‹ De Watteau à WhistlerChapitre 28 sur 42 · UN ROBUSTE · texte numérisé non relu

UN ROBUSTE

Ce serait une grande erreur critique — et malheureusement elle est pour certains une croyance — que d'envisager l’impressionnisme comme l'expression unique de la véritable révolution accomplie sous l'influence de Manet contre l'esprit d’Ecole et le faux classicisme. Quelque admiration qu'on garde à l’impressionnisme — et Je ne pense pas avoir dissimulé la mienne, — on peut dire de lui qu’il a été la forme la plus osée, la plus aiguë démonstration d’un mouvement d’ idées, mais non la plus complète. Répertoire lu£uriant de procédés, somme ingénieuse ou puissante d’intuitions et de recherches, à ce titre pleinement investi du droit à la reconnais-

sance des peintres, l’impressionnisme a facilité autour de lui l’éclosion de plusieurs tendances

A LÉREDHODE 2 0 OM

différentes : par la brèche qu'il ouvrit dans la routine, il ne passa point seul, comme affectent de le croire certains zélateurs, il fut escorté par des hommes qui aimèrent en lui le libéralisme qu'il apportait, et apprécièrent son exemple d'initiative et d'énergie morale sans s’inféoder aveuglément à sa vision et à sa technique. Plus tard, une injustice se leva contre. ces hommes. Oubliant qu'une innovation artistique a pour suprême grandeur d'ouvrir la route à tous, et m'est riche qu’en proportion des initiatives qu'elle rend libres, les sectaires et les imitateurs traitèrent l'impressionnisme comme un poncif récent et n'admirent pas qu’on s'en écartât dans l'application : ce beau mouvement spontané fut érigé en dogme, et on accusa de démarquage, d'ingratitude ceux qui l’honoraient précisément en ne le démarquant pas, en n’y prenant que quelques principes logiques et un exemple moral. Ceux-là furent traités de timides suiveurs, accusés de profiter de l'audace d'autrui, alors que ceux qui répudiaient cette audace étaient accusés d'aveuglément et d’obstruction. Fébriles encore d’une des plus dures campagnes qu'un mouvement artistique ait jamais faites, les sectateurs, moins raisonnables et moins élevés que les protagonistes eux-mêmes, exigeaient que d’un seul coup toute la peinture devint impressionniste, où mérilât le mépris.

C’est un trait de jacobinisme qu’on retrouve dans toute révolution. La critique consciente l’admet sans étonnement ; ses lois lui interdisent * d'en tenir compte. Elles l’engageront à sourire

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de ces reproches illogiques, de ces excès de zèle coutumiers à fous ceux qui vivent d’un culte. Wagnériens, hugolâtres en ont témoignés, mon- FA la garde autour de gloires dont les miettes alimentaient leur propre médiocrité. La critique considérera l’impressionnisme comme le plus brillant, le plus hardi, le plus séduisant parmi les divers symptômes de révolte germés sous la tyrannie des principes académiques, exactement comme le rôle de Jésus fut le plus défini parmi les diverses agitations messianiques et baptistes contre le mosaïsme surcargé d’arguties. Mais Jésus n'eût pas existé sans l'atmosphère idéologique où vivaient les gens qu’il a dépassés par son génie et dont il a unifié les formules et les : presciences én piédestal à celles qui lui furent propres. Pareillement — et cette comparaison est licite, car toutes Les révolutions sont mues par un mécanisme pareil — l'impressionnisme n'a été que l’expression la plus vive de deux sentiments germés depuis Delacroix et précisés depuis Courbet : l'horreur de la scolastique et l'union intime du peintre avec la nature objective.

Encore ce grand besoin de ,la libre vérité n'était-il que la réapparition du génie français éteint par l'italianisme, par l’académisme de 1800, ravivé par les maîtres du xvin° siècle et du romantisme. Antérieur à l’impressionnisme, ce génie l’a porté tout entier, et lui a donné sa force morale, sans commander sa technique qui lui appartient en propre et dont il ne restera peut-être rien qu'une curiosité esthétique, en

dehors de ce qu’on y retrouve des lois foncières

et éternelles de la peinture.

De ces deux beaux sentiments, aversion pour l’école, amour du vrai, qui firent la grandeur morale de Manet, sont résultées bien des œuvres

qui ne dépendent pas de l’impressionnisme pro-

prement dit, tant dans l'illustration que dans la peinture de SC hédet ou de décoration, mais qui sont imbues des principes antiscolastiques, de son

grand désir de franchise, de respect compréhen-

sif de la nature, de Ma dicsre française. Il y faudrait toute une étude : du moins en résumerai- Je ici l'essentiel en commentant l'œuvre d'Alfred

Roll. Par sa puissance, sa complexe fécondité,

son caractère général, elle est plus représenta-

live que toute autre des qualités dont je veux

parler.

