SÔ
cqté le moindre assassinat. Au contraire.
— Comment au contraire ?
— Ah ! pardon, milady, je ne sais trop comment vous expliquer cela, parce que vous êtes anglaise. .
— Vraiment, dit Debora, en se tourmt
pîde.
nant vers Virgilio; ce garçon est s(u-
— Miladj, répondit Virgilio^ je suis lâché de ne pas être de votre avis. Ce jeune homme me paraît, au contraire, plus intelligent qu'il n'en a l'air. Votre excessive générosité excite sa convoitise, et le domestique italien qui a la soif de l'or n'est jamais désaîléré.
— Eh l>ien ! je dis {( say).
A ce mol de rappel, Barbonc, ^ui comprenait l'anglais, se rapprocha de la portière et s'inclina.
— Voyons, dit lady Stumley, expliquez-moi le mystère de la forêt de Viterbe, et prenez ceci pour votre peine.
Et elle mit dans la main de Barbone une pièce d'or.
— Milady, répondit Barbone, en baissant pudiquement la tôte, aujourd'hui la forêt de Yilerbe est un lieu de rendezvous^
— Pour les bandits ? demanda Debora.
— Non, pour les amoureux.
— Il n'y a donc pas de danger? ajouta lad> Slumiev en riant.
— Non, milady, et c'est pour cela que nous la traverserons celte nuit.
— Cet homme est fou! ditla jeune femme à Yirgilio. Allons, ouvrez la portière, je veux passeiç" la nuit à Ronciglione.
— » Voilà les chevaux, dit Barbone.
— Renvoyez les chetaux*
— Milady, j'exécute les ordres du saint cardinal Santa-Scala, mon maître. Je dois vous conduire jà grand train de poste, jusqu'à la frontière, et ne pas vous laisser passer une seule nuit en auberge.
Et baissant la voix, avec une précaution infinie, il ajouta ;
— Milady, soyez prudente ; vous n'êtes pas sortie de prison, vous vous en êtes
échappée ; on est peut-être à votre poursuite, et nous ne devons pas perdre une minute en chemin.
Cette raison paraissait bonne ; la jeune femme inclina la tête, et regarda Virgilio qui fit un geste d'assentiment et dit:
— si cet homme n'était pas le serviteur dévoué du cardinal Sanla-Scala, je me méfierais de lui, malgré les bonnes raisons qu'il nous donne. L'accent de cet homme n'est jamais naturel ; il parle faux comme on chante faux : deux choses bien rares dans une bouche italienne.
Barbone donnait son coup de main à l'attelage des chevaux, et fredonnait
en duo avec le postillon ces vers de la Canzonelta :
Col mio rival islesso Posso di le parler, La voiture repartit; elle laissa à sa droite l'effrayant précipice au bord duquel est bâti Ronciglioae; à sa gauche, le pin monstrueux qui ressemble au mullipliant indien, et malgré l'aspérité très-forte du chemin, les chevaux conservaient le galop furieux de la plaine. Virgilio et lady Stumiey se croyaient emportés par un attelage d*hippogriffes, et ne comprenaient pas la raison qui poussait Barbone à imprimer aux chevaux un élan si cxlraordinaircj au mi-
lieu d'une nuit sombre, lorsqu'on leur avait laissé prendre souvent un galop de simple guide, à la clarté du jour. Virgilio découvrit une certaine frayeur dans l'altitude agitée de lady Stumley, et cria par la portière à Barbone de modérer cet élan furieux; mais Barbone répondit à*an ton sec :
— Ce sont toujours les ordres du cardinal.
Et il excita les chevaux avec sa voix, comme si le fouet toujours actif du postillon lui eût paru insuffisant.
On laissa le lac sulfureux de Vico à la droite de la route, et la voiture escalada, toujours du même- train la pente escar-
— 25G — pée de Monterossi; la vasle forêt de Viterbe commençait à déployer ses horreurs 5 que rendaient plus lugubres encore les ténèbres de la nuit Lorsque des éclaircies laissaient tomber un rayon
d'étoile dans cet antique domaine des assassinats, on apercevait des abîmes,
des carrefours désolés, des croix tumulaires, des terrains jaunâtres, des paysages que Salvator-Rosa nous a traduits sur ses toiles, en les animant avec des figures de chasseurs ou de bandits de profession, autrefois synonymes, dans les Abruzzes, les Calabres et les Apennins.
