UN CHARMEUR
Henri Le Sidaner arrive aujourd'hui à la vraie gloire, c’est-à-dire à l'estime raisonnée de tous ceux qui comprennent l’art et l’aiment avec clairvoyance, et il la mérite un peu malgré lui, sa modestie presque peureuse ayant tout fait pour s’enfermer dans « l’art en silence ». Il est un des rares hommes dont nous cherchions l’œuvre en entrant dans les. Salons, avec la certitude de trouver de belles choses et de nourrir nos âmes d’une émotion nouvelle. Sa carrière est longue déjà, depuis le temps lointain où des toiles Comme la Bénédiction de la mer ou la Vieille femme dans un verger en fleurs révélaient dans la cohue disparate des Salons un vrai et méditatifartiste. L'exposition faite à la galerie Mancini en 1896 réunissait à ces œuvres une série de
‘oo DE WATTEAU À WHISTLER
nocturnes, d'effets de neige, de jardins et de
ruelles sous la lune — et déjà l’on pouvait pressentir ce qu'allait devenir Le Sidaner. Déjà s’y affirmait cette vision d’un créole d’origine bretonne, unissant la morbidesse et la nostalgie des contrées chaleureuses aux mélancolies métaphysiques de l'Occident. L'année suivante, Le Sidaner partait pour Bruges — et je puis dire un peu sur le conseil de mon amitié; durant mes précédents séjours dans la ville adorable, je songeais souvent qu'il lui manquait son Rodenbach du pinceau, et à mes yeux ce devait être Le Sidaner, puisque Xavier Mellery ne continuait plus à peindre là, malgré,ses belles études anté-
rieures, et puisque d’autres, habiles, allaient à
Bruges « chercher des motifs » sans dépasser
le pittoresque extérieur, sans pressentir ce qu'il. . y avait d'âme éperdument mystique et intense …
derrière les murs. Le Sidaner, nature d'artiste infiniment sensible, âme ouverte à la symphonie,
au lied, aux poèmes naïvement raffinés, peintre
étonnamment compréhensif de la nuance, devait trouver à Bruges la révélation de soi-même, la mesure et la direction de son art. Parti pour quelques jours, il s’y installa dix-huit mois, et là il prit définitivement conscience de lui-même, en sa calme maison de ce quai du Miroir que Rodenbach aimait tant.
De là date l’éclosion véritable d’un talent longuement, minutieusement élaboré : les premières toiles de Le Sidaner disant la vie intime de Bruges produisirent une émotion profonde, on eut 4 sentiment qu'un maître de l'intimisme
Ce
était survenu. Pourtant certaines toiles comme les Jeunes filles au soir, la Ronde au clair de Lune,
telles silhouettes de blondes sous la verte clarté
nocturne, telles petites esquisses évoquant l’eau, les ténèbres et le scintillement des fanaux dans la brume, avaient déjà présagé cette sensibilité délicieuse ; mais on les avait moins vues. Comme pour l’auteur du Règne du silence, la confronta-
tion d’un homme avec la seule ville vraiment
faite pour son âme allait donner de surprenants résultats, l'accord harmonique parfait : et je crois
bien que si l’on ne pourra plus exclure le souvenir des pâles et exquises cantilènes de Rodenbach en passant, les soirs d'automne, au long du
Dyver ou dans les allées désertes du béguinage, on ne pourra davantage bannir le souvenir des symphonies suaves, idéalement pures, de Henri Le Sidaner.
