MOÏSE
Quand ie> Hébreux courbaienlle front sous Tesclavage, Quand le >;il les voyait pleurant sur son rivage, Moïse lenr mon tra de loin des deux amis Et déploya, pour eux, aux déserts d'Idumée Son sublime drapeau de llaméuetl de fumée Sur la route des cbanips promis.
Tour élancher leur soif dans les ardentes courses, Des arlèrcs du roc il iil jaillir les sources ; ^
Pour les nourrir, il fit pleuvoir d'un ciel serein La manne, pain de Dieu, qui, l'aurore venue» Descendait lentement du grenier de la nue Sur tout un peuple pèlerin.
Le désert est franchi, voici vos jours prospères : Soyez libres, Romains, libres comme vos pères; Mais pour mieux ressaisir votre antique fierté, Pour dpminer encor la superbe Italie, Romains, il faut, chez vous, que le Travail s'allie Avec sa sœur la Liberté.
il faut semer le blé, manne de vos prairies. Sur le sein de Cybèle, aux mamelles taries, Cflr le dianiot volsque et la mule au pied sûr. Pour rendre à vos enfants la liberté facile» N'apportent plus les bfés récoltés en Sicile Du môle de Briude ou d'Anxur.
Sur nos plaines en deuil, aux salutaires ondes Ajoutons le trésor de nos sueurs fécondes r Au soc de la charrue habituons nos mains, iit souvenons-nous tous, dans Rome, notre mère.
Que le travail, avant tous les faux dicu\ (ITTomërc,
Fut le premier dieu des Romains
Demain, changeons en soc le fer de l'esclavage ; Sur les Marais-Pontins que le fléau ravage liéveillons en sursaut tout an peuple qui dort; Par mon indigne voix, Dieu même vous convie A semer les jardins et les fleurs de la vie Sur ce domaine de la mort.
Moïaè, c'est le chef que des fcmnaes tinjides Sauvèrent de la mort devant les pyramides. Comme pour annoncer aux siècles à venir Que toute grande chose aux fenmies sera due, Et que, sur elles, Dieu tient sa main suspendue» Toujours prêle pour les bénir.
Les femmes sauveront aussi l'.euvre nouvelle, La sainte Liberté que ce jour nous révèle ; Elles auront aussi des paroles de miel l'our le ciief inconnu, le travailleur d'élite Qui viendra nous donner, comme à l'Israélite. L'eau du roc, la maune du cieL
La foule enthousiaste applaudît le poète de Tibur, qui salua modestement son auditoire, et disparut, en donnant un regard à lady Stumley.
Profitant de l'agitation extraordinaire que le chef-d'œuvre de Bezzi et Fimproyisation inattendue de Virgilio avaient jeté dans la fête, ladyStumleyrejoignant son banquier d'occasion :
— Comte Talormi , dit-elle , prenez cette obligation , et veuillez bien être mon danseur a la prochaine contredanse.
En disant cela, lady Stumley se croyait invisible au milieu d'uii monde qui ne regardait qu'elle; sa main eiïleiira la
main de Talonni, o! r(*mit le l)iIlot do (inquanle niiJic écus.
1 alorml aurail pu iacilement escamo • 1er ce billel ; mais sa fatuilé de bel homme ne lui inspira poinl celle délicatesse : pour la première l'ois de sa vie, Id preslidigitaleur eul deux mains gauches, et la remise du billel fui dissimulée maladroilemenl.
Ce m\slérieiix incident n'échappa point aux regards acharnés de Gédéon, de Van-Killer et de plusieurs autres per- ' sonnes du bal...
L'improvisation de Virgilio donna une teinte sérieuse à la fin de cette fête; il fut impossible de renouer la chaîne
ITT'
rompue des quadrilles; les calèches corur mençaient à reprendre le chemin de la ville, et Talormi, en prenant congé de lady Stumley, lui dit avec une émotion si bien jouée que la jeune femme en fut attendrie :
— Milady, je sais maintenant le secret de votre emprunt de cinquante mille écus. Vous donnez votre fortune noblement aux grands artistes et aux défricheurs des Marais-Pontins. C'est admirable! Que je m'estime heureux devons avoir rendu un si léger service, et d'avoir ainsi contribué à de si grandes et de si beHes actions ! *
Après le départ de Talormi , lady
Slumley se recueillit un instant, pour s'adresser cette question : « Qui m'expliquera cet homme ? »
Elle ne se répondit pas; l'avenir devait répondre.
