CHAPITRE QUATRIEME
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La Fleai* d'Albano.
La cloche du Capitole , qui ne sonne que pour Télection d'un pape ou le premier jour du carnaval, a donné le signal des saturnales chrétiennes ; toute la ville est livrée à l'ardente et joyeuse furie des
jours ^ras ; tout un peuple semble elre devenu f<ju , au pied de ses monuments si graves. Ce n'est point comme dans nos villes du Nord, où quelques habitants privilégiés font le monopole de la folie en carnaval et traversent deux rangs d'une population austère , qui garde un imperturbable sérieux. A Rome, le délire est unanime; la fièvre brûle pour tous; personne ne se dérobe à la contagion.
C'est une ronde immense où chacun se lie avec ses mains, et qui fait trembler sur leurs bases les trois cents coupoles de la ville sainte , les ruines des empereurs, les palais du moyen âge, les obélis(jues égyptiens, les colonnades catho-
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liques, les spirales de Trajaa et d'Aiiloiiiii , les thermes du peuple-roi , les masures du peuple esclave, les cirques , les théâtres, les ponts, les temples, les basiliques, les tombeaux, toute cette merveille qui est Rome, moitié debout, moitié couchée; écartelée de vie et de mort, de grandeur et de néant-, vieille bacchante qui ressuscite et se rajeunit dans l'ivresse du carnaval chrétien.
La longue et large rue du Corso bord('"e de gradins et d'amphithéâtres, toute décorée de tentures, pavoisée de drapeaux de fantaisie, et montrant a toutes ses fenêtres de joyeux visages de femmes, est, pour ainsi dire, le fleuve central où les
flots vivants du carnaval romain s'agitent, se heurtent, se roulent, depuis la porte du Peuple jusqu'à la place de Venise. C'est laque courent les chevaux tarheri^ la tête parée de plumes, la croupe chargée de feuilles de paillon; le peuple les applaudit ou les siffle comme des acteurs, après leur victoire ou leur défaite, constatée par le gouverneur même de Rome, assis sous un baldaquin, devant le palais de l'ambassadeur autrichien.
Dans l'intervalle des courses, les riches équipages de la noblesse se pavanent au milieu du Corso, et les voitures plébéiennes suivent les lignes latérales, en croisant les feux de l'arlillerie sucrée descon-
— i03 — fetti, dont les éclaboussures blanchissent les passants et ricochent aux spectateurs des estrades et des balcons. Le défilé se fait au pas. Il est défendu aux cavalcades de traverser le Corso, afin que rien ne puisse troubler la foule dans ses divertissements. Un éclat de rire immense et sans fin descend des toits aux trottoirs et accompagne les masques. Toutes les fantaisies du costume impossible bariolent la ligne du Corso. On salue de bravos frénétiques les pazziy qui n'ont pour vêtement que
Le simple appareil D'une laideur qu'où vient d'arracher au sommeil ;
les pierrots d'institution nationale, les
polichinelles qui se saluent en agitant des cloches de mulet; lespûgliaceites, femmes de pierrots, dont le vêtement favorise si bien les révélations de la taille romaine ; les paysannes de Tibur, de Subiaco, d'Albano, toutes brillantes de broderies d'argent et d'or, fraîches et belles jeunes filles , toujours prêtes pour les mascarades ou les processions; les jardiniers, armés du scaletto, échelle longue et pliante, qui offre, avec ses deux pointes serrées comme deux doigts, des fleurs, des fruits , des confetti, des billets doux à toutes les femmes des balcons. Ce spectacle, où tout le monde est acteur et joue un rôle , a un caractère imposant à force
d'unanimité folle. On sent qu'il reste encore une vitalité puissante au fond d'un peuple qui montre tant d'énergie dans le plaisir, et que les choses sérieuses le retrouveraient debout, si la cloche capitoline sonnait une autre fête le lendemain d'un carnaval. Ainsi l'ancienne Rome rendait témoigna^^^e de sa virilité puissante dans l'immense débauche des bacchanales, et lorsqu'elle se levait de son lit de pampres, de lierre, de thyrses, toute pâle de ses orgies, en reprenant son épée, elle donnait la terreur à l'univers.
Parmi le grand nombre de masques de toute physiono;nie qui ruisselaient dans
•^ 106 — le Corso , les yeux et les mains regardèrent ou désignèrent une troupe très-nombreuse de/?a22i qui n'avaient pas les allures folles exigées par l'absence de leurs habits et les usages de leur profession. On se disait tout bas, et bien loin des oreilles de la police, que tous les chefs du parti libéral s'étaient enrôlés dans cette compagnie carnavalesque, et que Ciceruacchio ne devait pas être loin.
