À RES
à cet hellénisme des richesses orientales, les figures de la mythologie s'unissent en son rêve à celles de la Bible, l'Orient moderne lui rappelle l'Orient ancien, son érudition (déjà très en avance sur son temps dans les détails du Tepidarinm ‘du Louvre), s'allie à son enthou- ‘ siasme. L’Esther à sa toilette, la Suzanne du Louvre résulteront de cette préoccupation. L'archaïisme s’unit au luxe, la froide ét pure ligne hellénisante est brisée par l’amplification ardente. L'élève d'Ingres retrouve le rêve antique dans la vie et la lumière qui lenvironnent, et il comprend qu'Ingres, c’est l'évocation mort-née d’un passé, la transcription de ses préceptes et non sa résurreclion. L'idée de Michelet sur l’histoire, Chassériau en a la prescience dans la peinture. Pour lui Ingres est un grand homme « tourné vers le passé » et s'étant fait une âme esthétiquement artificielle pour y revivre, une seconde nature par un prodige d'imitation, Le jeune homme ardent salue cet art, mais lui dit un adieu qu'Ingres, autoritaire et rancunier, ne pardonnera jamais. Il se tourne vers Delacroix.
Et alors c’est la série admirable des petites toiles si pleines de lumière, si vivantes, si hardies, dignes souvent de Delacroix et de Decamps, toute cette lignée d’œuvres réalistes et passionnées, marchés, coins de campements, combats et fantasias, haltes, intérieurs arabes, grands portraits équestres, ou la couleur scintille, ou l’orientalisme trouve son expression moins romantique, plus vraie qu'en Marilhat, Belly ou Berchère, quoique moins intimiste qu’en Guil-
laumet. Toiles d’une exécution large et robuste, vibrantes de la joie de peindre : mais ce ne sont que des études pour une synthèse où Chassériau conciliera ses divers désirs, la grande ligne décorative, le lyrisme, le symbolisme luxueux, la pureté grecque orientalisée par le coloris romantique, la draperie retrouvée dans le burnous, la lumière ranimant l’antique et cette synthèse, Chassériau n’a pas le temps de la faire, par plus que Fortuny plus tard n’en aura le temps, mourant subitement ou presque à trentesix ans, lui aussi...
Voilà l’évolution de Chassériau. Une convic-
üon troublée par une hérédité, des incertitudes, un désir de tout concilier, une révélation foudroyante, trois phases d'œuvres superbes et pleines de promesses, un labeur inouï, et la défaillance au seuil de la terre espérée et méritée.
L'homme qui aurait pu être un des plus
grands logiciens de son arten même temps qu’un des plus passionnés est réduit, par le sort, à n être qu'un peintre de second rang, une intersection de quatre conceptions picturales au milieu du xvx° siècle, dans cette géométrie secrète dont nous parlions.
Il tient d'Ingres, jusqu’à la fresque de la Cour des Comptes. Il en a les caractéristiques esthétiques : prédominance absolue du dessin linéaire Scriptural, sur la recherche du dessin par les volumes etles mouvements : culte de l'antique dans l’eurythmie, eurythmie stylisant l’observation minulieuse du détail et l’élevant au-dessus du réalisme direct. Mais ilest préoccupé de sen-
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sualité, d'émotion et d’archaïsme, et par son amour des Grecs c'estmoins'un critérium esthé-
tique qu’un état de sensibilité qu'il veut rejoin-
dre.
Il tient de Delacroix, dans sa troisième période. Il en a les caractéristiques picturales,
‘J'attention à l'atmosphère, la largeur de touche,
le dessin par plans, la forme exprimée par la tonalité et cherchée dans la pâte, dans son épais-! seur et sa direction. Il à, comme Delacroix, la passion de l’orientalisme considéré moins comme l'étude d’une race, d’un décor, et d’une lumière, que comme un prétexte superbe aux richesses du coloris, aux mouvements décoratifs, à la fougue tragique. Mais il n’ose pas aller jusqu'à la fragmentation du ton, que Delacroix a reprise dans Watteau, et il est plutôt attiré vers les petits spectacles. Il n’a pas l'audace, la largeur de style, de son nouveau maitre : il est retenu par son éducation première, il montre plutôt des velléités d’intimisme, d'anecdotisme étroit, ne se haussant pas au drame.
De lui, de ses qualités et de ses défauts, viendront deux hommes considérables, qui replaceront dans leur époque la querelle d’Ingres et de Delacroix, dans des conditions différentes : Gustave Moreau et Puvis de Chavannes. Gustave Moreau a été très influencé de Chassériau. Il l'admirait, il l’aimait, il a dédié à sa mémoire lJ'aquarelle célèbre, le Jeune homme et la mort, œuvre littéraire, symbolique et curieuse, qui, par ses détails, montre avec quelle finesse Moreau avait compris l’âme de son ami. Elle résume en
jones THÉODORE CHASSÉRIAU | à 208 à
effet tu Chassériau. Ce jeune homme nu, qui élève la branche de laurier, en un geste d’ oreueil et d'exaltation, ce jeune adolescent grec, c’est
bien l’art du peintre disparu, son art | ingresque
du début. Mais derrière lui la Mort est à-demi couchée dans l'ombre. Cé n’est pas la porteuse
de faux, la camarde hideuse. C’est une Péri in-
dienne, langoureuse, méditant un rêve triste, une hiératique prêtresse du Nirväna, drapée de
gazes, scintillante de pierreries. Dans ses bras:
minces et purs d’orientale elle tient, comme la berçant, la grande épée orfévrie qui tout à l'heure frappera le jeune Apollonide ignorant son desün. Allégorie subtile et frappante ! Cette figure biératique et hindoue, c’est l'emblème de la préoccupation suprême de Chassériau, c’est en révant qu'il est mort. C'est sa Muse, et c'estaussi celle qui inspirera toute l’œuvre de Moreau.