Entouré des ténèbres des arbres et de
la nuit, Virgilio ne voyait pas le visage de Debora, mais il devinait son inquiétude.
— Dieu veille sur vous, lui dit-il; mi-lady, chaque rayon d'étoile est an regard de Dieu. Ayez bon courage.
— Je ne suis point inquiète, dit Debora; je me tais, parce que je pense.
Mon avenir sera ce que Dieu doit le faire je dirai comme Arsace a sa mère, je vais al mio dMino^ à mon destin ; je vais où nous allons tous, et par toutes les roules.
— Oui, milady, reprit Virgilio, et sur loules ces routes, et quelque soit votre destin, il y aura auprès de vous un cœur,
— r>8 — une pensée, un dévoûment immuables.
Les aspects, les horizons, les terrains de " votre voyage changeront, celui qui vous garde ne changera pas Le laboureur d'AlIjano vous a aimée, dans le silence de son cœur, lorsque vous étiez grande, riche, heureuse comme une reine; au-" jourd'hui il peut faire parler cet amour, carie malheur a frappé votre noble tête et vous a rapprochée de moi. Si Dieu vous réserve à d'autres épreuves, à de nouvelles humiliations , vous me trouverez toujours plus aimant et plus dévoué, à chaque degré de votre chute. Si vous descendiez au fond de l'infortune, je sens que je m'élèverais à la suprême
puissance de l'amour humain. Milady, tout ce que je redoutais de vous a disparu. Votre villa d'Albano était un temple où la divinité paraissait tropéblouisisante pour un obscur adorateur comme moi ; mes faibles yeux se fermaient devant tant d'éclat. A présent, je bénis les ténèbres qui nous entourent , et je puis parler de mon amour à l'ange qui m'écoute et que je ne vois pas.
— Virgilio, dit Debora, si mon affection pour vous n'était déjà ancienne, elle commencerait aujourd'hui par la reconnaissance; Il vous est donc permis de me parler de votre amour ; vos aveux, loin de m'offcnser, me réjouissent et me
consolent; je sens que votre âme est sœur de la mienne, et que ma vie est liée désormais à votre avenir. Nous serons toujours ce que nous sommes aujourd'hui, attachés l'un à Taulre, sur la route de l'inconnu, dans les ombres de la nuit et dans les rayons du soleil. J'en atteste les astres de ce ciel, les arbres de celte forêt, les tombes de ce chemin et le spectacle solennel de cette nature formidable qui ne permet pas aux lèvres de dire les choses que le cœur ne pense pas.
Virgilio, transporté d'émotion prit les mains de Debora et les baignant de caresses :
— Milatly, femme divine, dit-il; enfin Dieu a permis au plus indigne des hommes de connaître sur la terre les extases du ciel ! On ne meurt pas de joie, car je suis S ivant auprès àq vous, milady !
— Ecoutez, Yir^riiioj interrompit Dehora, riicure est venue où je dois être [iour vous ce que je suis réellement.
Tout secret de nom et de rang doit disparaître ; je suis bien votre égale, bien plus que vous ne pensez. Lady Stumley n'existe pas, ne m'appelez plus milady
Yirgilio poussa un cri sourd, et sa
main, qui n'avait pas quitté la main de
Debora, fit une pression nerveuse qui n. 16
ressemblait à la muette demande d'une plus longue explication.
Alors Debora rendit compte à Virgilio des motifs de reconnaissance et de religion qui l'avaient obligée à prendre le nom de lady Stumley ; en terminant elle dit ;
— Avec le nom de lady Stumley, j'ai été utile à ma bienfaitrice Memma Vanllilter, et j'ai pu rendre de grands services à la cause sainte de mes frères les juifs. Mais, réellement, je ne suis que Debora, une prisonnière du Ghetto ; Debora, la fille de Josué Costanlini.