Personne à ce point n'a dit la vie étrange-
ment expressive du silence, donné une âme aux murailles, évoqué tout le passé par la faible lueur avivant la vitre d'une fenêtre; personne, depuis Whistler, n'a mieux témoigné du don suprème de suggérer tout ce qu'il y a derrière tout ce
qu'on croit voir, de peindre ce qui est en le fai-
Sant constamment oublier. Personne n’a ainsi dématérialisé la peinture sans pourtant mentir Jamais au réel. Le Sidaner a regardé avec une tendresse émouvante les choses les plus simples, les plus dédaignées : une closerie défaite, quelques fenêtres, un toit dans la neige, lui suffisent,
où une porte dans un coin perdu. Le poème de
la pierre vieillie et morne, et c’est assez pour
lui : il évite le pittoresque, la silhouette curieuse, l'effet séduisant où chacun se croit tenu de courir dès l’abord. C'est un impressionniste parce qu'il peint la lumière sur les éhoses plutôt que les choses elles-mêmes : au flanc d'un mur il note avec une délicatesse insaisissable la mort lente d'une clarté oubliée par un ciel qu'on ne voit pas. Mais c’est un intimiste par sa piété naïve dans le dessin ; une fenêtre à croisillons, un rinceau ajouré, un perron, il Les dessine avec l’exactitude d’un vrai maître et l’ingénuité d’un enfant. La géométrie des façades Le requiert : il la fait servir, dans sa nudité précise, à son art de rêve et de douceur. Il est profondément ému devant l’humble architecture d’une maisonnette, en pensant à toute la logique aimante qui en a suggéré à l'homme les moindres détails pour qu’à l’intérieur la vie des aimés soit plus intime et plus charmante à vivre. Il exprime la mysticité benoîte des maisons de béguines sans qu’un seul détail religieux Les désigne. Il en rend limpression à la fois douillette et morne, l'aspect de prisons blanches d'où s’exhale une odeur d’angéliques confites. Comme à Rodénbach, qui n'a peint que la Bruges des pierres, celles-ci lui suffisent pour tout dire. Pourtant, soudain, il s'éprend de la Bruges des eaux, plus morte encore, et plus vivante aussi de la vie intérieure: des cygnes passent en frissonnant, une nappe d’eau s'ouvre avec une sérénité taciturne, doublant les quais et les maisons qu’elle capte en son [mirage exact et pur. Ce sont alors, entre l’eau et la pierre, dans la lueur du crépuscule ou.
de la nuit, de fragiles et immatériels échanges, de tendres conflits de reflets, d’ombres réfléchies dans l’eau, des harmonies contrariées se jouant avec une subtilité vaporeuse, des entrevisions de lueurs éteintes et difuses où, dans la lividité moite du brouillard lunaire, une vitre éclairée est rose à peine : la féerie d’un tel art n'est comparable qu'à Whistler, et plus exactement à Claude Debussy, dont Henri Le Sidaner semble être de plus en plus l’analogue dans un art différent. Tout est transfiguré, transposé : l’humble et fidèle expression du pavé, du mur, d’une placette ou d’une berge se relève par la magie de la couleur, et non pas même de la couleur, mais de la gradation infinie de ses altérations, c’est-à-dire de la musicalité des tons optiques. L'art de Le Sidaner, se jouant sur la nuance, sur les harmoniques successives d’une même couleur et non sur les contrastes des diverses couleurs, se rapproche de la musique par les lois communes au chromatisme optique et au chromatisme auditif,au point d’être l'exemple le plus saisissant de la fusion théorique des arts. Une toile de Le Sidaner est construite sur le thème d’une tonalité, et les variations de cette tonalité coïncident exactement aux nuances du sentiment qu'elle signifie. Il y a là d’indicibles rapports que seule la vue d’une de ces œuvres pourra faire clairement comprendre.
La technique elle-même de Le Sidaner parti- Cipe à La fois de l'impressionnisme et du prin- cipe des harmoniques tel que Debussy l’a appliqué pour l’étonnement de certains mucisiens.