On ne se trompait pas beaucoup. Cette année l'a, les folies des bacchanales chrétiennes avaient un but sérieux dans bien des têtes. Il ne s'agissait de rien moins que de faire reculer l'obscurantisme par le coup de foudre d'une révolution. On
(lisait encore, et avec raison, qu'un jeune israélite, plein de courage, et prodigue de son sang comme de son or, après avoir enrôlé dans son complot les défricheurs mécontents , leur avait encore trouvé des auxiliaires intrépides parmi les libéraux de la ville, et que son projet était de s'emparer de vive force du Vatican et du château Saint-Ange, après les derniers moccoletti éteints (1).
(1) Les wocco/e//î sont (les bougies qui illurainenl lout le Corso après VAve Maria »lu soir du mardigras. Tout Romain est obligé de (enir à la main son moccoletlo, et de s'efforcer d'éteindre celui de son voisin. On crie partout : Âmmazolto qnello che non ah il moccolello ! « Que celui qui n'a pas de bougie » çoit assommé! • Duiis le carnaval romain il n'est permis à personne d'être sage. C'est très bien laisonné. J a sagesse d'un s-eul fcrail une insnlic pour tous.
On ne nommait point Gédéon Coslantini, mais c'était lui qui avait organisé ce plan et caché la révolte sous le masque. Ce jeune homme, marqué au front comme Caïn, chassé comme un lépreux par les défricheurs, chassé par lui-même de l'habitation de Del>ora, et n'ayant plus d'autre conseiller que le désespoir, avait repris toutes ses affections et toutes ses haines politiques, et faisait jaillir du fond du Ghetto l'étincelle qui devait embraser les Etats-Romains.
Au deuxième étage de la maison continue au palais Ruspoli et au ca(ê ISuovo, le plus beau café de Rome, deux femmes avaient souvent attiré les regards
de la foule par leur costume el leur beauté, et plus d'un faux jardinier avait dirigé vers elle les sonnets galants et les coufetii, à l'aide du Scaletlo. Ces deux femmes regardaient , avec uue sorte d'inquiétude, mal déguisée par des sourires tristes, la troupe des pazzi, qui venait d'êlre refoulée par les carabiniers de la place Colonne dans le Corso.
— Je suis sûre, dit l'une de ces femmes, que Gédéon mon frère est là.
— si je le savais , dit l'autre , j'irais l'enlever, pour l'emprisonner chez moi, jusqu'au mercredi dçs cendres. Ce jeune homme voudra être plus fou que tout le monde, aujourd'hui, et si on l'enferme
au earceri naove^ je n'ai plus mon ancien pouvoir sur Pacifico, pour le faire mettre en liberté.
— Mon Dieu, ma bonne Clelia, dans quel horrible temps vivons-nous ! Nous avons eu un seul moment d'espoir, et tout s'est évanoui. Quel carnaval! Comme le deuil de tous est bien couvert sous le même masque, Il j a des complots et du sang dans l'air; qui s'en douterait en voyant tant de folie !
— Debora, interrompit Clelia, votre figure est trop triste. Riez toujours en disant les choses qui font pleurer. Tous les yeux nous regardent ; mon nom est dans toutes les bouches. Je veux parai-
tre folle et ^aie comme la ville. Masquons-nous aussi ; rions.
En ce moment une calèche découverte attirait aussi les regards de la foule, et servait de point de mire à la douce artillerie des confetti. Taîormi, accompagné de deux jeunes et naïfs attachés de légation, s'épanouissait sur la banquette du fond , et recevait , avec des éclats de rire charmants, la poussière des dragées qui venait rebondir sur son frac noir. Les femmes suivaient d'un œil d'admiration ce jeune homme superbe qui passait comme un triomphateur, sur la route du Capitole, et lui souriait à la foule , applaudissait les
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masques, serrait les mains des /)rt{//tarc//r', saluait les femmes des balcons , et se donnait ainsi des titres à la popularité bourgeoise, comme un candidat aux élections anglaises. Devant le café Ruspoli, la calèche triomphale s'arrêta un moment, et Talormi arrondit son bras, et envoya, par le chemin de l'air , à la belle Clelia, un de ces saluts qui compromettent une femme, et disent à toute une ville le secret d'une intrigue ou d'une passion. Clelia, qui ne craignait pas de se compromettre, rendit le salut, et fit même pleuvoir une neige de fleurs sur la calèche de Talormi^ Tout cela était faux, comme un masque de carnaval.