La carrière de M. Alfred Roll est connue de

tous. Elle signifie trente ans, et plus, d’un tra-

vail acharné, sanctionné par de précoces et brillants succès dont toutes les causes sont inhé-

rentes strictement à la volonté et au talent,

remarque si naturelle en apparence qu’elle semblerait superflue à une âme naïve, ignorant pour sen bonheur le dessous de bien des réputations contemporaines et la politique de la palette. De cette production considérable quelques grandes

œuvres, audacieuses et fortes, sont restées dans

la mémoire du public : L'inondatioh, de 1877; le Silène, de 1879 ; la Grève, de 1880; la Femme

au taureau et le Travail, de 1883: la Guerre de

1887; Manda Lamétrie, de 1888, le Centenaire. de 1892: les Joies de Ja vie, de 1895 : les Tone

filles au pont Alexandre IT, de 1899. Sur ces œuvres s’est fondée l'opinion qu’on s’est faite en général, et d’ailleurs justement, de M. Alfred Roll. yl y faut adjoindre une nombreuse série de portraits, scènes rustiques, petites toiles, qui permettront à la critique de nuancer très diversement la conception d'ensemble que lui suggère cette personnalité comptant parmi les quatre ou cinq les plus considérables de son temps. Le premier caractère de l’œuvre de M. Roll, celui qui s'impose, c'est la puissance. Elle résulte non seulement de ses sujets sociologiques ou dramatiques, mais encore de la fougue de sa composition et de son exécution. On sent de suite la joie de peindre largement, en pleine pâte, sans mesquinerie et de verve, on sent aussi l'amour de l'énergie, des gestes, de la réalité des êtres et du décor. Derrière ce premier aspect s’en révèle un autre, celui de la délicatesse singulière d’un coloriste épris de toutes les finesses périlleuses de la lumière, d’un homme qui est profondément peintre, à un degré où bien peu d'artistes le sont aujourd’hui. Ainsi, dans l’œuvre de Zola, comparaison facile que beaucoup de critiques ont faite avec la peinture de M. Roll, à cause d’une identité de sujets, de fougue et de réalisme, dans cette œuvre massive et largement bâtie, on trouve d'inattendues trouvailles de psychologie subtile, des tendresses éclipsées par la belle brutalité lyrique de l'ensemble, des figures de second plan teintées avec une légèreté voilée qui étonne. Chez l’un et chez l’autre, cette tendresse secrète vient

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d'une âme attachée, gravement compréhensive et pitoyable, aux humbles de l’humanité, aux quotidiennes consolations de beauté,que nous donne la nature. Elle s'exprime par la couleur ou par certaines douceurs soudaines du langage, telles épithètes correspondant à tels demi-tons, avec cette détente spéciale qui n'appartient qu'aux robustes.

: L'homme habile cherche un sujet qui convienne à ses moyens : mais certains sujets cherchent leur homme, et lui créent ses moyens. Il n'est pas douteux que M. Roll ait été celui-là, et tout Le contraire d’un homme habile. Plus il va,

plus on voit qu'il sait; mais cette science n’est point un savoir-faire a priori, c'est le résultat d’une vocation. Qu'il ait débuté par l’art décoratif du mobilier, qu'il ait été, de là, entraîné vers la peinture, qu'il soit devenu par la suite … président d’un puissant jury, comblé d'ordres français et étrangers, célèbre, la persistance de son caractère et de ses idées jamais ne se démenlit : leur primitivité reste intacte. Il est l’homme de la réalité moderniste, l’homme à la conscience vibrante, au jugement généralisateur et simple, bon sans tolstoïsmé, socialiste sans étiquette, foncièrement indépendant, ami des justes révoltes, et confiant dans la force imma- nente de l’homme des peines. De à résultent des toiles comme /’Inondation, drame de l’eau et des êtres, sulfureux ct blême, avec des cambrures et des taches à la Delacroix; la Grève, qui pourrait être le frontispice de Germinal, avec ses noirs et ses gris d’un caractère farou-

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218 | DE WATTEAU À WIISTLER

che, ses belles figures crispées, ses faces sau-

vages; le Travail, vaste symphonie de l'effort

terne et symétrique; /a Guerre, où se montre tout le désenchantement des vieux mirages de

l’héroïsme, l'acceptation passive, ni lâche ni.

enthousiaste, du soldat moderne privé d'initia-

tive, infime numéro d’une machinerie, individu

conscient des nécessités, violenté par un engrenage; et certaines toiles enfin, effigies de pauvresses et d'ouvriers de la glèbe. Socialistes, ces œuvres? Non, simplement humaines, nées d’une âme qui a pitié. Il n’y a ici d'autre dramatique que celui des faits eux-mêmes, d'autre composition que celle qu'offre la vie, et qui s'accorde sur-le-champ aux lois de l'harmonie coloriste avec très peu de changements : ni vir-

tuosité ni mise en scène, la difficulté vue en.

face et résolue par la sincère conviction, par la pénétrante vision du caractère nécessaire des moindres détails.

En certaines de ces es M. Roll a touché

à la grande expression : « J'étais né, dit-il,

avec un sourire mêlé de lanenlie, pour peindre du soleil sur du nu : mes idées, je ne sais

quelle impulsion intérieure, ont fait de moi un

peintre de la souffrance. Je ne le regrette pas,

cela vaut mieux ainsi. » Et il est certain qu une :

sensualité riche et heureuse à été chez lui le premier motif de peindre, lentement modifié par une âme qui exigeait plus que la Joie, s’élevait à l’envisagement du devoir, et commandait ces œuvres courageusement offertes à l'étonnement, à la défaveur, à à l’ingrate désertion du