La main de Virgilio se retira de la main de la juive et les ténèbres favora-
— 245 ~ blés de la nuit couvrirent la pâleur du jeune homme. Debora continua son histoire de lady Stuoaley, el raconta plus en détail les services qu'elle avait rendus avec ce nom d'emprunt, à la liberté des juifs ; elle n'oublia pas surtout cette mémorable visite rendue au Vatican, et se glorifia d'avoir été la première juive dont le pied eût osé fouler les marbres chrétiens du palais et de la basilique interdite aux fils d'Israël.
Virjrilio ne fit aucune réponse , et le silence ne fut plus interrompu. Le sommeil ferma bientôt les paupières de Debora, et une insomnie fiévreuse brûla les veines de son compngnon.
La voilure avait fait son relais à Vilerbe, et le jour parut quand elle traversait l'immense plaine qui s'étend de cette ville à Moutefiascone. Virgilio regarda aux premiers ra>ons du soleil le visage de Debora endormie, et reconnut pour la première lois, dans sa beauté orientale, le type primitif des filles de Jérusalem.
Le jeune homme voila ses yeux avec ses mains, et pleura.
Yirgilio salua d'u:i pieux .signe de croix le dôme de l'église de Moutefiascone, qui se montrait à la gauche de la route, et il lui sembla que Debora, tou-
jours endormie, avait trcs.ailli devant ce signe du chrétien.
Tout à coup un spectacle merveilleux donna un moment de distraction à Virgilio ; le lac de Bolsena et ses deux îles de verdure éclatèrent dans les rayons du soleil, comme si Dieu les eût créés au désert pour réjouir les pèlerins. Bientôt la voiture s'arrêta devant la grande auberge de Bolsena, séparée du lac par des haies vives. Barhone s'approcha de la portière, et dit :
— Le cardinal vous donne dix mi • nutes pour déjeuner a l'auberge de Bolsena.
Virgilio toucha légèrement le châle
. -246 — qui couvrait les épaules de Debora, et l'ayant réveillée, il lui communiqua lavis de Barbone.
On servit des poissons du lac et du vin de Montefiascone à la table des voyageurs; mais Yirgilio ne voulut pas s'y asseoir, et se déroba obstinément aux instances de Debora.
Après la plus courte des halles , on se remit en route. Yirgilio ne répondait que par des monosyllabes aux paroles de Debora, et se tenait dans une réserve étrange. Debora expliquait cette conduite par des motifs naturels , comme la •fatigue du voyage, l'insomnie de la dernière nuit, les préoccupations d'une vie
nouvelle, inaugurée avec l'aurore de ce beau jour.
La voiture passa devant San-Lorenzo- Ravinato, et traversant Aquapendente, ville suspendue entre deux précipices, elle descendit comme des nues vers les vallées profondes où roulent en hiver les cataractes et les torrents. Debora essayait quelquefois de remettre l'entretien sur les sujets charmants qui sont la fête éternelle du cœur; mais Virgilio laissait tomber sur la jeune femme tout le poids de la conversation,etnelarenouaitjamaisàuneréponse. Celte transformation^subite parut enfin alarmante ou trop mystérieuse à Debora qui provoqua Vir*rilio h s'expliquer.
— Je suis toujours le mêmej réponditil d'un ton calme et froid ; un jour ne change pas un homme. Je ne suis pas changé. Après avoir longtemps pensé aux. choses de la terre, je veux donner aussi quelques pensées aux choses du ciel. Le vojage rend l'homme taciturne et rêveur.
Dehora parut se contenter de cette explication vague, et se recueillit pour se livrer a des conjectures qui sont le tourment de la réflexion et ne Iranquiilisent jamais.
On avançait vers les antiques domaines étrusques de Porsenna, et les eaux lorrcnliclies de la Prt?//»' luisaient dans
]e vallon sous des rideaux de jonc el de saules. La petite maison blanche où est éta'jli le poste [.onliûcal de la fronliire de Ponte-Centin ) so laissa voir sur le sommet d'une colline, et les chevaux furent emportés avec un élan qui devait être le dernier.