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216 DE WATTEAU A WBISTLER
Ce sont bien, comme dans Monet, des juxtapo- “ sitions de \taches dans le sens des plans, une te sorte d'imbrication des touches petites el serrées, us rappelant même parfois l'aspect des toiles | pointillistes : mais au lieu que ces taches dis- ‘ socient les tonalités et les fassent contraster, a elles sont au contraire les vibrations successives d'une seule tonalité qui engendre toute l'har- É monie du tableau. Et si un simple gris arrive 1408 dans les diverses parties de la toile à créer des | mauves, des roses, des verts ou des bleus, ce n’est pas par sa rencontre avec ces couleurs ellesmêmes, mais par la réaction naturelle de lat- | mosphère sur lui, qui les y détermine. Car Us toutes les couleurs que nous croyons différentes SLA sont respectivement les dérivés de chacune fe d’entre elles, et une seule les contient toutes, et chacune a pour harmoniques toutes les autres, mais à des dosages différents, et cette différence est même notre seul moyen de les distinguer.
Ainsi la tomalité chez Debussy se transforme constamment par ses harmoniques et parait céder devant une autre tonalité, bien qu'elle demeure elle-mème, par la seule force de son. évolution monodique. En d'autres termes, Le.
| Sidaner et Debussy ne concoivent pas une P .: tonalité comme une composante de l'harmonie FRE ayant besoin des autres tonalités pour créer une impression chromatique, mais comme, à elle seule, un petit monde complet, une monade suffisant à créer un chant que prolongent ses propres développements.
Il en résulte que, si chacun des divers arts
peut être considéré comme un monde complet, mais susceplible de s'associer aux autres pour devenir l'Art, c'est-à-dire s'ils peuvent être régis par une seule et même méthode leur conservant leur originalité partielle, de même on peut considérer dans chacun des arts un son, une couleur, un plan comme des éléments complets en soi et coexistants, capables de se constituer un développement individuel. De même que dans l'Art la musique est un royaume distinct, de même dans la musique. une note crée un domaine distinct, et capable d’une vie ramifiée, originale et complète; et ces spécialisations peuvent donner lieu chacune à un art partiel etisolé. Ces idées sont à la fois le suprème de l’impressionnisme et pourtant quelque chose qui n’en ressort pas; c’est pourquoi Debussy ne ressemble à personne des musiciens polyphoniques et remonte à la monodie antique, et c’est pourquoi Le Sidaner s'apparente bien plus à Whistler, à Corot, à Cazin, malgré l’apparente similitude de son exécution, qu'à Claude Monet.
Si J'insiste à ce point, avec une aridité que l'on voudra bien excuser, sur un parallèle entre la musique et la peinture, ou plutôt sur l'harmonie, c'est-à-dire une notion commune à ces deux arts, c’est que je voudrais faire sentir la vraie, l’essentielle raison qui me fait considérer Henri Le Sidaner comme un maître :.
cette raison, c'est l'identité sereine et parfaite de son sentiment et de sa technique. C’est le secret des chefs-d'œuvre et c’est par lui qu'il en fait. Il touche à ce qu’il y a de plus difficile au
Jo monde, dans un art plastique, l’expression de. l’abstrait sans rien éluder de ce qui doit être
concréltisé, et il s’est avancé jusqu'à l’extrème limite de son art, à la limite où, par la nuance, la peinture fait oublier sa matière et devient
presque une musique, où les termes sout com- .
muns aux deux arts, où les ondes lumineuses rivalisent avec les ondes sonores, où des rapports spéciaux, subtils s’établissent : dans cette région périlleuse Le Sidaner se tient, seul ou presque, comme Debussy est seul dans l’art qu'il s’est choisi, et on ne peut concevoir que ces deux âmes d'élite se servent d'une autre technique : elle n’est pas un système esthétique, elle est le véhicule naturel de leur émotion.
