‹ Debora (volume 2)Chapitre 5 sur 10 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Palazzo Talorml.

Sur la rive gauche du Tibre, vis-à-vis les pentes escarpées du Janicule, Talormi possède un de ces palais du moyen âge, dont les puissants talus descendent sous les eaux du fleuve, comme un ro-

cher taillé en assises. Le diplomate donnait ses derniers ordres pour la décoration d'une galerie, lorsque Barbone entra pour prendre son mot d'ordre quotidien.

— Passons dans mon atelier de sculpture, dit Talormi ; il n'y a que des idoles d'Egypte; aures habent, et non audieni.

— Ah ! dit Barbone, votre excellence se fait sculpteur.

— Je me fais tout, Barbone , voilà ce que tu ignores. Je suis peintre, maintenant, sculpteur, {)oète, et je me suis meublé un palais pour toutes mes attributions. Ici, je suis sculpteur, regarde... c'est l'atelier de Phidias. H v a le lorse

deLaocoon, privé de ses fils, une moitié de Junon licinienne ; un buste de Jupiter avec lemodivs', et cet admirable débris de l'antiquité représentant une Vénus sans bras, embrassant un [Adonis sans tête. J'ai acheté ce morceau, place d'Espagne, chez Vescovagli, qui fabrique de véritables faux dieux, et qui les met dans les fouilles, quand les fouilles sont à sec.

— Et quel chef-d'œuvre allez-vous ciseler, monseigneur?

— Aucun. J'ai cet atelier depuis un an, et c'est ici que tu viendras me voir; j'ai quitté ma maison de la via San-Lo-

rc7izo in Lucina^ pour vivre ici en arlisle grand seigneur, comme Michel-Ange IL Voilà quatre blocs de marbre destinés à s'arrondir en déesses , et qui resteront blocs toute leur vie. J'avais un praticien que j'ai chassé, parce qu'il est devenu amoureux du plus beau de mes modèles, une paysanne de Subiaco , une Vénus brune et odorante comme du thyis fleuri un véritable bouquet de colline. Elle avait la naïveté de croire qu'elle posait chastement pour une Diane chasseresse dont elle ne voyait jamais sortir du marbre le bout d'un cheveu. Mon praticien lui a révélé la fraude, et me la enlevée œnmio Hélène. J'ai mis la police ù leurs

— iOo —

trousses ; mais ils m'ont joué un mauvais tour : ils se sont mariés.

— Les scélérats! dit Barbone.

— Barbone, poursuivit Talormi, nous vivons dans un monde infâme; on est entouré de trahisons ; on ne sait plus à qui se confier...

— Fiez-vous toujours à moi, excellence.

— Oui, je te crois fidèle et dévoué, toi, Barbone.

— Vous êtes le chêne et je suis le lierre.

monseigneur.

— Eh bien ! reste toujours lierre. N'est paschonequi veut. L'ambition perd les

petits hommes... Voyons, quelles nouvelles aujourd'hui ?

— -J'attendais que votre excellence me fit la grâce de m'interroger. J'ai une fameuse nouvelle; Tomaso est retrouvé.

— Oh ! je savais bien que les gens de ta race ne peuvent pas mourir.

^ C'est vrai, monseigneur; tous les cousins du village de Sonino ont l'âme chevillée dans l'estomac, et quand le diable vient pour la prendre, il y perd trop de temps et va travailler plus loin. Le temps du diable est précieux.

— El où as-tu découvert ce Tomaso ?

— A l'hôpital de Saint-Michel , au Trastevorrc. Deux chiens l'ont dévore,

— isole Tibre l'a noyé ; il y avait de quoi détruire trente martyrs des litanie*' des saints. Tomaso n'a pas été détruit. Puis deux médecins sont venus, et ils ont échoué aussi. Mon cousin a tenu bon. Il est en pleine convalescence depuis deux jours.

— Je croyais à ton début que tu allais m'annoncer quelque chose de plus important.

— Votre excellence ne peut jamais se tromper... Tomaso vous le dira luimême demain , Tomaso a découvert un trésor dans le caveau du juif Costanlini.

— Un trésor !

— Oui, exccîlenr;^, tout ce (ju'il y a

— U6 — (le plus trésor, une mine de ducats et de sequins !

— Chut! dit Talormi en regardant autour de lui. Assez ! ne parlons plus de cela... Au reste, je m'en doutais... Vous serez récompensés tous deux... Ta fortune est faite.

— Nous en avions besoin, Tomaso et moi.

— Imbécile! on a toujours besoin d'une fortune.

— Oui, monseigneur', surtout quand on ne l'a pas.

-— Diable ! seditTalormi en se promet nantdans son atelier; tout marche bien! Perdre les juifs, prendre leurs filles, es-

camoler leurs trésors! On ne peut rien désirer de plus... Barbone, voilà ton costume de praticien pendu à ce clou, endosse-le tout de suite... Voici l'heure des modèles... Le cardinal Santa-Scala t'a-t-il donné un long congé aujourd'hui ?

— Je suis libre jusqu'au troisième Angélus. J'ai dit au cardinal que j'allais en pèlerinage à Saint-Antoine, pour y gagner l'indulgence plénière de l'octave.

— Et le cardinal l'a cru ?