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public, ces œuvres apparues en plein Salon comme de gènantes taches de. vérité dans la facticité générale, intruses et insoucieuses du bon goût : chacune rencontra de violentes oppo- sitions, leur puissance seule les sauva. /a Grève, la Fête du 14 Juillet, le Travarl, la Guerre, furent quatre vastes poèmes lyriques d'après la vie du pauvre, quatre synthèses démocratiques audacieusement vivantes, dont l’idée était secondée par la technique sans une défaillance. Elles indiquaient en même temps l'œuvre d'un moderniste sincère, préoccupé de réalisme sans myopie, d’un vrai fils intellectuel de Manet, fidèle à la vérité, ne la confondant pas, comme trop souvént Bastien-Lepage et ses élèves, avec la minutieuse copie, et trouvant moyen, dans ces quatre sujets, d'éviter tout théâtralisme et tout procédé mélodramatique en restant large, en osant des groupes, des figures isolément violentes ou mornes, en faisant participer jusqu'à l’atmosphère à une sorte de tragique intérieur que toute conscience lucide peut voir dans le plus ordinaire spectacle de la vie contémporaine. Ce tragique, des toiles plus récentes, Ouvriers de la terre, Drames de la terre, certaines effigies d'ouvriers devaient en proroger l'intense et rude manifestation, faire à l'artiste une place qu’il reste seul à remplir, peintre du peuple à la généreuse intuition, très éloigné de la religiosité de Millet, de l’ironique bonhomie de Raffaëlli, de la morne ou révoltée conception d’Adler, du grand style primitivement austère de Constantin Meunier.

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220 DE WATTEAU À WHISILER

Mais parallèlement à sa volonté de faire place à la psychologie du peuple, de l'introniser dans l'art moderne et de lui donner ses lettres de beauté dans une démocratie, l’instinet pictural

de M. Roll rassurait la critique détachée de tout -

ce qui n’est pas exclusivement la peinture dans un tableau, en exécutant quelques morceaux

admirables, où se révélait la plus originale

compréhension de la lumière, L'ancien élève de Gérôme, que celui-ci ne corrigeait qu'en disant sèchement : « C’est mauvais », et qui s’en alla prudemment lorsqu'il se fut entendu dire

« Cette fois, c'est bon », ce peintre devait en arriver très vite à la faculté magistrale des valeurs claires, regarder avec profit ce Manet bafoué, en butte aux haines dérisoires, qu'il admirait de tout son cœur et, avec un petit groupe de peintres courageux, faisait médailler au Salon pour son Portrait de Pertuiset, malgré une furieuse opposition des académiques, après avoir délicatement demandé à Manet s'il consentirait à accepter cette marque, infime en elle-même, du culte de quelques jeunes indépendants. La Fête de Silène, avec sa luxuriance de chairs, sa richesse savoureuse, sa furie d’exécution, sa composition mouvementée, fut, entre l’'Inondation et la Grève, l'annonce d’un tempérament de grand coloriste, cherchant, comme Manet, la forme dans la couleur elle-même, dessinant par les valeurs. En Normandie devait continuer la série, dont la plus étonnante réali-

sation est cette Femme au taureau qui restera

un des plus complets tableaux qu’ait peints

ALFRED ROLL Na

l'école moderne. Dans un enchevêtrement d’her-

bages et de feuilles irradiés par un soleil triomphant, la sombre silhouette bestiale, humant l'été, bavant de luxure et d’orgueil, fait contraste à la chair heureuse de la femme rousse crispée aux cornes, inondée des reflets de la prairie marbrant d’or et de vert sa peau laiteuse, chancelante d'ivresse et de désir, riante, égarée, nimbée d’or, fruit gonflé de sève impudique. Je ne crois pas qu'il existe un morceau plus osé, plus savant et plus fougueux tout ensemble, un poème rustique plus vibrant que celui-là dans tout ce qu'on a fait depuis cinquante ans en France. C'est de la peintre belle et sincère, sans une velléité d’escamotage, sans une atténuation adroité, qui semble faite d'herbe, de chair, de peau de bête et de soleil même, et où éclate une nature transportée par l'irrésistible désir du vrai qui à soulevé Manet à deux reprises de sa . vie, avec l'Olympia et l’Argentcuil.

Il faut se représenter ce qu’étaient les Salons

en 1885 pour apprécier pleinement ce que signi- :

fait dans ces milieux une telle œuvre. Envoyé en même temps, le vaste 7ravail avèc son harmonie grise, la tristesse de son ciel brumeux, l'activité disciplinée et sérieuse de ses figures, la décoration toute réaliste de ses échafaudages, de

ses lampes de chantier, précisait Rae à :

côté de l’impressionnisme dédaigneux des for-

mules d'école, le résolu psychologue du peuple :

Manet venait de mourir deux ans auparavant,

ses principes s'imposaient là d’où on l'avait ex-

Communié, à un moment où ses amis subis-

LS

saient encore le rigoureux ostracisme, où les jeunes hésitaient, où Besnard commençait à peine à trouver sa route. Un homme rude, décidé, imposant le silence par sa force indéniable, se levait des premiers, parmi les poncifs et Les timides, pour annoncer les temps nouveaux. Il poussait très loin le réalisme, sans affectation ridicule, non certes avec la sécheresse et la myopie d'un Meissonier dont l'idéal de vérité devait

- plus tard devenir la photographie instantanée,

mais avec une passion presque naïve, sentant là le salut et l’antidote du faux classique, osant peindre le portrait du paysagiste Damoye, partant sac au dos pour la campagne, en plein hall de la gare du Nord, dans la cohue de la banlieue, ne pouvant travailler que devant l'absolue exac-

titude du détail sans pourtant se tenir quitte pour lavoir copié, possédé, dans sa vie comme.

dans son art, de la hantise constante de la vérité. La critique retrouvera dans cette conscience à cette date le plus noble témoignage d'une fermeté de caractère qui creusa sa trace profonde et qui à fait de M. Roll, non un chef d'école, puisqu'il se voulut seul, mais le plus significatif initiateur du réalisme moderne en dehors de la spécialisation impressionniste.

