‹ De Watteau à WhistlerChapitre 4 sur 42 · WATTEAU ET LA PHTISIE · texte numérisé non relu

WATTEAU ET LA PHTISIE

Vingt-cinq années de labeur pauvre, de recherches de soi-même, onze années d'épanouissement de son génie, dont six seulement furent . vécues après la mort de Louis XIV, puis la disparition à trente-sept ans, voilà l'existence de

-Watteau.

= De 1684 à 1721 l’âme de la peinture française est changée : l'école pompeuse de Le Brun est ruinée, le xvur° siècle est prévu, dicté, inscrit dans ses lignes essentielles par un fils de cou- Vreur qui a regardé une société élégante et décorative et l’a recréée en son âme lyrique sans mème daigner retenir qu'en 1705 la Régence faisait choir cette société dans l’ordure et la cra- -pule. Watteau mourant substitue à la laide

dégénérescence de l'aristocratie qui l'entoure une image de celle qu’elle eût dû ètre : et la magie est telle que nous ne savons plus voir

cette époque qu’à travers le prisme de ce rève Gillot lui a conseillé ses thèmes; Titien, V éronèse, Rubens et les Hollandais cu tonne. sa

technique. Mais son âme, d'où est-elle venue? Et si cette âme n'avait pas tout fait, Lancret et.

Pater ne s’appelleraient-ils pas aussi Watteau?

Cette âme n’a rien du xvu° siècle, ni la sévérité, ni l’emphase allégorique, ni l'ennui dé-. .coratif. Cette peinture orientera tout le xvin° siè-. cle, mais n’en sera Jamais égalée. Même entre

Fragonard et elle, il y aura une immense dis-

tance morale : presque autant de grâce dans la : maîtrise, mais on ne sait quelle substitution de :

la sensualité à l'amour, de l’agacerie à la coquetterie, de l'énervement à la morbidesse,'du

sentimentalisme au rêve, du plaisir à la joie, de | lombre qui dissimule à l'ombre qui voile, du : .sous-entendu au mystère, du joli à l’exquis, un.

degré diminué dans la beauté intérieure. Encore le Frago de l’Abandon est-il le seul en son :

2 ototrh, à 1:

siècle à remonter, en un sursaut de génie, jus- .

qu'à Watteau parfois.

La personnalité morale de Watteau lenede.

indemne de toute imitation. Son décor, ses su-

jets, son coloris, son dessin seront repris par É

des artistes. déférents et compréhensifs ; mais ce sont là les vêtements chatoyants de son se-

cret. Il y à en lui une qualité de sentiment abso-.

lument unique, et sans rapports avec son temps. Ni la cour du Roi-Soleil, mi les boudoirs de la

WATTEAU ET LA PHTISIE se

Régence n’ont ainsi envisagé la vie et n’ont

donné de telles images. Watteau défie toute - théorie des milieux. Ce Flamand dépasse l’in- fluence de Rubens, de Van der Meer, de Téniers,

d'Ostade, et fait penser tout à coup à Titien, puis à l'essence du génie français, et en fin de compte à lui seul, isolé dans un art aussi chimérique et indéfinissable que le paysage où il situe * ses personnages. Paysage qui évoque Ruysdaël et n’est aucunement ceux de Ruysdaël, person-

nages de la comédie italienne, et de la cour ou de la ville élégante, qui n’ont que l'apparence de les être. Jamais le mot exceptionnel n’a été plus nécessaire que pour qualifier l'irruption de … cet homme et de cet art au déclin d'un siècle, à . l'aube d’un autre, l’inserlion de ses onze années

… de chefs-d'œuvre conscients dans la chronologie

- de l’art français. Il y a apporté un rêve, on peut . même dire le rêve par excellence, élément jusqu'alors inconnu: et il l’a apporté dans une forme qui présage nos plus modernes préoccupations lyriques, devance son époque et cons- . truit un monde nouveau.