Ponte-Centino, extrême possession du Saint-Siège, est un village composé de deux maisons; l'une est un relais de poste, avec un aubergiste nourri par les provisions des voyageurs; l'autre est une caserne et une douane ; il y a quatre soldats et trois douaniers; quelle garnison pour une frontière ! Les douaniers se sont donné les noms de tiiiniuri,
ministres, el leurs habits noirs ojit toujours aux coudes de larges absences de drap. Ces ministres passent leurs journées à regarder si la. vaste plaine de Radicofani leur envoie une berline ; quand cet objet de leur convoitise se montre à Thorizon, ils se hâtent de fermer leurs bureaux, et couchés k l'ombre des hêtres touffus, ils attendent les voyageurs; le droit exigé à cette douane est augmenté d'un tiers , quand les voyageurs arrivent hors Hier ire [fuori or a) ; le bureau est donc toujours fermé, c'est donc toujours le droit hors Vheiire qu'on exige, à quelque heure du jour et de la nuit que la berline se présenta au bureau/
Ce jour-la, on avait augnieiittî de trois carabiniers la garuison de Ponte-Cenlino, et une chaise de poste, attelée, stationnait devant l'auber'^^e, comme si elle eût attendu des voyageurs. L'aubergiste et les douaniers ne comprenaient rien à toutes ces choses si nouvelles pour eux.
La chaise de poste conduite par Barbone s'arrêta au sommet de Ponle-Centino, et, au même instant, un homme de police se présenta solennellement à la portière et dit à Debora :
— Je vous arrête au nom de monsignor governatore.
— Vous m'arrêtez î dit Debora
d'un ton fier, —vous n'en avez pas le droit. Je suis Anglaise, et voici mon passeport. Je me nomme lady Stumley.
— Vous êtes Debora Costantini, dit froidement l'homme de police ; vous êtes une juive échappée de prison.
Virgilio poussa un cri sourd, tordit les tresses de ses cheveux.
Debora retomba comme foudroyée sur sa banquette, en laissant échapper son jasseporl.
On arracha Virgilio de la chaise de poste ; les carabiniers montèrent a cheval, et quelques instants après, deux voitures militairement escortées reprenaient la roule de Rome. L'une rame-
nail Debora, cl l'aulre Vii'illio et Barbone pirroltés tous les deux.
Les trois prisonniers furent écroués dans les prisons du saint-office, situées via idV Inquisitione , entre le château Saint-An^îe et le Vatican.
L'arrestation do Debora et de Virgilio au\ frontières des Etats romains se répandit bientôt dans Rome.
Clclia sortait de l'atelier de Talormi, lorsqu'elle l'apprit de la bouche du majordome de Pacifico. D'abord elle refusa de croire une nouvelle qui lui semblait une infâme trahison de Talormi; mais ayant fait quelques démarches pour s'assurer de la mérité, elle apprit tout, com-
- ^254 me la pari que Talormi avait prise dans ce guet apens de voyage. Alors la jeune femme artiste, la jeune femme italienne sentit éclater en elle une fièvre de colère et de vengeance qui semblait ne pas appartenir à son cœur si facile à tous les amours. Comme le sphjnx du Cjtheron, Clelia aiguisa ses griffes sur la pierre, et, toute brûlante encore des caresses de Talormi, elle dit après un râle sifident qui semblait sortir du gosier de
la panthère :
— Le misérable, comme il s'est joué de monMévoûmentî et moi ! moi ! folle qui me sais livrée a lui ! Oh ! venez à mon aide, saintes, femmes de la ven-
geance ! vous qui avez écrase des géants sous vos pieds! Veuez à mon secours, Judith et Debora! je veux me venger aussi ; je veux frapper et punir comme vous !
Et en"passanf sur le pont Saint-Ange, Clelia lança un regard de pythonisse sur le palais Talormi, où le Tibre jaune se brisait comme sur un écueil.
aiAPITHE HUITIÈME.
Mil
le 1»ag2ie (Se rcnuisil
Dans le peu ^d'instants que Debora- Stumley avait passé à la villa d'Albano, après sa sortie de prison , elle avait écrit à la hâte le billet suivant que Gédéon, son frère, reçut le lendemain.