Une telle nature devait arriver à l'observation

concentrée des spectacles naturels, de l’idiosyn-

crasie des simples. L'étude des paysans et des ouvriers lui fut un troisième motif, étude ingrate, difficultueuse, peu décorative, malaisément appréciable du public, faite pour tenter un artiste dédaigneux du succès de Salons parisiens.

ALFRED ROLL Fc. 1888

À ceux qui en connaissent la piètre psychologie, l’étonnement restera toujours du contraste entre la fortune brillante et rapide de M. Roll et l’insuccès où semblait le réduire le choix instinctif de ses sujets, la fière indépendance de ses idées et de sa technique. Dès 1884, avec farianne Offrey, commença cette importante série où l’arliste accordait délibérément, au scandale des

virtuoses élégants, les honneurs de la cimaise et

du portrait en pied à des vachères, des vendeuses de salade ou des plâtriers appelés par leurs noms disgracieux, ou mème par celui de leur profession. De toutes ces effigies, mis à part la douloureuse Marchande de vert et un vieux Magçon admirable, s'impose au musée du Luxembourg la plus considérable, Manda Lamétrie, fer-

mière. C'est, là encore, l'influence franche de

Manet qui se révèle, mais de ce Manet délicate-

ment gris et tendre qu’on n’a guère voulu voir

au temps où il n’était bruit que de ses violences,

Debout dans la brume cendrée du petit matin,

sur le fond d’un verger où se profile une vache,

la jeune femme rose et fraîche, vètue de gris et de’blanc, s'avance, un de ses bras nus jusqu’au coude s’écartant du corps pour équilibrer le poids du séau de lait que porte l’autre. Tout se fond dans une gamme de valeurs infiniment délicates, moites de rosée : le visage est riant, paisible, sans joliesse:et sans brutale accentuation ; l’ensemble de ce beau morceau est-une des choses les plus savantes dans la spontanéité que l’art actuel puisse revendiquer. Vérité, simplicité, largeur, tout y concourt, et c'est la devise

qui résumerait l'artiste lui-même. Manda est de 1888; l'année suivante, En Eté et l'Enfant au Taureau, nu jusqu'à la ceinture, peint en plein soleil, avec un torse étonnant de couleur, tenant

par sa corde l'énorme animal blanc et roux,

certifiaient en M. Roll, l'union de ces deux

grandes tendances de coloriste et de réaliste

populaire. Diverses autres œuvres moins importantes suivirent, desquelles on retiendra surtout un Labourage et une petite toile, un homme au dos nu, monté sur un gros cheval, où l’étude de

la peau dans une lumière de plein-air, presque

blafarde, a peut-être trouvé sa définitive et indépassable expression. Enfin, l'épisode titré Ouvriers de la terre redevient émouvant, dou-

loureux, résigné et sombre : ces êtres couleur de terreau, courbés sous la passivité du destin, faits.

de la boue qu'il tourmentent avant dy rentrer, laissent bien loin derrière eux le réalisme pur et simple : pour moi, quand j'ai eu connaissance des tragiques visions de Maxime Gorki, j'ai vu à l'instant émerger de mes souvenirs cétte toile, comme l'expression d'une âme identique, d'une contemplation émue par le même frisson. La comparaison s’est imposée à mon esprit, impérieuse et nécessaire; dans l'écrivain russe et le peintre français la pitié humaine avait vibré pareillement, du plus profond de la sensibilité.

Les portraits (entre autres Dumas, Jane Hading, Rochefort) signés par M. Roll, lexpriment moins dans sa personnalité; bien que toujours solides et justes, ils ne sont que l'effet

Fin 0} ALFRED ROLL uns

du talent. Mais quelques grandes peintures décoratives adjacentes à cet imposant ensemble montrent une face nouvelle de sa féconde conception. Les Joies de la Vie (à l'Hôtel de Ville de Paris) sont d’une ample et riche entente, et le Centenaire (à Versailles), les Jeunes Ales recevant le Tsar au pont Alexandre II sont probablement les deux seules commandes officielles qui paraîitront, devant l'avenir, avoir démenti magistralement l'insipidité navrante et presque inévitable de ce genre, qui fournit à chaque Salon un nouveau témoignage de son ridicule. Spécialement la seconde de ces œuvres a trouvé moyen d'être belle, grâce à la logique

de sa composition, à la brillante hardiesse de son coloris, et d'atteindre au style décoratif. Le groupe des jeunes filles, dont Les identiques toilettes blanches sont infiniment nuancées, échelonne de l'ombre claire au soleil éclatant les variations de sa symphonie de satins; vers le haut, sur l'estrade, étincellent des ors et des broderies d'uniformes. De l’habit noir, du gilet blanc, du cordon bleu du président Faure, thème

de font le coloris du tableau, le plus habile parti

est Liré pour la concentration et la répartition

des valeurs dans l’ensemble. Une lumière sereine

chante et influence vivement toutes les tonalités. Le tableau décoratif enclôt toute une série d'études individuelles de fonctionnaires, de - Jeunes filles de la riche bourgeoisie, dont chacune est typique, vue dans l'essentiel de son caracière, étroitement associée à sa date, documentaire par la véracité des visages et des gestes,

sans que nulle attitude soit convenue, figée ou

surfaite.