Debora ne s'était pas montrée au balcon pendant l'ovation de Talormi ; elle s'y replaça, déguisée en juive, seul déguisement qui n'avait rien de faux, dans les mensonges de ce jour, et sa beauté orientale, rehaussée encore par le costume et la coiffure à la Rebecca, excitait des transports d'admiration dans le Corso. Un passant de haute taille, déguisé en Sage de la Grèce, et le visage voilé du capuchon dupéripatéticien, leva la tête; en montant le large trottoir granitique du palais Ruspoli, et apercevant Debora, il franchit lestement le seuil de 1^ porte , et, retroussant les plis inférieurs de sa tunique tnlaire (lunicn tam 8
- H4 — laris)^ il franchit en quelques bonds les deux étages et entra, comme un ami, dans l'appartement de Debora.
— C'est vous ! dit la jeune juive , en croisant ses mains au-dessus du front.
Le Sage mit son doigt index sur ses lèvres, et répondit à voix basse :
— Oui, c'est bien moi.
Clelia soupçonnant quelque mystère dans cette rencontre, ne quitta pas le balcon, et ses yeux suivaient toujours Talormi , comme les yeux du Sphinx suivaient, du haut du Cythéron , le passant qui ne comprenait pas les énigmes, et venait étourdi ment affronter une grotte pleine d'ossements humains.
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— Oui, mon eufaot, dit le visiteur déguisé en sage; voilà ce que je suis obligé de faire sous la pression des circonstances. Aujourd'hui , je me suis souvenu, par nécessité, de mon ancien métier de marin et de coureur d'aventures. Hélas! il le fallait bien. Le cardinal Santa-Scala est toujours fidèle à sa mission. Vous savez aussi bien que moi ce qui se passe, ma chère Debora.
Un complot d'insurrection est sous nos pieds. Les cardinaux du conseil ont résolu ce matin de supprimer tous les divertissements de ce carnaval, qui n'était aujourd'hui qu'un prétexte de révolte populaire. Je rue suis levé seul contre
— IIG cette mesure qui devait produire le plus mauvais effet dans Rome. Pie IX m'a soutenu contre ses ministres. J'ai donné ma parole d'honneur que l'ordre ne serait pas troublé, et grâce à cet engagement hasardeux que j'ai pris, on a passé outre, et le carnaval n'est pas interdit. On devait aussi arrêter les chefs patriotes, et voire frè!*e Gédéon. J'ai encore obtenu que les plus compromis quitteraient Rome, du moins momentanément, et qu'aucune arrestation n'aurait lieu.
Je vais de ce pas, à la faveur de mon déguisement, voir Ciceruacchio et ses amis, je vais calmer l'agitation afin d'ôter tout prétexte à nos ennemis et de
remplir mon engagement. Ce soir je vous reverrai à Aliberli, où sera tout Rome; c'est là aussi que j'espère rencontrer plusieurs de vos amis et les détourner de leur dessein. Préparez-moi la liste de ceux qui vous intéressent, vous me la remettrez ce soir. Je leur parlerai. L'heure brûle; je n'ai pas même le temps d'entendre votre réponse. A ce soir, Debora.
— Eminence, dit la jeune femme en arrêtant Santa-Scala, il y a un usage fort ancien chez les femmes juives, en temps de carnaval romain...
— Oui, je sais ce que vous voulez dire,.
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interrompit le cardinal... la petite pièce d'étoffe cousue... -^^
— Et on dit que cela porte bonheur, Eminence.
— Cela sert du moins à reconnaître ceux qu'on aime dans la foule, et lorsque tout le monde est déguisé.
— Ainsi, à cause de toutes ces raisons, vous permettez, Eminence, que la juive Debora se conforme à l'usage de celles de sa religion? (1)
(1) En temps de caruaval, les jeunes fenimes juives cousent un petit morceau d'étoffe de couleur vire aux habits de déguisement, et par ce moyen elles reconnaissent dans les lieux publics, et dans une foule bariiolce de loules sortes de costumes, les personnes qui les intéressent et qu'elles veulent revoir. (V^oir les usages (lu carnaval romain).
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Le cardinal se prêta de bonne grâce au désir de la juive, et sortit en disant :
— A ce soir, à Aliberti ; maintenant s'il y a beaucoup de costumes comme le mien vous me reconnaîtrez.
Il y avait foule devant le Café Nuovo du palais Ruspoli lorsque Santa-Scala passa sur le trottoir, en quittant la juive. Dans un groupe on remarquait Çiceruacchio, Bezzi et autres du parti libéral, qui s'entretenaient avec calme, en, apparence du moins. Le cardinal Santa- Scala les reconnut sous leur déguisement de Cassandres, et il attendit un instant favorable pour leur parler.
