‹ Debora (volume 3)Chapitre 8 sur 10 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

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Le Cimetière du Bourg-Saint-Esprit.

Lorsqu'une fête publique appelle sur un seul point tous les habitants d'une ville, elle semble y convoquer aussi toutes les passions mystérieuses que voilent les murs domestiques, La foule étourdie

- lu —

ne voit que la foule; ruais il y a des yeux de flamme qui la traversent sans la voir. Ainsi, quand l'octave des Morts convoqua pieusement tout Rome au cimetière du Bourg-Saint-Esprit, quelquesuns, parmi les appelés de ce funèbre anniversaire , ne songeaient nullement à ce verset des livres cîiréliens : Cest une sainte et louable pratique de prier pour les morts; ils ne donnaient qu aux vivants une pensée d'amour ou de haine ; car le plus beau privilège des grandes passions est d'arracher l'esprit aux tristes préoc;- ^ cupations du sépulcre et de Tautre vk.

L'amour surtout, la plus inexorable entre entre les autres, concentre tousses

regards sur la terre des vivants et s'inquiète peu de sonder les terribles arcanes du néant ou de l'éternité. L'amour est un superbe égoïsme à deux ; pour lui, ce monde n'a que quatre vestiges de pieds et deux habitants; malheureusement il se réveille souvent en sursaut, et découvre qu'il y en a trois.

Le cimetière du Bourg-Saint-Esprit est un champ funèbre, hérissé de croix, de cyprès, de saules pleureurs, comme tous les jardins de la mort. Il reste beaucoup de place aux vivants et on s'y promène à l'aise, jusqu'à la nuit close, pour jouir dans les ténèbres, pendant le triste anni-

il' (<. *î ï? lit i. .: •■ ;

versairc de l'octave des Morts , de toutes

les hideuses beautés du lieu. Comme les enfants prennent un ^^rand plaisir aux fêtes traditionnelles que l'Eglise romaine donne aux profanes dans ce lieu sacré, ladyStumley y avait conduit Fiorina qui regardait tout , pendant que Memma ne regardait que Fiorina, et qu'elle prenait ou quittait le bras de son mari, pour expliquer à la petite fille curieuse les allégories de pierres prodiguées sous les arcades des cyprès.

Dans ce lieu funèbre que l'imagination peuple de fantômes aux approches de la nuit, un spectre plus effrayant que le squelette de la mort apparut aux yeux de Memma, et se plaça familièrement au

côté droit de Van-Ritler. On a devins Tfilormi. Il salua les deux femmes avec sa grâce habituelle, et entama l'entretien avec le marin en prenant un ton grave, en harmonie avec la fête du jour.

— Je viens, dit-il à Yan-Ritter, je viens remplir un triste devoir. J'ai prié sur la tombe du marquis Giuseppe Talormi, mon oncle, qui m*a tenu lieu de père; un homme regreltable s'il en fut, et qui est mort à Rome , en odeur de sainteté, à la fin de 1839... Vous paraissez soucieux, amiral; vous n'êtes pas dans votre degré de latitude ordinaire.

— Mais non , comte Talormi , dit le marin d'un ton triste; je suis fort gai,

comme toujours... Seulement, je vois ici beaucoup de familles en deuil, et il serait fort peu convenable de passer à côté d'elles avec un visage trop souriant.

— J'accepte cette raison, dit Talormi ; elle a un air d à-propos et de vérité qui me frappe.

— Comte Talormi, vous dites cela d'un ton railleur qui me frappe aussi.

'i^ Mon cher amiral, je m'expliquerai plus clairement quand il fera jour. ^^^ ^'^

— Il est vrai , comte Talormi , que la nuit est bien sombre dans ce labyrinthe de saules et de cyprès.

— Pas sombre pour tous les yeux, cher amiral ; il y a des regards qui per-

cent un brouillard d'ébène; il y a ici des ombres qui ont un corps.

— Comte Talormi , \ous êtes de plus en plus ténébreux, dit Van-Rllter avec un rire glacé.

'* — La lumière se fera, mon cher amirai.

Van-Ritter, vivement ému des paroles mystérieuses que Talormi déposait dans son oreille, voulut, à l'exemple des hommes braves, attaquer tout de suite le péri!, s'il existait; et, se retournant vers lady Stumley et Memma, il dit :

— Fiorina, viens ici, mon ange; je veux Rapprendre à faire des heureux.