—Le cardinal croit tout, Il m'a chargé de dire pour lui à saint Antoine sept Pater, sept Ave, avec le Snb tunm. Si

saint Antoine ne reçoit pas cela aujourd'hui, il se couchera à jeun.

— On dirait que ce costume a été fait pour toi, Barbone.

— Maintenant si votre excellence voulait bien me donner une idée de mes nouvelles fonctions?...

— Rien de plus simple , Barbone ; quand un modèle entre, tu prends ce marteau et ce ciseau, et tu tailles du marbre dans ce bloc, avec l'air le plus sérieux du monde. Puis, à mon premier

'signe tu me demandes la permission d'aller entendre la messe ou les vêpres à San-Pietro~in-Monlorio; tu me laisses

seul avec le modèle ; lu fermes la porU^ et tu perdes l'escalier.

— Tout cela sera fait selon la volonté de son excellence.

— C'est bien, Barbone, je vais me mettre en observation du côté des jardins. Attends-moi ici.

A ces mêmes heures, Virgilio se mettait en devoir d'accomplir la mission que lui imposait la lettre'si^née lady Stumley, et qu'il avait reçue la veille.

«Je suis en prison, disait la lettre ; ma ressemblance avec Debora la juive est la cause de mon arrestation. Voyez un

— IGO — jeune Français nommé Jubelin, qui connaît beaucoup une femme nommée Clelia ; elle a un grand pouvoir ; elle aime Debora, elle fera délivrer lady Stumlej par son influence sur Pacifico. Dites aussi à Ruzzarina, qui vous porte cette lettre, de voir Clelia de son côté. Ces deux femmes me sont dévouées; elles sont intelligentes elles sauront mieux que moi ce qu'il faut faire. Ne me désignez que sous le nom de la jeune prisonnière du il janvier; ne faites point de questions, et ne répondez à personne. Quand vous aurez rempli ma commission, retournez à Albano pour y allendre des instructions nouvelles. Vous trouverez l'adresse de

— IGl —

M. Jubelln sur la liste des invités de la fête.

«Votre vraiment dévouée, «Lady Stumley. »

Lorsque, par les démarches de Yirgilio, Clelia, Ruzzarina et Jubelin se trouvèrent réunis , il fut décidé que toutes les séductions devaient être exercées seulement sur deux hommes, Talormi et Pacifico.

— Mais, disait Clelia, je n'ai pas attendu ce moment pour agir, moi ; j'ai couru a piazza Madama^ et on ne m'a pas reçue. J'ai écrit à monsignor Pacifico, et depuis quelque temps cet homme est

tellement absorbé par la politique, qu'il II. 11

~ 1G2 ~ ne me répond pas et ne vient pas chez moi. Maintenant vous dites que ce comte Talormi a beaucoup d'influence; j'ai une excellente occasion pour aller chez lui. Le comte Talormi est un sculpteur, à ce que m'ont dit ses amis ; cela m'est bien égal. Voilà bientôt quinze jours qu'il me demande une séance de modèle dans son atelier; ne perdons pas de temps. Vous, Ruzzarina, courez au palazzo Talormi annoncer ma visite, et je vais me préparer pour vous suivre dans quelques heures. Il n'y a que les femmes qui réussissent dans les intrigues, parce que nous connaissons les hommes, nous, et nous savons qu'ils sont d'éternels en-

fants à la lisière , que nous mènerions au bput du monde avec les douceurs d'une flallerie ou d'un regard.

— Oh ! quevous avez raison ! dit Ruzzarina en battant des mains; moi, je ne suis qu'une pauvre fille du peuple , eh bien ! si je disais les noms de tous les grands personnages que j'ai vus à mes pieds et de tous les nobles visages que j'ai souffletés pour cause d'impertinence, je débiterais une litanie longue comme le calendrier. Mais il ne s'agit pas de ça, courons au palazzo Talormi.

Et la jeune fille sortit pour exécuter l'ordre de Clelia.

- Ces deux scènes se relient si bien en-

tre elles qu'on peut passer de l'une à l'autre sans aucun effort de transition.

Talormi, à son poste d'observation, vit une femme en costume de campagne qui traversait, avec une légèreté de gazelle, la grande allée de son jardin, et, avant d'avoir vu son visage, il courut à son atelier de sculpture, et dit à Barbone :

^- Voici du nouveau, Barbone ; ma jeune et brune paysanne de Subiaco, mon modèle parfumé de thym a fait divorce avec son mari, dans la lune de miel. Elle revient k moi. La voici. Metstoi au bloc, un seul instant, et sors tout de suite après.

En voyant entrer Ruzzariaa, Talormi, qui avait revêtu la blouse poudreuse du statuaire, fit un mouvement de surprise, et dit entre ses lèvres : Ce n'est pas celle deSubiaeo!

Barbone avait disparu.

Ruzzarina fit un salut leste, posa fièrement son poing sur le relief d'airain de sa hanche, et dit :

— Seignenr comte, mademoiselle Clelia, ma gracieuse maîtresse, m'envoie auprès de vous pour vous annoncer sa visite ; elle se rend à votre invitation.

Ayant dit cela , la jeune fille tourna légèrement sur ses talons et regarda les statues de l'atelier.