C'est en Chassériau que Moreau a trouvé toute sa pensée artistique, et aussi ses défauts. Il y a déjà dans Chassériau La hantise des héroïnes bibliques, l'Esther et la Suzanne sont des dérivés de Delacroix, et aussi leur coloration, certains verts profonds, certains bleus froids, Moreau, comme Chassériau et à travers lui, éssaie de concilier Ingres et Delacroix. Son orientalisme biblique, qu'il compliquera de souvenirs des primitifs lombards et des miniatures persanes, dérive de l'idéal néo-grec, mais il remonte aux origines orientales, aux symbolismes asiatiques dont les Grecs furent l'expression européenne. Dans Moreau comme dans Chassé-
riau nous trouvons ce goût de bijoux surajoutés :
à laligne grecque, cette hantise de l'exégèseet de lhermétisme se mêlant au maintien, respectueux jusqu'à être timoré, de l’idéale correction académique. Mais Delacroix n’a cessé de toucher terre et d'y reprendre des forces, d'y assurer son équilibre par un réalisme vigoureux, et il a cherché sa réussite dans l'étude d'une technique personnelle. Moreau et Chassériau ont trop de rève pour leurs moyens. Leurs cérébralités voulant devancer la réalisation par l'œil et la main, ils perdent de vue la nature et veulent inventer un monde de rêves ; ils n’osent s'y lancer sans garder une attache réelle, etau lieu de s'attacher à La nature, qui permet toutes les audaces et toutes les amplifications de l’imagination, ils écoutent la voix de leur jeunesse et s’attachent à la morne académique. De là ces figures de Moreau tantôt se voulant ingresques, comme Jason et Médée, tantôt simplement académiques et pauvres, comme la Bethsabée, détournant au milieu de paysages d'une étrangeté lyrique, d’une magnificence archaïque, où vitle souvenir de Delacroix (1). Chassériau et Moreau essaient de réunir tous les idéaux qui ont tour à tour passionné leurs âmes, la pureté grecque, le symbolisme hindou, l'ascétisme et la naïveté quattrocentiste, le tragique de Delacroix, et ils sont paralysés par la discipline de l'Ecole: leur imagination concilia des beautés que leur technique ne seconde pas. Encore faut-il noter que
(1) On s’est étonné à l'ouverture du musée Moreau, du grand nombre de toiles inachevées. En réalité, aucune n’eût pu être finie ! Les moyens de la peinture s’y opposaient.
Chassériau est plus doué picturalement, et reste plus soucieux de la vérité, de la nature : Moreau développe jusqu'à l'exceptionnel et à l'extrême ses intentions. Moreau, est relativement à Delacroix un aboutissement et une déformation, Chassériau est entre eux un moyen terme. :
Enfin, Puvis de Chavannes est en germe dans les fresques de la Cour des Comptes. Il en reprendra l’idée d’ajouter l’archaisme à l’académisme, de modifier ainsi l'idéal trop strict d’Ingres. Il en héritera l’allégorie naturelle, presque sans emblèmes, et le système décoratif. Mais il vivifiera cette conception par un élément que Chassériau ne connut pas à cette époque et qu'il ne découvrit qu’en Algérie, pour des œuvres purement réalistes, des études dé chevalet : cet élément, c'est le plein-air, la lumière de fresque cherchée dans l'harmonisation de quelques grandes tonalités claires commandant toute la tonalité des personnages et des détails et créant délibéré- ment, sur un dessin exact, simplifié, uniquement soucieux des silhouettes et des espaces entre les figures, une coloration conventionnelle, calculée d’après le lieu auquel l’œuvre est destinée. Ce principe, que Puvis de Chavannes a appliqué avec génie, le différencie profondément de l'Ecole, et le rapproche curieusement de certaines recherches impressionnistes. Mais la parenté d'esprit de Puvis de Chavannes avec Chassériau, est évidente lorsqu'on examine les plans, le dessin, le style des fresques de la Cour des Comptes : il y a là un archaïsme et un
DE WATTEAU AW HISTLER. nee
effort pour créer la fresque française, vette application du style néo-grec à notre peuple des premiers siècles, aux Gallo-Romains, aux Mérovingiens, comme y songeail Chenavard, comme
Puvis en a donné l'exemple dans la Vie de
Sainte Gen: viève et dans ses fresques rustiques
de Lyon où d'Amiens, où la nudité décorative
exprime le type provincial français, l'artisan,
le paysan de notre race. Cela est déjà dans
Chassériau, notamment dans le groupe celte de la Guerre, qu’on croirait être de Puvis Juiméme *
Ainsi se transforme l’idée d’ Ingres ét de Dela-
croix et passe-t-elle à Moreau et à Puvis : Chassériau est le point de jonction. Il incarne l’in-
quiétude d’une génération, et ce qui le rend.
très intéressant, c’est que, puissamment doué, au lieu de ne nous donner que l’image d’un ar- Liste avorté par cette inquiétude, de ne nous laisser qu'un motif d'étude psychologique (comme par exemple Chenavard ou les élèves d’Ingres),
il nous laisse des œuvres valeureuses, assez
complexes pour avoir influencé Moreau et Puvis,
œuvres où l'on voit se matérialiser les résultats de deux tendances ennemies, et où l’on espére-.
rait presque les voir se concilier. On voit très bien dans Chassériau ce qu'eût pu donner la : fusion d’Ingres et de Delacroix, et cela est passionnant.
Essayons de supposer une prolongation de
cette noble existence d'artiste, jetons un regard.