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Ainsi, dans cette mémorable nuit, hommes et femmes, gens du peuple et gens de noblesse, Romains ou Italiens de
Rome, tous avec des idées contraires, un but différent, marchaient, à la faveur des ténèbres, vers î auguste centre de l'antique univers, le Forum.
Le temple de la Concorde est une des plus touchantes et des plus belles ruines de Rome; rien n'égale la grâce de ses colonnes que le temps a respectées, et qui justifient si bien, par l'harmonie suave de leurs contours, le titre saint du monument. C est dans ce temple que Cicéron convoqua les sénateurs, lorsque la conjuration de Catilina menaçait Rome; c'est à travers les colonnes de ce péristyle que Torateur montrait, vis-a-vis, la prison Mamerlime et le leiilple de Jupiter Stator, en
appelant sur les conjurés la vengeance des dieux immortels.
Derrière le temple de la Concorde, les ruines s'amoncellent, et les terrains, hérissés de plantes et d'arbustes sauvages, offrent un asile sûr au rassemblement qu'une police ombrageuse peut troubler.
C'est là que, protégés par la solitude et les ténèbres, les plus ardents et les plus généreux des fils de Rome moderne se rendaient à l'appel de Ciceruacchio. Aux environs, les objets se couvraient de teintes confuses sous le ciel d'une brumeuse nuit d'automne. Lès ruines du Palatin se confondaient dans un chaos sombre; la colonne de Phocas ressemblait à une seiv?
linelle perdue; de larges points noirs faisaient deviner les ares de Septime-Sévère et de Titus ; et, dans le lointain, le Colysée, n'ayant aucun des caractères des édi fices connus, ressemblait a Timmense soupirail de l'enfer.
Le Carbonaretto, accompagné de deux des hercules, s€f tenait, debout et armé, sur le petit sentier qui conduit de l'église Saint-Théodore aux monceaux de ruines derrière le temple de la Concorde, et il demandait le mot de passe à tous ceux qui se présentaient; tous 'répondaient Amor e Roma^ et l'arme des sentinelles s'abaissait devant eux. Un homme de haute taille et à démarche superbe, revêtu du
costume adopte pour la circonstance, cl le visage voilé du capucclo, arriva devant le Carbonaretlo, et s'excusant de ne pas connaître le mot de passe, il dit : — Je suis votre ami à tous, et quand je veux visiter mes frères et les protéger, je me nomme... je suis le cardinal Santa- Scala.
A ce nom, le Carbonaretto s'inclina et laissa passer.
Le barbier Caracalla, après bien des détours, parut à lavant-poste, et dit au Carbonaretto :
— Eh bien, me|voici : Amor e Homaf Je n'ai pas oublié ces trois mots... Et ma
place, voyons, ma place!... parlons-en un peu.
— Ta place, dit le Carbonarelto en le rudoyant, ta place est là-bas dans cette niche, et sois muet comme une stdtue.
Cdracalla voulut insister; mais le sévère gardien lui ferma la bouche par un geste menaçant.
Gédéon Gostantini arriva ensuite avec deux personnes, dit Amor e Uorna^ et ajouta:
— Ceux-ci sont avec moi.
C'étaient Debora et Memma qui suivaient Gédéon.
— Sommes-nous nombreux ? demanda le fils de Josué.
-— Oui, dit le CarbonarcUo; le peuple et la noblesse arrivent dans la personne de leurs plus dignes représentants. Le cardinal Santa-Scala vient d'arriver.
Memma tressaillit sous sa robe de pénitent, et dit tout bas à l'oreille de Debora :
-r Mon frère ici! cela m'étonne... il avait une entrevue à minuit pour affaire d'église, chez le doyen du Sacré-Collége, le cardinal Micara.
' — Memma, dit Debora, cola ressemble à une trahison... il n'y a qu'un seul homme au monde qui puisse avoir cettç audace !