— Comment! dit Talormi eu s approchant de Ruzzarina, une belle fille comme toi reçoit les ordres d'une maîtresse! Mais tous les hommes seraient heureux d*étre tes esclaves.

— On m'a souvent dit cela, dit Ruzza rina|en caressant le marbre d'une Junon; mais je n'en crois pas un rao^,

— Eh bien ! dit Talormi , essaye de me commander, tu verras si je te désobéis.

— Je vous commande d'abord , dit Ruzzarina serrée de trop près, de laisser vos mains tranquilles au bout de vos bras.

Diable ! ma belle enfant, comme ta

l'effarouches vite pour une servante de modèle î Tu n'as donc jamais posé dans les ateliers comme femme de chambre de Venu??

— Jamais !

— Tant mieux pour Vénus ! elle n'aurait pas brillé à côtéde toi.

— Voilà, seigneur comte, tout ce que j'avais à vous dire , ma mission est faite.

— Attends donc un instant ; ta maîtresse fait sa toilette, et nous avons le temps de donner quelque chose de loi à ce marbre qui ressemble à la chair.

— Finissez donc, seigneur comte, et laisscz-mei sortir.

— Je veux te faire un cadeau , ma belle enfant*..

— Merci, avant votre cadeau.

— As-tu jamais vu de l'or aussi bien arrondi que celui de cette bourse! Ilest à toi, si tu me livres seulement ton pied charmant pour une Amaryllis qui va sortir de ce bloc.

— El après le pied ?

— Ah ! les sculpteurs sont ambitieux.!

— Bonjour, seigneur comte.

— Un moment... écoute...

Talormi poursuivit Ruzzarina qui

fuyait, et comme ses lèvres s'inclinaient sur la joue vermeille de Ruzzarina, il reçut en plein visage, l'empreinte des

plus rustiques doigts qui aient cueilli le cityse et le serpolet sur les berges de l'Anio»^

Le faux sculpteur s'arrêta comme fou»

drojé et il entendit un éclat de rire mélodieux qui réjouissait les échos du vaste el sonore escalier.

Barbone reparut et trouva son maître consultant un miroir sur les ravasjes d'un coup de tonnerre féminin.

— Il me semble que je connais cette grande fille, dit Barbone en se replaçant devant son bloc.

— Moi, je connais ses deux mains, dit Talormi en riant faux ; il n'y en a pas une de gauche... Enfin, la maîtresse me

consolera de la servante. On a de ces déplaisirs dans le métier de sculpteur... A Florence, Bartolini m'a raconté qu'un jour une paysanne blonde et douce du village d'Empoli lui avait lancé à la tête le buste de M. Demidoff. Je suis encore plus heureux que Bartolini, j'ai échappé au buste.

— Voulez-vous, monseigneur, me lancer à la poursuite de cette gazelle ?

— Non, Barbone, je n'y pense plus; c'était une occasion, voilà tout. La vïe d'un homme de ma trempe est une perpétuelle chasse aux femmes. Nous n'avons pas, nous, comme les sultans, dt-s

harems en bloc, nous les avons en de tail. ^

Peu de lenips s'écoula, et Clelia eniraf dans l'atelier.

— Bonjour, comte Talormi, dit-elle; vous m'excuserez si je ne vous ai pas répondu tout de suite ; il y a l)oaucoup de travail dans les ateliers. Jai pris vingtsix séances chez Bezzi, pour les statues de la Religion et de la Liberté. Il a bien fallu me reposer ensuite. La Liberté surtout m'avait beaucoup fatiguée... Voyez, j'avais cette pose... une pose agaçante..* avec un péplum très lourd... Tiens, votre domestique a disparu ! je voulais lui confier ma visite de velours et mon cha-

peau... Pardon, seigneur comte, puisque vous voulez bien prendre celte peine...

Ce velours craint la poussière de marbre. Il est arrivé hier de Palmyre... pas» la ville de Zénobie; c'est le nom d'une bonne faiseuse parisienne, que la reine Zénobie n*a jamais connue , pour son malheur... Eh bien! seigneur comte, quel chef-d'œuvre voulez-vous faire de moi ?

— Il est déjà tout fait, madame , (fît Talormi ; tout ciseau doit tomber des mains k vos pieds. Vous découragez l'artiste. Avec vous seule, Praxitèles aurait économisé quarante-neuf Athéniennes.

Vous avez le monopole de toutes les

beautés; vous humiliez un olympe de statues grecques ; vous êies les trois grâces. Laissez tomber tous ces voiles absurdes, demandez un autel, et Rome refaite païenne vous adorera.

— En voilà, j'espère de la galanterie italienne! dit Clelia en riant; Pétrarque et Métastase sont vaincus. Vraiment, comte Talormi, vous êtes digne de votre réputation : personne n'est plus charmant que vous. Si vous taillez le marbre comme l'esprit, Praxitèles n'existera plus Vous épuiserez tout ce qui reste de Carrare, de Paros et de Savarezza, et toutes les femmes déchireront le voile de la pudeur dans cet atelier. Il est si doux

d'èlre immortelle! et les belles femmes n'aiment pas mourir.

