‹ Debora (volume 4)Chapitre 5 sur 9 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

La Loge infernale.

Rentré chez lui, le cardinal Santa- Scala crut ne devoir conûer le pansement de sa blessure qu'à son valet de chambre, le fidèle Barbone : deux doigts de sa main droite avaient élé meurtris

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par l'explosion, la fièvre était survenue, et un repos absolu devenait nécessaire.

Barbone fit l'office de docteur et prescrivit ses ordonnances, toujours en gardant le plus profond respect envers le blessé, son illustre maître. Le zélé serviteur déshabilla le cardinal, lava la blessure, posa le premier appareil avec une dextérité qui fit sourire le malade, et amena un entretien familier.

— Vaiment, dit le cardinal , vous êtes un serviteur précieux. Où donc avezvous appris ce nouveau métier que je ne vous connaissais pas ?

— Au couvent des sœurs de Sainte- Claire, quand j'étais concierge. Le doc-

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teur Berretli m'a donné des leçons.

— Vous étiez bien jeune alors?

— J'avais vingt ans.

— Mon Dieu ! mon Dieu! dit le cardinal en se frottant le front, cela me fait songer à ma pauvre sœur que j'oublie!... Toute ma journée m'a été prise par des affaires si graves!...

— Mais moi, dit Barbone, j'ai deviné les intentions de Son Eminence ; et comme je n'avais point d'affaires, j'ai fait à cheval une course à Erascati , et j'ai demandé à mon successeur, le conciergeducouventdes Clairistes, des nouvelles de la santé de madame Van-Ritter.

— Très-bien! très-bien! dit le cardinal en donnant un léger coup sur l'épaule de Barbone, voilà une attention dont je vous sais gré.... Et que vous a répondu le concierge de Sainte- Claire?

— Madame Van Ritler a passé une assez bonne nuit ; elle n'avait plus de fièvre ce malin.

— Pauvre Memma, dit le cardinal avec un accent de mélancolie profonde, pauvre sœur! A son âge, s'ensevelir ainsi dans un couvent!...

— Votre Eminence n'a rien k se reprocher , dit Barbone ; votre Emiiience n'a jamais conseillé à [madame Van - Riltcr de se faire sœur de

Sainte- Claire après la mort de son mari.

— La mort! la mort!... Est-ce bien sûr que ce bon Van-Ritter soit mort î

— Aujourd'hui encore^ Eminence, j'ai passé au bureau des vapeurs de Civita- Yecchia ; point de nouvelles, comme toujours; point de lettres, comme toujours. Lui qui aimait tant sa femme!

Lui qui aimait tant son Eminence!... Un postillon de Fiumicino, de mes amis, un honnête et brave garçon qui se nomme Caiïieri , m'a dit que le bruit courait à Civita-Vecchia que l'amiral s'était noyé, et qu'on avait trouvé son cadavre tout défiguré sur le rivage.

— Impossible! impossible! interrompit vivement le cardinal. Un brave marin comme Van-Ritler ne se tue pas. Un suicide est une lâcheté devant les hommes et devant Dieu....

— J'ai l'honneur, dit Barbone, de répéter à Son Eminence ce qui se disait à Civita-Vecchia.

— Enfin ! ajouta le cardinal ; le temps el la Providence révèlent tout. Il n'y a pas de mystère éternel pour les patients.

— si Son Eminence le désire, dit Barbone, je ferai, ce soir, ma course ordinaire au palais de la place Navone, pour savoir s'il n'y a rien de nouveau.

-- Oui, allez.... Je n'ai besoin que de repos et de sommeil.... Emportez cet habit de déguisement; il m'a été utile pour empêcher bien des malheurs aujourd'hui.

Barbone roula négligemment le costume de Sage, s'inclina devant le cardinal et sortit.

