‹ De Watteau à WhistlerChapitre 36 sur 42 · ST RE CAN · texte numérisé non relu

ST RE CAN

nitude qui correspond à nos désirs? Pour moi, :

Je ne l'y ai jamais trouvée, et je crois bien que nous sommes arrivés à un degré psychologique où nous faisons participer même la douleur à l'expression d'un bonheur terrible, “farouche, éloigné de la sérénité comme on l’entendait . jadis, le bonheur par soulèvement total de l'être . tel que nous le donnent Bach et Beethoven, ou Rembrandt. Est-ce à nous dire malades? Je pense que Nordau lui-même laisserait aujourd'hui de . côté ce mot qui n'est qu'un mot.

Nous serons dans une plus vraie conception de la question en distinguant la joie et le . bonheur : celui-ci est un élément métaphysique imoral, seulement respirable sur les plus hautes Gimes. Celle-là est compatible avec l’action, la

. Vie quotidienne et ses spectacles. Le monde

féerique créé par Chéret me paraît démontrer … nettement cette dissemblance; il n’est peut-être pas heureux, mais il est joyeux, — et il est. aussi mélancolique, parce qu’au sein de la Joie habitent le regret, la hantise et la nostalgie du bonheur, qui en est l’image idéale.

Chéret est, de notre temps, le seul homme qui nous ail apporté l'exemple de la joie et qui se soit créé un monde tout de rêves, non point par un. sursaut passager de son imagination, mais durant. toute une vie.

Je ne parlerai même point de ses affiches. Tout le monde sait comment il les créa, ce qu ‘elles » . sont, l'effet que produisit leur apparition : cela a. été dit et redit, et la dette de joie dont nos yeux. sont rédevahles à ce grand artiste est une dette. publique aujourd'hui. Mais les dessins de Chéret . sont moins connus, ses grandes œuvres décoraz… tives ne datent que de quelques années, et n’ont paru au Salon, partiellement, qu'en 1902. C’ est. là qu'il faut chercher le secret de sa pensée, là. que s'ouvre à l'analyse une route nouvelle.

L'étonnement général, ou du moins du plus.

grandnombre, carles artistes avaient su de suiteà quois’en tenir, a été de voir l’affichiste prestigieux, se révéler soudainement un pastelliste de premièsss :

ordre ; un second étonnement fut l’éclosion d’un. tempérament de grand décorateur en cet homme qui jusqu'alors se bornait au petit cadre ou à la. feuille de papier ; un troisième degré a été prétexté par la communication au public d'une série” de ces sanguines qui affiliaient cet impressions niste à Watteau, à Boucher, à Fragonard. Et ces”

. pendant tout cela était contenu logiquement dans la première affiche. L'unité du talent et de l’évo- lution de ce fantaisiste était le résultat d’une . volonté qui avait su maintenir son parallélisme rigoureux à ses facultés d'expression. Chéret fut … tout lui-même, en puissance, dans ses plus an- … ciens croquis. Et dès la première heure il posséda l'instinct de l'expression de la joie, de cette joie éperdue. qui volète au-dessus de la lutte vitale et qui s'élance avec les soubresauts de la flamme vers l’inaccessible région du bonheur.

Cette joie nous émeut, elle nous donne le fris-

son, parce qu'elle est l’image de nos désirs è secrets, et parce qu'elle élève au ciel des rêves, dans le tourbillon étincelant de ses feux de Ben- - gale, toute notre mélancolie passionnée. Si le . bonheur était le paradis et si la vie était l'enfer, Ja région entre terre et ciel où Chéret a situé ses créatures seraitun purgatoire délicieux. Ilsemble que tous les êtres qu'il lance fastueusement dans ce vertige d'azur, d’or et de roses soient nos … propres images, alors que, tristes, affairés, che- . minant sur la terre, nous en sommes les ombres .- lourdes, « l'opacité de nos spectres futurs » selon … l'expression du poète. Chéret n’a pas seulement adopté le symbolisme clair et facile des personnages de la farce italienne, Pasquin, Pierrot,