Pendant que les deux femmes parlaient
ainsi, le Carbonaretto, toujours vigilant, avait retenu par le bras Gédéon, et, lui montrant un point mobile dans les ténèbres et les ruines, il lui disait :
— Gédéon, vous avez laissé derrière vous quelque chose de suspect?... Il y a là-bas une ombre qui vous a suivi; et je me méfie beaucoup des ombres lorsqu'il n'y a pas de soleil.
— Ce n'est pas un des nôtres, a coup sûr, dit Gédéon, l'œil fixé sur le point suspect. A cette heure, et en pareil endroit, toute ombre est un espion.
Les deux femmes se rapprochèrent, et Gédéon leur montra l'ombre soupçonnée d'espionnage. Debora serra le bras de
Memma, qui répondit par une exclaination sourde, comme le cri étouffé des rêves. Les femmes ont entre elles, dans certaines occasions, la langue la plus intelligible, celle qui ne dit rien.
— Gédéon, croyez-vous qu'il soit imprudent, dit le Carbonaretto, de hasarder un coup de pistolet sur un espion ?
— Oh! gardez-vous-en bien! dit vivement Debora en arrêtant le bras du Carbonaretto.
— Eh bien! dit le courageux gardien, je vais me servir d'une arme qui tue sans bruit.
Et il fit le pas résolu d'un homme qui \;a mettre une action après la parole
Memma el Debora poussèrent un cri d'effroi, et Debora, se plaçant devant le Carbonarello, lui dit :
— Je suis ici avec Gédéon ; ainsi vous n'avez rien à craindre de moi; restez à votre poste, et laissez-moi aborder ce péril.
Elle courut sans attendre de réponse, et reconnut Paul Gréant.
— Vous ici ! lui dit-elle. Au nom du ciel, retirez-vous; comme Français, vous courez les plus grands périls.
— Debora, dit le jeuïié homme d'une voix d'agonie, j'ai vu, celte nuit, une lumière qui ne s'éteignait pas, derrière une fenêtre bien connue, sur la place
Navone, et j'ai attendu ce qui allait paraître. Aucun déguisement ne peut me tromper. J'ai vu la porte s'ouvrir, et j'ai reconnu Merama. Van-Ritter est absent, je le sais; jesai^Hout. Et j'ai suivi Memma jusqu'à la petite maison de Gédéonjprès de la grille du Ghetto. Ce mystère était intolérable. J'ai voulu tout voir jusqu'au bout. Si Memma courtun danger, je veux être ici.
— C'est impossible! impossible, monsieur Gréant. Retirez-vous, au nom de Memma que votre folie peut compromettre. Je vous en conjure, partez ; je réponds de tout, et soyez reconnaissant envers moi qui vous ai tant de fois obligé.
— En vous accordant cela, Debora,(lit Paul d'une voix désolée, je vous donne pins que ma vie.
Et il s'éloigna d'un pas lent, comme celui qui marche au supplice.
A quelque dislance des ruines, il se heurta dans l'ombre, contre un groupe de deux pénitents, et une voix lui dit, comme sous le masque :
— Je te connais. Gréant!
C'était Jubelin qui accompagnait Clelia.
Paul, étonné, serra la main de son compatriote, qui ajouta :
— Mais comment n'as-lu pas le costume de la cérémonie, nion cher Paul ?
Attends, je vais t habiller; partageons, voici ma robe, et je garde le capuchon. Maintenant, tu peux observer de loin, en artiste, le tableau en action que l'on va exposer ici.
Debora, revenant vers le Carbonarelto, lui dit:
— C'est un des nôtres, c'est un ami; il n'y a rien à craindre.
— C'est Paul? dit Memma à l'oreille de Debora,
— Non, dit Debora; c'est Virgilio.
— Dieu soit loué! dit madame Van- Rilter.
Debora ajouta d'une voix plus haute:
— Il faut qu'un de vous coure au palais <lu cardinal Micara.
Un des hercules s'ayança et dit :
— J'irai; je connais le cardinal Micara,
c'est un ami de la liberté romaine.