CUAPiriiE QUATRIÈME.
La JiiiTc
L*aube éteignait la dernière étoile sur le mont Soracte lorsque, au milieu d'un massif de pins, deux jeunes gens se rencontrèrent avec surprise et poussèrent la même exclamation.
— Oui, c'esl moijdilGédéon; après la fêle, je n'ai pas voulu renirer a Rome; la iiuitelait belle, comme une nuitd'élé. J'ai dormi là, sous ce pm, comme dans la meilleure alcôve, et il paraît que nous avons eu la même idée.
-^ La même idée... dit Gréant avec la froideur de l'écho.
— Au reste, ajouta Gédéon, si nous avons la s^uerre avec rAutriche, il faut que les jeunes gens s'habituent à dormir à la belle étoile.
— Gédéon, dit Paul avec mélancolie, je crois qu'en ce moment nous essayons de nous tromper tous les deux.
— Ah! vous croyez que....
— Mon ami, vous avez la pâleur de visage et la rougeur des yeux d'un homme qui n'a pas dormi.
— Et vous donc, dit Gédéon avec un sourire triste, vous n'avez pas meilleure mine que moi.
— Savez-vous alors, Gédéoii, ce qu'il faut faire ?
— Dites.
— Gardons tous deux nos secrets, et rentrons à Rome par le chemin du lac, et sans passer devant la villa.
— Partons.
Gédéon voulut jeler à la dérobée un dernier regard à la, façade de la maison,
et il arrêta Paul par un .signe mjslérieu\.
— Regardez, dit-il à voix basse.
Gréant se retourna et vit sur la terrasse
de la villa Virgilio immobile comme un dieu therme et contemplant un balcon hérissé de fleurs.
— Que fait-il là de si bonne heure?
dit-il.
— Il va probablement au travail, répondit Gédéon... mais prenez bien garde, ces gens de campagne ont des yeux d'aigle; ne nous laissons pas voir.
Les deux jeunes gens se trouvaient au pied de lescalier d'un kiosque qui dominait le lac; ils le montèrent silencieuse-
ment et s'enfermèrent non pas avec l'intention de voir, mais pour ne pas être vus.
Les quatre fenêtres du kiosque favorisaient toutes les directions du regard. Gédéon continua donc d'observer Virgilio à travers les lames d'une persienne. Le jour était fait; à cette distance, on distinguait très bien toutes les nuances de la façade peinte. Virgilio n'avait pas changé de place; on eût dit qu'il attendait qu'une fenêtre s'ouvrît et qu'un visage parût.
De temps en temps Virgilio tournait la tête du côté du monlSoractr, et regardait rétal du ciel, comme les campagnards
qui iront que celte horlog^c et la consultent pour savoir Theure.
Les deux jeunes gens ne se parlaient plus, mais ils échangeaient entre eux des coups d'œil interrogatifsqui n'amenaient aucune réponse.
Le soleil se leva sur la chaîne bleue du Soracle, réveilla les oiseaux, les fleurs, les pins, et couvrit le lac d'un voile d'or.
Yirgiiio fit un mouvement brusque, comme un homme surpris par linattendu; il saisit avec vivacité un arrosoir, et reprenant son calme, il dislribua Teau à des fleurs qui n'en avaient pas besoin, car elles éUiient encore humides de rosée.
— Voila un campagnard qui ne sait pas son métier, dit Gédéon.
— Ou qui le sait trop, remarqua Paul.
En même temps la grande fenêtre du balcon s'ouvrit, et le soleil éclaira quelque chose de plus beau que lui.