— Elle est divine l dit Talormi en extase. Comment, madame, ai-je pu avoir la stupidité de croire que je vivais, lorsque je ne vous connaissais pas ! De quel néant viens-je de sortir ! Je commence ma vie aujourd'hui; et si Py^malion, mon maître, était à ma place, ce ne serait pas son marbre qu'il aimerait.

—Voyons, comte Talormi, il me semble que le début de nos relations est trop vif. Arrêtons-nous, et parlons plus froidement. Vous êtvos artiste, je suis modèle ; rentrons dans le sentiment pur de notre profession.,. De quoi s'agit-il?

— Il s'agit, madame, de faire une œuvre sérieuse...

— Très-bien! comte Talormi; j'adore l'art sérieux.

— Voilà un bloc, madame , un bloc du plus beau' grain, que j'ai payé cinq mille écus. Je veux en extraire une statue... que j'appellerai pbilosophique.

Ceci se rattache à une théorie dont je vous éparg^ne le développement ennuyeux...

— Et que doit-elle représenter cette statue philosophique? inlerïTompit Clelia.

Talormi prit un air grave et dit :

— ne —

— Elle représentera une Vémts sortant de la mer...

— Habillée?

— Une Vénus habillée! y songezvous, madame, elle serait indécente. Les femmes qui sortent de l'eau en costume de natation révoltent la pudeur. Un poète romain a dit en parlant de trois grâces : Elles sont nues^ elles sont décentes, Nudœ décentes. Pardon madame, de cette citation latine. Donnez une paire de bas de soie et des jarretières rouges à la Vénus de Médicis; elles era intolérable; la police la fera mettre en prison pour attentat aux mœurs.

—• A propos de prison, dit Cclia avec

une adresse admirable, vous savez que ma petite marchande, Debora la juive, est au cachot secret ? Cette nouvelle m'a toute bouleversée; je n'ai pas dormi cette nuit. Je dois être bien pâle n'est-ce pas? — Vous êtes fraîche comme la pêche de TibuF sous la ro-éo , vous avez sur les lèvres deux lignes de corail qui ne révèlent aucune insomnie, vous avez des yeux de velours limpide qui n'ont aucun arriéré à payer au sommeil... Cependant je prends part à l'intérêt que vous portez à <^ette petite juive.

— Elle est ma créancière comte Talormi.

' - En général, on ne s'intéresse qn'à

ses débiteurs, dit Talormi en riant.

Il . 12

— Je lui dois une écbarpe albanaise et un carton de filigranes de Gènes. — Tenez, comte Talormi, regardez cette rosace étoilée, qui me sert de broche... Comment trouvez-vous ce bijou ?

-7- Il est fort distingué !

— C'est Debora qui me l'a vendu , et il n'est pas payé... Mais cela ne vous intéresse point, je le vois, n'en parlons plu?. Revenons à la Vénus philosophique.

— Oui, belle Clelia , et je compte sur vous pour faire mon œuvre.

— Comte Talormi, dit Clelia en baissant les yeux, on doit vous avoir dit, sans doute, que jejie pose que pour les exliémités.

— Mais, belle Clelia , lorsqu'il s'agit d'une Vénus sortant de la mer, les ex- Iréraités ne jouent qu'un bien faible rôle dans l'œuvre, et vous permettrez au ciseau aveugle d'être plus ambitieux.

— C'est impossible, comte Talormi !

dit Clelia en se levant avec tristesse, ma résolution ne date pas d'aujourd'hui.

— Vous ne voulez donc pas être immortelle, divine Clelia ?

— A ce prix, non ; je n'ai pas le courage des autres femmes,

— Clelia, dit Talormi, en s'efforçant de retenir la jeune femme, qui feignait de s'éloigner, belle Clelia, toutes les résolutions se brisent quand l'heure est

Tenue. Oubliez -vous dans l'intérêt de la saintetéde l'art ; soyez mon inspiration; étincelez comme 1 étoile dans sa nudité radieuse; laissez-vous lire comme le poème vivant de la beauté humaine; permettez au marbre de traduire , ligne par ligne 5 l'éblouissant ivoire de votre corps divin !

Talormi, terrassé par le charme de Clelia, était tombé à ses pieds.

La jeune femme éprouvait une émotion qui l'étonnait elle-même, car elle ne s'attendait point k la trouver dans une pareille entrevue. îl faut dire aussi qu'en ce moment Talormi n'était pas l'odieux et criminel personnage que nous con-^

naissons; c'était le plus séduisant et le plus gracieux des jeunes hommes , et sa parole émouvante vibrait dans le cœur de Clelia comme la lyre aux sept voix du monde ionien.

Cependant , hàtons-nous de dire à l'honneur de la jeune femme, qu'elle resta fidèle à sa mission, devant un péril si peu soupçonné.

— Non, dit-elle d'une voix encore assez énergique, non, comte Talormi, laissezmoi partir... Je ne vous connaissais pas. Vous êtes un homme trop dangereux...

Adieu, comte Talormi...

— Et vous me quittez, belle Clelia, en ôtant tout espoir à mon ciseau d'artiste?

— Non, comte Talormi... j'espère bien vous revoir... mais j'ai un devoir à remplir... Un homme puissant m'a promis de faire ouvrir la porte de sa prison à cette pauvre Debora... et cet homme m'attend.

