‹ Debora (volume 2)Chapitre 4 sur 10 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

ni.

La bénédiction des cIieTaiBx.

La condamnation de Paul Gréant frappa de stupeur tous ses amis 5 on crut d'abord au crime, ensuite on douta, puis il y eût unanimité pour admettre l'innocence et l'injustice de l'arrêt, tant le

noble caractère de ce jeune homme faisait exclure la possibilité d'un pareil crime. En agitant la conversation sur ce sujet dans les lieux publics, en prononçant tout bas certains noms, en citant certaines influences occultes ou des bainés et des vengeances mal déguisées, la jeunesse libérale cassa violemment à son tribunal la sentence de la Comarca^ et une sourde exaspération se manifesta parmi les chefs de ce [parti. Les esprits trouvèrent bientôt de nouveaux éléments d'inquiétude politique dans le mouvement réactionnaire qui se manifestait autour du nouveau pape. D'invisibles mains étouffaient dans leur germe les

réformes promises; de criminelles aspirations s'élevaient par-dessus la chaîne des Apennins, et arrivaient aux oreilles autrichiennes toujours ouvertes du côté du Vatican. Les suppliques libérales adressées par les Légations et signées des noms les plus illustres, s'arrêtaient à la porte de Pie IX et ne la franchissaient pas. Les mécontentements prenaient chaque jour une nouvelle énergie, en menaçant de devenir sérieux.

Les fêtes populaires, si fréquentes à Rome, sont des prétextes naturels de sédition aux époques orageuses. Beaucoup parmi les impatients avaient donc choisi le 1 7 janvier, fêle de Saint-Antoine, pour

faire une déraonstration en faveur des réformes promises, et les amis de Gréant espéraient profiter de la circonstance eu délivrant lejeune prisonnier. Lady Stumley, qui connaissait cette disposition des esprits, vint à Rome pour assister a la fête de saint Antoine et à la bénédiction des chevaux. La police de son côté savait tout. L'œil de Talormi était ouvert.

Il serait difficile d'expliquer pourquoi saint Antoine est, à Rome, le protecteur des chevaux; cette spécialisé équestre devrait, ce nous semble, plutôt appartenir à des saints qui furent habiles cavaliers, comme Victor, Georges, Ferréol,

Louis IX. Quoi qu'il en soit, et comme pour prouver que les hommes et les saints reçoivent souvent des emplois au-dessus ou au dehors de leur mérite, on a mis tous les chevaux de Rome, sans distinction de race et de condition, sous la protection de saint Antoine. Le pape, les cardinaux, les princes de TEglise , les gens du peuple, les nobles, les paysans, les contrebandiers font bénir leurs chevaux le 17 janvier.

Sur un terrain à peu près désert, mais qui voit s'élever deux superbes basiliques. Saint-Jean-de-Latran et Sainte-Marie-Majeure, on trouve la modeste église de Saint-Antoine. Cette église n'a rien

qui la recommande à la curiosité des voyageurs ; sa façade est bourgeoise, et son dôme accuse l'absence de l'arcbitecte qui aurait dû l'élever. On remarque pourtant sur la place une colonne érigée en 1595, en mémoire de la conversion du roi Henri IV. C'est la seule chose qui puisse attirer les étrangers à l'église Saint-Antoine, lorsqu'on n'j bénit pas les chevaux.

Ce jour là, Rome n'était pas dans Rome, elle était sur la route poudreuse qui va du Coljsée à Saint-Jean-de-Latran.

Pas un cheval ne manquait à la fête, et plus d'un somaro même y faisait sonner sa sonnnette, et tâchait de s'élever à la

dignilë de cheval, à la faveur d'une commuDe bénédiction. Les gens de la campagne avaient noué des rubans à la crinière de leurs quadrupèdes, les gens de la ville étalaient un luxe de harnais et de rênes digne de l'attention du saint.

Un prêtre en surplis, debout sur le seuil de la petite porte, agitait le goupillon d'eau bénite sur les chevaux a mesure que les attelages ou les chevaux de main défilaient avec ordre devant lui, les rangs des hommes et des quadrupèdes se confondaient dans une égalité parfaite ; les équipages anglais des Torlonia suivaient un escadron de chevaux

de ferme; lajeunenoblessedcsGolonna, n a

des Chigi, des Borghèse, des Pallavicini se pavanait gracieusement au milieu des carrateUe de louage ; les chevaux barbes, vainqueurs aux courses de Barberi^ étalaient leurs derniers prix d'étoffe écarlate ; ces prix que les juifs sont obligés de fournir, depuis qu'on les a dispensés de courir eux-mêmes pour l'amusement Mu peuple sur la longue ligne du Corso.

Le prêtre donnait sa bénédiction à tous, pusiliis cum.majorlbus.

Parmi nos connaissances, on remarquait dans la fsle l'équipage Van-Ritter qui, par son caractère officiel, devait paraître à toutes les cérémonies publiques; Memma, voilée, dans un angle

de la voilure fermée, était presque absente au milieu de la foule, et pourtant elle ne perdait rien de tout ce qui l'environnait. A peu de distance le comte Talormi se penchait avec grâce sur les rênes de quatre chevaux, qu'il dirigeait commeun quadrige d'enfant.Vir^ilio conduisait ses chevaux de ferme; Ciceruacchio et ses charretiers herculéens conduisaient leurs chevaux de trait. Jubelin, Bezzi, Gedéon et d'autres artistes formaient une élégante cavalcade; Barbone, sous prétexte d'amener l'équipage de Santa-Scala, observait tout, San s jamais perdre de vue le fin chapeau noir qui s'inclinait sur i'oreillé gauche de Talormi.