Gédéon tressaillit et s'appuya sur le bras de Paul, qui dit à demi- voix :
— Je comprends. '
Beaucoup de femmes de distinction avaient passé la nuit à la villa, après le bal ; mais quoique la dislance fût grande,
l'œil de Gédéon ne pouvait se tromper, pas plus que lœil de Paul. Le premier reconnut ladv Stumlev, le second ne re-
connut pas Meinma. Cependant, un large chapeau de paille, rabattu même par devant, cachait presque toute la figure de la jeune femme; mais celte robe blanche si gracieusement animée par le corps; ce négligé du matin qui dédaignait les mensonges du corsage; ces beaux bras, si bien posés sur le balcon de fleurs,comme les anses d'albâtre d'un vase toscan, tout cet ensemble merveilleux ne pouvait appartenir qu'a une femme. C'était bien ladj Stumley.
Yirgilio leva la tête comme par hasard et la salua respectueusement; lady Stumley rendit le salut à son jeune intendant, et son geste fut si gracieux qu'on pou-
vail, même do loin, deviner te sourire qui l'accompagnaiL
— Eh bien! dit Gédéon, il est inutile maiiïienant de me cacher à vous... que pensez-vous de cela ?
— Je pense que vous aimez la femme qui est à ce balcon ? .
— Oui, je l'aime! dit Gédéon d'une voix d'agonisant; et ce Virgilio, qu'en pensez-vous?
— Je ne le connais pas, ,
— C'est son intendant.
~Eh bienîGcdécn, pouvez-vous supposer qu'une si grande dame...
— Oh! je suppose tout, moi ! interrompit Gédéon d'une voix acre; oui! c'est son
iiilendaiil;mais cet inloiulaiilesl le plus dangereux de tous les liommes, et dans toute la ville vous ne Irouveriez pas un jeune Romain noble, aussi noble que ce laboureur. Oh! si vous laviez vu hier, à cette fêle! il en était devenu le dieu! il avait mis dans sa voix ce charme qui divinise la parole humaine il s'était élevé à celte hauteur de génie qui fait la puissancede la séduction! Kt les femmes! oh! il fallait voir comme elles suspendaient leur sourire aux lèvres de ce poète inspiré ! comme leurs yeux répondaient par des flammes à l'ardente parole de son improvisation!
— Et Memma, Memma? interrompit Paul'en tremblant.
— Memma, ladyStumley, la princesse Aldobrandini, la comtesse Chiggi, toute la noblesse [des femmes romaines Jpalpitait d'émotion sous les vers du poète...
— Memma !
— Oui, ouij Gréant, Memma la première! Memma a couronné Virgilio de ses plus blanches mains! Est-ce que j'ai perdu, moi, un seul incident de celte scène de délire! Je ne voulais rien voir, je he voulais rien entendre; et j'ai tout vu, tout entendu; j'ai brûlé mon sang et ma chair à ce foyer d'admiration qui écla-
tait autour de Vir^ilio. Est-ce que I am )ursc trompe?...
— Memniaî Meinrna! disait toujours Gréant.
— Oui, Memma!
— Devant son mari?
— Bah! répliqua Gédéon avec un rire fou. — les femmes se moquent bien de leurs maris, au milieu de l'ivresse de ces fêtes, el quand une mélodie humaine, un hymne de séraphin, prouve aux femmes que leurs maris rampent sur la terre, quand d'autres hommes chantent au ciel ! Mais vous ne connaissez donc pas les femmes, Paul! Tenez, celle-là, cette lady superbe, eh bien! hier, en plein bal, elle
a donné furtivement un billet de rendezvous à cet infâme Talormi, l'espion autrichien!... Et ce matin, pourquoi paraît-elle à son balcon de si bonne heure? Ne croyez pas que ce soit pour humilier le soleil. C'est que le chant du poète l'a poursuivie sur son lit de roses, et lui a donné l'insomnie de l'enfer! Mais vous ne connaissez donc pas les femmes!*..
Ççllq-lài^'at tendait que Taurorepour voir Virgilio se lever à l'horizon. Pour elle, c'est Virgilio qui éclaire la campagne, qui resplendit sur sa villa ! Hier, elle me disait : Gcdcon, il vous est défendu d'aimer lady Siumiaj! Ohl je comprends la défense, maintenant! Ce qui m'est interdit
est permis à un autre! Mon Dieu! mon Dieu! venez à mon aide; mon cœur se brise! matetc m'échappe! Tout ce que je vois est ténébreux; il n'y a plus de soleil, plus de fleurs, plus d*amour. Le néant a remplacé Dieu!...