Il courut aussitôt chez Talormi qui l'attendait, et lui flt son rapport. Talormi se disposait à se rendre au bal d'Aliberti et aux deux solennités théâtrales qui devaient avoir lieu dans la même soirée. Une révolution importante venait de s'opérer dans le domaine de l'art dramatique à Rome. L'ancien pouvoir clé-

— io8 — rlcal qui dirigeait les spectacles , cédait sa place à une commission municipale , dont le prince Corsini, sénateur, était nommé président. Les deux théâtres lyriques, éclairés à giorno, regorgeaient de foule; au théâtre Apollo, on jouait Auilay de Verdi, et, pour lever de rideau, une comédie intitulée la Pamela nubile, jouée par la tfuppa drammatica. Le ténor était Ivanoff, les basses Badiali et Mitrovich; mesdames Albertini et Nissen, premières chanteuses. Au théâtre Valle, on jouait ïlialiana , avec Pozzolini , Rinaldini , Cambiaggio, et la prima-donna Biscottini-Fiorio. Aux deux théâtres, l'enthousiasme arrivait au fanatisme; des bra-

vos furieux accueillaient les membres de la commission municipale, assis dans des loges décorées avec un luxe inoui , el le cardinal Altieri , protecteur des arts, rossiniste exalté, donnait lui-même le signal des applaudissements aux airs d'Attila. Une foule immense assistait aussi en même temps aux représentations de poses plastiques , données par la troupe de Relier. Jamais Rome n'avait vu éclater tant de délire artistique depuis le jour où Princeps jouait de la flûte au théâtre de Macellus.

Talormi' attendait donc Barbone impatiemment, car il comprenait que sa pré-

sence faisait une lacune énorme dans deux théâtres inondés de foule.

— Barbon e, dit-il, il faut profiter de ces jours où tout le monde est devenu fou pour marcher droit à notre but. Il faut que Debora et Gédéon disparaissent de ce monde. On m'écrit de Sinigaglia que Josué Costantini est prçsque^agonisant ; cela veut dire , en termes de correspondance discrète, qu'il mourra ou qu'il est mort. Nous sommes donc ses héritiers fort naturels, et le trésor du caveau est à nous.

— Nous l'avons bien gagné, dit Barbon c.

— Pas encore, continua Talorxni, mais nous le gagnerons.

— Plus vite que le paradis , ajouta Barbonc.

— Maintenant , dit Talormi en déployant le costume de Sage que Barbone lui avait apporté , j'examine avec attention cette longue robe, et j'y découvre un petit morceau d'étoffe cousue.... C'est une signature juive. L'aiguille israélile a passé par là. Très-bien ! ce sera mon déguisement au bal d'Aliberti.... Ne t'éloigne pas trop, Barbone.... reste toujours à portée de mon signe et de ma main.

Talormi s'affubla du déguisement de

Santa-Scala, et se rendit en toute hâte au théâtre Aliberti , dont la salle est ex- , clusivement réservée aux bals publics.

Un masque léger de cire couvrait les traits du diplomate-prestidigitateur.

La folie du jour se continuait au bal > d'AIiberti ; des milliers de bougies éclairaient la salle ; des milliers de costumes émaillaient les loges. Un immense chœur italien unissait sa mélodie éternelle aux deux orchestres du bal. Il n'y avait plus dans Rome d'autre conspiration que celle du plaisir.

Talormi entra d'un pas grave, comme un sage du Portique , ou comme un péripatéticien , qui , surpris dans ses pro-

menades habituelles par l'humidité de la nuit, se réfugie dans un asile mondain, et regarde en passant, du haut de sa philosophie, les folles misères de l'humanité.

Un frôlement d*étoffe grinça derrière la toge du Sage , et le petit gant paille d'un domino rose toucha la large manche de Talormi.

— Ti conosco , dit une voix hardie qui tremblait.

Talormi reconnut tout de suite la voix de Debora.

Talormi offrit son bras au domino rose et lui dit à l'oreille :

-^ Parlons très-bas.... Je savais qu'il

— \u — y avait ici une femme qui me reconnaîtrait tout de suite , à la pièce d étoffe cousue, et c'est pour cette femme que je

viens.

— Exacte au rendez-vous, comme vous voyez, dit Debora.

— Très bien ! dit Talormi.

Et il se tint sur la réserve pour attendre.

— La chose est prête, — ajouta mystérieusement la belle juive.

- Ah! elle est prête! dit Talormi; très-bien !

Et il donna un coup-d'œil à une loge obscure , nommée loge infernale , où il reconnut Pacifico, qui battait la mesure

- ii5 — (l'un quadrille sur le velours d'appui.

— J'ai fait' tout ce que vous m'aviez demandé, dit Debora.

— A merveille ! répondit le diplomate, qui craignait toujours d'ajouter un mot, de peur de perdre une confidence qui promettait d*être si importante pour lui.