Des dessins, des paysages faits en Corse récemment, aucun ne me retiendra qu'une tête de femme coiffée de noir sur fond de ciel d'un azur intense, l’un des plus sérieux morceaux du Salon de 1902. À celui de 1903 figurait une poignante et muette tragédie, l'agonie d’un vagabond au pied d'un arbre, où décidément reparaît la pitié sombre et acerbe de Gorki; là

encore se révèle la science du coloriste, en cette harmonie monochrome de gris verdâtre, de .

bleu froid, de brun violacé, où l'atmosphère

brumeuse circule en mêlant à toutes choses un.

ton de pervenche éteinte, et la science du dessinateur par valeurs dans le raccourci du personnage, sans qu'un seul rehaut de couleur aide à le préciser, dans la construction tragique de la tête, dans l’admirable étude des mains qu'on devine à peine. En tout cela, et en certains

pastels lumineux, même des sculptures d’un ?

beau caractère, montrées depuis peu d'années, se démontre avec une autorité de plus en plus grande, sûre d'elle-même, la vigueur unie à la délicatesse qui caractérise l’œuvre entier de M. Roll. En 1904 un autre poème de douleur, la Pauvresse et son enfant, préparait un con-

traste à la tendre Jeunesse en rose de 1905, un

morceau de maître.

De cet œuvre la technique n’a guère subi de

variations. Exempte de raffinements actuels, elle n’admet ni les transparences, ni les grattages, ni les imitations d’une matière par une

ALBRED ROLL 2, 297.

autre, ni les taches, ni les combinaisons où tant de peintres ont dépensé leur ingéniosité. Elle s’en tient, sans complications de recettes, à une facture grasse et franche, à un dessin établi par les valeurs presque toujours certaines, à une harmonie qui laisse à la couleur toute sa puissance expressive sans exagérer non plus son rôle et sans lui inféoder le caractère. Il y a dans cet art une grande force de naturel. Il n’est pas obtenu avec les ] joies exubérantes de la virtuosité, n’esquive ni ne cherche le difficile; il est obtenu de la façon la plus normale et la plus sérieuse, par la volonté, par l'application logique et tranquille des moyens à ce qu'il faut rendre, avec une honnèteté que nourrit le respect de ce qui est vrai. Et ainsi se font sans tapage et sans nervosité, par la sincère émotion et le savoir authentique, de belles choses dont s’étonnent les virtuoses, avec un secret retour sur eux-mêmes. La Guerre, par exemple, représente la réflexion grave d’un homme sur un sujet où il substitue aux déclamations coutumières le désenchantement d’un moderne: Ces soldats marchent résolument, puisqu'il le faut, mais sans flamme, sans vertige, maintenus par le machinisme anonyme, dans la boue et la pluie où peut-être on les déplacera durant des heures sans qu’ils en sachent le motif, sans que leur conscience soit présente et efficace. Mais le peintre intervient après que l'homme a pensé : c'est lui qui transpose en art la vision psychologiquement vraie, masse ce bataillon débouchant, encapuchonne ce morne officier qu'un rural

228 DE WATTEAU A WHISTÉER

conduit, harmonise dans un voile d'humidité :

les bleus sales et les rouges maculés, encombre le chemin défoncé d’un mulet mort sous son bât d'outils et d'un appareil de télégraphie optique, jette au fond ce vaste et vague paysage de coteaux où s’échevèlent les fumées d’un combat d'artillerie, et suggère par l’exactitude impartiale l'horreur terne de ce massacre à distance, dépouillé de toute la fausse poésie des élans et des gestes de théâtre. C’est lui qui restitue aux tâcherons et aux paysannes la beauté morale et caractériste qu'avant Manet et lui personne ne leur voulait reconnaître, c’est lui qui se prouve un coloriste comme il n’y en à presque plus aujourd'hui en semblant se priver à dessein de tous les « effets » pour mieux mesurer sa force au jeu de la [lumière sur de la terre ou des haïllons, ou sur le visage rustique d’une fille des champs, d’une Manda Lamétrie surgie avec la charmante simplicité, la sève vigoureuse d'une de ces fleurs qu'on n’achète pas et qui sont le sourire innombrable des plaines.

Ce grand ouvrier sincère demeurera. Parmi les parvenus, les pharisiens, les malins, les élégants, l'homme qui à dit vrai se fortifie de toute la vérité qu’il a aimée, les jugements de l'avenir sont ouverts amicalement pour lui.

Saluons l’homme qui n’a jamais voulu mentir à soi-même, et nous aurons un peu racheté les défaillances des autres. Lorsqu'on envisagera plus tard une œuvre de M. Roll, on pourra en discuter la tendance et la facture, mais on saura

que l'artiste s’exprimait là tout entier, que son caractère et sa conscience inspiraient toute sa peinture, que son individualité restait cohérente et généreuse, qu'il aimait son art pour luimême, et que pas une touche de sa main n'élait désavouée par sa pensée. Combien, parmi les plus célèbres, failliront à un tel examen? La gloire reste a deciabie à M. Alfred Roll, d’avoir été le premier à indiquer une libre voie différente de l’impressionnisme, une peinture du peuple émouvante sans cabotinage, exacte sans bassesse, un réalisme exempt de médiocrité — et, si l’on s’en tient à la technique pure, d’avoir touché plusieurs fois aux plus grands de son art, le voulant et le pouvant, avec la belle loyauté des vrais maîtres.