« Albano-Villa-Fiorina.
> Cher frère,
» Je vous ai promis de vous délivrer d'uue passion insensée qui fait votre désespoir , et je tiens parole. Si vous n'aviez pas vécu sept ans loin de votre sœur , vous auriez reconnu tout de suite Dcbora dans lady Stumley, la pauvre et modeste fille du Ghetto dans la fière et riche lady de cette villa. Mon bon Gédéon, aimez toujours votre sœur; quant à lady Stumley, vous ne pouvez plus ain:er ce qui n'existe pas.
» Votre sœur dévouée , / » Debora.
» P. S. Le père de Paul Gréant, que
jo laisse à Aibano , vous expliquera tout. »
Ce billet et les explications du père de Gréant firent éprouver au frère de Debora des émotions que le cœur de l'homme n'a jamais connues. Aimer une femme et la voir infidèle ; aimer une femme et la voir mourir, c'est l'histoire ordinaire des passions; mais nourrir au fond de l'âme et des sens un amour inexorable pour un être imaginaire , et voir tout à coup ce fantôme s'évanouir comme la brume aux rayons du soleil; n'avoir rien à pleurer, rien à regretter, rien à maudire ; se trouver face à face avec un malheur impossible; subir la
violence d'un désespoir non classé dans la catégorie des infortunes humaines; sentir au cœur et à la têle le vide glacé du néant, et ne savoir quel nom donner à cet étrange et brusque dénouement d'une passion qui semblait devoir absorber toute une vie, telle fut la position nouvelle d\ï frère de Debora.
Gédéon se rendit à la villa d'Albano, cil le père de Gréant lui donna toutes les explications désirables. Après cet entretien, Gédéon Costantini se retira seul, dans la campagne voisine, pour s'interroger lui-môme , et se rendre compte de l'état de son âme, et il ne Irouva au fond de lui qu'une trislc^sse confuse et un
découragement profond. En revoyant ces beaux arbres , ces jardins de fleurs, ces eaux vives, cette villa charmante, il n'y découvrit plus rien des divins enchantements d'autrefois ; ce paysage était raortj la vie s'en était retirée avec le nom d'une femme. Gédéon reconnut alors que les tourments même de l'amour ont leur volupté secrète , et qu'en les perdant on peut éprouver le cuisant regret de ne plus les souffrir. Le trouble étrange qui bouleversait son esprit lui donnait parfois des distractions incroyables , et pourtant fort naturelles ; a force de penser à sa situation , Gédéon l'oubliait complètement; le moindre accident du
paysage d'Albano lui rappelait lad/ Slumlej, passant à travers ses domaines , et leur donnant l'âme de sa grâce et de sa beauté : à ce souvenir ses yeux élincelaient, et ses mains s'étendaieiit vers l'invisible et divin fantôme; ses lèvres aspiraient l'air ; la vie rentrait dans sa poitrine haletante; il prononçait des paroles confuses , comme dans le délire d'un rêve d'amour. Puis la désolante réalité dissipait ce nuage d'un moment , et Gédéon , pâle d'épouvante , se retrouvait face à face avec une jeune fille, avec Debora, sa sœur.
Marchant au hasard , et emportant avec lui ces tristes images, Gédéon était
arrivé de l'autre eôté du lac, et comme il remerciait Dieu de l'avoir sauvé des mauvaises inspirations du désespoir, il se trouva subitement au milieu d'une troupe d'hommes qui paraissaient méditer une expédition mystérieuse. C'étaient les défricheurs et les compagnons de Virgilio ; Gédéon en reconnut quelquesuns, comme affiliés aux sociétés secrètes, et, sonnomvolaat^de bouche en bouche, il fut bientôt reçu en ami par ces proscrits de la campagne romaine. Les défricheurs, pleins de foi dans la parole de virgilio, attendaient toujours le signal promis , et qui devait luire sur le haut peuplier d'Albano, comme une aurore
de libcrlé. Quel fut le désespoir de ces braves gens , lorsqu'ils appi irent de la bouche de Gédéon l'arrestation de leur chef!