— Ainsi, vous m'affirmez que tout ira bien ? demanda Debora.

— Tout ira très bien , répondit Talormi.

— Ils n'auront absolument rien à craindre?

— Absolument rien.

— Ceux que j'affectionrie davantage,

surtout ?

— Oh ! ceux-là, soyez bien tranquille; ne craignez rien pour eux.

— Il n'y a qu'un homme, dans la ville, assez digne de ma confiance en pareille occasion....

— Et cet homme, demanda négligemment Talormi.

— Eh bien ! cet homme , c'est vous , monseigneur.... Peut-il y en avoir un autre?

— Au fait, c'est juste; il ne peut y avoir que moi.

— Avez-vous aperçu le comte Talormi au bal?

— Non.... j'ai entendu dire qu'il avait été arrêté ce matin....

— C'esl impossible.

— Arrêté pour dettes.

— Pour dettes, ou pour autre chose, dit Debora, ce serait un grand bonheur. Savez vous, monseigneur, que je suis, depuis hier, poursuivie par une idée.... une idée qui ressemble à une vision.... Nous autres juives, nous avons de ces secondes vues.

— - Et quelle est cette idée ? demanda Talormi avec insouciance.

— Monseigneur, je crois que Talormi a fait disparaître Van-Ritler dans quelque guet-à-pens ténébreux.

Talormi ne put réprimer un mouve-

ment qui , pour Debora, n'avait rieu de délateur.

— Ah ! celte idée vous est venue ! ditil ; et l'avez-vous communiquée à d'autres?

— Non, monseigneur; jusqu'à présent, je l'ai gardée pour moi.

— C'est plus sage, dit Talormi; je réfléchirai à votre idée.... Il ne faut pas hasarder une inculpation si grave à propos d'une vision.... Laissez-moi réfléchir, et puis nous verrons ce qu'il faudra faire. Le bruit court à Civita-Vecchia que l'amiral s'est noyé....

— Ah! voilà qui est impossible! dit vivement Debora. Un brave marin comme

~ 140 — Van-Ritler ne se tue pas ; il aurait tué Talormi. Je connais le caractère de Van- Rittcr.

— Nous réfléchirons, dit Talormi....

Revenons maintenant à.... l'essentiel....

au principal....

— A la liste? demanda Debora.

— A la liste, répondit Talormi du ton d'un homme qui connaît très-bien la chose dont on va lui parler.

— Je l'ai apportée ici, dit Debora.

— Ah ! vous avez bien fait.

— Mais ne me l'aviez-vous pas recommandé, monseigneur?

— C'est très juste , je vous l'avais recommamlé.

— Il me semble , monseigneur , que vous avez des dislractions.... Excusezmoi de vous parler ainsi.

— Moi, des distractions! Point du

tout...... C'est qu'à force de parler si bas,

par prudence, je n'entends pas très-bien au milieu du fracas de ce bal.

..^.t-r Eh bien! monseisueur , voulez- VOUS que je vous donne cette liste ?

Croyez-vous le moment favorable?

— Très favorable Vous n'avez rien

oublié sur cette liste?

^~ Non, monseigneur ; il y a les noms des patriotes les plus compromis et ceux auxquels je porte le plus grand intérêL J'ai inscrit en tèto le nom do. Gédéon

pour iiioutrer que je regarde aussi les autres comme mes frères.

— Le moment est favorable , donnezmoi cette liste.

— La voici, monseigneur.

— Vous. pouvez être tranquille, maintenant ; j'aurai soin de Gédéon et de vos autres frères; ils sont en bonnes mains Quant à vous, je ne vous cache pas que votre présence à Rome peut vous être funeste

— Mon Dieu oui ! c'est bien ce qu'on me dit de tous côtés.

— Ah! vous voyez bien, ajouta Talormi; mais vous ne devez croire que moi. Il faut donc que vous quittiez Rome ; et

quand vous serez absente, je vous défendrai mieux. Ne perdez point de temps, et allez attendre mes instructions k Viterbe, dans la grande auberge qui est sur la place. Vous y serez toujours lady Stumlcy.

— Je vous obéis aveuglément , monseigneur, dit Debora du ton d'une fille soumise qui obéit a son père.