Le décor, l’art de Watteau ont été aimés ef compris. Je ne peux pas croire que son âme ait été comprise, de son temps, car le xvmr' siècle eût été tout autre : l'esprit de Frago dans la technique de Watteau, voilà tout ce que le

xviu‘ siècle y a pu loger. Et cependant il y 8

tout autre chose, et quelque chose qui est telle- . ment plus grand, dans Watteau! Qu'est-ce donc? C’est sa tristesse. D'où venait-elle, cette tristesse sublime vêtue de bleu et de rose, cette

Psyché crépusculaire dont le sourire donne le

désir de pleurer ?

Elle venait de la phtisie.

Watteau meurt à trente-sept ans de la poitrine. Il a peiné, obscur et pauvre, jusqu'à vingtcinq ans, fait des tableaux militaires ta forts el beaux d'ailleurs), jusqu'à vingt-sept ; quand son éducation de décorateur, son goût pour la comédie italienne et son amour de la

femme élégante ont constitué son génie propre,

il travaille avec frénésie. Il est mélancolique, irritable, dédaigneux du succès et de l'argent, timide, brusque avec des sursauts de bonté délicate. Il dessine d’après nature, mais il recompose toutes ses notes dans son imagination. Il sort peu, il travaille tant qu'il ne pourrait avoir - vu tout ce qu'il fait, Une hâte mystérieuse le précipite pour arriver plus vite que la mort.

Fout ce que nous apprennent M. de Julienne, :

son dévoué ami, qui réunit etsauva ses dessins, et Gersaint, son marchand fidèle, c’est La psy-

chologie générale du phlisique : tristesse fié-. . vreuse suivie de retours aux grandes espérances et aux grands projets, violente hypocondrie al- . ternant avec de sincères attendrissements, désir . de s’épuiser soit par la sensualité ( Watteau fut. chaste), soit par le surmenage cérébral, dédain : des avantages matériels, nervosité, idéalisme. ‘exacerbé par le mal, disposition native à l'intuition de toute poésie, voilà Watteau et voilà les.

phtisiques, et c’est cela que nous sentons sous.

son œuvre.

Le paysage de l'Embarquement pour Cythère,

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WATTEAU ET LA PATISIE bi)

ce prodige où le bleu ciel devient l'expression même du songe voluptueux achevé dans Fin- - connu, n’est pas le « paysage choisi » du pein- … tre Watteau : c’est le pays mème du rêve éter- nel des phtisiques.

- Dans le peuple, le jeune ouvrier, la brunis- seuse que la plus intellectuelle des maladies a touchés se distinguent des autres tâcherons : leurs mains deviennent délicates et pures, leur visage amaigri s'illumine inconsciemment, l'usure secrète les revêt d’une beauté insaisissable. Dans l'âme le mêrne travail s’accomplit. L'ignorance, l’absorplion de l'être moral dans

= Ja monotonie du labeur n'empêche pas l'affine- :

ment de la sensibilité, l'aspiration vague aux idées générales, la propension à la rèverie.

Ainsi,en Watteau, fils de couvreur, se forma, . avant qu'il l'eût pu voir, une idéalisation de la société luxueuse. Ni la longue observation, ni la naissance, ne lui eussent donné cette aisance . unique dans l'expression de l’exquis, du raffiné, de tout ce qui rehausse par les délicatesses du sentiment la beauté possible du corps déguisant ses imperfections sous les parures. Si le peintre . dessina sur nature, l'artiste imposa sa vision préconçue, et cette vision n'était que le désir d’un paradis de la tristesse et de l'amour.

Le poème intérieur de Watteau exclut toute

sensualité. On a parlé de « son liberlinage, qui

n'était que d'esprit et ne l’'empêcha pas de mou-

rir en bon chrétien ». Je vois dans cet étrange Jugement une preuve nouvelle de lincompré- - hension du xvur° siècle, pour le grand génie - ».P 0 dE

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