— ■ 84 — Au moment où la voilure de lady Stumiey touchait l'angle de la façade de l'église, Talormi confia ses chevaux à un domestique, se glissa sur le pavé et se perdit dans la foule. Barbone fit la même chose, et rejoiixnit son maître qui lui donna un ordre. L eau bénite allait pleuvoir du goupillon sur les chevaux de lady Stumiey, lorsqu'une voix forte sortie de le foule sécria : « E un' ebrea ! ne bénissez pas, c'est une juive ! « A ce

cri le prêtre recula, le lévite éteignit le cierge, la cérémonie fut interrompue; des milliers d'échos vivants répétèrent en chœur formidable : «C'est une juive! ne bénissez pas! C'est Debora la juive

qui vient profaner la fête! Mort à la juive ! >

Les plus fanatiques arrêtent les chevaux et brisent le siège du cocher; lady Slumley, trahie par sa pâleur, son trouble, son silence, confirme ainsi l'accusation de la foule ; des mains violentes l'arrachent de sa calèche et la séparent de Fiorina qui pousse des cris de désolation. Un désordre inexprimable éclate ; la file est brisée en mille tronçons qui ne peuvent se rejoindre; les chevaux se cabrent ; les cavaliers sont emportés dans une mêlée de. roues, de timons, d'essieux,' de brancards. Talormi , remonté sur son siège, semait partout ces

paroles incendiaires : « C'est Debbra la juive, qui vient, déguisée en grande dame, insulter la sainte Eglise et jeter un sort sur les animaux de vos étables ! • et les paysans, qui reprenaient déjà la route de Sainl-Jean-de-Latran et de Tivoli, rebroussent chemin en poussant des lamentations lugubres et lancent à Debora des anathèmes de mort ; les portes de l'église se ferment ; la statue coloriée du saint est voilée de noir; on arrache les tentures rouges qui décoraient la façade et 1 ecusson armorié du cardinal titulaire qui protège ce lieu saint. Memma, qui avait vu Fiorina enlevée par des paysans aux allures bohémien-

nés, se pr(k:ipite dans la foule comme la mère de Florence, et laissant i tous les essieux des lambeaux de sa robe, elle court à la jeune fille et la dispute aux ravisseurs. Van-Ritter oublia tout en ce moment; avec sa noble générosité de marin, il se laissa emporter à ce simulacre de bataille, et se creusant un sillon dans ces vagues vivantes, au moyen de ses bras nerveux, il rejoignit sa femme et la ramena bientôt avec Fiorina dans un lieu de sûreté.

Dans les ardentes mêlées, tous les incidents se passent à la fois ; mais on est obligé de les raconter successivement e

de mettre dans le récit un ordre qui n'existe pas dans l'action.

Gédéon avait vu, le premier, disparaître lady Stumley; mais il avait été constamment repoussé par les vigoureuses ondulations de la foule, comme le naufragé est repoussé du rivage qu'il veut atteindre. Epuisé d'efforts, il se heurta contre Ciceruacchio et ses hercules, tous inébranlables comme un archipel d'écueils.

— ciceruacchio! s'écria Gédéon, c'est une affaire de basse police ; j'ai vu les agens qui ont souiïlé la calomnie ; je les ai reconnus : ce sont ceux de l'osteria

du Tibre et du temple de la Concorde ; ce sont les sbires de Pacifico.

— Je m'en doutais, dit Ciceruacchio avec le calme de l'Hercuîe au repos ; il y a de mauvaises mines autour de nous, et la bénédiction des chevaux ne sera pas bonne cette année ; il y a trop de diables dans le bénitier. •

— Et nous n'agissons pas ! nou3 n'agissons pas ! s'écria Gédéon en déchirant les boucles de ses cheveux.

— Tu vas voir ! reprit Ciceruacchio.

A ces mots, il fronça ses sourcils olympiens et regarda ses compagnons.

Ces hommes de fer tombèrent comme un bloc sur la foule et arrachèrent lady

SUimley des mains fanatiques qui la traînaient dans la poussière. Favorisé par cette puissante intervention , un homme qui s'était épuisé en elTorls pour lutter seul contre mille, l'héroïque Virgilo enleva la jeune femme dans ses bras vigoureux, la mit sur sa carratella et disparut avec elle dans un 'galop qui fut un éclair.

Les fanatiques réclamaient leur proie; l'émeute se levait contre l'émeute ; on se demandait avec des paroles de rugissements quels étaient ces hommes impies qui protégeaient une juive devant une église profanée ; quels étaient ces païens qui se réjouissaient dans ce jour de fête,

changée en fête de deuil ? Cependant les chevaux et les équipages, bénis ou non bénis, reprenaient le chemin de la ville, les femmes fuyaient en désordre vers les routes de la campagne ; il restait sur la place de Téglise une foule encore immense ; mais tout le caractère de la fête du 17 janvier avait disparu. On entendait toujours ces cris : Rîort à la juive! mort à Debora du Ghetto !

Ciceruacchio, élevé sur les bras de ses amis, et dominant la multitude, fait signe qu'il veut parler, et alors, comme autrefois, sous Hicroclès le préfet de Rome, le peuple romain^ avec ce bon sens qui le caraciéise. se tall cl écoule. Il n'y

a pas un mot à changer dans cette citalion empruntée à un grand historien.