' '^ Avant de partir, avant de quittei* Rome, ajouta Talormi, \ojez deux ou trois chefs patriotes , de ceux qui sont sur votre liste, et dites-leur de se réunir demain au lever du soleil, avec leurs amis, a la fontaine de Moïse , piès la plaine de Termini. C'o^\ Ih que j irai

moi-même leur parler, et leur indiquer un asile où ils n'auront plus rien à craindre de nos ennemis.

— Tout sera fait selon vos volontés augustes, dit Debora ; heureuse l'esclave qui vous sert.

Et quelques instants après, la belle juive avait quitté le bal Aliberti.

Deux hommes, au milieu de ce bal enivrant, semblaient protester contre le délire de tous ; nous connaissons l'un de ces deux hommes, el l'autre ne sera pas nommé; il nous suffira de dire que Pacifico et Talormi eux-mêmes subissaient l'ascendant de ce mystérieux inconnu, qui, le front voilé d'un capuchon

lioir , et assis dans le foud de la loge infernale^ écoutait le récit de Talormi, et lisait la liste si fatalement livrée par Det>ora.

Talormi était venu compléter le trio dans cette loge ténébreuse , qui formait un contraste remarquable avec toutes les autres loges toutes resi^cndissantes de clarté:

Pacifico battait toujours la mesure et fredonnait le final délirant de la Coniecchia de rttaliana, et il ajoutait comme en

a parte :

— Il faut en finir avec ces juifs, avec ces libéraux, avec ces démons.

— 11 faut en finir, redisait le troisième sous son capuchon noin

— El surtout, ajoutait Talormi, il faut eu finir avec cette visionnaire Bebora qui connaît les secrets de tout le monde et qui met le feu à tous les cerveaux révolutionnaires.

— Cra! cra! fredonnait Pacifico, sur l'air admirablement fou de Rossini.

— Cela veut dire? demanda Talormi.

— Cela veut dire , n^pondil Pacifico , qu'il faut tous les pendre , et tout de suite, parce que je veux aller entendre à

Valle le duo de Papalaci...

El il fredonna le duo d'' PapaiacUle

CItaliana qu'on jouait à Valle en ce moment.

— Il faut d'abord faire arrêter, demain au lever du soleil , tous les révolutionnaires qui seront rassemblés à la fontaine de Moïse , dit l'homme noir d'une voix aigre et résolue , et les écrouer dans les cabanons de Termini.

L'orchestre exécutait un air divin du ballet de Mosé de Rossini , et Pacifico , s'agitant sur ses talons, disait :

— Et si on commençait parles pendre, on les mettrait à Termini après, mais pendus ; ce serait mieux.

-— On verra, dit froidement l'homme au capuchon noir.

— ilM —

— Nous disons toujours on verra , remarqua Pacifico, et nous ne voyons jamais.

— C'est que Pie IX est encore puissant, répliqua le mystérieux personnage; mais chaque jour nous lui rognons un pouce de sa tiare de laine avec nos ciseaux.

— Nos ciseaux sont mal aiguisés, dit Talormi.

— Comptez sur moi, dit l'inconnu; j'ai chez moi une pierre-ponce du Vésuve , qu'on m'a envoyée de Naples ; et qui aiguise très-bien l'acier d'Atropos.

— Et que ferons-nous de Debora ? demanda Talorrai.

— Ce que les juifs nous ont appris à faire sur le Golgolha ; nous la crucifierons. Puisque celle femme veut opérer la rédemption des juifs, elle sera contente.

— L'idée est bonne, dit Pacifico.

— Et la sentence irrévocable , ajouta le juge souverain; la fdle de Josué Costanlini sera crucifiée dans la forêt de Viterbe ; celte forêt est providentielle-

/ ment garnie de croix tumulaires; il y a plus de croix que d'arbres, vous choisirez la meilleure pour Debora. J'ai dit; qu'il soit fait!

~ 159 — Ces (lorniors mais furent prononcés avec une de cos voix qui semblent un écho des plombs de Venise.

Pacifico et Talormi s'inclinèrent. On servit dans la lo^e des sorbets et du Champagne ; le trio infernal but à pleins verres, et on s'applaudissait de la sentence qui condamnait Debora la juive au supplice inventé par les juifs.

Pacifico se leva , tout empourpré de joie et de champaa^ne, et dit :

— Je vais à Yalle entendre le trio de Papataci.

Talormi resta seul avec l'homme au capuciion noir, pour arrêter les bases de la future et irrévocable exécution.