— Taisez-vous, enfant! dit Paul, et n'osez pas vous plaindre devant moi!
Vous ai-je dit, moi, ce que je souffre depuis sept ans? Une femme que j aime me regarde comme le plus odieux des imposteurs depuis une nuit d'amour comme les étoiles n'en ont plus éclairé, et jamais, pendant sept ans, elle n'a voulu m'accorder une minute pour me justifier du crime que je n'ai pas commis! Eh bien 5
— ibl —
tout ce passé de douleur n'est rien auprès des angoisses de celte nuit. Memn^a est là dans cette maison de volupté, qui pour moi n'a pas de murailles; maison diaphane que mes jeux ont éclairée, quand la^dernière lampe s est éteinte! Et si je vis encore après ce que j'ai vu cette nuit, Gédéon, c'est que le désespoir ex- * trême, quand il est vaincu par l'énergie, infuse en nous des forces comme l'espérance, et nous donne la fierté de lutter avecleciel..
— Oui, dit Gédéon en regardant avec intérêt la figure de Paul, vous devez avoir bien souffert; mais la souffrance des autres ne console pas.
— Si elle ne console pas, dil Gréanl, elle interdit la plainte... H y a dansceltc Rome, pleine d*enseignements de douleur, il y a une borne brisée par les siècles, presque au pied du Colysée de Titus en ruines. Celle borne oserait-elle se plaindre devant le «olosse voisin ? Ne croyez pas qu'il y ait de Forgueil personnel dans cette comparaison ; moi, Gédéon, qui crois avoir beaucoup souffert, je me garderais bien de gémir en présence d'un autre homme, de peur de rencontrer quelque colosse d'infortune tout dévasté par des douleurs inouïes, et qui rejetterait les miennes dans le néant.
— J'aime à vous entendre, dit Gédéon
en joignant ses mains, vous avez aussi dans la voix des noies désolées qui me font tressaillir et m'enlèvent à moi-même pour me faire penser à vous. C'est donc un soulagement que vous apportez à mon cœur, et je cesse de me croire inconsolable, puisque, pendant une longue minute, je suis parvenu à m'oubîier.
— Gédéon, dit Paul avec une voix triste comme le vent de lautomne, il y a une chose, une seule qu'on n'oublie jamais, et qui vous poursuit comme un remords, et ne vous donne pas môme de trêve dans le sommeil, car les songes du sommeil continuent la vie... c'est un affreux souvenir de déloyauté qu'on a laissé dans
l'esprit d'une femme. Oui, Gédéon, depiii^ sept ans je cherche à me purifier d'une souillure abominable, et dans de bien rares occasions, lorsque ma main s est tendue, lorsque ma bouche s'est ouverte auprès de celte femme, un geste de mépris a repoussé ma main, a fermé ma bourbe. Innocent et maudit, voilà mon destin!
Le doigt de Gédéon désigna brusquement une autre scène à Paul, qui, croyant n'avoir rien à voir, ne montrait aucun / empressement d'obéir à l'indication.
Gédéon insista, et Gréant se pencha nonchalamment sur la persienne de Vest Virgilio s.' éloignait de la villa et mar-
— 155 ^ chait dans la direclion du lac; une autre femme venait de paraître au balcon, à côté de lady Stumley, et jamais groupe plus ravissant sorti du ciseau des sculpteurs romains n'avait décoré lafaçadedes villas d'Albano et de Tibur.
Gréant saisit convulsivement une lame de la persienne, et la brisa comme une . feuille d'aloès desséchée par le soleil. Il avait reconnu Memma auprès de lady Stumley; elles étaient enlacées par la chaîne d'ivoire de leurs bras, comme deux grâces qui attendent leur troisième soHir, et elles regardaient la campagne, ou Virgilio qui marchait lentement vers le lac.