Rome est toujours Rome.

Une seule voix avait crié : — C'est Ciceruaccbio ! Silence ! Laissons parler l'orateur du peuple !

Du haut de sa tribune vivante, l'orateur fit entendre comme un prélude des paroles mélodieuses, avec celte voix que les Italiens ont créé, et nommée voix sympathique, voce simpatica, et qui, sur leurs théâtres, sur leurs chaires, à leurs rostres, émeut et ravit un auditoire, même lorsque la musique ne raccompagne pas.

— Amicl C2ri, popolo rimalo^ dit-il, je

comprends votre fureur, je la partage, parce que le cœur du peuple bat dans le mien. Oui, votre colère est légitime; oui vous serez justes dans votre châtiment, s'il est vrai qu'une juive ait osé insulter par sa présence une cérémonie sainte, cl profaner L'eau bénite! Un pareil scandale, une pareille audace méritent un châtiment ; la foudre populaire doit tonner, si la foudre du ciel reste muette ! Pour un tel sacrilège, il n'y a pas d'assez grande expiation !

Les acclamations éclatèrent et interrompirent le discours de Ciceruacchio.

L'orateur fit un nouveau signe et le silence se rétablit.

— Mais, d'un aulre côlé, où sont des hommes graves et calmes, j'entends dire que cette femme n'est pas une juive, n'est pas Debora du Ghetto, n'est pas la fille de Costanlini. Oa m'affirme que c'est une jeune veuve anglaise, lady Stumley d'Albano, la providence des pauvres, la patronne des affligés, la reine libérale des arlisîes. Eh bien ! chers amis, si cela était vrai , si nous avions insulté une chrélienne, si nous avions écouté trop étourdiementunepremière délation mensongère et perfide, si nous avions porté de violentes mains sur une noble étrangère qui n'est pas du sang juif, quel remords ne serait pas le notre ! Que de

pardons aurions-nous à demander à Dieu! Or, maintenant, notre conduite est toute tracée par le bon sens et l'équité, ces deux vertus antiques du peuple romain. Allons à la maison de Costantini ; allons voir Debora au Ghetto; je vais marcher à votre tête : tous ceux qui m'aiment me suivront.

— Nous te suivrons tous ! cria la foule en chœur.

Au milieu de cette multitude d'hommes, une seule femme était restée, et et avait fait avancer sa calèche vers le groupe de Ciceruacchio et des hercules.

Il est mutile de nommer Clelia, elle seule pouvait se plaire au milieu de ce

tumulte, et saisir même avidement cette occasion d'y jouer un rôle de prima donna assoluia^ comme dans la finale de Semiramide. Debout sur un coussin de sa calèche, elle applaudit Ciceruacchio avec ses mains d'ivoire, et avec toutes les perles de sa voix, et se tournant vers le peuple, elle dit dans un éclat de rire mélodieux comme un chant de fauvette.

— - Il a raison, ce brave Ciceruacchio ! je connais Debora la juive, moi, et elle ressemble a lady Stumley comme sainte Marie-Majeure à saint Antoine ! lady Stumley est une grande dame, et Debora une petite marchande ; l'iins porte des robes de velours le dimaache, l'autre

des robes do mérinos le samedi... Tiens! cela me fait souvenir que je dois encore à cette petite juive une écharpe albanaise!... En attendant, mes chevaux ne sont pas bénis. Cocher, suivez Ciceruacchio et prenez bien garde, j'ai peur de verser; saint Antoine doit être furieux aujourd'hui.

« Au Ghetto ! au Ghetto ! » cria la foule, et les plus agiles suivirent la carratella de Ciceruacchio et la calèche de Clelia.

Les 'gens de la campagne romaine,

toujours amans du merveilleux comme

les antiques suburbains, se répandaient

dans leurs villages, en racontant ce II. 7

— 1)8 — qu'ils avaient vu. Au moment de la bénédiction, disaient-ils, une juive s'était montrée devant l'église de saint Antoine, pour empoisonner l'eau bénite ; le buste du saint avait étendu son bras droit vers elle, et aussitôt la juive était tombée morte sous les pieds de ses chevaux, où le peuple l'avait mise en pièces. Ce récit se propagea d'un côté jusqu'à Terracine, et de l'autre jusqu'à Radicoffani.

La foule laissa en route beaucoup des moins acharnés ; cependant elle était encore assez considérable lorsqu'elle arriva au Ghetto. Les plui fanatiques, et les moins crédules par conséquent, serraient toujours de près Ciceruacchio et

— Î)U ses hercules. L'orateur du peuple entra le premier dans la boutique de Goslautiiii , elle lut aussitôt envahie ; ceux qui ne purent y pénétrer s'amoncelaient dans la rue, en attendant le dénoûment de celte scène, qui éclata tout à coup par des acclamations triomphales. Une jeune fille, courbée par le travail, fort négligemment vêtue et coiffée d'un bonnet blanc jaunâtre, vendait du filigrane de Gènes à une vieille femme qui marchandait beaucoup. La vendeuse, reconnue par les principaux députés de la foule, était Debora.

— Oui, oui, s'écrièrent-ils sur le seuil de la boutique, le grand Ciccruacchio

~ 100 — avait raison î la fille du juif est ici, et ne ressemble pas du tout à l'autre» La police nous a trompés. A bas les Autrichiî'ns^!

