WATTEAU ET ELA -PUTISIE
siques. « Ils n'ont pas l'air de croire à leur bon- heur » et c'est toute leur psychologie, toute leur beauté, toute leur douleur qui s'évoque.
- Watteau est un précurseur de l'impression- nisme. La vibration chromatique, qui hante tout le xvin° siècle et sera la floraison impression- ° niste au siècle suivant, il l’a eue le premier, il a été Le premier musicien de la lumière en mouvement. Mais il est aussi un précurseur de la tendresse lassée, de la névrose chaste, de l'introduction du désir de l'impossible dans la volupté momentanée, notions toutes modernes,
notions que je voudrais résumer en cette for-
mule : {a maladie de l'infini. Verlaine la retrouva dans Watteau. Elle est propre à toute une série d'esprits. Ces esprits forment une famille distincte dans les arts. Chacun apporta son poème, mais le décor à été peint une fois pour toutes : etc'est l'Embarquement pour Cythère.
Vous trouverez en Schubert cette maladie de - Pinfini. Vous la trouverez en Novalis, mort à vingt-neuf ans. Vous la trouverez en Frédéric Chopin, mort à trente-neuf ans. Vous la trouverez encore en Jules Laforgue, mort à vingtsept ans, et en Albert Samain, qui ne disparut qu'après sa quarantième année. Et elle était en Mozart. C’est le martyrologe du génie de la phlisie. Vous y joindrez Edgar Poe, Heine et Verlaine, bien qu'ils ne soient pas morts de la poitrine. Li vibration de ces âmes-là est d'un cristal spécial. Ne vous les représentez pas comme des rèveuses sentimentales et défaillantes : elles savent aussi se soutenir par l'ironie
Ar DE WATTEAU À WHISTLER
nerveuse. Ainsi Watteau était personnellement enclin à la malignité, ainsi Laforgue a créé une fusion du rire et du sanglot unique dans notre littérature, ainsi Heine a été l'immortel railleur dans la douleur, et Chopin à traversé d’éclairs et de tressautants rythmes {ziganes le paysage de sa passion désespérée.
Tous ces hommes sont dans Watteau, il est
leur frère aîné, il est l’initiateur d’une mélancolie toute contemporaine. Il y a eu des phtisiques dans l’art auparavant, mais nous n’en savons rien. La maladie de l'infini n’a voulu créer son chef-d'œuvre que le jour où la nature a créé le peintre de l’Assemblée dans le parc et de
l'Amour à la campagne. Et tous ces hommes
ont pensé à lui, même sans le savoir. L’ingénuité métaphysicienne de Novalis, la tendresse fiévreuse de Chopin, le sourire parfois tragique de Laforgue, la beauté idéaliste de Mozart, l'élégance de Heine traînant ses voiles
dans un cimetière, la caresse lyrique de Sa-
main, l'évocation langoureuse du désir de Paul Verlaine, la passion pastorale de Schubert, et jusqu'à certains paysages de Poe (l'I/e de la fte),
tout cela est situé dans le pays que Watteau a.
extrait de la nature, et au fond duquel, avec. une émotion indicible, on entend dans les bleuités suaves le murmure de l'Invitation au
voyage.
En un moment où l'on s'inquiète tant des.
origines et des formations de la sensibilité mo- .
derne et de son essence française, où l’on recherche les maîtres, où l’on définit l'âme de l'Ocei-