La petite vint se suspendre à la main

de Van-Rilter, qui lui dit, en lui montrant une double haie de pauvres paralytiques demandant l'aumône :

— Fiorina, l'aumône doit Tenir de la main d'un ange; celui qui la reçoit en est alors mieux consolé. Tiens, voilà une poignée de pièces d'argent ; distribue-les de ta petite main.

L'agile Talormi avait profité de ce moment pour dire tout bas à lady Stumley :

— Milady, c'est demain jour d'échéance; j'aurai Thonneur de vous faire une visite intéressée.

Et il vint se replacer tout de suite à côté de Van-RitLer.

Un convoi funèbre traversa l'allée du cimetière, juste sur le point où passaient *nos personnages, et sépara le groupe de Van-Ritler^deTalormi et de Fiorina, du groupe de Memma et de lady Stumley.

, Un jeune homme qui, depuis long-temps, marcliait dans l'ombre et se rendait invisible, saisit doucement le bras de MAnma et l'entraîna, non sans quelque violence, dans un massif de cyprès sur un tombeau.

Le convoi funèbre passait toujours.

Memma retint un cri d'épouvante, elle avait reconnut Paul Gréant.

— Vous m'écouterez cette fois, madame, dit-il d'une voix étouffée, ou cette

loinl>f va s'ouvrir pour moi et je ne sors l>]ns (le ce jnrdin de la mort! Vous n'avez jamais voulu entendre ma justification,,madame; vous me croyez encore le plus infâme des hommes, celui qui a payé une nuild'amour pnrun lâche mensonge.

Eh bien! maintenant vous connaissez le comte Talormi et tontes ses ruses infernales; je dois donc être justifié a vos veux. Memma , j'ai sacrifié ma jeunesse a la pensée de celle réhabilitation; je ne viens pas, après sept ans, vous demander la seconde de vos caresses; je ne viens pas implorer le pardon d'un mensonge dont je suis innocent ; je veux seulement que vous rendiez votre estime à

un honnête homme, qui ne vous parlera plus de son amour.

Le convoi funèbre passait toujours; les voix chantaient : Ayez pitié de moi^ Seigneur^ selon votre miséricorde; le glas tintait au clocher de l'église voisine ; un funèbre parfum de cire jaune courait dans l'air ; le vent agitait la chevelure des saules ; la bêche du fossoyeur préparait un nouveau lit au sommeil éternel d'un mort.

Au milieu de celte lugubre scène, Tamour, passion sourde à tou^ les bruits qui ne viennent pas d'elle, l'amour frémissait au fond de tous les cœurs, sous toutes ses formes et avec tous ses ins-

— 24i lincls. Tiilormi, dont l'œil d'orfraie cliangeait la nuit en jour, regardait à travers le convoi funèbre , el ne voyait que la robe blanche de lady Stumley. Dëjà il avait découvert Paul Gréant , rôdant comme une ombre élvséenne sous les arbres du cimetière, et, a coup sûr, pour la safl^;icilé d© Talormi, Paul Gréant était avec Memma dans (juelque ténébreuse alcôve de cyprès.

Van-Ritter, qui depuis l'aurore fatale de son retour de Civita-Vecchia , sentait accroître en,.lui la fièvre d'une juste jalousie, semblait, dans une pose mélancolique, envier le sort du cadavre que la terre allait engloutir, et que la mort ve

îiait de délivrer des angoisses de la vie. Gédéon Constantitii était auprès de lady Stumley, qu'il voyait enfin seule , et ses lèvres lui murmuraient une mélodie d'amour, que l'oreille révoltée ne voulait point entendre. Memma, elle aussi, placée sous le charme d'une voix qui lui rappelait un autre temps, un autre ciel, une autre nuit, Memma s'alarmait de se sentir si faible, et se soutenant d'une main au rameau d'une veuse, elle ressemblait à la statue de la Volupté, qui donne le regret de la vie à ceux que la tombe engloutit dans leur printemps.'

Les derniers rangs de la confrérie de la miséricorde passaient; Talormi

fit un mouveiikiit à' l'oroille de Van- Ritter qui Iressaillil. Le regard de lady Slumley passa dans une vive clarté produite par les bougies du convoi , et surprit la double agitation des deux hommes.

— Venez, monsieur Gédéon, dit-elle, donnez-moi votre bras...