Debora paraissait visiblement émue et ses yeux baissés avec modestie n'osaient regarder tant d'hommes, lorsque l'artiste Clelia, qui avait laissé sa voiture à la grille, entra, ou pour mieux dire, bondit dans la boutique ef, sautant au col de Debora, elle dit :

— Eh bien ! vous avons-nous trompés moi et Ciceruacchio ? La voyez-vous là, cette pauvre fille, qui travaille toujours lorsque nous ne faisons rien, nous paresseux !... Ma petite Debora, tu ne com-

— lUi —-

prends rien à tout ceci, n'est-ce pas ?

Debora leva les yeux, prit une pose toute naturelle d etonnement, et secoua la tête avec une naïveté d'expression admirable, comme pour dire : Je ne comprends rien.

— - Figure-toi, poursuivit Clelia, que tousces hommes sont desisaints Thomas...

Mais tu ne connais pas saint Thomas, toi, pardon, tu es juive... Eh bien! ce sont tous des incrédules qui veulent voir et toucher pour croire. Ne se sont-ils pas imaginés que tu étais venue à la bénédiction des chevaux pour faire bénir les tiens et porter malheur à l'eau bénite! Comme si tu avais des chevaux, toi.

pauvre enfant ! Je voudrais bien que tu en eusses toute une écurie pleine, parce que tu me ferais un crédit d'un an pour ce carton de filigranes que je vais t'acheter. D'où viennent ces filigranes... de Gènes?.,. Ahl oui; c'est le pays de ces choses... Est-ce du bon argent? de l'argent vrai comme celui des francesconi ?

Oui... il serait noir, s'il était faux... j'aimerais mieux de l'or... Eh bien! que faites-vous la, vous autres ? Ne voyezvous pas que vous gênez cette pauvre fille, et que vous l'empêchez de faire son commerce? On voit bien que vou^ n'avez pas de commerce, vous autres ! Allons! vous avez voulu voir, c'est vu;

— i05 — vous ferez bénir vos chevaux l'an prochain, si vous en avez.

Ciceruacchio donna respectueusement le premier un bon exemple : il salua Debora et sortit. Insensiblement, la boutique et la rue se dégarnirent. Clelia resta seule, et poursuivit son affaire de filigranes, tout en causant de mille choses à la fois et se faisant les réponses de ses demandes.

— Yôus la connaissez beaucoup, ici, celte lady Slumley qu'ils viennent de raellre en pièces là-bas ? Je n'aime pas les Anglaises, moi, mais je ne veux pas qu'on les assomme. Elle doit faire beaucoup d'cmplelles chez toi? Est-ce une

bonne pratique? Les Anglaises paient bien ; elles ont au moins cela de bon. La trouves-tu très belle, lady Stumley?... Tu ne dis ni oui, ni non... On me l'a montrée une fois à la villa Borghèse, avec sa fille... On m'a dit que c'était sa fille... Eh bien! Debora, voyons, est-ce convenu ? Je t'achète ce carton, et je te paierai a la Sainte- Anne, le 25 juillet; six mois, ce n'est pas long. J'assiste toujours à la procession de la confrérie de Sainte-Anne-des-Palefreniers ; c'est superbe quand elle passe sur le pont Saint- Ange, et que Tartillerie du fort la salue. Je mets toujours une robe neuve ce jourlà, c'est ma fêle; je suis née le 23 juillet

en... j'ai oublié l'année... Je paye mes délies dans ce grand jour, lorsque ma patronne me fait tomber de l'argent du ciel. Clelia est un surnom que l'école française m'a donné parce que j'ai traversé lo Tibre à la nage, comme l'autre Clelia, la véritable. Je nage comme une sirène, mais je ne chante pas aussi bien.

Debora, nonchalamment accoudée sur son comptoir,.écoutait Clelia, lorsqu'une rumeur se fit entendre dans la rue du Ghetto...

— Est-ce qu'elle retournerait cette armée de saints Thomas? dit Clelia en prêtant l'creille.

Elle se leva brusquement, jeta dans le carton les marchandises dont elle jouait avec ses doigts, et, lançant un regard à l'extérieur, elle dit :

— Je vois des gens de mauvaise mine et des soldats qui ne l'ont pas bonne.

Debora tressaillit, et dit d'une voix sourde ces mots qui furent inintelligibles pour Clelia.

— Pour me sauver, je me suis perdue !

Elle ouvrit la porte du fond et disparut.

Aussitôt une escouade d'agens de police, conduite par Vin\isible main de

Talormi et de Pacifico, entra dans la boutique, et le chef dit à Clelia :

' — Je vous arrête au nom de monseigneur le irouverneur!

— Tu m'arrêtes, moi ! dit Clelia en repoussant le sbire, es-tu fou, mon ami ? Regarde-moi bien : je suis Clelia, et je te ferais arrêter toi et toute ta bande, si vous valiez la -peine de faire meubler une prison.

Deux agents qui avaient reconnu Clelia, s'empressèrent d'avertir leur chef de sa méprise; ;celui-ci, s'adressant avec respect à la jeune femme, lui dit :

— Vous n'êles pas Debora Costanlini?

- Est-il slupide cet homme ! dit Cle-

lia ; combien de fois veux-tu que je te répète mon nom?

— Alors, poursuivit le chef, visitez cette maison, et vous y trouverez Debora.

— En voilà une autre! s'écria Clelia, sont-ils tous acharnés contre cotte pauvre fille î

— J'exécute un ordre madame, 'dit le sbire.