— Glelia, dit Talormi, excité par les deux démons de la luxure et de la jalousie, cet homme se vante d'un pouvoir qu'il n'a pas; cet homme vous a menti. Moi seul, je puis faire ouvrir la porte de cette prison.

Clelia regarda Talormi ^ et joua l'étonnement à merveille.

— - Oui, moi seul, poursuivit Talormi, et je vais vous le prouver.

Ici le diplomate était vaincu par une femme, dans une scène où se confondaient les sentiments vrais et les sentiments faux.

Talormi ouvrit une boîte, et en tirant une feuille imprimée :

— Voilà, dit-il, un ordre du suprême pouvoir inquisitorial... le nom du prisonnier est en blanc, vous le mettrez.

Puis faites apposer au bas la signature de raonsignor Pacifico, et la porte du cachot s'ouvrira.

Et comme Clelia tendait négligemment la main pour saisir la feuille, Talormi ajouta, en souriant :

- Mais quand vous aurez délivré votre

créancière , vous souviendfcz-vous de votre sculpteur ?

— Je veux être immorlelle à tout prix, dit Ciélia en présentant son front au faux sculpteur.

Et nouant avec promptitude les rubans de son chapeau, elle allait sortir de l'atelier, lorsque Talcrmi l'arrêta :

— Ecoutez bien ceci, Clelia; quanl l'ordre sera signé, le valet, de chambre du cardinal Santa-Scala amènera une chaise de poste dans le yoisinage de la prison, à l'extrémité de la via GiuUa, près le pont Saint-Ange...

— Il est évident, interrompit Clelia, que personne ne peut se méfier du valet

de chambre du cardinal Saiita-Scala , ce sont de nos amis.

— Voilà pourquoi je les choisis, poursuivit Talormi. Viri^ilio d'Alhano, encore un de vos amis dévoués , sera dans la chaise de posti^, et recevra votre juive; et que Dieu les accompagne !

— Tout sera fait ainsi, dit Clelia en sautant de joie. A bientôt, comte Talormi; vous êtes charmant; adieu, sans adieu...

Talormi rappela Barbone et lui dit :

— Il faut que lu conduises Debora à la frontière.

— Comment' s'écria Barbone , com-

ment, excellence, vous sauvez cette juive?

— Oui.

— Ah! mon Dieul monseigneur se fait juif!

— Barbone,jeie l'ai souvent dit tu n'es qu'un imbécille. H J a deux manières de sauver : celle qui sauve et celle qui perd.

aiAPirUE SIXIÈME.

Un niasidat »nr Torionla.

La chose qu'on appelle par antiphrase, en italien, Buon Governo, c'est à dire mauvais gouvernement, tient son siège dans le grand palais de piazza f Madama. C'est là que monsignor Paci-

fico était venu travailler dans l'ombre avec quelques hauts personnages de son pcrti. f

Une parodie d'huissier vint lui annoncer qu'une femme demandait à lui parler conûdentiellement.

Le monsi^nore laissa tomber sa plume sur son pupitre, et demandait quelques renseignements sur celte solliciteuse.

On lui répondit :

— Elle est jeune et blonde et habillée avec grande distinction : c'est la troisième visite qu'elle fait a Buon Governo.

Elle demande à parler au procureur fiscal, aux juges, aux assesseurs, à tout le

inonde. Jusqu'à présent, nous ne l'avons pas introduite, mais aujourd'hui, elle sait que monsiirnor Pacifico est ici, et elle a dit, d'un ton menaçant : « Je me me ferai mettre en pièces si on me refuse la porte. »

— Faites entrer, dit Pacifico d'une voix énergique, cl il ajouta, en a parte : C'est Clelia.

— Eh bien, dit la jeune femme en fermant la porte, vous devenez invisible, monseigneur ; on est obligé de faire le siège d*une citadelle pour vous voir.

Pacifico se leva, et, baisant la main de

Cleiia,il lui désigna un fauteuil, et s'ussit à côté d'elle.

^ La politique vous absorbe, n'est-ce pas? poursuivit la jeune femme; cela vous amusô, la politique, vous autres hommes ?... Moi, elle m'ennuie à la mort...

— Cîeiia, dit Pacifico d'un air grave, nous avons de sérieux devoirs à remplir en ce moment.

— Taisez-vous! répliqua Clelia, et ne prenez pas ce ton solennel avec moi; est-ce que les femmes peuvent jamais être dupes des hommes, et prendre leur gravité au sérieux ! Nous leur voyons faire à Ions des choses si bouffonnes en

particulier, qu'ils nous font rire aux larmes lorsqu'ils preunent des poses augustes en public. Et vous-même, seigneur Pacifico, quand je vous vois siéger quelque part, dans une cérémonie publique, et que je songe à toutes vos extravagances enfantines, je me pince les lèvres pour ne pas éclater. Si les femmes étaient indiscrètes, comme on le dit, il ne resterait pas debout une seule réputation d'homme sérieux.

— Ainsi, dit Pacifico en souriant, c'est pour me dire ces gracieusetés que vous me faites votre visite ?