AN CRT UN SUBTEL

Ce. ne pas un peintre, c'es une ‘pointes sèche qui s'est mise à vivre tout à coup et accomplit son miracle selon l'exigence ellemême de sa forme. Cursive elle s'élance, infléchit son ellipse, s'arrête et se cabre, écrase quelque inflexion plus noire, et de nouveau séclipse et vole et revient et puis s'en va, —

sûre et capricieuse comme une lame de patin D sur le champ de neige du papier où sa fuite laisse une trace pâle et délicieuse. :

- On définira moins M. Helleu en disant ce.

qu'il est qu’en notant ce qu'il n'est pas. Qu'il. révèle l'inspiration de Watteau, des Japonais. et de Degas, il n’en sera pas moins éloigné, plus nerveux et moins décoratif que Watteau, plus strictement exact dans la fantaisie qu

MBAUL MALHBUN NI de Ses

les Japonais, avec la retenue du goût de

France, ‘et souriant tristement là où Degas

montre un rictus. S'il s'apparente à Antonio de la Gandara, il est plus souple et plus capricieux. S'il fait songer aux croquis de Whistler, à leur

‘négligence apparente, c’est pour préciser l’évi-

dence des formes là où le grand disparu en suggérait le mystère. Impressionniste? Eh! non, car pour lui la réalité du dessin existe jusqu à la Sécheresse graphique, — et cependant il a tant regardé Manet en l’aimant! Et il en redit quelque chose dans ses toiles, la mise en place, les valeurs, tels gris, tels noirs, l'indication jumineuse et sommaire d'un fond. Il est précieux, distrait et insistant, inachevé, charmant et tendre, spirituel avec réticence, tout de grâce

française et londonien pourtant, parfois bizar-

rement mélancolique, — et cette mélancolie est peut-être toute la réalité essentielle de son âme. Il est la pointe sèche elle-mème.

Je ne connais pas M. Helleu. Je le süppose extrêmement sensible, adorant les formes simples, moins gourmand de la forme qu'ob-

servaleur soucieux de définir très vite et d’un

mot, nonchalant, compréhensif et retenu, avec toute une nappe d'émotion violente enfouie au

profond de lui entre deux zones impénétrables.

La pointe-sèche pique là, parfois, fore un trou minuscule, et alors, au détour d’un dessin, une expression étrange, cruelle ou lasse infiniment, jaillit, indice du grondement intérieur de cette

âme d’artiste parisien et fèté dont personne peut-

être ne sait rien d’exact.

La prestigieuse sûreté de son trait définit et cerne la femme du monde, c'est-à-dire rien — . et quant à l'idéal de M. Helleu, à sa conception, à ses idées, nul ne saura les délimiter. Il charme, et pourquoi? Peut-être par le charme lui-même de l’admirable outil dont il use.

C’est l'homme de ce temps qui a su donner au trait sa grande, son intrinsèque valeur, au point de le faire vivre d’une vie propre : ce que représente une œuvre de M. Helleu, ce n'est ni une femme, ni une autre, ce sont des traits d'abord. Et si je possédais de lui une épreuve où il eût simplement tracé quelques linéaments tels que. lui seul les sait faire, je crois que j'en aurais presque autant de plaisir que si ces linéa-. ments dessinaient la plus élégante de ses figures. La ténuité, la pureté, l'élan, la graduation de ces subtiles morsures sont d’un attrait adorable : fils de la Vierge ou griffes félines, ce sont des signes vivants, des lignes parlantes.

Par le trait M. Helleu exprime les valeurs, les plans : par le trait presque sans insistance, sans

accumulations, sans ombres, sans fonds, — etil y à des instants dans ses dessins où le trait semble, bien que noir, une raie de lumière plus claire que le papier. Ce trait magique est à lui seul. Les doigts se laissent conduire par l’outil qui est fait pour définir, et celui-ci agit comme. sous une impulsion magnétique. Alors le trait multiforme se multiplie : en hachures serrées il masse les ombres d’une chevelure, y allume de riches chatoiements, brusquement s'éva-… nouit, indique, d’un effleurement, l'arète d’un

profil, le brillant d'une prunelle, la palpitation

des cils, le fruit d’une bouche mi-close, si légèment qu'on voit tout mais à peine. Et des stties mouvantes, aux torsions fuselées, esquissent le paysage des plis d’une robe — et tout l'ensemble est d’une maîtrise frêle et indéfinissable.

Ces dessins, qui ne les à aimés? Parfois la sanguine; et le blanc avec son doux éclat de perle, parfois un soupçon de bistre, les fardent avec un tact infaillible. [ls sont apparus dans l’art moderne, ne ressemblant à ceux de personne. Une grâce nouvelle leur est incluse.