— Eh bien ! il est prouvé que Debora n'assistait point à la bénédiction des chevaux.

— Oui, dit le chef; mais elle assistait au crime qui a été commis au palais de la place Navone, et elle est complice de

— i()9 — Paul Gréant. Lisez l'ordre d'arrêter.

— Qui a si^^rié cet ordre ? demanda Clelia.

— Lisez, madame; c'est monsignor Pacifico.

— Tenez, dit Clelia en déchirant le papier, voilà comment je traite les ordres de Pacifico; allez lui dire cela de ma pari. Je me moque de lui comme d'un coup de pied de la statue de Pasquin. Maintenant, vous n'avez plus d'ordre, vous ne pouvez plus arrêter Debora.

Sortez ! vous n'êtes pas assez amusants pour moi.

— Madame, dit le chef qui tremblait devant Clelia, je suis au désespoir de

vous désobéir ; mais je porte encore sur moi un second mandat d'arrêt, signé du procureur fiscal.

— Le procureur fiscal m'a fait la cour six mois ; j'ai vu à mes pieds tout votre grave tribunal de Piazza Madama. J'ai posé pour leur tableau de Thémis. Je suis Thémis. Faites avancer ma calèche, je vais leur casser ma balance sur le front. Ah I nous verrons qui commande à Rome ! si c'est le gouverneur ou moi !

Clelia s'élança dans la calèche, et dit au cocher :

— Piazza Madama !

On n'eut point de peine pour trouver Debora dans sa petite maison ; la pau-

vrc fille ne fit aucune résislance ; elle ne s'était dérobée un moment que pour changer de robe et prendre une bourse pleine d'or. En sortant de sa boutique, au milieu des agens de police, elle couvrit son visa«çe d'un voile vert, et traversa la ville jusqu'aux Prisons-Neuves, cil elle fut écrouée dans un cachot secret.

aiAPlTHE QUATRIÈME.

Le c;6cE3oi.

iHij-ngcr diins un cachot n est point une métaphore ; le cachot est une prison dans la, prison ; cest an caveau souterrain où ne brille d'autre lumière que celle des chandelles de suif; l'air de la

— ÎIG — vie n'y circule pas ; le détenu n'y respire qu'urie atmosphère épaisse, humide, gluante, celle qui s'appesantit sur les cadavres dans les tombeaux.

On avait enfermé Debora dans une de ces fosses judiciaires réservées aux plus grands criminels d'Etal ; c'est pour la porte de ces horribles demeures, et non pour celle de l'enfer, que Dante a écrit le vers fameux qui anéantit l'espoir. En y entrant, Debora comprit son destin; elle était juive; elle était accusée comme complice de Gréant et comme affiliée aux. sociétés secrètes ; elle avait contre elle des ennemis puissants, Talormi à leur têie; rien ne pouvait la

sauver de la torture et de la mort : assise sur le grabat de paille, seul meuble de ?on cachot, Debora sentait s'évanouir son énergie, parce qu'elle n'entrevoyait autour d'elle ni rayon de jour ni rayon d'espoir. Les ténèbres tuent le courage ; c'est l'image sombre de la mort et du néant, Difu même ne semble plus exister la où manquent la lumière, les étoiles ou le soleil. Une belle et jeune fille ne se résigne pas à mourir, à l'aurore d'une vie dont elle n'a connu que les douleurs, et au moment où elle entrevoyait des jours si doux, des horizons si beaux, et des amours dignes des anges, dans une de ces délicieuses oasis de la campagne ro-

— il8 — maine, où ITime s'initie au\ extases du ciel. Elle se rappelait une inscription qu'elle avait lue la veille sur un platane d'Albano, et qu'une seule main pouvait avoir tracée, comme dans réglogue de Galîus. Les vers italiens qui exprimaient la pensée deVirgilio avaient ramoureuse suavitédeces antiques inscriptions creusées sur les jeunes arbres de Tibur, auxquels le poète disait : lis croîtront, ei nos omoiirs croîtront avec eux. iWcscent illœ, crescetis amores! Au fond de son ténébreux cachot, Debora n'avait pas assez de larmes à donner h ce souvenir, et son doigt écrivait sur le mur, sans} laisser la trace d'une lettre, î'inscriptioîi de Virizilio, à

laquelle l'horrible situation de la prisonnière donnait un caractère désolant. On peut traduire ainsi ces vers du poète d'Albano, adressés, quoique sans nom, à lady Stumlej, qui maintenant ne sera plug distinguée de Debora, dans notre récit.

VicDS ! je sais des abris où le fleuve immobile Nous peint dans son miroir le bois de la sibylle; C'est là qu'il faut cacher l'aurore de nos joursT Regrettoûi les moments perdus pour les amours; Dédaignons ces faux biens que le vulgaire envie ; Être seul, c'est la mort ; être deax, c'est la vie ! L'amour nous est venu du ciel pour nous charmer; Aimons, aimons pour vivre, et vivons pour aimer.