— Nous sommes, dirent-ils , trop peu nombreux pour tomber sur la ville et forcer les portes d'une prison ; mais nous tiendrons la campagne, et nous y formerons le centre et le germe d'un insurrection.
Le jeune Costantini écouta, dans tous leurs détails les justes griefs de ces hommes, qui se voyaient arrêtés dans l'œuvre du défrichement par une autorité stupide et ombrageuse. Le noble cœur de Gédéon s'émut de ces plaintes légi-
times , et il approuva la résolution e\lrème de ces travailleurs au désespoir.
— Nous somiTics des hommes capables de tout exécuter , dirent-ils encore ; mais nous ne sommes que des bras , il nous manque un chef qui soit la tête.
Sans Virgilio, les défricheurs ne sont rien.
Gédéon regarda du côté de la villa, comme pour bien se convaincre que tout était (ini dans son amour, et qu'une puissante diversion pouvait seule le sauver de quelque chose de fatal , réservé par l'avenir; il serra les mains des défricheurs cl leur dit :
— Mes amis, je suis né au déserl, bieit loin de celte campagne; enfant, j'ai pris les habitudes vagabondes et sauvagesde l'Africain et du chasseur de bêtes fauves. Eh bien ! je ne demande pas mieux que de recommencer ma vie. Voulezvous, en attendant la délivrance de Virgilio, m'accepter pour votre chef? Si je n'ai pas son génie, du moins j'ai son courage et j'aurai son dévoûment à la noble cause des défricheurs.
Une acclamation unanime accueillit les paroles de Gédéon, et dès ce moment une vie nouvelle commençait pour le frère de Debora. Ce jeune homme avait ainsi trouvé tout à coup le seul moyen
ou, pour mieux dire, le seul remède qui pouvait adoucir des souffrances morales créées exprès pour lui , et qui , n'ayant pas d'antécédent connu dans l'histoire des passions , ne devait rencontrer ni médecin moral ni consolateur. Se dévouer à une noble cause, avoir entre ses mains la vie et le destin de tant de malheureux proscrits , veiller comme une providence sur cette famille nomade, la guider à travers les montagnes cl les bois , avoir dans sa tête les soucis de tous, telle était cette nouvelle existence de Gédéon ; pour songer continuellement aux autres, il fallait bien qu'il s'oubliât.
Cependant le père de firéant, qui ne vivait qu'avec une idée, dans sa solitude d'Albano, et qui , n'ayant d'autre société que celle de Fiorina , ne cessait de la questionner sur une foule d » choses indifférentes, venait de faire une découverte singulière entre les mains de l'enfant : c'était la médaille trouvée au pied du lit de Memma dans cette fatale nuit où la petite avait veillé pour attendre la Befana de Noël. A qui pouvait appartenir cette médaille si mystérieuse par sa forme . et son inscription; celte médaille qui recommandait la vigilance sous l'emblème d'un coq saluant le soleil levant ? Le père du jeune Gréant, avant d'épuiser
les conjeclures, se servit encore de celte pièce de conviction , toute vague qu'elle était, pour agir énergiquement auprès des vrais amis de Pie IX , et même auprès du Saint-Père, afin d'obtenir la révision, par la sacra consulta, du procès de Paul. Les actives recherches du malheureux père , en faveur de son fils , prenaient déjà une tournure favorable, et le pape ne semblait pas fort éloigné d'accorder la révision et l'appel.
Paul Gréant, condamné à plus de dix ans , avait été transféré au bagne de Termini , où sa chaîne de galérien était fixée au plancher. Dans une des fréquentes entrevues qu'il avait avec son
père, il témoigna un si violent désir de voir madame Memma Van-Ritter, que l'infatigable vieillard, convaincu du bon résultat d'une pareille rencontre, obtint, par l'intermédiaire de Santa-Scala , une permission d'entrée au bagne pour une personne étrangère aux condamné?.