La foule escortait en ce moment un
— i-20 — autre triomphateur monté sur un cabriolet dont il ne restait que les roues. Cé-^ tait le barbier Caracalla avec le costume du charlatan de VElisir d'Amore. Il vendait, au prix modeste d'une baïoque, un remède infaillible pour exterminer les insectes malfaisants. Ce remède était enfermé comme une dragée dans sa papillatte, et le barbier promettait de dire la manière de s'en servir lorsqu'il aurait vendu toute sa cargaison. Les pièces de monnaie s'amoncelaient dans une corbeille placée aux pieds du charlatan, qui chantait un air de Donizetli pour calmer l'impatience des acheteurs. Enfin, devant le café IKuovo^ il fit un sipne
— 1-21 et le peuple ûl silence comme devant le joueur de flûte, que Phèdre a immortalisé.
— Peuple et noblesse, dit le barbier, mon remède se compose de deux cailloux plats recueillis sur les b )rds de l'Anio. Quand vous trouverez un insecte malfaisant, vous le placez sur l'un de ces deux cailloux, et avec l'autre vous l'écrasez.
A ces mots, une huée générale éclata autour du barbier , et tous les cailloux tombèrent comme une grêle sur sou char triomphal. Alors (et nous n'inventons rien de toutes ces scènes), une explosion terrible se Ot entendre devant
le café Nuovoy plusieurs liommes tombèrent blessés ; mais la foule, croyant qu'on tirait les boîtes jdes chevaux barbes, ne s'effraya point de celte détonnalion, et la promenade continua. Voici ce qui était arrivé. Au moment où le cardinal Santa-Scala causait avec Cice- ruacchio, un masque lui offrit un bouquet superbe, qui fut accepté gracieusement. Ce bouquet, comme l'nistoire de ce jour le rapporte, [était une machine infernale en miniature, qui éclata et blessa le cardinal Santa-Scala, mais sans gravité.
— N'ébruitons point cet accident, — dit-il à Ciccruacchio, — nos ennemis,
qui en soûl les auteurs, en tireraient un prétexte pour changer en deuil la joie publique. Adieu, soyez calmes et prudents.
Et le cardinal prit une de ces rues étroites, qui aboutissent à la via del CorO'iari , et rentra rapidement chez lui.
Fidèle à la recommandation reçue, les amis de Ciceruacchio étoulTèrent l'accident à son germe ; on parla d'une explosion involontaire d'arme à fou ; on dissipa les craintes dans les groupes les plus rapprochés, et une armée de pazzi faisant irruption par la via délie Mwate sur le Corso, vint donner une vs\e re-
crudescence à l'animallon du carna val.
A la têle de celte troupe folle, marchait un homme de taille élevée, dont un masque de cire couvrait le visage ; impossible de le reconnaître, car un bonnet de laine couvrait même ses cheveux. Ces pazzi, en exécutant une farandole grotesque, chantaient un air de campagne, ce qui faisait croire qu'ils n'étaient ni popolani^ ni trasteverini, mais des pazzi très peu fous et sages enfants des villages voisins. Leur chef gagna les devants, s'isola de sa troupe, et muni d'un scaleito^ il s'arrêta devant la maison de Glelia, et fixa l'attention des
deux jeunes femmes accoudées sur la fenêtre..
— C'est singulier, dit Debora avec un frissonnement de cygne , voilà un masque qui m'a donné une émotion dont je ne me rends pas bien compte; je voudrais bien qu'il passât son chemin.
— Je suis sûr que c'est un gentilhomme déguisé, dit Clelia ; il marche avec une grâce et une aisance qui manquent aux jardiniers en général , et au mien en particulier.
L'inconnu prit, comme dans un reliquaire, une fleur de thym flétrie, la posa au bout de son scnleitn^ et l'éleva
au niveau des mains de Debora, qui tressaillit convulsivement.
Uce femme ne peut rien refuser, en carnaval, de tout ce qui lui est présenté au bout d'un scaletlo. Debora prit donc la fleur, et même un imperceptible billet arrivé par la même voie... Le masque avait disparu.
Le billet contenait ces lignes :
« Un ami vous prévient que vous êtes en grand péril à Rome. Votre ange gardien passe, et vous dit : Soyez prudente et craignez. »
Debora examina l'écriture avec attention, et se parlant à elle-même : —
Un ami!... dil-elle ; un amil... Il n'y a que lui... oui... cette (écriture... ce bouquet... la fleur d'Albaao... Serait-il revenu à ^ome.