Ainsi, ce bel horizon lumineux venait

de s'éteindre à jamais ; Debora ne detait plus revoir son lac d'azur, ses pins odorants, ses douces collines, ses fontaines d'eau vive qui coulaient dans les herbes des prairies et les fleurs des jardins; elle ne devait plus respirer celte émanation amoureuse qui pleuvait du ciel d'Albano, sous le soleil du milieu dii jour, et les étoiles du milieu de la nuit. Ce poème divin, mis en action par deux créatures, venait de s'interrompre avant le dernier chant ; lumière, fleurs, extases, rêverie, ariiour, tout s eteij^nait au fond d'un cachot, comme le premier songe doré de l'enfant qui meurt sans baptême va se couvrir, dans les limbes, des ombres éter-

— 121 ~ nelles de la nuit. Voilà pourtant, répétait souvent Debora, où m'a conduite ma reconnaissance envers Memma; elle avait pris soin de mon adolescence; elle m'avait tenu lieu de mère, à Và<^e où elle était presque ma sœur, et mon dévoûment n'avait rien à lui refuser; ma vie devait être au service de la sienne. L'ingralitude m'aurait sauvée; il est si facile d'être ingrat! la reconnaissance est un si pesant fardeau! je n'ai pas voulu être ce que tous les autres sont. Mon dévoûment a élé mis aux plus rudes épreuves ; j'ai accepté, non avec résignation, mais avec ferveur. J'ai consenti a prendre deux existences, deux visages, deux

noms, pour garder comme une mère celte jeune Fiorina, que Memma ne pouvait nommer sa fille, et si j'ai profilé de celte haute position de lady Stumley, que Men^ma m'avait faite avec son or, pour soulager ceux de ma religion et proléger les artistes, j'ai le droit de pouvoir dire à mas ennemis que je n'en ai retiré, moi,- aucun bénéfice, et qu'au contraire, la calomnie n'y a trouvé que trop d'occasions de porter atteinte à ma considération et à mon bonheur.

Seule avec sa pensée, Debora ne vivait plus qu'avec ses souvenirs, et, au milieu du silence lumulaire qui Tentourait, elle se porsuarJa avec effroi que cette vie ré-

trospcclivc ne serait pas longue, et que son cachot ne s'ouvrirait plus. Ses ennemis s'étaient débarassés d'elle sans la soumettre aux épreuvc^s chanceuses d'un jugement public ; on l'avait inhumée vivante, comme une vestale des temps anciens. Quand la fièvre du sang, portée au cerveau, vint donner à cette réflexion horrible un caractère de vérité, Debora se leva comme étouffée par le poids de la voûte, et la respiration lui man^jua subilemeul. Ses mains délicates se crispaient contre les murs, qui ne rendirent aucun son, comme les parois d'une caverne de granit; elîe sonda aussi l'épais- ■ seur de la porte, qui resta muette com-

me la pierre des murs. Un vertige affreux brûla le front de la jeune femme, et fit sortir des étincelles de ses cheveux noirs; ses yeux s'ouvraient démesurément pour percer les ténèbres massives du cachot et entrevoir un seul rayon ; ses lèvres demandaient un souffle d'air dans cette tombe embrasée; sa voix, que l'haleine intérieure ne soutenait plus, s'efforçait d'implorer du secours, et elle expirait dans la poitrine, comme le cri des mauvais rêves. Le délire la saisit au cerveau; elle déchira son cx)rsage, ne pouvant renverser les murs qui l'étouffaient; elle dénoua sa belle chevelure, pour !a f;ure fonrl)ilionner devant son

visage, comme un 'éveûlail,el se donner un peu de fraiclieur arlificielle ; bientôt ses vêtements les plus légers lui furent intolérables; elle joncha le sol gluant des lambeaux de sa toilette, et se jetant à genoux, elle demanda au ciel de lui donner, comme une faveur, une mort subite, et de lui épargner l'agonie folle de la faim et de la soif, et ces derniers râles furieux où les dents affamées grincent sur la chair des mains pour y chercher leur dernier aliment.

Il y a des prières si ferventes, si profondément extraites des racines du cœur, qu elles autorisent à croire que Dieu les exaucera, s'il écoule les lamentations de

— 12G — sa lorrc. Une rosée sembla descendre sur le fix)nl de I>cbora ; la pauvre agonisanle, arrivée à cette suprême limite de la vie où un temps d'arrêt est déjà un retour vers la résurrection, sentit hiewfôt son courage se ranimer, et la pensée de Virgilio arrêta son âme sur ses lèvres ; elle se représenta cet liommo qui ne vivait que pour une femme, une idée, un amour et ne retrouvant plus auprès de lui l'image adorée, source de sa vie, et agitant son désespoir dans le désert d'AÎbano, à travers des arbres voilés de crêpes de deuil. Ce regard, jelé sur Virgiiio, secourut Debora ; elle comprit le sens profond de cette pensée d'un grand

— Ii7 — poêle : f*lus loin les coi^ps^ plus près les âmes; et ce nouveau compagnon qu'elle donna à la solitude de son cachot acheva de \d réconcilier avec la vie, et enchaîna éner^nquemenl ses mains aux bords de la tombe; elle espéra d'arriver à l'espoir.

Un léger bruit courut dans le corridor, et réveilla un faible écho sous la voûte de la prison ; les verroux et les serrures grincèrent; la lourde porte tourna sur ses goads criards; une clarté de lanterne rayonna comme le plus lumineux soleil, et une jeune fille, belle comme l'ange de la délivrance, parut et marcha vers Id prisonnière avec un vi-

sage oii le sourire se mêlait à la coni'

passion.

Dcbora ëlait étendue sur son lit de paille, et son premier mouvement fut de s'envelopper de sa ' longue et épaisse chevelure comme d'un vêtement.

— Ne craignez rien, lui dit la jeune fille avec une voix douce ; c'est moi, c'est une femme comme vous. Je vous apporte la nourriture des prisonniers; mais comme c'est moi(jui l'ai préparée, vous la trouverez bonne, je crois.