Et elle entraîna le jeune homme qui frissonnait de bonheur, et ne savait à quel paradis la jeune femme le conduisait.

Il n'y avait que trois pas k faire , car Memma n'avait pas voulu s'éloigner de son amie , malgré les douces violences de Paul Gréant.

— Memma! Memma! s'écria lady

Slumley, venez vite, il y a lualheur dans l'air!

— Van~Ritter , disait en même temps Talormi, vous avez douté trop longtemps. Ouvrez enfin les yeux et voyez. Votre femme et son amant sont là, devant vous.

Van-Ritter trembla de peur et recula pour la première fois.

— Oh! les femmes! les femmes! dit-il d'une voix sourde ; à quel indigne jeu un homme d'honneur est joué!... Gomte Taîormi, je n'ai pas le courage de ne plus douter.

— Mais il y a aussi/a, dit Talormi, un homme qui vous insulte , et vous lance

au visage le soufflet de l'adultère...

— 2i8 — -^ C'est vrai , — dit Van-lliller en ru-^ gissant comme un lion.

Et, abandonnant la main de Fiorina, il traversa les derniers rangs de la confrérie, et voyant sa femme a côlé de lady Stumlef 5 il se tourna vers Talormi , comme pour lui demander une nouvelle explication.

Talormi sourit, et désigna le massif de cyprès, où il pénétra avec Van-Hilter.

Paul Gréant était là , debout et immobile, auprès de Gédéon.

— Amiral , dit Talormi , vous reconnaissez M Gréant, il vient d'insulter vo^ tre femme; cette affaire ne vous regarde

plus, je la réglerai, moi, si vous m'accordez votre confiance.

-— Monsieur Paul Gréant, dit Van-Ritter, a-!-ll une réponse à faire au comte Taîormi.

Paul Gréant garda le silence , et son pied remuait la pierre du sépulcre comme pour rouvrir.

— Comte Talormi, ajouta Van-Ritter, vous réglerez tout... Je vous attends dans une heure sur la place Antonine, devant la colonne.

Et le cœur brisé, les veines en feu, la poitrine suffoquée de sanglots, les yeux gonfles de leurs premières larmes, ce noble marin rejoignit Memma et lady

Slumlej sans leur adresser une parole.

Le lieu et la nuit favorisaient heureusement toutes ces scènes brûlantes qui eussent été ailleurs une succession de scandales publics. La foule allait et venait avec son insouciance ordinaire; et dans ce champ funèbre, où les groupes des familles en deuil stationnaient auprès des tombes , ou marchaient au hasard dans les allées, il fut impossible de remarquer les évolutions des personnages de notre histoire. Van-Ritter n*offrit son bras ni à sa femme, ni k ladj Stumley ; il repoussa même légèrement la petite main de Fiorina, qui ne comprit rieii à cette disgrâce , et se de-

manda par quelle faute elle l'avait méritée. Lés enfants sont toujours de trop dans ces tristes scènes de famille ; à leur âge, ils ne les comprennent pas; mais un jour, quand la raison et la perspicacilé sont venues, ils se souviennent de toutes ces choses mystérieuses , accom^ plies devant leur inexpérience, et alors ^ ils comprennent trop, pour le malheur de leurs vieux, parents.

Les femmes suivirent Van-llilier jusqu'à la porte du cimetière, el en sortant, elles donnèrent un regard d'adieu à ces tombes, pleines de morts heureux. Lady Stumlej monta dans sa calèche, avec Fiorina, qui, pour le coup, resta stupé-

faito, lorsqu'elle vil sa caresse enfantine repoussée par Memma. Van-Ritter salua froidement ladj Stumlev, eiïleura de sa bouche le front de la petite fille, et conduisit sa femme au palais, sans lui dire un seul mot Ce silence de la femme et du.mari avait de tristes significations, l'une paraissait accepter une faute impossible à défendre; l'autre n'aurait pas accepté la défense, et supprimait ainsi Taccusalion.

Lorsque Van-Ritter arriva sur la place Antonine , il y trouva Talormi déjà tout prêt à le recevoir. Le marin serra les mains du diplomate, et lui dit d'une voix pleine de larmes invisibles :

— Que de reconnaissance, mon cher comte ! Vraiment , c'est dans ces malheureuses occasions qu'on reconnaît les ami?.