La coïncidence de leurs deux procédés est précieuse pour l'étude de l'esthétique nouvelle, parce qu'on trouve en leurs œuvres l'exemple le plus frappant et le plus nouveau de la continuité des arts : ils sont là, à leurs frontières respectives, presque adhérents. Et cependant Debussy est profondément un musicien, et Le Sidaner est un peintre strict, et ni l’un ni l’autre ne sont des « littéraires », ni l’un ni
l’autre ne tombent dans l’hérésie de tant d'êtres
intelligents qui s'expriment dans une technique en rêvant d'en sortir, s’y ennuient, veulent la forcer à s’assimiler ce qui est le propre des des autres, et arrivent ainsi au médiocre malgré
des intentions Judicieuses. C’est au contraire
dans le renforcement du sens intime de leur.
moyen d'expression, dans l’analyse intense du.
son et de la couleur à l'exclusion de tous autres ‘éléments, que Dubussy et Le Sidaner finissent par trouver de quoi exprimer toutes les sensibilités et rendent visible cette vérité cachée à beaucoup d'artistes : {out art développe ses harmoniques au point que, S'il était seul, ul pourrait tout faire comprendre, car tout art est à lui seul un microcosme complet, contenant les principes de tous les autres. La fusion des arts ne consistera pas à sacrifier tel art à tel autre : mais plus au contraire on précisera et développera les moyens personnels d'un art, plus, par juxtaposiion aux autres également affirmés dans leur plénitude, on prouvera que leurs principes sont identiques, que leurs différences sont vaines, et que tous procèdent d'une méthode unique de la connaissance. :
Le Sidaner est tellement pénétré du sentiment de celte vérité, nativement et dès ses premières esquisses, qu'il ne peut pas concevoir ‘autrement non seulement son art, maïs la nature elle-même. Dans ses tableaux, aucune surface n'est limitée : tout agit par réciprocité. Un dessin à la plume, aux hachures très fines, dont la trace se devine encore sur la toile souvent à peine couverte (on le verra sur /a Lampe au jardin, au musée du Luxembourg), suffit à établir la géométrie du site : le reste, l’artiste le demande uniquement aux valeurs. De près, rien n'existe qu'une pluie d'ocellures délicates, il est impossible de voir l'endroit où cesse un mur contre un ciel, où un vase de fleurs se détache d’un fond : à trois pas tout s'établit et
se recrée. Dans un temps où la curiosité de la facture a été la coquetterie de tant d'artistes,
peu d'hommes ont possédé une facture aussi
mystérieuse : un tableau de Le Sidaner est
impossible à copier : c’est le précis dans l’im-
précis, et c'est un jeu constant sur des demi-.
tons, une progression de gammes tremblantes,
à la fois pâles et chaudes, de gris résultant de.
tonalités ardentes, de blancs à la fois radiants :
et sourds, de AGE ENS verdissantes où se.
fige une clarté morte — et cela vraiment, dans toute cette œuvre du peintre de la pierre et du silence, évoque des sensations que la musique seule semblait jusqu'ici pouvoir donner, non pas des sensations de rythme, mais d’ harmonie pure. Et si je parle tant de musique ici, c'est qu'il y a erreur de mots par défaut, il ne s’agit pas plus de musique que devant les « symphonies » de Whistler, mais simplement d'un
nouveau mode de la sensibilité, et je considère qu'une des raisons les plus sérieuses que nous.
ayons de placer très haut Le Sidaner doit être cherchée dans sa faculté de nous faire sentir ce
nouveau mode à un degré où n'’atteint aucun
peintre de ce temps depuis qu'est mort le grand maître des Nocturnes de Chelsea. L'art de Le
Sidaner par soi-même suffit à la gloire d'un peintre ; mais il est de plus une dé dactatio
précieuse pour l'esthétique de l'avenir, pour
celle qui se constitue én ce moment mème au milieu de nous sur les ruines de l’ancienne — ct c'est cela que je retiens Le plus volontiers.