Deborafit trois nœuds au mouchoir de baliste de Memma^ brodé sur les quatre coins aux armes de Santa-Scala, et le remettant à l'envoyé :
— Il m'est impossible, lui dit-elle, d'écrire en ce moment; mais donnez ce mouchoir à Antonio, le valet de chambre, c'est comme si vous aviez une lettre; vous ramènerez ici la personne qui reconnaîtra le mouchoir.
El aussitôt l'envoyé parlit comme un Mercure ailé.
Le Carbonarello resla à son poste, et Gédëon, Memma ot Debora pénétrèrent dans renceintodes ruines, où se tenait le conciliabule nocturne.
Les adeptes étaient fort nombreux, et il en arrivait encore des régions désertes du Quadrifrons, de Tare des Orfèvres et du temple des Vestales, par une issue que Frittata et deux hercules gardaient comme le Carbonarello, debout sur un tronçon de chapiteau tombé des frises du monument.
Ciceruacchio allait commencer un dis-
cours, lorsque Cédéoii lui fitim signe et lui dit à l'oreille:
— Changez tout de suite le sujet de voire discours^ et donnez à noire réunion un autre but. Nous avons un traître au Hiilieu de nous.
— Ne peut-on le reconnaître ? ajouta Ciceruacchio.
— C'est impossible!
— Eh bien! ditTorateur, notre nuit ne sera pas perdue pour cela; j'improviserai sur un autre sujet, et tout le monde sera content, les patriotes et les espions.
Gédéon commanda le silence, et Ciceruacchio, d une voix modérée, mais énergique, parla ainsi : . '
— Romains, il y a dix-lmil siècles, un homme conspira contre Rome, et cent mille hommes étalent avec lui. Le consul MarcusTullius convoqua le sénat dans le temple de la Concorde, là, sur le sol auguste que nous foulons, et il prononça un discours immortel qui chassa de la ville Catilina et ses conjurés» Rendons justice ace grand homme, non à cause de sa vie, mais à cause de samort: il pouvait livrer une bataille dans les murs de Rome ; mais il respecta les femmes, les vieillards, les enfants, la sainteté du gynécée et des dieux domestiques; il sortit de Rome, attendit en Étrurie les légions consulaires, se battit comme Spartacus, et mourut gîo-
rieusement comme lui, au centre des liastati romains !
Dix-huit siècles après, une nouvelle conspiration est formée contre Rome;' c'est la conspiration des ténèbres contre la lumière, de la nuit contre le soleil, de Fesclavage contre la liberté. Ces Catilipas sont à nos porles; mais s'ils ont les vices de quelques-uns de leurs aïeux de la prison Marner Une, ils n'en ont pas le courage et les stoïques vertus. Ceux d'aujourd'hui conspirent dans Rome souter«faine, et ils étendent déjà autour du nouveau Saint-Père un ténébreux réseau d'intrigues, une atmosphère corruptrice qui fléirira dans son germe la moisson dorée
que nous espérions tous. C'est pour cela, IlomainSjqu il faut veiller à la chose publique, et ne pas permettre que le Catilina moderne s'introduise dans le Palatin qui est aujourd'hui le Vatican. — Aussi vous ai-je tous convoqués sur le sol du temple de la Concorde pour vous inspirer, avec c^ nom monumental, la plus noble des civiques vertus, l'union! Vos pères, aux heures du péril, se réunirent ici et formèrept un faisceau de leurs armes et de leurs cœurs pour assurer l'éternité de leur ville; et nous, fils non dégénérés, imitant ces glorieux exemples, nous frappons du pied la même poussière, afin que ce sol auguste s'entr'ou-
yre, et nous rende les patriotiques inspirations ensevelies depuis dix-huit cents ans! Que la concorde soit avec nous, Romains; que notre cœur soit son temple, et le Catilina de l'obscurantisme sortira de Rome pour aller, non pas mourir glorieusement dans les gorges de TÉtrune, mais vivre de honte chez le Scythe ou diez le Germain!