À Arlequin ou Colombine, si seyants de oise et de lignes et si propres à l'effet décoratif. El a su faire de belles choses ‘avec la robe de bal,

… habit noir, le plastron et le chapeau claque, et en même temps il a ainsi, avec une audace singulière, relié notre réalité à nos rèves. Il en a

ol

eu le pouvoir au point de nous faire accepter.

totalement son illusionnisme et de nous ôter tout

étonnement en présence de clubmen et de sou-.

peuses flottant dans des nuages de féerie. Toute

cette foule gravite dans l’espace enchanté selon

un rythme de musiques invisibles qui tantôt l'ap-

proche de la terre et tantôt la fait remonter vers. un brasier de clarté suprême, suave, vaporeuse : et toujours une mystérieuse loi d'attraction

maintient cette foule bariolée dans une zone où nous pouvons encore l’apercevoir, mais où nous ne pouvons plus la toucher. Toute sensation de pesanteur est abolie: ces groupes s’abaissent, puis brusquement tournoient et remontent au zénith avec les bonds doux et immenses d’une

aéronef. On dirait que le peuple de Watteau, de Fragonard et de Boucher, de Monticelli, de Banville et de Verlaine aussi, élégant, mince,

soyeux et tendre, s'est décidé à s’exiler des bosquets, des fontaines, des parcs où s’était jadis réfugiée sa rêverie, et qu'il s’est tout entier confié aux nuées azurées où se dérobe l'immortel paysage de l'Embarquement pour Cythère, comme

enfin cet évanouissement suprème :

Mais ce sont bien nos frères quand même, ces |

êtres impondérables et capricieux. Ils flottent,

délivrés, mais ils ont gardé les traces de nos souffrances. Voyez leurs mains crispées, nerveuses, avec des doigts sans cesse ouverts ol |

saisir et retenir, voyez leurs visages, où brûlent … des yeux passionnés, où les sourires saignent; iln’y a pas cela dans les maîtres du X VIIT® siècles

: si la laideur ou la névrose du siècle nécessitait

Fa ,

. L'homme qui a peint ces créatures s’est souvenu . de la souplesse des danseuses espagnoles, de la svelte musculature des acrobates américaines, dé la grâce provocante des filles de la haute ga- lanterie, de la beauté étrange des visages apparus . dans les alternatives de clartés et de ténèbres . des sorties de bal, ou des faces pâles, nimbées de chevelures, fumées d'or pâle, presque diaphanes dans la lividité des fanaux électriques. C’est de tout cela, et du modernisme aigu des scènes de skating, de concerts, de bals masqués, de tout cela et du sourire pervers ou bizarre de la mode, que Chéret a imbu les regards, les lèvres, les attitudes de cette foule inquiète et délirante

qui flamboie, tournoie, s’élance, palpite, miroite et se dérobe dans les vapeurs d'un vaste em- . brasement: l’encens même de la joie moderne brûle en son œuvre vers l’impassible bonheur siégeant dans les profondeurs de l’éther, et c'est uné rafale lyrique, une tourmente d’exaltation qui, pèle-mêle avec la cruelle Colombine, le fourbe Arlequin, le désolé Pierrot, le grognon Cassandre et le brutal Polichinelle, emporte Les . hommes que nous fûmes et les femmes que nous avons désirées dans le vertige cosmique, avec toutes les passions, tous les rêves, toutes les angoisses aussi, comme dans un nouveau sabbat, celui de la joie qui veut survivre à tout prix,

… échapper, planer, oublier ! Ce n’est pas là le bonà heur, c'est l'effort paroxysmé pour l’atteindre — ou. pour n’y plus penser, pour couvrir de bruit son immense mutisme, pour peupler son infini