— Oui, monsieur, et je suis furieuse contre vous ; il n'y a plus de soirée de

il 13

musique chez moi ; mon piano est muet ; mes partitions jaunissent. L'auire jour on m'a envoyé le trio d'Ernani, et nous n'étions (Jue deux pour le chanter; il nous manquait un baritono. Nous vous avons attendu jusqu'à iiinuit. Point de Pacifico. On nou^ a dit que vous étiez en train de persécuter les juifs comme Pharaon, et de mettre des bâtons dans les roues du carrosse de Pie IX. Vo,yons, est-ce vrai cela ?

— Belle Clelia, je vous dis que j'ai de sérieux devoirs à remplir.

— Votre premier devoir, monsieur, estvVètre mon serviteur bien humble, et de faire votre partie dans le trio d'LV-

— lor; —

nani. Mon Dieu ! que Je suis malheureuse! et que de femmes à ma place se vengeraient avec délices. Mais vous me connaissez, vous, Paciûco, et vous abusez de mon affection.

Clelia prit son mouchoir de batiste, et essu}ii deux larmes qu'elle ne versait pas.

Pacifico, visiblement ému, prit avec tendresse une main de Clelia, et lui dit:

— Allons, ma belle Clelia, soyez de bonne humeur ; vous êtes si jolie quand Vous êtes gaie ! Attendez quelques jours encore ; laissez arranger nos alïiiires po-

litiques, et nous chanterons tous les Irios que vous voudrez.

*— Eh, monsieur ! esl-ce que jamais les affaires politiques s'arrangent quand elles sont dérangées ? En attendant, les femmes restent dans l'isolement; on les néglige d'une façon affreuse. Eh bien, savez-vous, monsieur, ce que feront les femmes ? Elles imiteront leurs aïeules de la comédie grecque, elles feront une conspiration terrible contre les hommes ; elles feront de tous leurs maris, de tous leurs amants des Tantales de volupté.

Nous verrons alors si les devoirs politiques les amuseront beaucoup ! Ainsi, vous, monsignore, vous avez perdu.

m'a-t-on dit, trois jours à poursuivre une petite juive, nommée Sizara ou Debora, parce qu'elle avait insulté saint Antoine.,,

— Oa> vous a trompée, interrompit gravement PaciGco; cette Debora est arrêtée comme complice d'un grand crime et comme affiliée aux sociétés secrètes,

— Allons donc I est-ce que les femmes conspirent ? Où avez-vous vu cela ?

— Je lai vu à Rome.

— Et vous craignez une femme qui conspire ?

— Sans doutCj parce qu'il y a toujours des hommes autour d'elle.'

— Y en avait-il beaucoup autour de Debora ?

— Sans doute, Clelia.

— Eh bien, Pacifico, voyons si vous ferez un jour quelque chose pour moi.

Je la prends chez moi comme camériste cette Debora j alors, vous ne la craindrez plus ; faites-la sortir de prison.

— Que dites-vous donc, Clelia ? Que nie demandez-vous?... L'impossible!

— Avez-vous le pouvoir de la faire sortir?

~ Oui.

— Eh bien, où est alors l'impossible?

— Ce serait violer toutes les lois de la justice.

— Oh ! voilà un fameux, scrupule. Vous vous ^cnez pour les violer, ces lois, quand cela vous arrange... Au reste, je me soucie fort peu (le cette Debora ; j'ai voulu seulement vous mettre à l'épreuve, et voir si j'avais encore quelque crédit auprès de vous... Ah ! ce l)eau temps est passé \

Le mouchoir de batiste recommença la manœuvre sur les yeux.

— Clelia,vous êtes injuste, dit Paciflco d'un Ion pénétré, très injuste envers moi, croyez-le bien. Demandez-moi des choses raisonnables, et vous verrez si je vous les refuse.

— Eh bien, vous, vous êtes oublieux.

et très oublieux. La semaine dernière je vous ai montré, sur un joli papier rose, le chiffre modeste de mes dettes, et...

— Et je ne les ai pas payées, c'est vrai, Clelia.

— Et je ne vous ai plus revu depuis, monsieur ; pourtant vous savez très bien qu'une jolie femme serait perdue de réputation si elle n'avait pas de dettes.

Que fait-elle donc de son argent? diraiton; elle le conserve, sans doute, pour fuir en pays étranger. C'est une horreur! Vous me devez une écharpe albanaise, que vous avez perdue dans un pari, et on me présente chaque jour

la facture insolvable. Dites-moi, suisje injuste maintenant? ai-je droit de me plaindre, et inême de pleurer ?

— Ecoutez, Clelia ; nous sommes dans une crise, et l'argent...

— Oh! interrompit la jeune femme, maintenant les hommes ont inventé cela ! ils ont inventé les ci ises pour se dispenser d'être généreux !

— Mais, Clelia, demandez à toute la ville...

— Etes-vous fou? voulez-vous que j'aille frapper k toutes les portes, et demander s'il y a une crise ! Je vous dis, moi, que tous les hommes se font avares comme des Achérons, et que les femmes

romaines seront bientôt obligées d'acheter deux aunes de toile écrue, passée à l'amidon, et de s'habiller d'une draperie comme les vestales de Numa Pompilius !

Monsignore, je connais votre fortune aussi bien que vous, et je vais vous le prouver. Vous avez un palais sur la place de Venise, près l'église de Jésus; une villa dans les montagnes ; un vasle vignoble entre Vilerbe et MonteOascone, un...