Debora se releva, s'assit aux bords de son grabat et serra les mains de la jeune fille.

- ilO —

— Vous ne me connaissez pas ? demanda-t-elle k la prisonnière.

— Non, dit Debora ; mais en vous voyant, je vous aime.

— C'est par le plus grand des hasards que je suis ici, poursuivit la jeune fllle; j'élais attachée au service d'une osteria très mal notée par la police. On a fait fermer losteria, parce qu'il y avait toujours des complots de patriotes, disaiton, et je suis revenue auprès de mon père, qui est geôlier de cette prison... Voyez comme c'est heureux pour vous !... On me nomme Paizzarina ; je dois me marier avec un brave garçon qui est l'ami de Gédéon, votre frère, et c*est mon fu-

tur qui m'a recommandé mademoiselle Dehora Cosfcaniini. Voila pourquoi J3 viens vous voir, vous consoler et vous offrir mes services.

— Non, dit Debora, vous n'êtes pas Ruzzarina, vous n'êtes pas la fille du geôlier : vous êies la Providence ; car vous êtes descendue ici quand je priais.

— Je serai ce que vous voudrez, poursuivit Ruzzarina, et je ferai tout ce que je pourrai.

— Elî bien ! dit Debora, je veux écrire une lettre à... un ami.

— J'avais prévu cela, dit la jeune fiUcy et je vous apporte tout ce qu'il faut pour écrire...

— Et vous vous chargez de la lettre ? demanda vivement Debora.

— Belle demande ! A quoi tous servirait d'écrire, si vous n'aviez personne pour porter votre lettre ?

— Ruzzarina déposa snr le lit ses provisions de bureau, et Debora écrivit sa lettre.

— Cela ne vous dérange pas, si je parle quand vous écrivez ? demanda Ruzzarina.

— Non, mon enfant ; vous pouvez parler tout à votre aise.

— Quand on m'a annoncé que vous étiez en prison, je me suis dit à moimême : Elle doit être l^ien belle, ma-

demoiselle Debora ; mais vous êtes encore plus belle que je ne croyais.

— Que dites- vous la? observa la prisonnière tout en écrivant. Il est difficile de vous comprendre.

— Ah ! voici; il n'y a jamais eu dans celte prison de femmes vieilles et laides: au fait, qu'en ferait-on ?

— Mon Dieu! c'est effrayant ce que vous donnez à comprendre \ dit Debora en arrêtant sa main sur sa lettre. Ainsi donc, innocente ou coupable, une femme peut se voir ensevelie dans ce cachbi ?

— Oui, mademoiselle Debora ? il suffit qu'elle soit jeune et belle; le reste im-

porte peu. Mon père, qui connaît toutes les histoires de son métier, m'a dit qu'il n'y a jamais eu que de belles femmes dans les prisons de l'inquisition. Il rit

beaucoup, mon père, en disant cela

Mais, mademoiselle Debora, voulez- Tous que je vous apporte une robe plus légère ? La vôtre est bien lourde, avec la chaleur de celte prison... Oui, on étouffe ici, au mois de janvier... en été, il y a beaucoup de fraîcheur... Ah ! les femmes sont bien malheureuses!... quand elles n'ont pas un mari qui les protège, tout le monde veut les voler, comme font les passants avec les vignes du grand chemin. On nous prend pour des fruits

sans maîtres... Moi, heureusement, à l'osteria, j'avais mon Frittala, un homme vigoureux comme un marin de Fiumicino, et tous ceux qui étaient amoureux de moi avaient peur de lui.,. Il doit m'épouser à la Saint-Joseph, le 19 mars, si les affaires politiques marchent bien...

Vrai, mademoiselle, je ne vous dérange pas en parlant....

— Non, Ruzzarina..... j'ai Oni

et...

Dehora s'arrêta pour écouler.

— Ce'n'est rien, dit Ruzzarina... Il n'y a que moi qui aie le droit d'entrer chez une"'prisonnière...moi, et les hommes de justice... mais ils dînent tous en

ce moment... C'est pour cela, mademoiselle, que je voulais vous apporter une robe d'indienne, pour vous couvrir sans vous étouffer... Nous sommes à peu près de la même taille, je crois... j'ai vu au musée du Campidoglio une statue qui vous ressemble... mais 'elle n'a pas vos beaux cheveux... les miens ne sont pas aussi longs... en entrant, j'ai cru que vous aviez une mantille noire...

Bebora fit un geste en désignant la porte, et Ruzzarina se tut.

— Oh î cette fois, dit la prisonnière,

je ne me trompe pas j'ai entendu

marcher... on vient... tenez, prenez vite cette lettre; ma vie est dans ce papier.

— Où faut-il la porter ?

— A la villa Fiorioa, à Albano ; elle est pourVirgilio, l'intendaQtde lad} Stumley.

— C'est comme s'il l'avait, dit Ruzzarina en baissant la voix.

La jeune fille du geôlier n'eut que le temps de serrer la lettre dans son corset; un homme vêtu de noir entra dans le cachot; Debora se couvrit du voile de ses cheveux et d'un lambeau de couverture de laine accroché à son grabat.

— C'est la nourriture de tous les prisonniers,'dit Ruzzarina d'un ton dur; vous vousy^habituerez comme les autres; on ne peut faire une cuisine exprès pour vous.

— Elle se pisiiot de la nourriture ?

dit riiomme noir d'un ton mielleux.