Si Jen viens au sentiment émouvant, au
HENRI LE SIDANER ot TU
le de cette œuvre captivante, je sentirai plus
encore l'impuissance des mots. Le Sidaner ne s'en est pas tenu à Bruges, révélatrice de son
âme à elle-même. Dès 1899 commence cette admirable série de l'Ile-de-France que nous avons vue aux Pastellistes, à la Société Internationale, à la Société Nouvelle, aux Salons enfin. L'artiste, après avoir peint ses premières œuvres à Etaples, à Boulogne, revient àu terroir intimement français. [l s'installe quelque temps à
Beauvais, puis à Gerberoy, dans ce pays délicieux de silence et de feuillées où ïl s’est fixé : il peint à Chartres quelques paysages dont un
chef-d'œuvre, la cathédrale vue du lieu même
d’où la peignit Corot. Et là se déroulent, dans une existence de féconde et calme solitude, les strophes d’un poème de charme et de beauté, le plus tendre poème que l’intimisme ait encore produit dans l’école française moderne. Peu de choses suffisent : une table dans le jardin, avec sa lampe allumée, à la minute où le jour tombe, où le reflet du ciel sur une vitre est un peu moins brillant, mais presque autant encore; une charmille, la petite place d’un village, une porte au fond du verger, l'ombre d’une voûte
sur le tournant d'une ruelle — la lune sur la
table, et sa symphonie de blancheurs opalisées,
nappe, bouquet blanc, porcelaines; des fleurs pâles contre une muraille pâle où tremble l’ombre d'un rosier; la neige sur le village, la nuit verte, la réfraction vague de la neige dans cette nuit : doux petits poèmes, effusions (rissonuantos
d'une âme, art de confidence taciturne! Sur une
je È Me : ’ À k à
place, une statue seule, et le grand manteau
d'ombre qui, du socle, traîne derrière elle dans
la froide sérénité de la claire nuit; le portail de la cathédrale de Chartres, l'évêché, avec une lumière qui veille; un humble cabaret au bord d'une route, et la tristesse, et la douceur de France au soir, et toutes les petites existences devinées..: et dans tout cela pas un être vivant, rien que les choses et le ciel, et la lumière qui
joue avec le demi-jour, et la paix, la paix exquise
dont est pleine l’âme de l'artiste aux yeux graves, au sourire lent, à l'expression chantante et mélancolique comme son nom même, à l'allure nonchalante et souple, qui vit dans un
rêve infinissable. Voilà les thèmes du sympho-
niste. S'il peint des créatures, ce sont des jeunes filles blanches, dont les bandeaux blonds sous la lune ont d’étranges reflets de cendre, d'or et de rose. Elless’embrassent, pensives, ou passent. Ce sont moins des êtres que des rayons lunaires qu'on voit un peu plus, pour un instant. Il faut admirer la qualité de. ces blancheurs diffuses,;
deviner dans ces atlitudes primitives et ces.
visages indistincts le rève de l'artiste; mais la
créature humaine compte peu dans son œuvre,
malgré quelques beaux dessins construits par
hachures fines et nerveuses, où le blanc et le
noir, sans frottis, sans surcharges, suffisent à faire prévoir toutes les valeurs, à graduer Îles lumières par d’imperceptibles différences dans
l'espacement des traits : dessins apparemment
d'une simplicité enfantine, où éclate toute la
force de synthèse du peintre, toute sa nalive
faculté de suggérer par quelques traits, par l'intervention soudaine d'un noir, toute l'âme d'un paysage : dessins où chaque indication est un sentiment traduit, et que rehausse, avive et transfigure soudain une légère teinte d'aquarelle insinuée avec un goût sans défaut. __ Un tel art, et l'accueil enthousiaste qui lui fut réservé, eussent fait redouter pour tout autre le grand péril de la répétition des effets. Cet -art se tient à la limite extrême de la visibilité: cette harmonie musicienne des gris, des blancs, des ors pâles, cette symphonie nocturne et mystérieuse de l'heure où la matière devient idéale, pouvaient faire craindre que l'artiste, en faisant un pas de plus hors du réel, en vint à s’en tenir à l'évocation presque