— Mon Dieu! oui, Glelia, interrompit Paciûco, je sais bien ce que j'ai ; vous ne m'apprenez rien; mais je vous apprendrai que personne ne me paie, et que je n'ai point d'argent comptant. C'est la faute

- 205 ~ des révolutionnaires. L'or et l'argent monnayés ont disparu; il n'y a plus en circulation que des baïoques, et encore très peu.

— Vous ne savez ce que voiis dites, monsignore.

— Bien ! voilà une femme qui veut mieux connaître que moi l'étal financier du pays.

— Eh!c8rtes,oui,jemellattede mieux le connaître que vous.

— Voj'ons, Clelia, donnez-moi une leçon d'économie politique.

— Elle ne sera pas longue.

— Tant mieux! Clelia; commencez.

— Vous connaissez le banquier qui

loge dans le voisinage de l'ambassadeur d'Autriche?

— Torlonia?

— Lui-même. Croyez-vous, monsignore5que ce banquier n'ait que des baïoques dans son coffre-fort ?

— Mais... je... suppose...

— Répondez-moi franchement; point de tergiversation . Le banquier Torlonia est-il réduit aux baïoques par les révolutionnaires ?

— Je ne le crois pas, dit Pacifico en riant.

— Bien ! monsignore, en voilà un qui a de l'or et de l'argent monnayés.

— Belle Clelia, ne vous emporter

point ainsi... Vraiment, je n'y comprends rien ; jamais je ne vous ai vue si passionnée dans une question d'argent!

VOUS) la femme la plus désintéressée de Rome!

Celte remarque inattendue et juste déconcerta un moment Clelia ; elle balbutia même les premiers mots de sa réponse, et ne retrouva son assurance qu'aux derniers.

— Oui, monsignore, c'est vrai... je ne suis pas une femme d'argent. Je suis fort désintéressée... comme vous dites... mais il y a des circonstances où l'argent qu'on dédaigne est si nécessaire, que la main prodigue se ferme... que )a gé-

— 20G nérosild se fait avarice... Vous n'avez jamais eu de créanciers, vous, monsignore, on le voit bien. Il n'y a pas d'espèce plus terrible dans l'histoire naturelle des bètes fauves : ce sont les tigres (je la facture. J'en ai une meute sur mes talons, moi, et je veux m'en délivrer avec une décharge de sequins à brûlepourpoint. Cette artillerie est dans votre arsenal, et vous me la donnerez...

— Clelia, croyez bien que si je puis...

— Arrêtez, monsignore, vous pourrez.

— Voyons.

— J'ai préparé, là, un petit mandat de cinq cents écus, une misère , sur le

- -20" banquier Torlonia... et vous allez le si- ' gner...

Clelia lira de son sein la feuille du mandat el la montra à Pacifico.

— Je l'ai écrit, poursuivit-elle sur une large feuille , parce que je n'ai pas d'autre papier chez moi. Au reste, l'an dernier vous m'en avez déjà signé un de la même dimension... Ah! vous hésitez, monsieur! Eh bien', adieu; vous ne méritez que ma haine et mon mépris.

Clelia se leva brusquement, et courut vers la porte; dans cet intervalle, elle lira de son sein l'imprinié du pouvoir inquisilorial , donné par Talormi, et cacha le mandat.

Paciûco se leva lourdement , à cause de son obésité, et dit d'une voix émue :

— Mais je n'hésile pas, Clelia! je n'ai jamais hésité ; j'attendais le mandat pour le signer tout de suite.

— Vraiment! dit Ckîlia avec son plus charmant sourire et en faisant serpenter son bras autour du col de Pacilico, vraiment vous n'hésitez pas ? Eh bien 1 pardonnez moi, j'ai commis une erreur; je vous ai méconnu...

En même temps, elle plaçait l'imprimé sur le bureau, retenait Pacilico debout, lui mettait une plume à la main , et son gracieux visage était si rayonnant de joie et si rapproché du front du monsi-

giiore, que celui-ci, tout ému de tant d'expansion, signa sans regarder la feuille, de peur de perdre une seule des étincelles divines qui jaillissaient des yeux de Clelia.

La jeune femme enleva le précieux papier, conquis par tant de diplomatie féminine, et serrai^t avec feu la main de PaciCco, elle dit :

— Vous êtes le meilleur et le plus généreux des hommes; adieu, je tous serai très reconnaissante... Mais vous me pardonnez d'avoir cru k votre hésitation un seul instant?... bien sûr, vous me pardonnez ?

Pacifico, saisi de joie, et ouvrant une

Il 14

lar^e bouche , étoii(fée d'émotion , ne donnait que des syllabes confuses ; mais sa pantomime exprimait qu'il pardonnait à Clelia.

Elle fit un bond de gazelle, ouvrit la porte , et se précipita sur l'escalier en disant :

— Ce vieil imbécile! voilà pourtant les hommes qui nous gouvernent!

Virgilio , prévenu dès le matin , par Jubelin, attendait sur la piazza Madama, et jamais heure ne fut plus flévreuse pour lui. Clelia lui fit un signe, et l'entraîna dans la petite rue de l'église Saint-Louis-des-Français. Personne ne

passait en ce moment. Là, tout fut expliqué.