— Oui, répondit Kuzzarina en jetant un regard^ moqueur sur Debora ; oui, monsignor Paciûco, voilà une grande dame qui a le goût bien délicat pour une pensionnaire de l'inquisition ; mais elle s'y fera comme les autres : l'appétit vient en ne mangeant pas.

Et Ruzzarina sortit sur un geste de Pacifico.

Le monsignore ferma la porte et s'approcha de la prisonnière ; la lave des sept péchés capitaux bouillonnait dans sa poitrine et altérait les ressorts de sa voix ^ l'incandescence de la luxure em-

— ir>s -

pourprait répiderme de ses joues; un brouillard humide voilait ses yeux.

— Madame, dit-^il d'une voix qui se

diminuait pour dérober le trouble d'une

voluptc criminelle, vous avez commis un

grand crime devant Dieu et devant les

hommes...

— Je n'ai commis aucun crime, interrompit Debora d'une voix énergique, et vous le savez bien, vous le premier. Jugez moi selon votre injustice, mais ne m'insultez pas.

~~ Mesurez bien vos paroles, madame, reprit Pacificp d'un ton calme; vous êtes en notre pouvoir, et aucune puissance huînaine ne peut venir à votre

secours. Faites l'aveu de vos crimes, et en faveur de cet aveu on pourra peutêtre avoir quelque indulgence...

— Je n'ai rien h avouer, dit Debora d'une voix ferme.

— Alors on usera de la force, madame ; on vous soumettra aux douleurs de

^ la torture et aux épreuves du feu et de l'eau ; on brisera ces pieds blancs et délicats, qui luisent comme de la nacre; on tordra voîrc col si pur dans un carcan de fer; on coupera ces beaux cheveux jusqu'à la racine ; on liera vos bras avec des cordes noueuses, et vous serez suspendue sur un brasier ardent, et vous n'aurez ^lu3 môme voire clievelure pour

— liO -

défendre voire pudeur... Que dites-vous de cela, mon enfant ?

— Je ne dis rien, j'attends la torture.

— Ma fille, nous en avons vu de plus fortes et de plus rebelles, et qui, ensuite, se sont humiliées en implorant noire grâce; nous les avons vues à nos genoux et baisant nos mains. Le bourreau était là avec ses instruments de torture, et n'attendait qu'un ordre de ma bouche...

Alors le courage manquait au cœur de ces femmes, et elles se résignaient.

— Vous meniez, monsieur, dit Debora; vous calomniez les femmes; elles subiront tout avant de vous subir,

— Vous n'avez donc aucune pitié de

vous, ma chère enfant ? Mais regardezvous donc ; écarlez le tissu de vos cheveux; voyez comme vous êtes belle et comme il vous sera pénible de voir broyer tant de frais trésors scus la main du bourreau.

— Vous m'indignez, monsieur, dit Debora d'un ton résolu ; il n'y a pas de torture plus affreuse que votre parole et votre présence ; si le courage me soutient en ce moment, il me soutiendra toujours. Sortez.

— Sortez ! ah ! tu me donnes un ordre à moi ! Ecoute, Debora, je t'ai parlé jusqu'à présent avec douceur; la colère aura son tour. Ecoute ; ne sois pas l'ennemie de toi-même ; je puis te sauver, je

-• 1 V2 — vei-x»te sauver. Un homme puissant taime, c'est le comte Talorml. Rien ne peut résister à cet homme; c'est l'Autriche incarnée dans un seul homme. Talormi se fera ouvrir la porte de cette prison f il n'attend que l'épuisement de les forces ; quand l'abattement sera venu^ iî tombera sur toi comme le vautour sur la colombe, et tes beaux bras seront déchirés par ses griiTes. Debora, regarde ce cachot, regarde ces murs, regarde ce grabat ; il y a partout des empreintes de lutte violente, des traces de voluptueuse farie, des ruines d'insolente pudeur. Eh bien! une nouvelle scène se prépare.

Co cachot n'a pas encore loul vu; Ta-

— i 45 — lormi va l'épouvanler û'ixn crime de plus. Debora, Debora, je veux, me liguer avec loi contre Talormi ; mais laisse-moi respirer plus près de toi; donne-moi un regard qui ressemble à une promesse d'amour ; je ne te dis pas de m'aimer ; laisse-moi croire que tu m'aimçs ; il est si* facile aux femmes de tromper, il est si facile aux hommes de se croire heureux. Ecoute.

— Laissez-moi ! s'écria Debora en se débattantconlre les mainsqui effleuraient sa chevelure, laissez-moi, vousdis-je, ou je me brise le front contre celte pierre, et je vous renvoie d'ici tout couvert de

mon sang.

144 — La prisonnière se leva brusquement, et, debout sur son grabat, elle appuya sa tempe contre le mur, et dit d'une voix folie:

— Si vous faites un mouvement, un seul geste, j'écrase ma tête contre ce mur!

Pacifico recula^ d'elTroi, et pourtant ses yeux expiraient de langueur sur le divin tableau qu'une lanterne pâle éclairait. Debora ressemblait à la juive Madeleine enlevée par les anges sur la montagne de la Sainte Beaurae, ou à sainte Agnès livrée toute nue aux tenailles des bourreaux.

— Debora, dil-ii, je te laisse à les réflexions Tti as vu ma bonté aujour-

d'hui, tu verras ma haine un autre jour. Il lança un dernier re-^^ard d'amour et de menace à la jeune fille, et sortit en verrouillant la porte du cacbot.

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