spirite, développât le fantastique latent de ses maisons, de ses fenêtres, de ses Jardins, laissât se désagréger, se dissoudre sa vision précise et caractériste dans l’excessive variations de ses nuances trop aimées. On ne se Joue pas impunément des harmoniques sans être au moins tenté d'oublier pour elles leur ton originel; comme Debussy, répondant victorieusement par les claires déclamations lyriques de Pelléas et Mélisande aux appréhensions de - ses admirateurs, qui le craignaient perdu dans l’extase diffuse des Nuages ou des Sirènes, dans là prodigieuse fluidité de ses orchestrations antérieures, Le Sidaner a compris le péril, et depuis plus de deux ans il se renouvelle. C’est toujours la même technique, le même sens singulier du dessin par les valeurs, la même mamère de suivre un ton-dans ses gradations chro-
matiques; mais le peintre des gris nacrés et des blancs laiteux devient un ardent et audacieux coloriste des rouges. Déjà, dans son œuvre précédente, le soleil souriait parfois, posant une tache d’or sur l'appui d’une fenêtre, ouvrageant quelques clairs filigranes sur le sol. Maintenant l'artiste, simplifiant encore ses motifs, n’a plus besoin de paysages, n’emprunte plus le charme des vieilles maisons, des vergers, des routes
riantes ou assombries. Il trouve dans la nature-
morte un thème suffisant pour continuer son poème de vie latente et recueillie, et 1l traite ce genre tant gaspillé avec une délicatesse qui le rénove. Un coin de nappe, quelques objets familiers, des fleurs, une fenêtre au fond révélant le sourire du jardin, c’en est assez pour dire la vie intime, faire songer à la femme ou à l’enfant qui viennent de toucher ces choses, pour exprimer la quiétude, le calme, l’âme des êtres absents qui étaient là et vont revenir. Et tantôt
ce sont de charmantes merveilles, des fleurs
blanches reflétées dans l'argent d’une théière, le
blanc du linge un peu moins blanc que celui.
d’une tasse, le reflet vert des feuilles sur tout
cela, et une flèche de soleil qui, sur le mur, vibre encore ; et tantôt la rouge lumière oblique du couchant incendie les anémones de sang, les
liteaux de Ja nappe, rosit les porcelaines, fulgure
sur les métaux, va se perdre en buée ardente et fauve au mur du fond. Là se décèle toute une
gamme qu'on ne prévoyait pas, et, après toute.
la tendresse frileuse des neiges, des nuits lunaires, des chaussées pâles, des fenêtres closes,
une puissance de beau coloriste surgit; mais l’âme reste semblable, et aussi le principe d'art. Il semblait ne pouvoir servir qu'à l'expression des choses aimées et dites jusqu'ici par l’artiste; cette évolution vient à point pour prouver le contraire.
- Une telle œuvre est indépendante d'une théorie. Je sens encore l'urgence d’excuser la maladresse avec laquelle j'en suis venu à en ébaucher une à propos de cet art adorable et frêle, que les mots alourdissent sans l’exprimer. Ce qu'il y a de plus beau au monde, c'est l’ingénuité d'une âme d'artiste : elle contient toutes les théories que la critique boiteuse s’essouffle à en extraire pour les présenter sans grâce et sans vie. Maïs pourtant il faut bien qu'elle les dise, car elles y sont, car cette ingénuité réelle voile un monde dé préoccupations, d'intuitions dont l'esprit de l'artiste est richement peuplé. Il donne la fleur, la critique est réduite au triste rôle de décrire les racines, de tenter de surprendre l'existence souterraine par qui l'être qui produit se relie à la nature éternelle. De tous ceux qui ont l'honneur d’être des artistes à l'heure présente, je n’en sais pas qui vivent davantage de celte existence intérieure; l'œuvre de Henri Le Sidaner est celle d’un contemplatif qui aime profondément ce qu'il regarde, avec une rare faculté psychologique, et c’est aussi l’œuvre d’un maitre dans son art, œuvre intensément proche de nos plus complexes préoccupations, œuvre laite pour toucher au cœur les musiciens et Les poètes, et pour reculer les limites de la pein-