Virgilio, muni de l'ordre signé de Pacifico et de l'imprimé inquisitorial , courut à la prison et montra au geôlier la signature si connue.

Ruzzarina , toute joyeuse , courut annoncer à Debora cette grande nouvelle , et lui apporta un costume de paysanne romaine. La prisonnière s'habilla à la hâte et fut amenée par le père de Ruzzarina, excellent homme quoique geôlier, à Virgilio, qui ne crut à son bonheur qu'en voyant lady Stumiey devant lui.

La chaise de posie, conduite par Barbone, attendait au pont Saint-Ange.

— Oui, dit Debora au comble du bonheur, je le reconnais; c'est le valet de chambre de notre ami le cardinal Santa- Scala.

Barbone, habillé en cocher, avait pris une physionomie douce et somnolente ; il salua Debora avec respect et demanda ses ordres.

— D'abord et tout de suite, dit Debora, menez-nous à la villa d'Albano.

— Mi lad y sera contente de moi et de mes chevaux, dit Barbone.

Et la voiture prit , avec la plus grande vitesse, le chemin indiqué.

Virgllio ne vivait plus de la vie de la terre ; le char d'Elie l'emportait au ciel. Ses yeux ne perdaient jamais de vue la croix du dôme de Saint-Pierre , et il remerciait Dieu, dans une oraison mentale 5 du miracle qui venait de s'accomplir. Debora respectait ce recueillement pieux et admirait ce noble jeune homme qui s'acquittait toujours si bien des devoirs que le moment lui imposait.

En arrivant à la villa d'Albano, Debora trouva le père de Gréant et Fiorina. La petite fille avait changé de protection et on ne pouvait mieux la confier qu'à cet excellent vieillard. Comme la prudence recommandait la plus grande prompli-

tude, l'enlrelien ne fut pas long; Debora donna toutes les consolations de Tespoir au malheureux père , mêla des larmes à tous ses adieux :

— Je vais , lui dit-elle , en Toscane , chercher auprès du Grand-Duc une protection qui me manque à Rome, et je reviendrai près de vous aussitôt que des circonstances politiques plus favorables me le permettront.

Après avoir pris son or, ses bijoux^ ses effets de toilette, elle remonta en voiture et dit à Barbone :

— Vous savez que vous devez nous conduire à la frontière ?

— De quel côté? demanda Barbone d'un ton candide.

— Qu'importe le côté! reprit Debora.

Sortons des Etats-Romains.

— Je ne conseille pas à milady d'aller du côté de Terracine , parce que depuis c> s troubles politiques il y a des bandes de Sonino dans la campagne.

— Eh bien ! prenons l'autre route.

La voiture allait lentement au pas, pendant ce dialogue, comme il arrive lorsque le but d'un voyage n'est pas encore déterminé.

Virgilio, indifTérent sur le choix des routes , regardait avec des yeux dévots

cette jeune femme qui était toujours lady Sturaîey pour lui.

— II y a deux routes de l'autre côté , dit Barbone; elles mènent toutes deux sur le territoire toscan. Voulez tous passer par Terni et Pcrugla?

— Passons par Terni, dit Debora.

— Je ferai observer à mi lady , continua Barbone , qu'en ce moment et à l'approche de la semaine sainte, la route de Perugia est encombrée de voyageurs, et que toutes les auberges sont pleines...

— Oh! évitons tout ce monde! dit Deb)ra; prenons l'autre roule.

— Milady n'est pas curieuse de voir la cascade de Terni?

— Non.

— Une cascade superbe.

— Cela m'est égal.

— Milady ne se soucie pas non plus du fameux lac de Trasimène, qui est sur la route de Perugia?

— Je ne m'en soucie pas.

— Il est vrai que milady pourra voir sur l'autre route deux lacs, le lac de Vico et le lac de Bolsena.

— Eh bien! prenez l'autre route.

— Sur celle-là, milady ne rencontrera personne, et toutes les auberges sont vides.

— C'est la route qui me convient.

— La route de Sienne, milady?

— ■ Oui.

Barbone fit un signe de satisfaction, et mit ses chevaux, au galop de double guides.

On côtoya les murs de Rome jusqu'à la première borne milliaire de la via F/aminia, et la voiture monta le chemin pavé qui mène à la Slorta et à Baccano.

Virgilio mit sa tête à la portière et salua le dôme du Vatican avec respect, mais sans regret.

— Oh! mon Dieu! — dit Debora en se

— 2i9 — frappant le front, — ma pensée n'est plus à moi ; j'ai oublié de donner quelque chose à notre bon cocher! Je voudrais pouvoir l'enrichir. Mais on donne ce qu'on peut.

Elle prit des pièces d'or sans les compter, et, allongeant son bras à travers le store, elle ap[ ela Barbone et les lui mit dans la main.

Le faux cocher bondit de joie sur son siège, remercia la jeune femme avec une pantomime exagérée, et entonna de sa voix la plus harmonieuse l'air de VElixir d'amour :

Obligato

Sori fchce , son beato!

— î-20 — La mélodie de Donizetti réjouissait les échos de la tour de Néron , sur le chemin de la Storla.

CHAPITUE SEPTIÈME,

Page 1