— Le voici! clil Gédéon au comble du délire; le voici, cet homme! Armonsnous contre iui de notre désespoir... Il va côtoyer cette rive! Venez, Paul; je connais le lac; il est profond!
— Horreur! dit Gréant; vous avez une pensée de suicide...
«^ Vous ife me comprenez donc pas ?
reprit Gédéon.
— Je ne voulais pas vous comprendre, dit Paul en reculant.
— Mais savez-vous bien qui je suis ?
poursuivit Gcdéon avec exaltation ; je suis un enfant des pays sauvages; on m'a nourri parmi les panthères et les lions; rincendie, la mort, la dévastation, la ba-
taille ont passé sur mes premiers jours; le sang de ma mère coule encore sur ma poitrine; il faut que je me venge enfln! Suis-je condamné k toujours souffrir des hommes sans rien leur rendre! Non! non! assez de coups de poignards reçus, je veux...
Paul Gréant arrêta Gédéon sur la porte du kiosque, et lui dit:
— Vous serez seul contre deux, je défendrai Virgilio.
Gédéon rui»it comme une bête fauve que le regard du belluaire a domptée, et essuyant l'écume de ses lèvres, il abandonna le pommeau de son poignard.
Virgilio côtoya le îac et s'enfonça dans
les bois qui conduisaient à son chantier de d(5frichement II était tout joyeux d'aller au travail, car i! avait reçu d avance, pour salaire, le premier reg^ard matinal de lady Stumley.
Le balcon était redevenu désert depuis longtemps, et on entendait du côté de la coui;de la villa, dans le silence du matin, des bruits de roues et des piétinements de chevaux.
-~ Venez, dit Paul en serrant la main de Gédéon; venez, allons nous étourdir dans le tumulte du Corso, ou dans le calme de quelque ruine consolante; partons, et ne^suivonsjpas les sentiers battus.
Gédéon courba la tète devant ce jeune
— i59 — homm- fort, dont le noble visage, dévasté par des souffrances inouïes, ordonnait le respect comme celui d'un vieillard.
Ils marchèrent vers Rome par des chemins détournés, et ne se parlèrent plus.
Dix heures sonnaient à la tour du Ca-
pitole , lorsqu'ils arrivèrent en ville. Gédéon crut avoir une heureuse idée, celle d'aller chercher quelque consolation au sein de sa famille, négligée par lui depuis si longtemps ; en quittant Paul il se rendit au Ghetto, et éprouva une légère satisfaction en mettant le pied sur le seuil de la boutique de son pèreJosué Constantini. »
Debora voiidail une pièce d'étoffe en cC moment; an bniit des pasde Gédéon, elle leva la teîe , et dit en langue arabe et en lui tendant la main avec une exclamation de joie :
— Ah ! c'est vous, frère ! Mais que devenez-vous donc? Savez- vous bien que je^e vous ai vu que trois fois depuis mon retour ? trois fois en sept ans ! Est-ce que vous n'aimez plus votre bonne sœur ?
— Toujours, toujours, Debora! dit Gédéon avec cette vive émotion que donne le mallîcur; mais que veux-tu, c'est ainsi : je me dois à mes affaires sérieuses, à mes amis, et à cette mère qui
remplace celle que nous avons perdue :
la Liberté de Rome et des Juifs.
Debora paraissait avoir pris dans le commerce de mauvaises habitudes de maintien; elle était toujours courbée, comme une femme qui déploie des pièces d*étoffe sur un comptoir ; une large robe de mérinos violeî, sans taille, Fenveloppait et ne l'habillait pas ; ses cheveux, nattés étroitement, perçaient à peine sous la dentelle d'une coiffe , re~ tenue avec un ruban négligemment noué; sa figure avait cette expression vulgaire que donnent les soucis du commerce et les petits calculs des petites ventes en détail. Ce n'était point, pour
Gédéon, la loninie que promellait la jeune fille de Gênes ; mais le frère n aurait pas osé communiquer celte réflexion a la wsœur.
— Vous paraissez triste , mon frère, dit Debora en soignant le plissage d'une étoffe pour la remettre dans son carton; cependant les affaires publiques vont bien.