— Oui, voire ami, votre ami, dit Talormi d'un ton pathétique très bien noté sur le clavier de la diplomatie autrichienne, je crois mériter ce titre, et vous ne sauriez dire combien je suis ému jusqu'au fond de rame en voyant un noble marin, un homme loyal, la gloire et l'honneur de son pays, ainsi méconnu, trahi , joué dans son intérieur domestique. Oui, mon cher amiral, voilà les femmes ! elles sacrifieront tout à un caprice, a une folie ! Je les connais, moi,

ri j'ai toujours pvtAivé leur haine à leur amour, parce quau moins leur haine ne Irouhie jamais noire repos » et n'elïïcure pas même notre épiderme. Eh bien ! Van- Riller, dites maintenant? ai-je calomnié votre femme? ai-je vu clair dans ce ténébreux labyrinthe d'horreurs ?

— Mon ami, mon ami, si vous saviez, dit le marin d'une voix sourde, si vous saviez ce qu'il m'en coûtait de croire à une pareille trahison î II ne me fallait pas des preuves légères, il me fallait l'incontestable...' ce que j'ai vu ce soir... Le soir de la himinara de Saint-Pierré , je l'avais bien vu, je l'avais bien reconnu ce môme jeune homme 5e glisser comme

un reptile jusque sous mes pieds, comme si la Providence l'eût conduit là pour être écrasé... Eh bien! j'ai voulu douter encore... et l'autre matin, k mon retour de Civita-Vecchia , quand j'ai trouvé Memma dans sa cliambre, Memma toute couverte des opprobres de la nuit... eh bien! je me suis encore obstiné dans le même daute ! J'ai voulu attendre et mieux voir...

— Et vous avez vu, Van-Ritter !

— Oui, oui, grâce à vous, comte Ta- , lormi, grâce à la vigilance de votre amitié!.*. Oh! il n'y aura pas assez de sang sl^^ veines d'un homme pour laver un

^rn

pareil airroiil ! Dites-moi, comte ïalorini, diles-moi ce que vous avez fait?

— Van-Riller, ce jeune homme est un lâche.

— Un liiche ! il me refuse satisfaction !

— Attendez, Van-Rilter. Je l'appelle un lâche, el voici pourquoi... Pour se venger de l'amitié que je vous porte, il a voulu

, engager avecmoiune affaire personnelle, pour éloigner la vôtre et la mettre au néant. Il a inventé je ne sais quelle absurde fable, qu'il vous contera peut-être comme une histoire ; une fable de belvéder de Gènes, de pont brisé, de gaetapens, a la villa di Negro...

-— Mais, que diable! tout cela a-t-il

({ueiquc rapport avec la satisfaction demandée en mon nom! interrompit vivement Van-KiUer.

— Le lâche vo^iîait opérer une diversiorij poursuivit Talormi ; ne comprenezvous pas sa tactique? elle est claire comme la lumière du soleiî. Ce monsieur aime mieux rencontrer sur le terrain du combat un homme comme moi , un homme d'étude , un homme sans expérience des armes, qu'un brave militaire comme vous. Aussi a-t-il inventé cette fable du pont du belvéder et de la villa ûi Negro...

— Et vous 5 comte Talormi , vous ne

vous aies pas payo de eelte absurde plaisanterie ?

— Oh! si vous m'aviez vu el entendu, mon eher amiral, vous auriez été content de moi, sans doute. J'ai gardé l'impassil>ilité du roc; j'ai gravement évité le piège. - Monsieur, lui ai-je dit, respectez en moi le délégué de i'amiral Van- Hitler; mon caractère de témoin est sacré, videz d'abord cette aiïaire , et ensuite vous viendrez me conter vos fablep, et alors je verrai si je dois les changer en histoires...

— Très bien ! comte Taiormi.

— Vous m'approuvez, Van-Ritter, cela me suffit... Il y avait à côté de ce mon-

sieur Gréant un jeune homme d'aspect

fauve, et qui a des couleuvres pour cheveux. Celui-là aussi m'a conté une autre fable, toujours de Gènes, et relative à une scène de masque ou de carnaval, je n'ai pas trop bien compris. — Monsieur, lui ai-je dil, je ne suis pas venu pour écouter des fables génoises; êtes-vous ^e témoin de Paul Gréant? — Oui, m'at-il répondu. — Eh bien ! laissons de côté toute discussion oiseuse, et parlons de l'affaire de l'amiral.

