CHAPITRE CimVikME
Clcéron et Clcernacchlo
La nuit était sombre et avancée, un homme, couvert d*un manteau brun, comme les habitués des quatrièmes loges [altœ prœcinctiones) du cirque de Titus, tétait blotti dans une lézarde du
Uiéàtre deMarcellus, et paraissait allendre ou observer. Cet homme, par luxe de précaution, n avait même pas reculédevant une espèce de sacrilège, en éteignant deux bougies qui brûlaient devant une madone, à l angle de la rue; c'était évidemment un ami de l'obscurité; celait encore plus que cela, c'était Tomaso, le galérien libéré.
Une lumière brillait dans la boutique du barbier Caracalla , et une voix joyeuse, comme celle du confrère de Se ville, chantait la chanson de Raphaël. A la manière dont les couplets étaient suspendus, repris, syncopés, une oreille intelligente devinait que le chanteur était plus occupé
d'une autre chose que de sa chanson.
Aussi Tomaso ne doutait pas que le barbier n'essayât en ce moment son costume de pénitent de la Bonne-Mort.
Tomaso, malgré la gravité de saifor^ction, prenait un certain plaisir à entendre la chanson de Raphaël, et il la fredonnait mémo à voix très basse, comme pour^ retenir les paroles et lair, et se la chanter lui-même.
Voici la chanson de Raphaël :
Rafacllo disait à ta inaUresse :
Stella, je veux.
Je veux deoiain obtenir une tresse
De t«s cheveux; Celle qui lloUe à ton col de madone,
Blanc et poli;
Celle qu'au veut (on caprice ijbamloiinc A Tivoli.
Celle qui joue à travers les deiiltlles,
Dans la saison, Où (a vas voir bondir les cascalelles
Sur le gazon ; I orsque tu viens parmi les jeunes filles,
Fleur de gaîlé, Avec ton souffle embaumer les quadrilles
Des bals d'été.
Celle que j'aime, et qui vers moi s'incline
Quand nous parlons.
Tout bas, le soir, au pied de la colline.
Dans les vallons ; Celle qui flotte entre tes mains unies.
Quand, l'œil fermé, Tu vas, le soir, chanter aux litanies
Ora pro me.
J'attends de toi ce doux présent ; j'espère I/avoir demain;
Je le ferai bénir par le Saiut-Père, *
Mon Dieu romain ; El j'en serai bien plus fier, ô raa belle.
Venant de loi.
Que Léon Dix n'est fior de sa chapelle
Peinte par moi.
La voix du barbier s éteignit avec la lumière de sa boutique; on entendit un bruit de porte qui se ferme, etCaracalla, vêtu de l'uniforme de sa congrégation, passa devant la niche de Tomaso, et fit un détour du côté du palais Colonna pour se rendre au Forum, par la lisière des arbres, et ie temple d'Antonin et Faustinc : Il fredonnait toujours, sotto vocCy la chanson de Raphaël, et ne se doutait pas qu'un fantôme espion le suivait à dis-
lance, avec une obsliaalion rcdoulal)lc.
Chenilii faisant, le I)arbier se complaisait dans ce monologue, prononcé du bout des lèvres : — Ce diable de colporteur de Yosteria est un homme suspect; il ma fait trop de questions; si j'avais été un bavard indiscret, comme tant de mes confrères, je lui aurais indiqué le lieu du rendezvous, et je perdais comme un imbécile ma place, ma fortune, mon avenir.
Et le barbier s'applaudissait joyeusement de sa discrétion, en se frottant les mains, sous les larges manches de sa robe grise de pénitent.
' îl ne commit paS^la faute de marcher tout droit vers le temple de la Concorde;
en traversant le Forum par une diagonale, il gagna la j etite rue Saint -Théodore, laissa l'église à sa gauche, et se dirigea v^rs le lieu du rendez-vous par le côté opposé.
Tomaso, qui avait l'inleiligence de son état, ne voulut pas prolonger davantage sa poursuite, de peur d'être enfin surpris en flagrant délit de maraude policière; il rebroussa chemin, hâta le pas et courut raconter son expédition à monsignor Eacifico.
Il y avait soirée intime chez Cielia, et très intime, car on n'y voyait queJubelin et Paciflco qui venaient d^engager une lutte sérieuse sur l'opéra de Nahucco» Le
jeune lauréat français soutenait que Verdi avait compose son œuvre avec de vagues réminiscences de Semiramide; et Pacifico, qui s'était brouillé avec élossini depuis la cantate à Pie IX, soutenait que l'astre levant de Verdi faisait pâlir l'étoile du maestro de Bologne. Au milieu du feu , de la discussion, un domestique entra et parla mystérieusement à l'oreille du monsignore.
— Excusez-moi, belle Clelia, dit Pacifico, j*ai des devoirs à remplir; il faut que je sorte.
— Oh î vous ne sortirez pas, dit Clelia ; je vous reliens prisonnier; je connais les devoirs dont vous êtes chargé à minuit.
— Madame, ditPacifico, vous ne savez pas ce qui se passe en ce moment; laissez-moi sortir.
— Vous ne sortirez pas, vous dis-je...
Voyons, continuez votre discussion ; elle m'amuse.
— Oli! madame, insista Pacifico, je n'ai pas une minute à perdre...
— Je suis sûre, monsignore, ditClelia, que vous sortez pour jouer quelque mauvais tour aux patriotes romains.
— Non, Clelia.
— Vous me le jurez, monsignore?
— Je vous le jure.
, — En sortant d'ici vous rentrerez chez vous?
— Oui, Clelia.
— Consontez-voas à faire un pari avec moi?
— Volontiers, Clelia.
— Je vous parie une écharpe albanaise.
— Tout ce que vous voudrez.
— C'est dit... Monsignore, je vous donne votre liberté.
Quand Pacifico fut sorti, Clelia dit à Jubelin, en ouvrant une armoire :
~ Ne perdons pas un instant; j avais prévu le coup... Voici deux costumes de pénitents de mes domestiques ; prenez celui-ci , et accompa gnez-moi .
— Nous allons au bal, demanda Jubelin, avec ces dominos?
— Oui, c'est l'uniforme.
— Mais le mien est noir, Clelia.
— C'est égal, la nuit tous les pénitents sont gris.
A peu près à la même heure, Debora recevait de Memma ce billet :
« Chère Debora, « Mon mari est en ce moment à l'auberge de la Grande-Europe, à Civita-Vecchia; une frégate hollandaise est à l'ancre devant ce port, et il est parti en toute hâte pour la voir. Ce sont les seules infidélités de mon mari; il ne me quitte
que pour passer la nuit avec des frégales. Celte infidélité vient à propos.
<t Mon frère Sanla-Scala, qui n a point de secrets pour moi, in'a dit que les patriotes devaient commettre une grave imprudence cette nuit; je tremble pour...
Virgilio et pour ton frère. Toi, Debora, la femme dévouée par excellence, tu m'as déjà comprise... Attends-moi... J'ai deux domestiques sûfs. Nos costumes sont prêts.
« Adieu.