— Oui, sœur, répondit Gédéon en se promenant d'un pas agité; mais les affaires particulières vont mal.
— Ah î je comprends, frère ; vous avez des dettes... Eh bien, moi je soupçonne notre père Josué d'être plus riche qu'il
ne le fait paraître ; il faut se confier à lui, il paiera tout.
— Ah ! je voudrais bien avoir des dettes! dit Gédéon: ce serait une distraction salutaire, et j'ai bien besoin de distraclions Mais pourquoi, Debora, me
parles tu en langue arabe? est-ce que tu as oublié l'italien et toutes les autres langues que tu sais?
— Non, dit Debora d'un ton embarrassé; c'est qu'il me semble que nous sommes encore à Tunis, quand je vous vois, Gédéon j cela me rappelle notre mère et notre enfanc\.. Cela me rajeunit. ^
— Oui, dit Gédéon avec un soupir, j étais plus heureux à Tunis...
— Nous avions noire mère, interrompit la sœur, et nous l'aimions.
— Et je n'avais pas au cœur d'autre amour, reprit le jeune homme.
Il y eut un moment de silence. Debora ouvrait des carions pour se donner la peine inutile de les refermer.
— D'où vient, ma sœur, demanda Gédéon, que tu as laissé tomber ma dernière phrase , toi qui m'interroges toujours?
— C'est que je ne l'ai pas bien entendue...
— Oh! tu Tas entendue, Debora!
mais c'est que les femmes ne slntéressent jamais aux souffrances de l'âme, pas même nos sœurs.,. Ce sont elles, pourtant, qui devraient nous consoler, nous guider, nous instruire dans tous ces mystères du cœur, parce qu'elles savent ce que nons ignorons.
— si vous parlez toujours avec cette clarté, — dit Debora en souriant, — je ne pourrai jamais vous instruire.
— Debora, ma sœur, je viens aujourd'hui me réfugier dans ma famille , comme Toiseau blessé regagne son nid.
Je souffre, et je suis sûr au moins de trouver ici, parmi les miens, une pitié sincère, une compassion qui ne trompe
pas, comme celle qui nous vient des indifférents.
— Oui, Gédéon, une sœur n'a jamais trompé son frère, vous avez raison, dit Debora toujours courbée, et croisant sur son sein des bras couverts par les manches jusqu'à la moitié de la main.
— Debora, ma sœur, dit Gédéon, j'aime une femme que le ciel a créée pour mon malheur... J'aime lady Stumley.
Un frisson courut sur le corps de Debora ; mais son émotion ne fut pas remarquée par son frère,
— Gédéon, dit-elle, eh! quoi, tu aimerais... celte grande dame !...
— Oui, je l'aime ! Je l'aime malgré sa coquetterie odieuse! car je l'ai vue hier à son bal , au moment où elle remettait en secret une lettre à Talormi.
— Que dites-vous, Gédéon! De quelle infâme calomnie vous faites-vous Fécho?
— dit Debora d'une voix convulsive.
— Je ne suis l'écho de personne, dans cette occasion. Je te dis ce que mes yeux ont vu ! Et il s'en est vanté !
— Impossible! impossible!
— El bien d'autres l'ont vu comme moi...
— Qui ? Nommez-les?
— Bezzi, Van-Ritter, et d'autres encore, si tu l'exiiT^s.
— Lady Stumley a remis un billet d'amour au comte Talormi ! Je ne le crois pas... Lady Stumley mérite l'estime de tout le monde par sa vertu et sa bonté.
— Ah! je voudrais bien te croire! car, malgré tout, un démon m'oblige encore à l'aimer...
— Gédéon, ne répétez pas cela... Mon cher Gédéon, au nom de notre mère, il vous est défendu d'aimer lady Stumley!
Gédéon ouvrit des yeux fous en entendant sortir de la bouche de Debora les mêmes paroles qui lui avaient été dites par lady Stumley.
Debora sembla redire sa phrase avec un signe de tête menaçant.