La situation de M. Helleu est singulière aussi. Chacun, parmi ceux qui aiment et comprennent l'art véritable, l'estime et le recherche. Il n’a jamais eu de grand succès : on ne le définit pas, on ne songe pas à Le classer. Il est 1à, en marge de son art quoique inscrit au niveau des meilleurs, avec une discrétion--et un tact dans la célébrité comme dans son œuvre même. Quelque chose le voile et le défend. C’est un producteur abondant, mais on ne voit pas trop ce qu'il produit: on l'entrevoit, juste assez pour lui garder la saveur de l’imprévu, et rehausser de rareté la fréquence de ses travaux. Le peintre a laissé quelques chers souvenirs, la Cathédrale,

qui est chez M. Jacques Blanche, avec quelques

scènes de yachting et certaines figures de femmes d'une grâce infinie, le Bassin de Versailles, du Luxembourg, symphonie fauve et veloutée, les Grandes Eaux, dont l'audace impressionniste fit sensation à je ne sais plus quel Salon. On

connaît moins, sinon dans un public restreint

qui n'a rien à ignorer de M. Helleu, des séries

de figures féminines claires; robes à rayures, flanelles blanches, ombrelles lumineuses, torsades auburn sous des canotiers, drisses aux guirlandes de: flammes frémissant dans la brise en plein azur, yoles cambrées comme des femmes et femmes effilées comme des yoles, blancheurs miroitantes sur de légères eaux bleues, sur le vernis beige des ponts et des bor-

dages, agrès et cuivres, et sur tout cela le’soleil

qui chante, irise, fait très nettes les ombres jaspées. Ces thèmes ravissent M. Helleu, sa fantaisie nerveuse y contente son rêve de svelte élégance, son goût d'harmonies en deux ou trois tons, son amour des blancs sur blancs, tantôt échauffés d’un peu de chrome, tantôt laiteux jusqu'au bleuâtre et avoisinant le mauve. Peinture qui évoque Manet par sa franchise ample, par la hardiesse des contrastes, l’élan des silhouettes, la netteté des ombres sans demiteintes, et qui évoque aussi Degas par la distinction un peu sèche, la minceur, le souci d'être juste sans appuyer trop, l'allure de notation

brève, d'esquisse surprise et enlevée; mais

peinture, aussi, qui est bien de M. Helleu par une féminité spéciale, un rien de langueur, de

morbidesse dans les attitudes, et une tristesse

indéfinissable, la tristesse des choses très blanches, très claires et très strictes, la tristesse des joies convenues, des luxes, des arrangements

de la vie mondaine. Cette tristesse, M. Helleu

la porte-t-il en lui-même ? Peut-être. La voit-i dans ce monde qu'il peint? Peut-être aussi, sans

le dire. Pour moi, je l'y ai sentie, et je la retrouve intensément dans ce qu’il fait. Rien n’est mélancolique comme la facticité d'un décor, et la vie que peint M. Helleu est un décor. Des sentiments vrais de ces êtres captivés par une existence où rien n'est laissé au hasard savoureux et libre, où tout est prévu — car rien n’est surchargé d'obligations comme l'oisiveté, — des sentiments vrais de ces êtres, aucun n'a le droit de transparaître, aucun n’en a le temps, parce que, dans le programme d’une telle vie, cette révélation n'a pas été calculée. De là, pour qui observe, “une tristesse qui ne ressemble à aucune autre. M. Paul Hervieu l’a magistralement étudiée dans Peints par eux-mêmes. Elle s'augmente encore de cette netteté jolie et froide de l’art nouveau et de la vie de yachting; là tout n'est que correction, rien n’est calme et volupté, le langage, l'ironie, les attitudes, l’anglomanie ; tout s'accorde, les costumes et Les lignes, pour glacer l'âme, tout, en un mot, est l'élégance mondaine, la représentation, l’'émulation des maniérismes se jalousant sous les sourires.

M. Helleu dit tout cela, il me fait souvent songer à M. Hervieu. Il est plus artiste mais non plus - perspicace : sans doute ils pensent de même — et c’est pour cela qu'à bord de son yacht, en peignant des scènes de régates et des silhouettes de jolies médisantes, il n’est pas qu’un ravissant peintre de genre. Il dépasse le Keepsake et atteint l'observation. Il juge avec une âme incisive et hautaine le décor que sa fantaisie picturale envisage avec plaisir. Là comme par-

tout, il est quelqu'un de très fin, à l'écart.

Cette mélancolie, c’est la mélancolie du vide. Par delà le thé coquet, les robes jolies, les apprêts, les phrases allant avec [és chapeaux,

les psychologies prévues pour les costumes, les:

sentiments de la nuance des étoffes, et tonte la mise en scène de ce qui se portera cette saison, depuis l’ombrelle jusqu’à l'âme, — par delà s'étend la région de la vie profonde, douloureuse, exalltée, avec ses cynismes insatisfaits, ses élans brisés, ses égoïsmes, ses longs sacrifices en silence, ses vanités et ses haïines. Et la vie du monde se tient en dehors de cette vraie vie, et dé l'une à l’autre s’échangent parfois de terribles regards. Mais ce sont bien plus souvent des regards d’inconscience, d’ennui vague, où s'allume l’étincelle de Ta coquetterie avant tout, — el ce Sont ces regards-là que M. Helleu fait vivre dans ses AOinIeS -sèches, ses crayons et ses sanguines. Le vide insondable de ces Jolis yeux trouble la pensée.