. par des chants, des danses, des baisers, des mu-

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siques et des tintements de cristaux, pour s’étourdir enfin, s’étourdir, cette dernière suppléance que l'imagination puisse substituer au … bonheur. Ë C'est cet effort que nous a raconté Chéret, et. c'est parce qu'il nous l’a fait reconnaître en nous-mêmes qu'il nous à émus. Ces jambes tendues, ces torses cambrés, ces têtes renversées jetant des regards brülants par-dessus l'épaule, ces bras élancés au-dessus des cheveux envolés … ou abandonnant, dans un mouvement ascensionnel, les gerbes de roses qui les surchargent, | tous ces gestes obliques passant selon l’orientation des vols d’hirondelles qui rasent la terre … avant l'orage, ce sont dés gestes d'effort, les … gestes de la course au bonheur. Mais l’arrière- » pensée d'inquiétude, le signe de l'amour de.

l'infini, sont constamment dérobés aux regards … superficiels par lapparente improvisation, la » grâce négligente, la fougue de l'exécution, et. toutes les subtiles précautions que, par une. modestie mélée de coquetterie et propre aux grands artistes, Chéret a prises pour dissimuler = sa science et faire croire à la légèreté, à la facilité désinvolte, à la fugitive fraicheur d'esquisse. de son œuvre. Il a fallu ses dessins pour que

tout le monde enfin comprit ce qu il y avait R de travail, de réflexion, de prévision et de cons-=" cience, en comparant aux personnages définitifess les dessins d’après le modèle, en voyant ce que” lartiste élisait dans la nature, ce qu'il y ajoutait,” en surprenant la façon dont il transposait, dont il immatérialisait les êtres. Sous ces croquis a

CHÉRET El LA TOIR “5007

“la sanguine, si sincères, Si naïvement respec- Bocux de la réalité, on voit la chrysalide devenir papillon, on épie le premier battement d'ailes — et le génie décoratif et lyrique de Chéret s’y dévoile jou entier.

- Les relations du monde féerique de Chéret au . monde réel ne s'affirment pas seulement par le - caractère de nervosité e. qu'il donne à . ses créatures en général : il est telle figure que bons reconnaissons, tant . est contemporaine, et les music-halls, les théâtres, les ballets où . l'artiste se plaît à fréquenter lui fournissent des notes et des thèmes comme ils en ont fourni, dans l'ironie, le vice et l’amertume, à Degas, à Lautrec ou à Louis Legrand. Il y a beaucoup de véritables portraits dans l’œuvre de Chéret, sans même compter ses nombreuses efligies- affiches comme la Tortojada, Loïe Fuller où Camille Stefani, ou ses dessins d’après M°° Charlotte Wiche, ou une quantité de croquis offerts à des amis. Il s’est plu, dans ses études à la sanguine . faites d’après le modèle, les matins, et notant rapidement des gestes, à relever les caractères du type français féminin comme s'y complaisait : Fragonard : et non seulement en faisant revêlir . aux fillettes de Paris les costumes de satin, les travestis de la fantaisie italienne, mais en - étudiant sur elles la robe et le chapeau modernes. . Ce ne sont pas ses moins beaux dessins que ceux où il a donné du style jusqu’au paletot-sac et à Vulster de la chauffeuse, à la jupe courte de la cycliste, se plaisant à dessiner les plis amples, à en dégager la sveltesse spirituelle d’une

\ jambe, à éclairer, çà et là, d’une note de crayon

vernie d’un soulier. En ce sens certains de ses

Be pa d'arrangement, de goût et de vivacité. Ces éléments de délicate réalité sont la structure “120 secrète de l’apparente fantaisie de Chéret. Ses

- : blanc, La cassure d’une faille ou la cambrure …

portraits de Parisiennes sont des merveilles

mi décorations pour l’Hôtel-de-Ville, pour les

=. appartements de M. le baron Vitta et de M. Fe-

des har monies murales le don de savoir répartir les groupements à des distances exactement prévues pour l'effet d'ensemble.

