, du contraste des chairs mates et ardentes et des

‘étoffes aux tons crus, acides, à la fois bariolées

et froides. Ce jeune homme extrèmement tra- .vailleur, dont l'intelligence vivace ne se bornait nullement à l'étude de son art, mais s’enthousiasmait pour la poésie lyrique, venait à la renaissance hellénique d’Ingres avec un amour sincère de la forme, et le monde des dieux, des héros et des nymphes ravissait la noblesse native de son imagination: Chez tous les êtres ve-

nus des pays de soleil, l'amour de la ligne est

grand. La transparence de l'atmosphère sèche, saturée de lumière, maintient le dessin précis, même à de grandes distances. En ces pays, le dessin est un élément visible, qu'on ne peut éluder. Dans des régions humides, moites, le mirage de la lumière diffuse s'impose aux yeux, la couleur chante, les lignes se dissolvent, les plans se confondent, et la vibration optique est plus rapide. C'est très probablement cette raison

physique qui départage l'art septentrional et:

l'art du midi, ineline l’un vers la prédominance de la couleur comme seule génératrice de La vision, l’autre vers le culte de la ligne indispensable: Malgré l'apparence, l’art de la fragmentation du ton est né dans les pays gris (Watteau, Chardin, et l’impressionnisme a élu pour thème l'Ile de France en ne faisant presque rien dans le Midi), tandis que l’art du dessin, le goût naturel de la forme définie s’est maintenu dans les pays de lumière vive. Cette lumière admet

peu la décomposition des tons juxtaposés; elle est immobile, ses radiations sont lentes, les plans qu’elle baigne apparaissent figés et nets. La forme en reçoit autant d'autorité qu’elle en perd dans la lumière diffuse des contrées septentrionales, et ce besoin de netteté se voit même dans les vers des poètes originaires des colonies, par exemple chez Leconte de Lisle.

Ainsi Chassériau sympathisait naturellement avec l’art d’Ingres. Cependant son origine le portait à considérer l'idéal néo-grec comme plus voluptueux, plus sensuel et moins « classique ». Ingres était un moderne remontant au passé par un effort de volonté esthétique, et voyant les Grecs comme des modèles. Chassériau n'était pas éloigné de l’état d'âme d’un. Grec d’Asie-Mineure. Dans l'antique, Ingres aimait la ligne, le canon impeccable, la base d’un système d'enseignement. Chassériau y aimait surtout la rèverie lyrique et lumineuse, il y mêlait la morbidesse exotique, l’enivrement de Chénier, l’extase ingénue et païenne d’une mythologie radieuse, d’un réalisme heureux — tout ce que les Grecs ont vécu.

Un créole seul, venu en France et épris de lettres classiques, pouvait ainsi vivifier l’enseignement sévère d’Ingres, souffrir de son indifférence à la clarté, de sa limitation rigoriste à la

ligne, avoir le rêve audacieux de transformer la

vision antique de son maître, de ne plus voir l'idéal grec comme une sorte de professorat, mais de le faire revivre dans sa délicieuse et souple naïveté d'âme, en l’irradiant de clarté.

Chassériau, portait en lui une nostalgie de la couleur et une impatience lyrique qui devaient l’amener à chercher une forme d’art bien personnelle. Et cette forme, où la placer ? Dans le conflit de la ligne et de la couleur, qui divisait l'époque troublait les consciences, inquiélait les vocations, réussir à trouver cette forme c'était apporter une conciliation des sensibilités adverses.

Cette pensée peu à peu fortifiée par l'étude, devait éloigner Chasseriau de son maître. Son tempérament ardent, exacerbé par l'excès de

travail et la hâte fiévreuse d’une nature secrè-

tement avertie peut-être de sa fin prématurée, l’entrainait à secouer le joug du classicisme, à rejeter l’étroitesse d'esprit d’un maître admirable dans le portrait mais incapable, dans la composition, d'une trouvaille non vérifiée par l'esthétique préconçue. L'œuvre dominante de cette période de la vie de Chassériau, cette fresque de la Cour des Comptes poursuivie par la fatalité, témoigne de-bien des préoccupations qu’'Ingres

n'eut pas. La ligne y triomphe, puissamment

décorative ; mais si la couleur y reste secondaire, harmonieuse sans vitalité, par contre la vie anime trop librement la composition et le sentiment de la nature parle trop haut pour qu'on n'écarte pas le souvenir du néo-hellénisme d'Ingres au profit d’une sorte d’archaïsme, de primitivisme ingénu contre lequel l’auteur de l'Apothéose d'Homère ennemi des Gothiques, mettait en garde ses disciples. Là le classicisme de Chassériau s'essaie déjà à des recherches d’at-

. THÉODORE GHASSERIAU can

| mosphère et de valeurs, à des libertés. On les ‘retrouve dans le Tepidarium, timides mais vi- sibles. Le sensualisme circule, comme une sève, sous ces formes correctes, et les pare d’une morbidesse langoureuse.

Cépendunt ce sont là des œuvres mixtes. Le sentiment de la définition précise, presque sèche, de l'écriture par la ligne, qu'on trouvait dans les Deux Sœurs, c'était déjà cette accentuation des primitifs. cet archaïsme des fresques de la Paix et la Guerre, sécheresse qui est parfois un contraste à la sensualité, comme la cruauté à la langueur, dans les races exotiques. Du portrait à la fresque, l'artiste a moins changé qu'on ne croit. Mais le voyage en Algérie sera pour lui plus qu’une transition : ce sera une révélation et le bouleversement apparent de sa vie artistique. En réalité, replacé en face d’une nature de clarté ardente, sous des cieux pouvant 6voquer ceux de son pays d'origine, Chassériau éprouve la grande commotion d’un réveil de latavisme. Sa nostalgie, qu'il apaisait par le culte de la Grèce, prend toute sa force : son goût de la forme n'est pas détruit, mais il a la

révélation des atmosphères, et sa jeunesse im-

patiente d'un idéal trop canonique est éper-

dument séduite par le pittoresque, le mouve-.

ment, la vie, la composition décorative et spontanée qu'offre l'Orient. Dès lors il entrevoit la route vainement désirée jusqu’à cette époque : de la forme précise à la radieuse lumière, il a évolué. Il dépasse l’hellénisme reconstitué d’après des œuvres antiques. Il souhaite mêler

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