Memma , qui menait une vie intolérable dans le palais de son mari, était arrivée à cette bienheureuse insensibilité, triste privilège de ceux qui ont abusé de la douleur ; avertie de la prière du jeune galérien , elle crut devoir accorder cette faveur à un père, à un vieillard ; elle se décida donc à le suivre ati bagne de Tcrniini.
Les espions du comte Talormi avaient vu entrer le père de Gréant chez Santa-Scala; ces espions, dont les oreilles étaient toujours ouvertes du côté où les choses secrètes se disent, firent tout de suite leur rapport à Talormi , et Talormi enchanté courut chez Van- Ritter, et lui annonça que sa femme devait le lendemain même sortir par la porte du jardin pour rendre une visite à Paul Gréant, au bagne de Termini.
— Voila, dit Talormi, mon cher amiral,
une superbe occasion de tout savoir et
d'acquérirdespreuves victorieuses pour é-
craser une femme infidèle, et la faire cloî >
trer dans les quatre murs d'un couvent. n is
Van-Rilter trouva le moyen excellent.
La police n'avait rien a refuser à un homme si haut placé, et recommandé d'ailleurs par Talormi. Van-Ritter devança Memma au hagne et s'installa dans un cabanon de Termini , séparé par une simple cloison de bois du cabanon de Gréant. Ce brave marin , que la tempête et la bataille ne troublèrent jamais, sentit son cœur batlre avec une violence terrible, comme si l'artère allait se briser dans une éruption de sang. Son oreille , collée à la cloison délatrice , se préparait à recueillir une de ces révélations terribles , quoique attendues , qui
sont au-dessus du courage de l'homme, surtout lorsque l'amour n'est pas éteint.
Memma entra dans le cabanon et poussa un cri de douleur en voyant Paul, sous la livrée du bagne, rivé au plancher et le visage ravagé par le malheur. Le jeune homme ne fit aucun mouvement, aucun geste; il y avait dans son attitude désolée quelque chose de touchant qui exprimait tout.
— Madame, dit-il, après un moment de silence et avec une voix pleine de larmes , soyez bénie d'abord , parce que vous avez daigné venir. Maintenant je puis souffrir toute ma vie, votre visite me rendra fort pour une douleur sans fin.
Pendant sept ans vous m'avez repoussé : pendant sept ans vous m'avez cru coupable d'un mensonge odieux, qui a causé la seule faule de votre vie , faute que vous avez si bien expiée par une si longue et si héroïque vertu. Oui , madame , lorsque je vous annonçai , dans voire jardin de Gênes, et dans celte nuit, jamais retrouvée que j'avais tué en duel riçfàrae T.alormi, c'est que je croyais dire la vérité. L'homme élait tombé devant mon épée; mais par une de ces ruses infernales dont ce Talormi seul a le secret, il s'est relevé sans blessures, après mon départ, comme un vampire qui ressuscite aux étoiles pour nous épouvanfer de son
apparition. Tous nos malheurs viennent (le ce duel et de ce menson^^e que j'ai cru une vérité. Non, madame, vous qui avez vu de loin sept ans de ma vie, sept ans de ma douleur muette , sept ans de ma respectueuse résignation, vous devez comprendre que je ne suis pas de ceux qui mettent un vil mensonge au service de leurs amours. Vous ne m'avez jamais soupçonné d'un crime aussi infâme, j'en suis certain ; et en dépit des apparences (lui me condamnent vous m'avez absous.
Ce que je n'ai pas dit devant mes juges, je puis le dire ici, devant jous, car personne ne nous écoute. Madame , je vais me lire sous vos yeux la preuve du piège
horrible où je suis tombé ; voici un billet que j'ai gardé comme un trésor, et que j'ai caché k tous les regards, en le serrant sous l'ignoble vêtement qui couvre un galérien. Lisez, madame... Eh bien , non ! je vais vous le lire , et vous reconnaîtrez l'auteur :
« Une expiation de sept ans est suffisante, et c'est aujourd'hui Noël, le jour du pardon.
» A une heure après minuit , je serai seule.
» Il y a un mur de jardin à franchir; il y aura une échelle à la fenêtre qui s'ouvrira pour vous.