. Rien de compact ni de vide, ni abus ni remee plissage. A la limite des plinthes s'ouvre un ciel immédiat où se meuvent librement des êtres qui : y semblent aussi naturellement placés que des nuages, des oiseaux ou des astres, et y évoluent selon des courbes et des ellipses analogues ; une synthèse de tonalités ardentes régit sans crudité

Ne. une symétrie des gestes qui s'appellent et se

de suspens délicieux qui évoque pour sa véritable

de sa personne ». Cette phrase, c’est l’art de

ir? BAT a

directe de sa fougue. L’adorable rideau de théâtre | fait pour la petite scène du musée Grévin en est. une nouvelle preuve. Placé là discrètement, sans.

naille, unissent à la qualité lyrique et joyeuse …

l'étendue de la composition : tout flotte et rien ne tombe, tout se maintient avec aisance par …

Dh coordonnent, et il y a dans tout cela une sorte

définition : célèbre phrase de Mallarmé sur la. ke Cornalba : «.. Elle paraît, appelée dans l'air, s'y - Fee soutenir, Fe italien d'une moelleuse tensiot |

Er,

Chéret tout entier. Son eurythmie croît en raison : 4

__ avoir figuré au Salon, selon la modestie coutu- mière de l'artiste, c'est une des plus belles

choses d'art que l’on puisse voir à Paris que ce rideau où, sous une large lune d’or triomphant dans le sombre azur, la troupe joyeuse et ner-

-veuse des créatures favorites du peintre se groupe

en un bouquet où il s’est plu à intensifier l'éclat de son coloris jusqu'au degré suprême de son expansion.

Cette sagesse foncière, celte innéité de l'équi-

libre, ce choix de thèmes allégoriques très

simples permettant le développement à l'infini des combinaisons rythmiques du corps, ont fait

de Chéret l’homme destiné à prouver plus nette- . ment que Renoir encore, et plus que Monticelli trahi par le destin, les références que la peinture

antiacadémiques a trouvées depuis 1870 dans la tradition française du xvim° siècle. L'œuvre de

Chéret, logique, exempte de tout élément étran-

er, forte d’une science sans pédant étalage de ,

virtuosités, sera une pierre de touche précieuse pour éprouver par comparaison la fausse - emphase de certains préjugés sur le dessin, la

couleur, le but même de la peinture. C'est seulement depuis que l'artiste à fait connaître ses

grandes décorations que cetle importance spé-

ciale de son œuvre apparaît, conclusion considé-

rable d’une si laborieuse et si attachante carrière :

. àl'impressionnisie, à l’affichiste qui créa le sou-

rire sur les murailles, au pastelliste plein de

verve, à l'illustrateur riant et parisien, se subs-

tilue en les continuant un maître à la pensée

intense, au style abondant et généreux, à

l'exemple sain. Tout fulgure sans une violence: inutile, dans une harmonieuse réciprocité de. reflets. .

Il a créé quelque chose, une façon d'exprimer . qui ne sera confondue avec nulle autre. Avec la joie, dont l’art ne fait rien, ou presque, il a. formé un monde à lui, voluptueux mais chaste, … galant mais courtois, lyrique mais pensif. Ile. porlait en lui. Lorsqu'on le regarde peindre, on. comprend qu'il poursuit un rêve intérieur. Les | yeux mi-clos, il pose ses touches avec autant de. sûreté que de hâte : épinglés au bord de la toile, les croquis à la sanguine faits d’après nature le | matin même sont les seules indications qui guident son travail. La couleur naît sponlanément, les tons éblouissants se mettent à chanter d'eux-mêmes. Ainsi Monticelli peignait. Les. sourcils froncés, la face sérieuse, la main preste . dardant le pinceau avec une souplesse d'escrimeur tenanb le fleuret, l'artiste, mimant par d'imperceptibles flexions du torse le mouvement dont il accuse la structure, s'identifie à l'être n qu’il ébauche, et consulte en soi-même l’étincel="

lement de ses souvenirs. Un fond de rêverie, un « perpétuel songe d'une nuit d'été dort en cel homme dont l'extérieur est celui d’un gentle=" man racé, désinvolte, d'allure un peu militaire et hautaine. Et lentement Chéret dérive dans cen songe, il est tour à tour Colombine, Pierrot, Ariel, il s'élance avec les ballerines, il s'égareu dans Les perspectives féeriques,'il plane de toutes la joie de son âme allégée dans le royaumes aérien du sourire. | Fe

AU

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