Au thc'atre Valle , les couronnes et les fleurs pleuvaient en rosée odorante sur ia prima-donna lorsque Pacifico entra , et comme il cherchait dans le corridor la loge nouvelle, accordée aux raemhres de la commission municipale, il rencontra une femme qui cherchait la loge des artistes....

— C'est vous, Clelia ! dit Pacifico avec une exaltation , fille de toutes les ivresses ; vous venez entendre Vltaliana !

— Vous savez que je ne suis pas Verdiste, dit Clelia en serrant les mains de Pacifico, j'aime mieux Vltaliana de Valle que XAllUa d'Apollo.

— Bravo, Clelia! Vous me voyez gai

— fCl —

comme raloiietle à trois heures du matin. Je ris comme un carnaval. Hier, j'étais triste comme un mercredi des Cendres. Savez-vous ce qui vient d'arriver ?

— Non, dit Clelia; instruisez-moi , je saurai.

— Une cliose incroyable , inouie , fabuleuse! dit Paciûco; préparez-vous à rire comme un parterre devant Papataci; c'est la plus belle de toutes les folies du carnaval.

— Voyons, voyons, dit Clelia, ne riez pas toujours si vous voulez que je rie un peu.

— Non, c'est trop drôle! ajouta Paciiii. 11

fico en se tordant d'hilarité. Figurezvous que Talormi a pris le déguisement de Santa-Scala et qu'il est venu au bal Aliberti Laissez-moi rire, Clelia

— Eh! vous ne faîtes que cela, monsignore Mais après, après ?

— Après? Vous allez voir, Clelia

La petite juive Debora a cru parler à Santa-Scala, et elle a parlé à Talormi au bal. Comprenez-vous un quiproquo plus comique? Cherchez-en un plus amusant dans les comédies de Goldoni! Debora était en verve de conûdence ; elle a tout dit à Talormi; elle a dénoncé tous ses amis, Gédéou son frère, ses parents, tous les diables incarnés I Talormi a

— icr, —

écoulé, avec ce sang froid que vous lui connaissez , et nous allons en voir de belles demain.... Adieu, Clelia , vous vous faites bien rare depuis quelque teraps. Venez donc chez moi vous faire pardonner tous les torts que j'ai envers vous. On m'attend chez les municipaux; adieu.

Clelia. resta immobile sur la place où l'indiscrétion délirante de Pacifico l'avait clouée. La jeune femme mit ses mains sur son front comme pour chercher une idée secourable. Debora perdue à jamais ! Debora victime d'un quiproquo de bal masqué! Oh! cette idée Ot bouillonner le sang de Glelià. Il faut voir

Debora tout de suite, se dit-elle; il faut lui révéler le piège abominable dans lequel elle est tombée; il faut la sauver ! !

Elle sortit de Valle et courut au bal d'Aliberti ; elle coudoya toutes les danseuses, déshabilla tous les dominos, mit *un visage sur tous les masques, montra sa figure à découvert a tous les yeux. Point de Debora. Au théâtre d'ApollOf il n'y avait point de masques; il était plus facile de reconnaître un visage ami.

Point de Debora. Même déception au spectacle de la troupe Relier. La voiture de Clelia parcourut tous les quartiers de Rome, s'arrêla devant toutes les maisons

p connues, pénétra même, malgré l'heure,

dans les ténèbres du Ghetto. Rien, toujours rien. Clelia , désespérée , rentra chez elle, ouvrit les fenêtres de ses ap-

I parlements , illumina ses girandoles et

r passa toute la nuit à son balcon, avec

ridée que Debora passerait sur le Corso, à la sortie d'un bal , d'un spectacle , d'une soirée, et qu'elle s'arrêterait en la voyant. Nuit perdue; nuit dévorée par la double fièvre de l'insomnie et de l'attente! L'aurore blanchissait la statue de la colonne Antonine, et Debora n'avait

1 point paru pour consoler le désespoir de

Clelia.

cuAvniŒ siMEm.

1 llasnadierl.