Il y a des mots et des situations qui suppriment toute réponse. Gédéon était muet devant Debora, lorsqu'une diversion favorable changea le caractère dô celle scène domestique et agrandit son intérêt. Des colporteurs entrèrent d'un air mystérieux et remirent des lettres à Debora. Le plus âgé dit à la jeune marchande:
— si vous avez quelque chose à nous faire dire, nous serons jusqu'à ce soir à l'osteria du Tibre.
Et les colporteurs sortirent du magasin en affectant les allures stupides de leur profession.
Debora lisait rapidement les lettres re-
^ 170 — çucs, et appelant son frère, qui eut l'air de se réveiller en sursaut :
— Vous ne savez pas, Gédéon, drl-elle, commej'ai organisé tout cela. Venez donc voir, approchez... Voici ma correspondance politique... Monsignor Pacifico décacheté toutes les lettres de la poste, et j'ai ma poste à moi ; vous venez de voir mes facteurs... Tout marche bien chez nos frères de Gènes et de Livourne. On fera tous les sacrifices exigés.
Debora ne paraissait plus se souvenir de la confidence de Gédéon; sa correspondance politique avec ses coreligionnaires semblait Tabsorber exclusivement.
De pauvres juifs entrèrent après; ils
venaient remercier Debora des bienfaits dont elle les avait comblés de la part de lady Stumley, si charitable pour eux.
A ce nom, Gédéon releva la tête et regarda fixement sa sœur, comme pour lui demander une explication.
— Oui, oui, dit Debora d'un air mystérieux, j*ai des rapports de bienfaisance avec lady Slumley. Pour les aumônes on ne peut s'adresser qu'aux riches, et cette Anglaise opulente n'est jamais sourde à la prière des pauvres. . .
— Debora, ma sœur, interrompit Gédéon, quelle écoute la mienne, et votre frère sera sauvé!
— Une dernière fois, dit Debora d'un
ton sévère, je vous dirai ceci : Il vous est défendu d'aimer lady Slumley.
Gédéon mit ses mains sur ses yeux, et, poussant la porte du fond, il entra dans la maison de son père.
Sa sœur le vit partir, et ne le rappela point.
— Talormi! dit-elle entre ses lèvres tremblantes, Tinfàme Talormi! Il s'est vanté de cela ! Et moi qui avais cru devoir tout lui pardonner, tout oublier! Il n y a pas assez de vengeance au cœur d'une femme pour un tel crime! et en ce moment être l'obligée de cet homme \..
Pauvre lady Stumley !
Deux larmes mouillèrent ses joues, et
elle les essuya furtivement à Farrlvée d'une acheteuse bien connue et qui n'aimait pas les pleurs.
C'était la blonde et fraîche Clelia, qui posait chez les grands artistes pour les extrémités.
— Eh! bonjour, ma petite, dit-elle en entrant; je viens vous faire une visite ennuyeuse, comme toujours : je chiffonnerai beaucoup d'étoffes et je n'achèterai rien.
— Mais cela vous est permis, madame, dit Debora; si les marchands vendaient toujours, ils ne seraient plus marchands au bout de l'année, ils seraient acheteurs.
—- Elle est charmanle, celle pelite De- ,bora! Quel dommage que tu sois juive ! Debora,si tu voulais suivre mes conseils, je le ferais jolie comme la Madonna délia Seggiola. Vous n'avez pas l'ombre de la coquetterie! Chère enfant, mais prenez donc des manières un peu distinguées; habillez-vous comme une jeune fille de votre âge. Voulez-vous que je vous envoie ma faiseuse de corsets ? Vraiment, si vous vous négligez ainsi, vous aurez à trente ans une taille comme les sauvagesses de Vanicolo. A propos de ces pays, montrezmoi ce que vous avez de mieux en écharpes albanaises, en lapis de Smyrne, en chàlos du Levanf.
— Oui, madame, dit Debora, nous en sommes très bien assortis.
— Dans cette demi-saison, vraiment, je ne sais que mettre sur mes épaules, le dimanche, à la dernière messe de Saint- Ignace, où va tout le beau monde romain. L'autrejour, j'ai vu à Villa-Borghèse une écharpe albanaise si bruyante de couleurs, qu'elle m'a empêchée de dormir.