— Très bien, comte Talormi! dit Van-Hitter.

— Or, mon cher amiral, poursuivit Talormi , comme vous m'aviez donné

plein pouvoir, j'ai ré <jjlé toutes les condilions du comhal.

— Je les îi|)prouve d'avance, comle ïalormi,

— Et vous les approuverez mieux encore, quand vous saurez tous les obstacles que j'ai aplanis.

— Voyons les obstacles.

— D'abord, mon cher amiral, il n'y a pas de duel possible sur les terres romaines.

— Nous nous battrons en mer, sur un canot, dans la rade de Civila-Vecchia.

— Votre adversaire aurait refusé ce duel ; il ne faut pas proposer des choses

qu'on est en droit de refuser, on met trop à l'aise son ennemi.

. — Vous avez raison, comte Talormi.

Mais excusez-moi ; ma tête brûle ; ma raison s'égare. J'ai là , sous mes yeux, un homme et une femme... Je ne vois qu'eux; je n'entends rien; j'écoute mal... Quand j*aurai brisé, avec du plomb ou du fer, l'une de ces deux têtes odieuses, je reprendrai mon calme, vous verrez, comte Talormi.

— Mon cher amiral , vous savez qu'il y a , entre Radicofani et Ponte-Centino, une campagne déserte, inculte, inhabitable, qui n'appartient ni à la Toscane, ni au Saiiit-rm\.,

— J'ignorais cela, comte Taloniii.

— C'est là que le combat doit avoir lieu. C'est un terrain neutre; on n'y peut violer aucune loi.

— Très bien! dit encore fiévreusement Van-Ritter; nous irons sur ce terrain neutre.

— Pour n'éveiller aucun soupçon, cher amiral, pour n'attirer aucun sbire sur nos traces, nous ne partirons que lundi malin, dans qualre jours...

— ^ Attendre quatre jours! — dit Van- Ritter en frappant la terre du pied.

— Il le faut, mon cher amiral. Votre affaire causera demain quelque rumeur, à cause de certaines indiscrétions inévi-

tables. On vous fera surveiller; on vous verra tranquille chez vous, occupé à écrire vos dépêches, à recevoir vos amis k table, à jouer au whist jusqu'à trois heures du matin ; et puis , lorsqu'on croira l'affaire assoupie, nous prenons une chaise de poste; nous relayons k la Storta, a Baccano, k RQnciglione, k Viterbe, k Bolsena , k Aquapendente , k Ponte- Ceatino, comme des voyageurs qui vont k Florence, et nous nous trouvons k quatre heures du soir au milieu du désert volcanique de Radicofani.

— Fort bien arrangé, cher comte....

Parlons des armes maintenant.

J'ai choisi les armes d'aboi'dage,

cher amiral, le sabre et je pistolet.

— Très bien choisi, dit Van-îlitter ea serrant la main de Taiormi.

— Au reste, nous nous reverrons dans rintervaîle , et s'il survenait quelque obstacle encore, nous le supprimerions.

— Et maintenant, maintenant, dit le marin avec une déchirante expression de tristesse, quelle doit être ma conduite vis-k-visdemafemrac? Comte Talormijj'ai navigué à travers les douze mille écueii s des Maldives; j'ai passé, la sonde en main, le détroit de Magellan ; j'ai affronté le détroit de Bherîng et ses archipels de glaçons, et j'en ai ramené glorieusement mon vaisseau, sans une égra-

tîgnure à la quille ; mais je ne sais comment me gouverner, pendant ces quatre jours, dans les appartements de mon palais. Il y a de>s écueils partout, et ils sont invisibles pour moi.

— Mon cher amiral, voire conduite est fort simple. Ne dites, en public, à votre femme, que les mots de stricte nécessité. Donnez k dîner tous les jours au corps diplomatique, à vos compatriotes de distinction, aux cardinaux en faveur, et prolongez voire partie de wliist jusqu'au jour, comme on fait cliez Fambassadeiir d'x^ngieterre. Les quatre jours I asseront comme l'éciair, et vous ne verrez votre femme qu'à la!)]e, devant vingt

personnes qui absorberont l'enlrclien.

— Vous êtes admirable dans le conseil et le dévoûment, cher comte Talormi, dit Van-Ritter avec effusion ; et ne manquez

pas de venir me voir tous les jours jusqu'au duel.

— Je 'n'y manquerai pas, mon cher amiral.

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