Le carnaval dure encore, et nous allons le retrouver à Viterbe, avec un de ses incidents les plus imprévus, et qui atteste la féconde imagination du peuple italien. Viterbe est une ville de vingt

mille liabilanls, presque tous ayant le superbe dédain de l'industrie , du commerce et du travail, ce qui ne les rend pas plus malheureux, car, dans un beau pays, l'oisiveté philosophique est une existence comme une autre, et, moins laborieusement qu'une autre, elle se termine aussi par la mort, ce dénoûment général de l'humanité. Le Viterbois se promène dans sa ville et cause sur les places publiques, toujours drapé d'un manteau séculaire , légué par un père à son fils, comme la seule chose dont un Espagnol et un Italien aient besoin sous leur soleil. La garnison de Viterbe se compose de quatre soldats indisciplinés.

— l'il —

toujours eu maraude, et d'un cardinal gouverneur, toujours alèsent. Cette ville u'ofTre rien de remarquable dans son enceinte; mais du côté de Bolsena, elle est bornée par une vaste esplanade, ornée d'une fontaine, et de l'autre côté par l'immense et sombre forêt qui porte son nom.

En voyant le luxe inouï déployé par le carnaval, le ministre des finances a songé aux besoins de son trésor, et il a envoyé sur les quatre points cardinaux des Elals-Romains , quatre percepteurs

des finances, improvisés pour le moment, et tous quatre habiles à trouver de l'argent, dans les plis les plus secrets,

avec la fausse clé^de l'exaction. Pacifico est chargé de la province du nord, et il s'est établi à Viterbe, au moment où le carnaval expire, et où le prêtre bénit et prépare les cendres du lendemain.

Les populations des villages voisins arrivaient à Viterbe comme dans une petite capitale qui représente Rome , et Pacifico, venu pour extorquer la dîme des patriotes, trouva encore l'ingénieux moyen d'improviser un impôt d'occasion sur les paysans étrangers accourus pour célébrer l'agonie du carnaval.

Quelques forestiers de Ronciglione , apprenant a la lisière de la forêt de Viterbe qu'un impôt les attendait devant

le monastère de Nolre-Damc-tle-Vilerbe, rebroussèrent chemin , et comme ilj se plaignaient de cette taxe illéi^^ale aux chênes séculaires qui bordent les hauteurs du lac de Vico , leurs doléances furent recueillies par les oreilles de sylvains domiciliés depuis peu dans ces déserts.

Ces sylvains baptisés étaient les sentinelles de la troupe des défricheurs, commandés par Virgilio. Les instructions données par Debora n'avaient pas été perdues. Le coup de main tenté sur .

Rome, en plein carnaval , ayant avorté, les compagnons de Virgilio* passèrent , dans la nuit, le Tibre à la nage, du côté

— ITi -

de Testaccio, devant les ruines des greniers de LoUius, pour éviter les ponts, passage dangereux quand la police vient de découvrir un complot. La troupe , marchant à travers plaines, collines et campagnes, ne s'arrêta que sur les bords du lac de Vico, dont les eaux plombées et sulfureuses réfléchissent, comme un miroir terni, les pics de la montagne de Viterbe, chargés d'arbres et de croix.

Manlius, lieutenant de Calilina, avait assis son premier camp sur le même lieu. C'est un vrai site de conjurés. La nature n'y étale que des horreurs superbes, des ravins béants, des gouffres horribles, et comme tous les terrains

y sont incultes, Ibomnie n'a pas songé à s'y établir. Le passant s'y montre quelquefois, le laboureur jamais. 11 y a surtout dans ce site un accident de sol fort remarquable , et qui est la répétition de l'étrange paysage qu'on trouve au milieu de la grande rue de Ronciglione, vis-à-vis la masure délabrée qui est l'hôtel de la Poste. La nature se copie quelquefois, ce qui ne porte aucune atteinte à son principe éternel, la variété dans la création. Ici, dans ce coin de l'ilalie romaine, à un mille d'intervalle, on trouve la môme conliguration de terrain. C'est comme un immense cratère de volcan, dont les

parois à pic se hérissent de plantes sauvages, et au fond duquel roule, au lieu de lave, un torrent ténébreux, voilé par une verdure que les ardeurs du solstice ne jaunissent jamais.

Pour éviter les dangers d'une agglomération délatrice, les défricheurs s'étaient éparpillés dans le terrain qui s'étend des rives méridionales du lac de Vico , c'est-à-dire de la grande route de Yiterbe jusqu'à ce cratère do volcan éteint dont nous venons de parler, tous résolus à vivre de la vie aventureuse des proscrits, en attendant des jours meilleurs ou la mort. Une seule femme avait suivi les compagnons de Virgilio : c'était

Ruzzariiia, qui, toujours œnlrariée dans ses projets de mariage à cause des événements politiques, était venue rejoindre son père, le guichetier des Carceri nuove^ compromis par l'évasion de Debora.