Toute créature, par lui cernée ue magistral cinglement du trait qui la suscite entière au blanc de la feuille — vide sur vide, — est surtout un ornement, une combinaison de courbes et dé volutes rassemblées délicieusement sur deux ou trois points qui les engendrent, comme des plis

à la boucle d’une ceinture. Et de ces points elles ;

s'élancent et divergent pour indiquer et espacer de vastes surfaces d’étoffes aux inflexions décoratives. Ainsi la célèbre pointe-sèche où s'incline une visiteuse du Louvre vers des cadres de dessins de Watteau présente, le dos, la fine jupe

. évasée dont tout pli se concentre à la taille par de subtiles obliques : et de là repartent, autres obliques d’une direction opposée, les nervures du corsage jusqu’à l’évasement des épaules que couronne la torsade des cheveux, tandis que le bras gauche, en une évasion hardie, s'allonge Jusqu'à poser sa main au pommeau de la haute ombrelle droite, dont la verticalité explique et soutient tout l'ensemble pour le plaisir absolu de l'œil. Cela est d’une science complète — et rien de plus fin que l'indication des tableautins du fond par des griffures menues et capricieuses, juste assez pour qu'on voie, sans que l'intérêt sévade du point où l'artiste l’a voulu retenir, cette tète au chapeau d’un orbe restreint et simple sous lequel la chevelure est massive et profonde. De tels jeux sont jeux de prince; on n'imaginera rien de plus séducteur et de plus hardi que ce jet fuselé d’une grande femme souple, tout ce qu’on lui devine de souci de soi pour qui la regarde — ce à quoi elle pense plus qu'aux Watteau. Ils prétextent une attitude de jolie attention, et que d’esprit dans la main, dans le moindre pli ! | L'intimité pressentie en ces dessins — par le détail d’une console, la boiserie d'un canapé Louis XVI, un bouquet, cette intimité reste Quand même glacée et décorative. Il a fallu cerlains croquis d'enfants et quelques portraits admirables de M"° Helleu pour que se décelât, : Surprise délicate, la sensibilité tendre que l’arliste tient peu à faire connaître. Et le petit dessin d’une fillette au piano ävec sa grand'mère

— s'en souvient-on? — est un chef-d'œuvre de pénétration, montrant la survivance de l’aïeule: dans l'enfant. Elles se ressemblent, leurs gestes sont pareils : leurs traits se retrouvent par delà les années et les pensées, et c’est exquis et c'est émouvant, et, comme toujours, fait avec rien, c'est-à- dire les traits essentiels, ceux par lesquels : un maître peut seul rendre visibles des caractères et des âmes. Évoquons encore ces femmes étendues dans de vastes bergères, avec les plis de leurs robes tombant lassés, comme inutiles,

après qu'ils eurent moulé les corps frêles;

croquis d'enfant jouant avec sa mère sur un

tapis; cet ovale d’un visage aux cheveux lourds

soutenu par deux mains dont les poignets délicats se rejoignent au-dessous du menton, tandis que s’ouvrent, clairs et intenses, les yeux dans la face päle; toutes ces chevelures sous les plumes sombres des grands chapeaux, — et le caprice de cet éventail orné de yoles dans les roseaux, avec.un peu d’eau qui tremble, — les noirs, les gris, les notes vives ou mates, l’art et l'attrait de tout cela... Les mots les plus usés peuvent reprendre leur sens, laisser luire, sous leur. rouille, un peu de l'or primitif: voici de l’art « français » tout en semblant « parisien », voici de l'art comme il ne s'en trouvera nulle part ailleurs. Je retrouve la caresse de la voix de Mallarmé dans cet art-là, le suprême du goût de France malgré le britannisme intentionnel de certaines expressions.

Personne n'ira plus loin dans certaines choses de l’art. Et il ne serait pas bon qu'on allât plus”

PAUL HELLEU RU Sa

loin —etceux qui essaient grimacent ; M. Helleu se tient à l'extrême limite d’un péril. Un peu plus, et tout s’évanouit dans l’à-peu-près, le filigrane subtil se brise, c'en est fait de cette improvisation si sûre. Il faut bien que le pastel, la sanguine et la pointe-sèche aillent jusque-là, puisque M. Helleu les y fait aller — et certes, ce n’est pas pour faire plaisir à sa clientèle mondaine, qui le trouve ravissant, mais ne peut rien comprendre au prodige véritable de son art et le confond peut-être avec l’anémie déguisée de certains autres favoris de la mode. I] faut bien qu'entre les mains de ce pensif et sérieux artiste l'outil magique en soit venu à cette extraordi- - naire hardiesse : mais ce n’est pas là le chemin de tous. La trame aérienne de ces linéaments ne se peut imiter; un paE y voltige, qui doit y rester seul.

M. Helleu a mis, au bas de l'acte d'art moderne, sa signature : un paraphe délié, ferme, d'incisive beauté. Toute son œuvre est une écriture. Elle me fait invinciblement penser à ce que les Goncourt ont appelé « l'écriture artiste », selon une volonté qui a été très mal comprise. Ecriture rare — son encre de Chine est bien celle d'un bâton précieusement sculpté, lentement fondu et dilué par des mains précautionneuses. L'être féminin est là, inclus, dans des traits qui font penser à la nervure des folioles et des ailes de libellules. La caractéristique d’une pointe sèche de M. Helleu, c'est qu'elle conserve toute la vive impression de la pensée, c'est qu’elle fait oublier la traduction de la presse et du cuivre.

Ainsi la femme elle-même, dans la traduction uniforme qu’en donnent les armatures exigées par la mode, révèle quelque chose qui la différencie de toute autre. Il faut regarder les pointessèches de M. Helleu un peu comme on regarde une femme — sans quoi on ne les comprendra et ne les aimera pas tout à fait comme elles méritent d’être aimées. Ce sont des moments de vie et de rêve, retracés par un artiste qui garde toujours quelque secret.

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