» ME3IMA. »
A cette lecture, madame Van-Ritter sortit de l'abattement où elle était plongée, et arrachant la lettre des mains de Gréant, avec une vivacité folle, elle la relut rapidement, et s'écria :
— Oh ! c'est le comte Talormi ! c'est lui!
— Gardez ce billet , madame , poursuivit Gréant; vous comprenez le motif qui me l'a fait tenir secret. J'ai mieux aimé subir ma condamnation que de divulguer un amour , bien que cet amoeir, même d'après le témoignage de ce billet, n'eût obtenu qu'une heure de bonheur , suivie de sept ans de misère.
Memma, émue aux larmes , prit timidement la main de Paul et !a serra.
— Je n'ai donc rien à pardonner , moi, dit-elle; il y a sept ans que je demande mon pardon à Dieu , et il me semÎ3le qu'il me l'accorde aujourd'hui.
— Madame, reprit Gréant, vous avez fait une noble chose en m'honora ut de votre visite , car vous avez guéri mon avenir. Vous avez résisté sept ans aux prières de l'homme qui ne demandait a vous voir que pour se justifier , pour avoir avec vous l'explication qu'il a obtenue si tardivement aujourd'hui ; vous n'avez pas hésité un instant pour venir consoler le galérien ; soyez bénie entre
toutes les femmes ; je n'ai plus rien maintenant à vous demander qu'un souvenir. Adieu, madame, mon père est là : serrez-lui la main en passant; il ne doutera plus de mon innocence....
La porte s'ouvrit au même instant, et Van-Ritter parut.
Il n'y. eut 'pas une minute d'indécision ; le noble marin avait tout entendu et les larmes qui mouillaient son visa<^e attestaient une émotion déjà épuisée; il se précipita sur le galérien , l'embrassa étroitement , et sans regarder Memma, il lui tendit une main largement ouverte, et pleine de pardons.
A quoUe révélation inouie Van-Kitter
venait d'assister, sans être vu! Que de choses il avait apprises en quelques minutes ! et de quelle générosité magnanime le brave marin devait payer la conduite héroïque de sa femme , même après celte faute si ancienne, et expiée par tant de repentir !
— Et moi aussi ! dit-il comme s'il eût parlé à lui-même; et moi aussi, j'avais une faute de jeunesse à expier ! Dieu est toujours juste , et l'homme ne l'est jamais!
Van-Ritler se rappelait en ce moment son histoire amoureuse de la fille du consul, histoire qu'il avait comptée un jour à Sauta-Scaîa d'un ton si léger.
Memma n'avait pas quitté la main de son mari; mais elle n'osait lever la tête, et sa main droite, restée libre, voilait ses yeux, comme pour arrêter les larmes.
Van-Ritler se détacha brusquement du groupe , et courant à la porte , il appela le père de Gréant, qui était déjà instruit de tout, et tous les quatre, animés de la même idée , après avoir échangé entre eux les plus affectueuses paroles de réconciliation, se communiquèrent toutes leurs conjectures sur l'auteur du billet faux et le possesseur de la médaille. L'avis fut unanime : la médaille et le billet sortaient de la
même main , de la main de Talormi.
Il n'y avait pas à douter un seul instant.
— Oui, dit Van-Ritter avec feu, il y aura une justice; une pareille iniquité ne s'accomplira pas jusqu'à la fin. Il faut que cet infâme jugement soit révisé. Il le sera. Talormi a des amis puissants, Taloraii est très puissant lui-même ; nous ne le savons que trop. Mais lorsque la justice éclate comme la lumière du soleil , elle est plus puissante que tout le monde. En attendant , gardons tous ces secrets pour nous ; ne prononçons point ce nom de Talormi , de peur que ce génie infernal n'invente encore
contre nous quelques-unes de ses abominables machinalions. Nous avons déjà assez d'obstacles dans cette ville , où les mécbanis sont si forts , et les bons si faibles. Quant à moi, lorsque le moment sera propice , je sais ce]qu il me reste à faire, et je le ferai.
Van-Ritter prononça ces dernières paroles avec l'énergie du marin qui va faire sauter son vaisseau.