Virgilio, tout dévoué à la cause des défricheurs , veillait comme une Providence sur ces malheureux, et savait pourvoir à tous les besoins de leur existence; mais il vivait presque toujours à l'écart, évitant les entretiens oiseux, et promenant sa tristesse incurable dans ces sites agrestes et sombres, toujours en harmonie avec la désolation de sa pensée. Les infortunes vulgaires sont

volontiers causeuses, cl croient se soum 12

— i78 — lager par répanchemenl; mais Virgilio était arrivé à ce degré de malheur qui trouve dans le silence et la solitude une poignante volupté.

Or, ce jour-là, quelques-uns des défricheurs vinrent à lui, et lui demandèrent la permission de se mêler aux paysans qui se rendaient à Viterbe pour fêter l'inhumation du carnaval. Ils avaient de plus un projet dont ils ne parlèrent pas à Virgilio, et qui se rattachait aux exactions flscales dont Pacifico se rendait coupable depuis quelques jours.

11 faut que celte fièvre du carnaval soit bien ardente sous l'épiderme des Romains, puisque de malheureux pros-

crits conçoivent un plan de mardi-gras, et sortent de leurs refuges pour l'exécuter dans une ville, avec une audace qui fait hésiter la plume de l'historien.

Dans le tableau des Chasseurs de Salvator Rosa, exposé au Louvre, on trouve la peinture exacte des chemins abruptes, crevassés, ténébreux, où passèrent les défricheurs pour monter à la forêt de Viterbe, et se mêler aux paysans qui suivaient le même chemin. Il y avait, dans la ville, un si grand nombre d'étrangers, que l'arrivée des défricheurs n'y produisit et ne pouvait y produire aucune sensation, ff^En ce moment, l'opéra de Verdi, / Mas-

nadieri faisait fanatisme en Italie; dans ce beau pays , il y a toujours un opéra qui fait fanatisme^ et alors on en parle dans la chaumière comme dans le palais, au café comme à la sacristie, chez les mendiants comme chez les cardinaux.

/ Masuadiei i étaient donc en pleine vogue; cet opéra est imité des Brigands de Schiller; on disait partout que la cavatina du ténor était un chef-d'œuvre incomparable, que le duo de ténor et basse arrivait en droite ligne du conservatoire du paradis, que les chœurs des brigands donnaient pour quinze jours le frisson au parterre le moins nerveux, et que, enfin, dans ce capo-d'opéra^ il y avait un

chef-d'œuvre encore plus chef-d'œuvre, c'était un duo de tenore et prima donna, dont la beauté supprimait toute musique antérieure et même future; c'était un écho de VHosanuah in exeelsis^ recueilli par Verdi dans une partition de séraphin , c'était un plagiat céleste, le dernier mot de la mélodie, le chant du cygne de l'univers musical. Ceux qui ne connaissaient pas l'air de cet incroyable duo en récitaient les paroles, qui sont en effet ravissantes et nous font dédaigner la poésie iroquoise qui déshonore nos opéras français et donnent une physionomie si stupide aux artistes qui les chantent. Voici les paroles de ce duo des Hasnadieri .*

Lassù risplendere

Più licta et b'ella

Vedrem la Stella "h

Del nostro amor !

, A coup sûr, on ne trouverait pas dans la banlieue de Paris un agriculteur capable de retenir et [de chanter un air de Guillaume Tell ou de la Favorite; mais toutes les banljeues italiennes abondent en tenori sfogati qui apprennent les cavatines en écoutant aux portes des mélodieux salons d'une villa. 11 en est ainsi dans les campagnes et les populations ouvrières de nos villes du midi de la France. Une foule de basses-chan tantes, domiciliées dans la vieille ville , à Mar-

seille, disent admirablement le Céleste man plaçât a de Mosè^ et ont destitué les refrains de la chanson à boire , en les remplaçant par les mélodies de Rossini, d'Hérold, d'Auber et d'Adam. On ne sera donc point étonné en trouvant ici une copie exacte de l'afTiche manuscrite que les défricheurs de Virgilio placardèrent sur la place de Viterbe, le mardi gras de Tan 1846.

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