A ces derniers mots, un cri d'alarme se fit entendre, et Ciceruacchio, croisant les bras, dit:
— Je vous prends tous à témoins, Romains ; ma bouche n'a prononcé aucune parole de sédition. Les ennemis de Rome ne sont pas ici : ce son! ceux qui vien:-
lient! Quand le palriolisme est debout, la trahison ne se fait pas attendre. Judas Iscariote est ici; l'Évangile nous dit que ce traître s'est pendu de désespoir; c'est le seul mot de l'Évangiie qui ne soit pas vrai. Judas Iscariote n'est pas mort ; il ne mourra jamais, il changera de nom ; il trahira" l'antéchrist à la vallée de Josaphat !
Des applaudissements accueillirent cette sortie de l'orateur du peuple.
— Frères, poursuivit Ciceruacchio, j'entends venir des cavaliers de l'autre côté du temple de la Concorde. 0 dérision de Rome moderne! Est-ce la lésion \ictorieuse des Daces qui passe sous 1 arc
de triomphe de Constantin? Est-ce la légion victorieuse en Palestine qui passe sous l'arc de triomphe de Titus? Est-ce la légion victorieuse des Barbares, en lllyrie et sur le Danube, qui passe soi;s l'arc de triomphe de Septirae-Sévère? Est-ce Marc-Aurèle qui conduit sa femme, l'impératriee Faustine, au temple voisin ?
Est-ce le fils de Constance et d'Hélène qui va inaugurer la basilique du Forum? Est-ce Aurélien, vainqueur de Palm} re et de Zénobie, qui vient remercier les dieux dans le temple de Jupiter Tonnant?Non, hélas! non, ce qui s'approche, c'est l'invasion des Barbares; ce sont les fils d'Air tila etde Thcodoric; c'est la nuit vivante
qui vient voiler la civilisation! Soyons unis et calmes, mes frères, toujours en souvenir de nos aïeux; regardez tous, là, tout près de vous, à votre gauche, cette pierre noire qui fut le Capitole : c'est là que s'assirent les sénateurs stoïques,vos pères, quand les Gaulois envahirent notre berceau ; c'est là qu'ils tombèrent tous, le visage tourné vers l'ennemi, en léguant à leurs fils l'éternelle leçon de leur mort.
Monsignor Pacifico et une escouade d'agenti di polizia, en costume de pénitents gris, s'élaient présentés au poste du Carbonarelto, et n'ayant pu dire le mot de passe, ils avaient rebrousse chemin
jusqu'à la rue Sainl-Théodore ; là, Pacifico fut saisi par un bras peu vigoureux, et qui trahissait son sexe, et il entendit une voix de Sibylle irritée qui lui dit :
-r~ Vous faites un abominable métier, monsignore; Clelia vous ordonne de rentrer chez vous avec vos sbires.
— Allans, obéissez à madame, dit, à côté de Clelia, une voix française.
— Madame, s'écria Pacifico, vous serez enfermée demain au chàleau Saint- Ange !
— Taisez-vous, i^ûsgidï'o/ lui ditClelia, je me moque de vous et de votre police comme de Fécharpe albanaise que vous avez perdue, et que vous me paierez.
Ow, enlendit aussitôt le pas sourd des carabiniers, dans la profonde poussière du Forum, cl Pacifico exalté se débarrassa des belles griffes de Clelia, et se mettant à la tête de la troupe, il lit envahir Tcnceinte où parlait encore Ciceruacchio.
A la faveur du tumulte, Paul Gréant, qui s'était rapproché, se mêla dans les rangs des soldats, et dans tout jce monde il ne chercha qu'une femme, ayant pour tout le reste le plus profond dédain.
Deux cents poignards élincelèrent dans l'ombre, comme une explosion d'éclairs; Paul aperçut à côlé de lui un pénitent qui n'agitait aucune arme, et regardait la