— Voilà, madame, un bel assortiment de ces écharpes, ditDebora en vidant un carton.
— J'ai su par Monsignore, qui parle en faisant la siesta dans mon salon, que les patriotes se remuent... Ces révolutions m'amusent beaucoup... Jubelin m'a dit
qu'il y aura une vendita à la première nuit...
— Ne parlez de cela qu'à voix basse, dil prudemment Deboraen regardant autour d'elle.
— Moi!... j'en parlerais sur les toits! Je me soucie de tous ces sbires comme de mes perruches empaillées... J'irai voir celle vendiia avec Jubelin... Si j'étais riche je te les achèterais toutes, tes écharpes, pour me dispenser de choisir... Figure-toi qu'en ce moment je suis dans le plus grand embarras; mon confesseur, le père Vincenzo, est mort, et j'en cherche un a manica îarga pour le remplacer...
Combien vends-tu celle-ci?
— Le juste prix, quarante écus.
— Ce n'est pas trop cher quand on peut le payer. Vous savez que je ne paie jamais comptant.
— Oh ! madame, mon père a la plus grande conDance en vous.
— Votre père a raison ; il connaît ses pratiques..... Et où est-il ce bon vieux Josué ?
— Il voyage pour son commerce dans les Légations.
— 11 voyage souvent?
Oh! très souvent, madame.
— Et quand tapporte-t-il un mari?...
Cela vous 'fait rougir ? Qu'elle est heureuse de rougir ainsi ! Cela me rappelle
mon couvent!... Voyons, carina^ donnemoi un conseil. Que puis-je mellre ce soir, aux premières loges, à Valle; on joue Nabucco^ et je ne le connais pas.
— Eh bien! madame, prenez cette écharpe...
— Oui, et que mettrai-je à la dernière messe, dimanche prochain?
— La même écharpe, mais de Tautre côté.
— Tiens! tu as de l'esprit, petite; l'idée est bonne! cela fait deux écharpes, et je nen paie qu'une, en supposant que je la paie.
'*î— Oh! mat^ame, nous ne craignons
rien; vous pouvez prendre ici tout ce que vous voudrez.
— Elle est vraiment gentille... Eh bien ! je me décide pour cette écharpe; tu la feras porter chez moi, demain à dix heures. Précisément, monsignor Pacifico viendra prendre le thé.
— Demain, madame, elle sera chez vous.
— Bonjour! ma petite, dit Clelia en donnant deux légers coups sur les joues de la marchande; je me charge de te chercher un mari.
Et Cielia sortit en prodiguant toute la menue monnaie de sa bourse aux petites filles et aux petits enfants déguenillés
ékf
— 180 >qui aliendaicnf sa sorlio, a la porte du
magasin.
Lorsque Dcbora fui seule, elle ouvrit la porte du fond et apjiela son frère, qui bientôt reparut à la voix de sa sœur. En ce moment Debora avait retrouvé toute l'énergie que promettait son enfance; sa taille s'était t/)ut a coup redressée; sa figure a\ait pris une expression superbe»
et elle dit d'un ton solennel :
., — Écoutez! Gédéon : avant tout, vous vous devez à votre religion, à vos frères, à vos serments. Suivez- vous ce que cela signifie?
— Non, Debora.
- Non, diies-vcus! Eh bien! parmi les
— 18! — lellres que je viens de recevoir, i! en est une à votre adresse ; on vous a cherché dans tout Rome, et on ne vous a pas trouvé. Vos frères vous regardent déjà comme un déserteur. Gédéon ne vous déslionorez pas avec un amour impossible, et dans des circonstances si graves. L'Autrichien sera peut-être demain à nos portes. Il faut que tous les bons citoyens veillent, et que chacun soit sentinelle de sa liberté. Gédéon, vous êtes attendu à Tosteria, au coup de Y Angélus de midi, et celte nuit dans les ruines du temple de la Concorde. Soyez homme, c'est une femme qui vous le dit.
Gédéon sorlil de sa stupeur à ce coup
d'aiguillon si bien dirige par Debora; il lut la lelti enserra la main de sa sœur avec
énergie, et en la quittant il lui dit : — J'irai!